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mercredi 25 novembre 2020

A lire, le "spécial jeunesse" de l'hebdo "Le 1"

Pliez, dépliez, repliez, c'est emballé. Et je suis emballée. Pour la première fois de son histoire - il fut lancé en avril 2014, l'hebdomadaire français "Le 1" consacre un numéro à la littérature de jeunesse, concocté dans sa première partie par Sophie Van Der Linden et Raphaële Botte, spécialistes du genre. "Le 1 des libraires", paraissant en double du "1" habituel, le n° 384, est en effet "spécial jeunesse". Il est composé de deux feuilles, la première, généraliste, illustrée par Joëlle Jolivet mais il faut un peu chercher son nom, la seconde, illustrée en une et en poster par Cyril Pedrosa, dédiée à "Alice au Pays des merveilles" de Lewis Carroll.


Fameux défi que de faire quelque chose d'intéressant sur aussi peu d'espace. Un défi relevé haut la main. On trouve entre les plis de la première feuille
  • une enquête intéressante sur le match romans ados-séries
  • un passionnant entretien avec Grégoire Solotareff sur l'album pour enfants aujourd'hui, "une mayonnaise qui prend, ou pas" selon lui qui évoque aussi bien les créateurs que leur public, les éditeurs que les parents
  • les 13 personnages qui sont les repères en littérature de jeunesse pour Simon Bailly
  • une visite à l'atelier de Gérard Lo Monaco, graphiste passionné par les livres animés
  • une nouvelle inédite de la Belge Christelle Dabos, apparue en littérature de jeunesse parce qu'elle avait gagné le concours d'écriture Gallimard en 2013
  • un choix de 4 albums et de 4 romans ados.





La seconde feuille est emmenée par Lola Lafon, qui partage un souvenir d'enfance à propos de son livre-disque "Alice au Pays des merveilles", Julien Bisson raconte l'histoire de ce grand livre qui sera aussi analysé par Laurent Bury tandis qu'un extrait-clé en est présenté, Jochen Gerner consacre ses repères à Charles Lutwidge Dodgson, dit Lewis Carroll, ce feu d'artifice se concluant avec le poster de Cyril Pedrosa.

Un repère de Jochen Gerner.


Bref, lecture faite, ce numéro du "1" est la preuve qu'on peut faire des choses intelligentes sur le marronnier habituel à l'approche du Salon de Montreuil qu'est la littérature de jeunesse. Le sommaire ne présente que du beau monde et les deux feuilles réunissent un maximum d'infos passionnantes habilement composées. Expérience à recommencer bien entendu!.





vendredi 23 février 2018

Le prix Prem1ère 2018 à Mahir Guven

L'éditeur Philippe Rey et le romancier lauréat Mahir Guven.


Premier jour de Foire du livre à Bruxelles et proclamation du Prix Prem1ère de la radio La Première de la RTBF. Doté de 5.000 euros, ce prix d'auditeurs récompense chaque année un premier roman francophone choisi dans une liste de dix (lire ici), établie par un comité de professionnels du livre. Par neuf voix contre trois, Mahir Guven est devenu  ce 22 février le lauréat du Prix Prem1ère 2018, le douzième, pour son roman, "Grand frère" (Editions Philippe Rey, 2017, 271 pages).

Joie supplémentaire pour l'éditeur Philippe Rey venu de Paris partager la joie du lauréat et des jurés: sa maison avait été à l'honneur lors de la première édition du prix, en 2006, Houda Rouane ayant été choisie pour "Pieds blancs", un premier roman qui demeurera sans doute son seul livre.
Le premier roman "Grand frère" a été préféré à "Il ne portait pas de chandail" d'Annick Walachniewicz (L'Arbre à paroles) et "Ces rêves qu'on piétine" de Sébastien Spitzer (Editions de l'Observatoire).
Dans "Grand frère", Mahir Guven, 31 ans, fait entendre les voix croisées de deux frères qui ne se sont plus vus depuis trois ans. Fils d'un réfugié syrien en France devenu chauffeur de taxi et d'une Bretonne disparue trop tôt, ils ont emprunté des routes différentes. L'aîné est chauffeur de VTC (voiture de transport avec chauffeur), comprenez qu'il est chauffeur Uber. Enfermé dans sa carlingue, il rumine le monde avec amertume, dans son langage fleuri. Connecté en permanence, il ne sort souvent de sa Japonaise qu'au bout de onze ou douze heures. Pour se précipiter sur un joint, un "oinj" dans le texte. Le cadet est très différent. Il s'interroge, questionne la société, s'instruit, bosse comme infirmier, bosse tellement bien qu'il pourrait être chirurgien. Cet idéaliste part faire de l'humanitaire en Syrie. Ce que tout le monde traduit par "il rejoint le jihad".

Tel est le cadre du premier roman, original, intéressant et percutant, de Mahir Guven. On découvre alternativement les points de vue des deux frères, dans leurs langues respectives, sur un rythme narratif plutôt lent, même si par moments, les choses s'accélèrent drôlement. Par exemple quand Grand frère voit sortir Petit frère d'un autocar en provenance de l'Allemagne au moment où on annonce des actions terroristes dans Paris. Par exemple quand Petit frère vient sonner chez Grand frère. Il en sera ainsi jusqu'aux ultimes lignes. Entre-temps, on aura découvert l'itinéraire de la famille, les deux grands-mères, la Bretonne et la Syrienne, le quotidien de la banlieue. On aura passé une tête à la mosquée, chez les flics et au resto rendez-vous de la fine équipe des VTC. On aura appris les rudiments de la chirurgie et ceux du terrorisme. On aura découvert l'humanitaire musulman en Syrie, la guerre et le reste, les arrangements pour rester en vie et les dévouements infinis à différentes causes.

Mais "Grand frère" n'est pas le récit d'un petit gars de France parti faire le jihad en Syrie, alors que son père et son frère se font un sang d'encre. Il est le cri de colère d'un trentenaire contre les raccourcis d'une société bien-pensante. Pour lui, Syrie ne veut pas dire terrorisme et il en donne une belle leçon dans ce roman coup de poing, écrit dans la langue des banlieues (un glossaire en fin d'ouvrage traduit les mots de cette langue vernaculaire teintée de verlan, ce procédé né au Moyen-Age et grandement utilisé dans la société française depuis la Seconde Guerre mondiale comme on ne le sait pas assez). Bien pensé avec les voix de ces deux frères en parallèle, riche de sa perception de l'immigration politique, miroir de la débrouille en banlieue, cri d'amour à une famille comme il y en a mille, ce premier roman nous ouvre les yeux sur ce qui se passe à côté de nous.

Mahir Guven.
Tout sourire, Mahir Guven est venu à Bruxelles recevoir son prix. Il nous racontera comment il est devenu romancier. Il nous partagera les titres de livres qu'il juge excellents, "des histoires qui vous attrapent et vous assoient", "Martin Eden" de Jack London, "Léon l’Africain" d'Amin Maalouf, ou plus près de nous, "Vernon Subutex" de Virginie Despentes. "Pour moi", affirme-t-il, "il faut qu'il y ait une alchimie entre la forme et le fond."

Le jeune écrivain nous dira aussi que s'il n'y avait pas eu 200.000 sans papiers régularisés en France dans les années 80 grâce à Jack Lang, il n'en serait pas là, car ses parents étaient du nombre. Et lui estime être le résultat gagnant de cette régularisation. En effet, il était né sans nationalité, en 1986 à Nantes, d'une mère turque et d'un père kurde, réfugiés en France. Aujourd'hui, après des études de droit et d'économie, Mahir Guven a rejoint l'équipe de l'hebdomadaire " Le 1" dont il est le directeur exécutif.

Cinq questions à Mahir Guven

Comment êtes-vous devenu écrivain?
Il n'y a pas vraiment de raison au fait que j'ai publié un livre. Dans le milieu où j'ai grandi, à Saint-Sébastien-sur-Loire, près de Nantes, il n'y avait ni écrivain, ni journaliste, à part sur une plaque de rue ou comme nom d'école. C'était une notion dématérialisée pour moi. Quand je suis arrivé à Paris pour collaborer avec la revue "Le 1", j'ai compris ce qu'était un écrivain. J'en ai rencontré plusieurs. La notion s'est matérialisée.
 Comment est né ce premier roman?
J'écrivais déjà auparavant, des textes courts, des nouvelles. Un jour, après une déception amoureuse, j'étais très mal. J'ai écrit un texte à toute vitesse, "l'ailleurs, c'est exister pour soi" (lire ici), et je l'ai publié sur Facebook. L'éditeur Philippe Rey que je connaissais un peu l'a lu. Il m'a contacté et m'a invité à déjeuner. Il m'a proposé d'écrire un livre. Cela m'a pris trois ans au total dont un an d'écriture.
 Comment l'avez-vous commencé?
Quand je suis tombé sur le sujet. J'ai toujours été passionné par la vie des taxis, comme dans les films "Taxi driver" ou "Taxi Téhéran" ou comme dans le livre "Taxi" de Khaled Al Khamissi. Je pense que les chauffeurs de taxi connaissent la société mieux que nous. Ma première idée pour le livre a été celle du taxi. L'autre est que je suis choqué par le fait que des jeunes de mon âge choisissent de se diriger vers la mort et non vers la vie. Ils sont de MA génération. Qu'est-ce qui leur passe par la tête? Et puis, quand j'attrape mon os, j'aime le ronger jusqu'au bout. Souvent, quand on est en marge de la société, on voit  les choses différemment.
 Vous abordez la question du jihad.
Oui, par l'autre côté. Pourquoi conclure très hâtivement comme le fait la société française que partir en Syrie équivaut à partir faire la guerre? On imagine la catastrophe dès le départ alors qu'il y a toujours de l'amour dans l'humanité, de la foi en l'humain.
 Vos deux frères sont rarement mis en avant dans la littérature.
Je voulais raconter une histoire d'amour fraternel dans un milieu auquel les arts s'intéressent peu à part le rap. J'avais à cœur de faire entrer dans mon livre ce milieu et cette langue du grand frère afin que le lecteur soit le premier psychologue de ce dernier. La caractéristique de cette jeunesse est qu'elle ne parle pas en public, qu'elle cache ses émotions, qu'elle est tournée vers elle-même. Or, quand on n'extériorise pas par les mots, on le fait d'une autre manière.
Mais comment dialoguer en famille dans une famille d'immigrés, avec cette langue nouvelle que les parents ne parlent pas toujours bien, quand ce sont les enfants qui remplissent les papiers officiels? Sans doute que moi aussi, si j'avais dû émigrer enfant en Chine avec mes parents par exemple, j'aurais été celui qui complète les documents.
Chaque génération a eu sa langue d'ados, pour s'opposer au monde des adultes. La langue du livre, c'est ma langue, cela a été ma langue. J'avais à cœur de montrer cette langue vernaculaire.


Les précédents lauréats du prix Prem1ère

2017 Négar Djavadi, "Désorientale" (Liana Levi, lire ici)
2016 Pascal Manoukian, "Les échoués" (Don Quichotte, lire ici)
2015 Océane Madelaine, "D'argile et de feu" (Editions des Busclats, lire ici)
2014 Antoine Wauters, "Nos mères" (Verdier, lire ici)
2013 Hoai Huong Nguyen, "L'ombre douce" (Viviane Hamy)
2012 Virginie Deloffre, "Lena" (Albin Michel)
2011 Nicole Roland, "Kosaburo, 1945" (Actes Sud, lire ici)
2010 Liliana Hazar, "Terre des affranchis" (Gaïa)
2009 Nicolas Marchal, "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises)
2008 Marc Lepape, "Vasilsca" (Galaade)
2007 Houda Rouane, "Pieds-blancs" (Philippe Rey)



lundi 18 septembre 2017

Les "Repères" de Jochen Gerner, faut le faire!

Vasco de Gama, en couverture de "Repères". (c) Jochen Gerner.


Depuis avril 2014, "Le 1" décrypte chaque semaine un sujet d'actualité. Un seul, et pas que d'actualité française, avec des journalistes, des écrivains, des chercheurs et des artistes.
Particularité de l'hebdomadaire fondé par Eric Fottorino, Laurent Greilsamer, Henry Hermand et Nathalie Thiriez, il est publié sur une seule grande feuille de papier pliée en trois. Il paraît en France le mercredi, en Belgique le jeudi.

Dès le premier numéro, et dès même le numéro zéro, le dessinateur Jochen Gerner (presse, bande dessinée, expositions) a été associé à l'affaire. Il est en charge de la rubrique "Repères", série de données qu'il met lumineusement en images. Sur le principe de l'infographie mais avec de vrais dessins, faits à la main par un humain. De loin, on reconnaît son style synthétique et minimaliste, terriblement attractif. De passage à Bruxelles, il m'explique: "Faire les "Repères" pour le "1" me plaît beaucoup. Je travaille avec eux depuis le premier numéro, le numéro 0. Ils m'avaient contacté sur la suggestion d'Antoine Ricardou, le concepteur de l'identité visuelle et graphique du journal."

Aujourd'hui, les lecteurs du "1" et les autres ont de la chance. Les "Repères" de Jochen Gerner sortent en un épatant recueil qui en rassemble 117, présentés de façon chronologique (Casterman, 240 pages). L'épais ouvrage, en noir et blanc comme dans le journal, à l'exception des couvertures, est sous-titré "2.000 dessins pour comprendre le monde". J'ignore s'il y a  2.000 dessins mais je sais que ces "Repères" constituent une formidable documentation. Une mine d'informations. Un travail de titan alliant art et connaissances.

"Chaque semaine", précise Jochen Gerner, "la rédaction du "1" choisit le sujet du "Repères" et m'en fournit les textes. A moi de chercher la documentation et l'iconographie. Je trouve principalement ma documentation sur internet mais je la vérifie beaucoup. Il me faut trois ou quatre images pour avoir une idée de "Repères". Il doit y avoir du rythme entre les personnages et les éléments. J'adore utiliser les pictogrammes et les logos. Je fais une première esquisse que je soumets à la rédaction. Quand elle est validée, je passe à l'encrage. Cela me prend deux jours pleins en travaillant tard le soir, chaque semaine, en général en début de semaine. Maintenant, le mouvement est bien installé. J'ai aussi appris à faire des portraits, tout en restant toujours dans mon style. Il y a des sujets plus faciles pour moi comme l'art ou la géographie et puis d'autres qui sont plus ardus, comme l'économie ou la politique. Je veux à tout prix conserver mon style de dessin, créer un ping-pong entre les textes et les images. Des contraintes qui plaisent bien à l'OuBaPien (NDLR: OuBaPo, Ouvroir de bande dessinée potentielle, créé en 1992, sur le modèle de l'OuLiPo, Ouvroir de Littérature Potentielle) que je suis.

"Repères" propose les planches selon la chronologie où elles ont été publiées. On commence le 1er avril 2014 avec le projet proposé par le "1". On s'arrête le 10 mai 2017 avec "Un trentenaire à l'Elysée". Entre les deux, une multitude de sujets français et internationaux, liés à l'actualité ou davantage dans le domaine des idées. Les réfugiés, les drones, les droits civiques, les musulmans dans le monde, la gauche, Poutine, Trump, Merkel... Les planches sont complétées d'un bref texte, en haut à droite, contextualisant leur sujet. Les voir défiler rappelle les titres des journaux d'hier. Mais surtout, le format de la double page illustrée incite à plonger dans ces données utiles si bien présentées. Jochen Gerner sait y faire pour capter l'attention! Ses "Repères" concis tout en étant bourrés d'infos pourraient utilement remplacer Wikipédia. Sauf qu'on a beau chercher un index des sujets traités, il n'y en a pas. Et c'est vraiment dommage, parce que son absence empêche la consultation et la recherche. Une seule solution, tout lire.

Les curieux apprendront avec intérêt que les prochains sujets traités sont "Les suprémacistes blancs aux USA" dans le numéro du 20 septembre, et ensuite les dictionnaires.

Les amateurs de cuisine de dessinateur seront surpris d'apprendre que Jochen Gerner dessine ses "Repères" à l'horizontale, comme ce qui en est devenu le recueil, non par prémonition ou pour forcer le destin mais par confort de dessinateur et que le "1" les publie en format vertical!

Le dessin original de Jochen Gerner.


Sa publication dans le "1".

La double page du "Repères" tout juste paru. (c) Casterman.