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mercredi 6 février 2019

Véronique Ovaldé: "Cette grosse bête presque morte qu'est la littérature"

Véronique Ovaldé à l'antenne de France Inter le 1er février dernier.

Vendredi dernier, le 1er février, Véronique Ovaldé a lu à l'antenne de France Inter, dans l'émission "Boomerang" d'Augustin Trapenard, une Carte Blanche, exercice habituel demandé aux invités. Un superbe texte inédit qu'elle a écrit pour les auditeurs de la radio française. Elle y revient sur un thème qui lui est cher, la mort de la littérature.

Le mieux est bien sûr de l'écouter le lire (ici).



Au cas où, voici aussi la transcription du texte de Véronique Ovaldé.

"Je voudrais parler de cette grosse bête dont on nous dit si souvent qu'elle est presque morte. La littérature.
Il m'a toujours semblé que le lecteur et l'écrivain avaient en commun leur qualité d'enquêteur. L'éditeur aussi d'ailleurs. Un éditeur serait un lecteur qui a réussi, n'est-ce pas, qui a réussi à faire lire aux autres les livres qu'il aimait, un lecteur qui a su fédérer et convoquer. Qui a su trouver. Mais si l'écrivain cherche son chemin vers la clairière, le lecteur, lui, accepte de sauter dans le vide en tenant éventuellement la main d’un écrivain. 
Un livre, qu'on l'écrive ou le lise, demande de la vigilance. 
Et vivre aussi bien sûr demande de la vigilance. 
Le tout est de voyager, le plus possible en zigzag, vers la mort, et d'avoir du courage.
Avoir du courage c'est ouvrir les yeux dans l'obscurité et ne pas avoir peur de tomber. Et quand on écrit on tombe souvent. Et on a peur souvent. Peur d'être mauvais, peur de l'échec et du ridicule, peur d'habiter l'enfer des mauvais écrivains. 
Il faudrait que l'on cesse de nous ressasser que la littérature est morte. Pour ma part, je continue de croire en la fiction, en l'invention, en la prolifération des mots, je continue de croire que la littérature est la réponse idéale et imparfaite à notre appétit d'histoires et à notre désir de langage et de musique.  
Il s'agit de rester loyal à l'enfant que nous avons été. Stevenson a écrit (je n'ai pas retrouvé la citation précise malgré Google…) que le but de toutes les histoires est de satisfaire le désir ardent de celui qui les lit. Pour ce faire, il faut obéir aux lois idéales de la rêverie, aux coïncidences et à l'appétit de correspondances mystérieuses. L'appétit de correspondances mystérieuses. 
Et puis si la littérature n'est pas encore morte mais qu'elle agonise dignement alors je me dis qu'il faut tenter peut-être de se résigner, mais cette résignation, qui n'est ni une acceptation ni un renoncement, serait plutôt un état de mansuétude, une humilité particulière: le choix que nous avons fait de la littérature n'est pas le meilleur choix pour être une fois pour toutes moderne et riche. 
Nous sommes des merles blancs au milieu de ce siècle. J'ai toujours aimé les merles blancs. 
On souhaiterait que la littérature soit un exercice d'intelligence, de tolérance et d'aventure. Mais peut-être n'est-elle, comme le disait Henry James, qu'une tendance à l'observation pointilleuse des choses. 
Et ce n'est déjà pas si mal."


Le dixième roman de Véronique Ovaldé, "Personne n'a peur des gens qui sourient", paraît ce mercredi 6 février chez Flammarion.

On peut en feuilleter les vingt-six premières pages  en ligne ici.

mardi 24 novembre 2015

La pépite de l'album 2015 va à "Paloma et le vaste monde"

Les pépites 2015 ont été révélées dans la soirée de ce mardi 24 novembre par le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Comme prévu. De la même manière que ce salon unique en son genre a réaffirmé de se tenir comme prévu du 2 au 7 décembre prochains. Certes avec des mesures de sécurité renforcées, mais il aura lieu.

En apéritif au salon, comme à l'habitude, le palmarès des Pépites 2015.
J'avais présenté ici les dix albums sélectionnés pour la Pépite de l'album.

C'est "Paloma et le vaste de monde" de Véronique Ovaldé et Jeanne Detallante (Actes Sud junior, 40 pages) qui l'emporte. Chouette.

Je reprends ce que j'en avais dit le mois dernier.

Dans un pays non nommé, trois filles vivent quasiment recluses avec leur mère. Ce sont Marie-Madeleine, Colombe et Valérie. On les surnomme respectivement Santa Maria, Paloma et Rubéole. Véronique Ovaldé qui aime les lieux et les personnages aux consonances sud-américaine,  explique l'origine de ces surnoms. Elle dit aussi pourquoi on va s'intéresser à la fille du milieu. Celle que le passé et la tristesse, la disparition du père pilote d'avion, n'empêchent pas d'avancer, de tenter l'aventure. De sortir de sa rue. De vivre tout simplement. Paloma dont les désirs d'aventure seront entendus par sa mère, encouragés par ses sœurs et les voisins. Une jeune fille qui veut voir le monde et rentrer le raconter. Une très belle histoire, à contre-courant de la surprotection actuelle des enfants, portée par les intéressantes illustrations de Jeanne Detallante (mentionnée à Bologne cette année pour "Le cabinet de curiosités", avec Camille Gautier, Actes Sud), qui alterne pages en couleurs et pages en nuances de gris, qui multiplie les détails rendant les propos encore plus présents. Dès 6 ans.

Et voici les lauréats des autres pépites

Pépite de la bande dessinée-manga
"Le Jardin de Minuit", Edith, d'après Philippa Pearce (Soleil)

Pépite du roman francophone 9-12 ans
"Histoires du chien qui avait une ombre d'enfant", Hervé Walbecq (l’école des loisirs, Neuf)

Pépite du roman ado européen 13 ans et plus
"Stone Rider", David Hofmeyr (traduit de l'anglais par Alice Marchand, Gallimard Jeunesse)

Pépites du livre d'art/documentaires (deux catégories regroupées)
"Le Petit Musée de Picasso", Béatrice Fontanel (Gallimard Jeunesse)
"La Vie en design", Céline Delavaux, Stéphane Kiehl (Actes Sud junior)

Pépite du livre audio
"Mr Gershwin: les Gratte-ciels de la musique", raconté par Susie Morgenstern, ill. Sébastien Mourrain (Didier Jeunesse)

Pépite de la création numérique
"David Wiesner’s Spot", concept et design: David Wiesner (Houghton Mifflin Harcourt, Etats-Unis, application compatible Apple).














mercredi 13 novembre 2013

LA la voix de Véronique Ovaldé dans l'oreille

C'est à la radio, France Inter, régulièrement, entre diverses émissions.
C'est pour une annonce, celle du festival "Radio France fête le livre" qui aura lieu à Paris le week-end des 23 et 24 novembre prochains.
C'est la voix de Véronique Ovaldé l'invitée d'honneur de cette troisième édition.


Véronique Ovaldé. (c) Christian Kettiger.


Véronique Ovaldé vient de publier en cette rentrée son huitième et très beau  roman, "La grâce des brigands" (L'Olivier, 286 p.), en même temps que ressort en poche, sous une nouvelle couverture, son premier, "Le sommeil des poissons" (Seuil, 2000, Points 2006 et 2013).

On y retrouve avec plaisir sa voix singulière qui est devenue au fil de ses livres son signe de reconnaissance. Pas de pays lointain non nommé cette fois, mais Santa Monica à Los Angeles, du début des années 70 au 17 janvier 1994. Maria Cristina Väätonen s'est installée là quand elle n'avait que seize ans, plaquant son Grand Nord natal et mortifère. Elle a surtout mis une distance qu'elle juge infranchissable entre elle et sa famille. Une mère grenouille de bénitier, Meena, sœur aînée jalouse, un père à l'apparence taciturne mais qui aura été finalement son meilleur allié là-bas.

En Californie, Maria Cristina peut enfin faire ce qu'elle veut, ECRIRE. Son premier roman, "La Vilaine Sœur", autobiographique, scelle sa rupture familiale.  D'autres titres suivront. Elle est une romancière appréciée, souvent en voyage, assez solitaire mais a quelques amis et amies solides.

Quand le roman commence, elle  a trente ans environ et est sur le front de mer. Elle déguste un cocktail de crevettes agrémenté de cacahuètes pilées. Elle rêve à la femme scandaleuse qu'elle pourrait être, une idée qui lui suffit, pas besoin de la réaliser. Ce jour-là, le 12 juin 1989, à 12h40, Maria Cristina reçoit un coup de téléphone qui bouleverse son existence. C'est sa mère, silencieuse depuis plus de dix ans: "Il faut que je te parle de ta sœur. (...) Il faut que tu viennes. (...) Il faut que tu viennes à Lapérouse, Maria Cristina. (...) C'est à cause du petit Peeleete. (...) C'est ton neveu, Maria Cristina."  L'écrivaine n'a plus qu'à appeler Rafael Claramunt, ancien immense écrivain qui l'a révélée en tant qu'auteure et en tant que femme puisqu'il a été son amant. Aujourd’hui,  il n'est plus qu'un vieux type empâté, grand consommateur d'héroïne. Mais il demeure apparemment son protecteur.

Véronique Ovaldé fait encore apparaître Joanne, la meilleure amie de Maria Cristina à Santa Monica, avant d'envoyer celle-ci à la rencontre de son passé. Aéroport, voiture de location, la jeune femme a largement le temps de s'interroger sur elle-même et sur ses proches. De s'en souvenir. C'est ce que  raconte la partie suivante, les années de vie en vase clos à Lapérouse de ceux qui deviendront la famille Väätonen. Elle cerne ses personnages de près, ne les laisse pas échapper à leur logique, sauf Maria Cristina à qui elle autorise la fuite, la fuite vers la vie, avec l'accord tacite du père.

Si l'héroïne se souvient si bien de tout cela, c'est qu'elle l'a décrit dans son premier roman, "La Vilaine Sœur", publié quand elle n'avait pas encore dix-huit ans, tout en y prenant pour la fin des distances par rapport à la réalité. La suite, c'est son premier travail, secrétaire-gouvernante de Rafael Claramunt, et l'écriture. Sa découverte d'elle-même: "Tu es un personnage poétique. Une petite fée. Et tu ne le sais pas encore", lui glisse son mentor. Ses rêves. Et l'acceptation de son destin.

Une fois de plus, Véronique Ovaldé nous fait côtoyer au plus près d'étranges personnages. Humains qui se débattent comme ils le peuvent dans leurs vies. Avec des inspirations, des sursauts d'énergie et des passages moins radieux où la réalité des uns et des autres ne peut plus se cacher. Elle adapte judicieusement son écriture aux scènes qu'elle évoque, comme lorsque Maria Cristina retrouve sa mère, plus que volubile, au moment de prendre en charge un neveu inconnu et muet. Fermé sur quels secrets? Ou lors de l'explication finale entre l'écrivaine et Claramunt. Et bien sûr, à la toute fin du roman qui en explique aussi le titre.

 Dans ce nouveau roman, Véronique Ovaldé explore d'une nouvelle manière un thème qui lui est cher, la libération des femmes des jougs divers. Sa manière personnelle de raconter entraîne autant le lecteur à la suite d'une conteuse à la veillée, multipliant les anecdotes, que d'une artiste de l'écriture dont les mots captivent et séduisent.