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mercredi 31 mars 2021

Le tragique comique d'Andreï Siniavski

Andreï Siniavski en 1975.


"André-la-Poisse"
, le titre est aussi plaisant que son auteur, Andreï Siniavski, est aujourd'hui mal connu dans le grand public. Il l'est sans doute un peu moins quand on sait qu'il est le père de l'écrivain Iegor Gran (1964-..., lire ici) qui raconte l'histoire vraie de son père dans son roman "Les services compétents" (P.O.L., 2020). Andreï Siniavski (1925-1997) fut professeur de littérature en Union soviétique. Il a publié ses premiers textes, satiriques, critiques vis-à-vis du régime soviétique, en France sous pseudonyme, celui d'Abram Tertz - du nom d'un brigand juif, héros d'une ballade ukrainienne - ou en revue de façon anonyme.

C'en était trop pour le pouvoir soviétique qui l'arrête en 1965, en même temps que son confrère Iouli Daniel, et condamne les deux hommes au goulag en 1966. Andreï Siniavski en sortira en 1972, atteint physiquement mais non moralement. Au contraire! Figure de la dissidence malgré lui, il est contraint à l'exil à sa libération par le KGB qui craignait son influence dans le pays. Il s'installe à Fontenay-aux-Roses avec son épouse et leur fils. Devenu professeur à la Sorbonne, Siniavski reprend ses publications, un récit de sa détention et divers romans dont "André-la-Poisse", aujourd'hui réédité en une version soignée, beau papier, typo et graphismes étudiés et agréables, préfacée par Iegor Gran (Les Editions du Typhon, 162 pages), dans la traduction faite par Louis Martinez pour Albin Michel en 1981.

"André-la-Poisse" est dédié à "la merveilleuse mémoire d'Ernst Theodor Amadeus Hoffmann", parfois mieux identifié en tant que E.T.A. Hoffmann, le créateur du réalisme fantastique, célèbre pour ses "Contes", dont "Casse-Noisette et le roi des souris", ses "Contes nocturnes" et ses "Nouvelles fantastiques", celui qui avançait crânement "Peut-être parviendrai-je à persuader mon lecteur que rien n'est plus fantastique et plus fou que la vie réelle". La dédicace se mue en hommage dans ce texte brillant, d'une originalité incomparable avec ce qui se publie aujourd'hui. Le roman en sept chapitres a été écrit à Paris, en russe, en 1979. A la première personne, plein de surprises et d'une superbe construction, il interpelle régulièrement un dénommé Siniavski sans être pour autant une autobiographie. Mais on y trouve, romancées, des bribes de la vie de l'auteur et des siens.

Ce conte noir satirique, bijou d'humour grinçant, n'a absolument pas vieilli. On savoure son écriture précise, musicale, libre, sa folle imagination, ses éléments qui se croisent et se recroisent à intervalles réguliers, de Dora au chien à promener, le tout au service d'une existence vouée aux échecs dûment acceptés. Petit, André-la-Poisse a échangé son bégaiement contre le sacrifice de l'amour lors d'un pacte avec une fée-sorcière, sa pédiatre. Il n'avait que dix ans et ignorait tout de ce qu'il sacrifiait. On va suivre ce gamin, sixième et dernier fils de sa mère qui a eu les cinq premiers d'un autre lit, chercher son père et naviguer de malchance en infortune, de mort en drame. Il faut se rappeler du surnom du narrateur, bercé bébé par sa mère au son de "Dors, mais dors donc, ma petite misère". Jeu de déséquilibre jamais plaintif, bien au contraire, rondement mené dans une superbe célébration de la beauté en général et de la littérature en particulier. Jeu d'illusions dans lesquelles se perdre avec un immense plaisir. Jeu de vérité pour l'écrivain narrateur et pour ses lecteurs enchantés. "André-la-Poisse" est un roman auquel il faut totalement s'abandonner pour en savourer tous les délices, sucrés et salés.



mardi 27 octobre 2020

Premier confinement, mon tiercé gagnant

Une double page de "Be my Quarantine". (c) Helvetiq.


Le confinement du printemps a donné des ailes à ceux qui se croyaient écrivains. On s'en rappelle. Egalement aux écrivains qui se voyaient philosophes. On s'en rappelle aussi. La maison de campagne, le tapis de yoga, le pain au levain et les cookies, les apéros sur écran, tout nous a été infligé jusqu'à plus soif. Heureusement, il y a eu des résistants. Parmi eux, Iegor Gran et David Dufresne. Ainsi que, dans une dimension différente, plastique, le photographe suisse Marco Stevic. Trois ouvrages à se procurer d'urgence, à l'heure où se dessine de plus en plus précisément un deuxième confinement.


Découvrir le titre du livre de Iegor Gran, "Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres" (P.O.L., 140 pages), assorti de son bandeau, "Avoir bonne conscience, c'est magique", c'est sautiller déjà de joie à l'idée de parcourir un texte qui va nous faire du bien - on connaît le gaillard -, établir une juste distance et remettre en place les choses qui doivent l'être. Lecture faite, c'est encore mille fois mieux qu'imaginé. Un texte féroce et bienvenu, un décodage jubilatoire, impitoyable pour les casseroles et ceux qui les ont générées, attentif à tous les invisibles qui souffrent, en silence, eux, des conséquences des mesures sanitaires.

Si Iegor Gran nous enchante par son mauvais esprit salutaire - son passage sur les affichettes "masque" et "se laver les mains" est un pur régal -, son coup de gueule a aussi l'immense mérite de dézinguer cette empathie exhibitionniste qu'il est bon ton de pratiquer. L'écrivain décortique le sens des mots, applaudir par exemple, qui signifie marquer sa joie, son approbation. Quel spectacle applaudissait-on à 20 heures, demande-t-il? Le décompte quotidien des morts sur les ondes à 19h30? Les vivants, souvent réduits à l'état de zombies? Personnellement, c'était l'heure où mon jardin réclamait d'être arrosé (pompe à moteur mais eau de citerne). 

Iegor Gran a vécu le confinement. Deux mois qui lui sont mal passés et qu'il nous rappelle via sa grille d'analyse. La maladie, la vieillesse, la mort, la soi-disant empathie, la peur, l'appel à la délation, la médecine éberluée, l'hôpital dépassé, la culture anéantie, la précarité économique inaperçue mais galopante,.. Sa façon d'écrire est lumineuse, ses commentaires mordants et d'autant plus éclairants sur ce qu'on n'a pas vu, ou pas voulu voir, sur ce qui a été caché, sur ce qui a fait de nous des êtres obéissants.

Si l'auteur de "L'écologie en bas de chez moi" (P.O.L., 2011) épingle la gestion française de la crise, son texte se lit évidemment ailleurs aussi, les mesures ayant été semblables et la "vox casseroli" s'étant aussi fait entendre ailleurs. Il s'emporte devant les soumissions, les décisions, les certitudes, les matchs experts-politiques, et nous emporte au fil de sa plume acérée en plus d'être tellement drôle. "Pour ne pas devenir comme l'Italie", écrit-il, "on a fait comme l'Italie." Il s'indigne devant l'oubli auquel ont été condamnés les livres. "Pour la première fois depuis Gutenberg, on a dit: le livre est superflu." Et il n'oublie pas d'incriminer les médias qui "ont battu le tocsin de la peur". Par son esprit de résistance et son ton si particulier, Iegor Gran nous sauve de la morosité.

Pour lire en ligne le début de "Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres", c'est ici.


Les 57 jours du confinement en France


Du 16 mars au 11 mai 2020, David Dufresne a tenu chaque jour sur son blog (lien ici) son journal de confiné. Découpé selon les moments de la journée, matin, midi, après-midi, soir et assorti chaque fois d'une cotation en quatre points, moral du jour, ravitaillement, sortie, speedtest internet. L'écrivain et documentariste français y consignait ses impressions suite aux interventions du gouvernement, ses réactions aux reportages des médias. Tout de suite, il a compris: "En une fraction de seconde, tout se met en place. Nous serons surveillés et punis, dans un grand rétrécissement des libertés." 

Le Parisien notait également ce qu'il voyait ou ne voyait plus, entendait ou n'entendait plus de sa fenêtre, ou lors de ses rares sorties, muni de son attestation dérogatoire dûment complétée. Il inscrivait encore ses veilles sur Twitter (allô, place Beauvau, qui a donné le livre "Dernière sommation" (lire ici), c'est lui) à propos des violences policières et des gilets jaunes,  ses échanges par téléphone avec ses enfants et ses amis. Ses lectures et ses films. Ses rencontres avec le petit voisin du balcon d'en face et d'autres voisins. Aucun exhibitionnisme mais un journal incarné qui a vite trouvé son ton et est devenu pour des milliers d'internautes un rendez-vous quotidien. Une petite fenêtre dans un long tunnel fait d'empêchements et d'interdictions. Au dixième jour du confinement français, j'écrivais à David Dufresne: "Merci pour ce journal que je lis chaque jour, confinée à Bruxelles. Cela me donne d'autres nouvelles, plus proches de la réalité, de la France confinée. J'admire votre résistance." 

Ces rendez-vous quotidiens sont devenus un livre, le recueil "Corona Chroniques" (Editions du Détour, 240 pages), reprenant les textes tels que publiés, avec peut-être un léger lifting sur la forme pour que ce soit mieux lisible). A les reparcourir, on retrouve l'observateur-écrivain qui a créé un monde dans ce petit peuple des fenêtres. On n'avait pas oublié le voisin méfiant, la banderole militante sans propriétaire, le petit garçon fier d'applaudir chaque soir qui disparaît soudainement. Petites lumières dans des nouvelles asphyxiantes, projets de lois liberticides, rumeurs d’émeutes, abus de pouvoir, comportements délateurs, ministres perdant pied.

David Dufresne a heureusement fait une lecture personnelle et politique de ces deux mois inédits, extrêmement documentée, et a constamment appelé à ne pas baisser la garde face aux attaques contre les libertés collectives et individuelles.


Un principe qu'il a aussi appliqué dans son film "Un pays qui se tient sage" qui est à l'affiche des cinémas en ce moment et confronte sur grand écran les images de violences policières qu'on a vues en petit sur différents réseaux sociaux et différentes personnes qui les analysent et en discutent. Des rencontres qui rendent visible la violence au bout de la matraque et lui confèrent davantage de vérité et de réalité que leur vue sur un écran de téléphone.



Contre-plongées en séries à Lausanne


Prodigieux livre de photos que celui de Marko Stevic, avec des textes de Caroline Stevan, que ce "Be my Quarantine" (Helvetiq, 208 pages, édition trilingue français-allemand-anglais), qui réunit les clichés, assortis de considérations écrites, que le photographe a pris d'amoureux, de voisins, de solitaires ou de familles, tous penchés à leurs fenêtres dans sa ville de Lausanne, durant leur confinement. "Be my Quarantine" pour la Juliette à qui Roméo aurait pu dire, caché sous son balcon, "Be my Valentine". Mais aussi déclaration d'amour aux habitants de cette ville et à son architecture magnifique dont la plastique est particulièrement bien mise en valeur.

Marko Stevic. (c) Helvetiq.

Au début, on tourne les pages et on savoure les images. Tous ces gens souriants. Et puis, on se rend compte que la plupart des photos sont en contre-plongée. Les sujets photographiés sourient mais d'en haut. Tilt! Mais oui, c'est bien sûr, c'était le confinement, plus précisément le semi-confinement en Suisse. Du coup, "Be my Quarantine" donne un aspect joyeux, positif même à cette période étrange.

Marko Stevic. (c) Helvetiq.

Si le livre est né de l'idée de documenter cette période, Marko Stevic a vite spécifié ses choix: "J'ai pris quelques clichés des rues vidées de leurs habitants", écrit-il. "Mais finalement, ça me faisait penser à un dimanche et Lausanne désertée était bien moins impressionnante qu'une mégalopole chinoise. Je suis alors passé sous les fenêtres et balcons de quelques amis pour discuter et je les ai photographiés depuis le trottoir. La série a démarré comme ça, sans préméditation."

Marko Stevic. (c) Helvetiq.

Le confinement a réveillé l'envie de créer du photographe qui a demandé à ses sujets, consentants, de poser pour lui, qui a chaque fois essayé d'avoir le maximum de personnes aux fenêtres d'un bâtiment. "J'ai toujours aimé photographié les gens dans leur cadre", ajoute celui dont la grand-mère vit dans un bloc soviétique à Belgrade. L'architecture des immeubles lausannois donne un très bel aspect graphique aux clichés. Surtout quand les photos sont agencées en séries, procédé que permet la photographie et que Marko Stevic pratique avec un immense talent.

Œuvre de création autant que marque documentée d'un moment,  le moyen format bien épais qu'est "Be my Quarantine" célèbre la vie, même la vie à distance, même la vie au balcon. Il y a une vraie jubilation, doublée d'un immense plaisir esthétique, à découvrir et rencontrer ces gens perchés et à les voir sourire, rire, vivre malgré les mesures sanitaires.

Marko Stevic. (c) Helvetiq.