Quel bonheur d'avoir enfin pu découvrir "en vrai" les originaux réunis par Etienne Delessert et la fondation suisse Les Maîtres de l'imaginaire! Ils avaient été présentés pour la première fois à Strasbourg en mars dernier (lire et regarder les images ici et ici). Les voilà à Paris pour deux mois dans l'exquise cave voûtée des Libraires associés, du côté de Barbès (3 Rue Pierre l'Ermite, 75018). Une exposition légèrement complétée par rapport à sa version strasbourgeoise, quatre autres "Maîtres" ayant rejoint la Fondation entre-temps, Nicole Claveloux, Alain Gauthier, Elwood H. Smith (non traduit en français) et Lisbeth Zwerger. L'expo parisienne se tiendra jusqu'au 19 janvier, du mardi au samedi de 14 à 19 heures.
MISE A JOUR: L'expo est prolongée jusqu'au 31 janvier aux mêmes horaires.
La cave des Libraires Associés.
Le travail
de Nicole Claveloux.
En tout, ce sont quatre-vingts œuvres originales dues à trente grands illustrateurs qui attendent le visiteur, aux cimaises et dans des vitrines, complétées de notices et, chaque fois que possible, des albums où elles apparaissent, disponibles en librairie ou pépites introuvables. Quelles merveilles! Cette juxtaposition d'illustrations exceptionnelles et un accrochage judicieux permettent de s'en mettre plein les mirettes, d'approcher le nez de ces fabuleux originaux, de découvrir de près le travail de ces immenses artistes. Les reproductions, c'est bien, les originaux, c'est mieux!
Une peinture de Nicole Claveloux,
toute fraîche arrivée de Bruxelles.
Yok-Yok d'Etienne Delessert.
A déambuler entre les cimaises richement garnies, on comprend bien Jacques Desse, un des Libraires Associés, quand il dit: "Mon plaisir du soir parfois, pendant l'installation d'une exposition, est de descendre fignoler l'accrochage, dans le calme et le silence de la nuit. "Tiens, ce serait bien d'intervertir ces deux dessins... On verrait mieux ce livre s'il était surélevé de quelques centimètres..." Et ainsi de suite, par petites touches.
Pendant une heure, ou deux, ou trois, seul en compagnie des œuvres, je les vois, revois et redécouvre sans fin ni lassitude, bien au contraire. Il m'arrive même de m'asseoir, comme ça, écoutant des yeux, tandis que le chat s'est discrètement lové sur une étagère. Ces moments privilégiés sont le plus grand luxe que je connaisse."
Alain Le Foll.
L'expo des Maîtres de l'imaginaire en solo, cela doit être bien. Mais en régime normal, de jour, avec d'autres visiteurs, elle vaut déjà grandement le détour. Incroyable comme un espace en sous-sol finalement assez réduit peut accueillir un grand nombre d'œuvres sans donner l'impression de vous assommer. Alors que chaque centimètre d'espace est utilisé. Ici une illustration, là une vitrine, là encore des albums portant la signature des artistes exposés, dont quelques trésors. Tout est tellement bien mis en place qu'on regrette plutôt d'avoir déjà fait le tour complet. Que ce soient les œuvres partiellement calcinées d'André François, toujours impressionnantes, les merveilles d'Alain Le Foll, Etienne Delessert, Henri Galeron, Guy Billout, Roberto Innoccenti qu'on connaît bien via leurs livres, les trésors de Ian Nascimbene, disparu il y a déjà cinq ans, d'Alain Gauthier et d'artistes non ou peu traduits en français, et tous ceux et celles qui portent à raison le même titre de Maîtres de l'imaginaire et figurent dans la liste ci-dessous.
Eléonore Schmid en "stéréo".
Une exposition tout simplement magique! Aussi bien pour ceux qui connaissent la littérature de jeunesse et pousseront des "oh!" et des "ah!" devant la qualité des artistes présentés que pour ceux qui la découvrent et verront ici que la création d'aujourd'hui est bien née de celle d'hier. Gloire à ces précurseurs qui ont su donner ses lettres de noblesse à un genre littéraire injustement décrié (souvent par méconnaissance). Et merci à Etienne Delessert qui a eu l'énergie de porter ce magistral projet.
Henri Galeron en original et en livre.
Les Maîtres de l'imaginaire, ce sont, désormais, par ordre alphabétique:
Audrey Siourd est aussi pianiste. (c) Gérard Cambon.
L'autre soir à Bruxelles, Saliha, ma voisine de chaise, me dit:
- "Attends, je sors tout juste du métro. Je range mon livre."
- "Ah bon, tu lis dans les transports en commun?"
- "Oui, toujours, et je suis loin d'être la seule."
L'affiche de l'exposition.
Je ne prends pas assez le métro bruxellois pour le savoir mais j'ai confiance en ma bibliothécaire chérie. Sa remarque me fait immédiatement transplaner à Paris où se déroule jusqu'au 5 mars (de 16 à 20 heures) l'exposition visuelle et sonore d'Audrey Siourd"Les Liseuses de bonne aventure (Instantanés de femmes qui lisent dans le métro)". C'est à la galerie La Ville A des Arts, Villa des Arts, 15 rue Hégésippe Moreau, Paris 18.
Une déclinaison parfaite de la phrase de Daniel Pennac extraite de "Comme un roman" (Gallimard):
"Le temps de lire est toujours du temps volé. C'est sans doute la raison pour laquelle le métro se trouve être la plus grande bibliothèque du monde."
Des "liseuses" donc, comme le mot qui désigne les tablettes numériques. Ou celui qui, au singulier, est le titre d'un très beau roman de Paul Fournel (P.O.L., 2012, lire ici en fin de note). Mais des "liseuses" bien vivantes même si elles paraissent être ailleurs que dans le métro.
(c) Audrey Siourd.
(c) Audrey Siourd.
Assises le plus souvent, mais parfois debout ou en mouvement sur un tapis roulant, des femmes lisent. Chacune est dans son livre, dans sa lecture, comme hors du monde ou hors du temps, saisie avec émotion et respect.
Parvenir à de telles attitudes dans les sous-sols parisiens, c'est cela, la magie et la grâce de la littérature. Encore faut-il qu'un œil féminin, muni d'un appareil photographique, soit là pour capturer ces moments, ces attitudes, ces présences-absences. Cet œil, c'est celui d'Audrey Siourd, femme multiple. Attachée de presse dans l'édition, musicienne, parolière, compositrice, photographe, sans oublier sa vie privée.
Elle nous dit être née le 19 octobre 1976, sans trop savoir ce qu'il s'est passé ce jour-là. Ce jour-là était un mardi où il ne s'est pas passé grand-chose à l'échelle (inter)nationale. Mais la jeune femme partage sa date de naissance avec Agnès Jaoui (1964), Giulia Sarkozy (2011), John Le Carré (1931), Laurent de Belgique (1963), Philip Pullmann (1946) et même Pierre Alechinsky (1927).
(c) Audrey Siourd.
"Il y a un an", explique Audrey Siourd, "une femme aux cheveux carmin s'est assise en face de moi dans le métro et a ouvert un livre. Quelque chose de puissant émanait d'elle. Une force dans sa concentration m'a captivée. Elle semblait indifférente au brouhaha alentour. J'ai eu envie de la photographier. Le lendemain, une autre lectrice s'est installée près de moi. Le surlendemain, une autre encore. L'idée de faire une série de portraits de femmes lisant dans le métro est devenue une évidence."
"Lire dans le métro, au milieu de la foule et de son bourdonnement, est une activité à la fois fréquente – presque banale – et une acrobatie extraordinaire. Embusquée dans ma rame, je me plais à observer toutes ces vies qui s'entremêlent et toutes ces histoires contenues dans les livres qui flottent au-dessus et au-dedans de nous."
"Liseuses de bonne aventure" est un projet artistique plurimédia qui entremêle photographies numériques et bande-son originale (lectures de textes, ambiances sonores et petites pièces musicales). On peut en écouter un extrait ici. Quelle chance ont les Parisiens de pouvoir découvrir ces liseuses!
Des techniques éblouissantes, ombro-cinéma et découpes laser, pour rendre compte de Paris et de New York.
C'est en 2011 qu'est sorti le premier album de la super collection "Pyjamarama" de Michaël Leblond et Frédérique Bertrand (Rouergue, lire ici), basée sur une technique ancienne d'animation, l'ombro-cinéma. Les images y bougent comme par magie.
Aujourd'hui, après les albums "New-York en pyjamarama" (2011), "Lunaparc en pyjamarama" (2012), "Moi en pyjamarama" (2012), et le cahier d'activités "Mes robots en pyjamarama" (2013), nous voici dans la ville lumière avec le réjouissant "Paris en pyjamarama", des mêmes auteurs Michaël Leblond et Frédérique Bertrand bien entendu (Rouergue, 32 pages). Une nouvelle destination géographique pour un bouquet d'effets spéciaux.
Notre petit bonhomme en pyjama à rayures s'endort dans les premières pages. Le livre bascule alors et on a l'occasion de faire une incroyable visite de Paris. Grâce à la grille en rhodoïd, les formidables images s'animent pour virevolter et briller.
Les monuments célèbres apparaissent sous un autre jour. La Tour Eiffel bien entendu, dans sa robe à paillettes, le rond-point de l'Etoile grouillant de voitures, le centre Pompidou et ses tubulures, l'île Saint-Louis et ses bateaux-mouches, le Moulin-Rouge et ses enseignes en néon. Même le plan du métro prend de la vitesse avec l'ombro-cinéma.
Paris! (c) Rouergue.
C'est beau, plaisant, réjouissant. Bien plus qu'une boule à neige avec la Tour Eiffel!
Et une petite vidéo ici pour voir les effets d'ombro-cinéma à Paris.
Pour le plaisir des yeux, en noir, blanc et gris, "Paris s'envole" d'Hélène Druvert (Gautier-Languereau, 40 pages), une autre balade dans le ciel parisien. Durant une journée, on y suit la Tour Eiffel qui s'envole grâce à des ballons. La curieuse survole la Seine, ses ponts. Elle rapetisse pour prendre le métro. Elle bondit sur l'Opéra, se faufile dans les grands magasins... C'est Notre-Dame elle-même qui réveillera la voyageuse endormie par tant de visites.
Le scénario est simple mais cet album esthétique vaut le détour par la technique qu'il utilise, conférant beauté et poésie à ses pages. Des pages noires ou blanches, aussi finement découpées au laser que de la dentelle, s'intercalent entre des doubles pages en noir, blanc et gris où se déroule l'histoire. Autre particularité: ce sont des silhouettes et uniquement des silhouettes, décors comme humains, qui sont dessinées. Comme le faisait parfois Hans Christian Andersen. Chapeau!
La partie noire de droite est découpée. (c) Gautier-Languereau.
Même technique de somptueuses découpes laser dans le nouvel album grand format d'Antoine Guilloppé, "Little Man" (Gautier-Languereau, 40 pages), éblouissant. Ici, on part à New York à la rencontre de Cassius, le petit homme.
Encore un travail d'orfèvre qui fait des merveilles de toutes ces pages découpées en noir et blanc et posées sur des fonds de couleurs vives.
Pourquoi le jeune garçon noir accroché à un grillage (un terrain de basket urbain?) rêve-t-il de traverser le pont de Brooklyn à New York? Pourquoi rêve-t-il d'avoir le droit de traverser le pont? On suit sa silhouette, vêtue d'un t-shirt du basketteur BRYANT 33, qui galope dans les doubles pages où apparaissent les bâtiments célèbres et les rues de la Grosse Pomme, où les habitants vaquent à leurs occupations, où les chats se prélassent ici et là.
Le rêve de Cassius. (c) Gautier-Languereau.
Et on découvre la vie de Cassius avant qu'il n'arrive se réfugier aux Etats-Unis avec ses parents. Il habitait loin, de l'autre côté de l'océan, dans un pays en guerre, dans un pays où il avait peur. Aujourd'hui ses craintes sont parties, la statue de la Liberté veille sur lui. Aujourd’hui il aime sa nouvelle ville, sa nouvelle vie. Il aime que sa rêverie s'achève et que son rêve devienne réalité, en compagnie de son père et de sa mère. Rendant discrètement hommage à Martin Luther King et à Cassius Clay, ce très bel album fait aussi sobrement partager le sort des réfugiés de guerre.