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samedi 21 décembre 2019

Le banc au milieu du salon de Montreuil

Dessins réalisés par Ingrid Godon durant la rencontre scolaire à Montreuil.

Un banc au milieu du salon de Montreuil? C'est une image bien entendu. Un raccourci pour expliquer que le très beau roman "Le banc au milieu du monde" de Paul Verrept, illustré par Ingrid Godon (traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron, Alice Jeunesse, 2019, 88 pages, lire ici), a fait l'objet d'une rencontre scolaire au dernier Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Lecture d'extraits par Mirabelle Wassef, dialogue en français avec l'auteur et avec l'illustratrice qui répondaient à mes questions et à celles des enfants présents.

Une rencontre qui a permis d'apprendre qu'une suite au "Banc" existait déjà en néerlandais. On en attend donc avec impatience la traduction française. Et que le très beau livre "Dantesken" d'Ingrid Godon (lire ici) sera diffusé du côté francophone par Esperluète.

Une rencontre scolaire à propos de laquelle Paul Verrept a ensuite écrit un mini-récit de voyage. Le voici, illustré par des dessins qu'Ingrid Godon a réalisés en live durant la séance à Montreuil. En langue originale mais une traduction française suit.


Dessins réalisés par Ingrid Godon durant la rencontre scolaire à Montreuil.

Sfeer opsnuiven 
"Ingrid Godon en ik vertrekken naar een regenachtig, wat druilerig Parijs, op weg naar de boekenbeurs van Montreuil. Nadat we zijn ingecheckt in het hotel gaat Ingrid al snel signeren bij Esperluete, de uitgeverij die haar boek ‘Dantesken’ vertegenwoordigt in de Franstalige wereld, en ik slenter van boekhandel naar boekhandel om al in de stemming te komen.
De boekenwereld in Frankrijk heeft een grote eigenheid. Het aanbod is breed, er is overal een ruim aanbod uit de canon aanwezig, én boeken hebben een specifieke vorm. Ik stoot er steevast op Edward van de Vendels ‘Vosje’, en het boekje zal ook een van de successen op de boekenbeurs blijken te zijn. Ik zet mijn tocht verder met in mijn rugzak een niet al te licht boek van de Amerikaanse straatfotograaf Louis Faurier.
Leestip
‘Le banc au milieu du monde’ is één van de leestips op de beurs. We zijn bovendien genomineerd voor de Prix Tatoulu 2020, een nominatie waardoor heel wat jonge mensen ons boek zullen lezen. Centraal in ons programma staat een ontmoeting met zo’n tweehonderd jonge lezers. Ter voorbereiding zoek ik wat Franse woorden op, zodat ik me min of meer begrijpelijk zal kunnen uitdrukken.
We ontmoeten ons publiek in een ruimte aan de zijkant van een hal. Die is min of meer afgescheiden van de beurs, maar toch dringt het lawaai van de propvolle ruimte rijkelijk door. Even zinkt mij de moed in de schoenen, maar zodra actrice Mirabelle Wassef een fragment begint voor te lezen wordt het publiek stil en aandachtig. Ik begrijp niet goed waar al die jonge mensen de concentratie vandaan halen in het lawaai en de drukte van de boekenbeurs.

Hartverwarmend
Maar ze luisteren aandachtig, ook als ik in wat omslachtig Frans antwoord op de vragen van Lucie Cauwe, de journaliste die als eerste het boek opmerkte. Ingrid Godon tekent portretten van fictieve personen terwijl ik uitleg hoe het boek ontstond, wat de rol van theater Stap in het werkproces was, hoe ik tekeningen en woorden in elkaar vlocht, en tenslotte ‘hoe het nu verder moet met onze held’.
Ingrid vertelt over haar manier van tekenen, de aarzeling, het zoeken, het experimenteren met technieken … Het publiek stelt vragen, en veel van de aanwezigen blijken het boek gelezen te hebben. De mensen zijn geïnteresseerd en het gesprek is daardoor hartverwarmend. Ook na de sessie worden we aangeklampt. We gaan langs bij onze uitgever, spreken met illustratoren en kijken rond.
De Franse uitgeverswereld staat zeker minder open voor experiment dan pakweg tien jaar geleden, maar wie door het bos de bomen ziet stuit nog altijd op vele pareltjes, op boeken met een eigen verfijnde toon en vorm. Het doet deugd te merken dat ons werk daar enigszins bij aansluit."


Essai de traduction


Humer l'atmosphère
"Ingrid Godon et moi partons pour un Paris pluvieux et un peu brumeux, en route vers la Foire du livre de Montreuil. Dès que nous nous sommes enregistrés à l'hôtel, Ingrid file vite signer chez Esperluète, l'éditeur qui représente son livre "Dantesken" dans le monde francophone, et moi, je me promène de librairie en librairie pour me mettre dans l'ambiance.

Le monde du livre en France a une grande particularité. L'offre y est large, il y a partout de nombreux livres et ils ont une forme spécifique. Je tombe sur "Petit renard" d'Edward van de Vendel,  un album qui sera un des succès du salon. Je poursuis ma promenade avec dans mon sac à dos un livre pas vraiment léger du photographe de rue américain Louis Faurier.

Conseil de lecture
"Le banc au milieu du monde" est un des conseils de lecture du salon. Nous sommes également nominés pour le Prix Tatoulu 2020, ce qui signifie que de nombreux jeunes liront notre livre. Au centre de notre programme il y a une rencontre avec environ deux cents jeunes lecteurs. Afin de m'y préparer, je cherche quelques mots français, pour pouvoir m'exprimer de manière plus ou moins compréhensible.

Nous rencontrons notre public dans un espace situé sur le côté d'une allée. Il est plus ou moins séparé du salon, mais le pénible bruit extérieur y pénètre à flots. Un instant, mon cœur se serre, mais dès que l'actrice Mirabelle Wassef commence à lire un extrait, le public devient calme et attentif. Je ne comprends pas très bien où tous ces gamins trouvent leur concentration dans le bruit et l'agitation du salon du livre.

Réconfortant
Mais ils écoutent attentivement, même lorsque je réponds dans un français parfois hésitant aux questions de Lucie Cauwe, la journaliste qui a, la première, remarqué le livre. Ingrid Godon dessine des portraits de personnages de fiction pendant que j'explique comment le livre est né, quel a été le rôle du théâtre Stap dans le processus de travail, comment j'ai entrelacé des dessins et des mots et, enfin, comment les choses vont se passer ensuite avec notre héros.

Ingrid parle de sa façon de dessiner, d'hésiter, de chercher, d'expérimenter différentes techniques... Le public pose des questions, et elles indiquent que les enfants ont lu le livre. Les gens sont intéressés et la discussion est donc réconfortante. Nous serons également questionnés après la rencontre. Nous nous rendons sur le stand de notre éditeur, parlons à des illustrateurs et regardons autour de nous.

Le monde de l'édition française est certes moins ouvert à l'expérimentation qu'il y a, disons, dix ans, mais ceux qui croient que les arbres cachent parfois la forêt découvrent encore toujours de nombreux joyaux, des livres avec leurs propres ton et forme. Il est agréable de constater que notre travail est quelque peu conforme à cela."





jeudi 19 décembre 2019

"Mom, I'm a refugee"

Ali Talib.


Aliette Griz.
Ali Talib est né en Irak en 1991. Il a grandi dans les guerres successives. Il a beaucoup lu, beaucoup réfléchi. Ali est un esprit ouvert, défendant ouvertement la liberté de penser, rétif aux obligations "par tradition". Il n'hésite pas à se distancier de la religion quand il le juge nécessaire. Ado et après, il s'est battu pour son pays. Adulte, il a finalement dû le fuir. Trop de morts autour de lui, trop de menaces. Il a quitté l'Irak en août 2015. Turquie, Grèce, le chemin habituel des réfugiés irakiens. Ali Talib est arrivé en Belgique comme demandeur d'asile, parce qu'il voulait venir en Belgique, pays pluriculturel. Très vite, il a rencontré au célèbre parc Maximilien Aliette Griz, Française habitant Bruxelles, mère de famille engagée aux côtés des migrants. Très vite, Ali lui a fait part de son envie d'écrire à quatre mains son histoire, d'en faire un livre. Aussitôt, Aliette a embrayé. Ali-Aliette, trois lettres qui ont leur importance.

Le projet s'intitulait alors "Mom, I'm a refugee", des mots qu'Ali a adressés en pensée à sa mère une fois arrivé sur une plage grecque. Le livre s'est construit petit à petit, pièce par pièce, en parallèle au film "Ali et Aliette" que le duo a coréalisé avec Anne Versailles (voir ici). Mais après trois ans de galère en Belgique où ses demandes d'asile ont été rejetées et où les pourvois en appel durent des éternités sans garantie de meilleur statut, Ali est rentré chez lui, dans son Irak toujours en guerre. La crainte de devenir fou ici, de ne plus être lui-même, un vétérinaire-mécanicien-guerrier. Il n'en pouvait plus d'être un jeune type à qui l'état belge refusait même de faire du bénévolat.

Le livre s'est malgré tout écrit, version 1, version 2, version 3 et a enfin trouvé preneur aux éditions Academia qui, nous assure la responsable Sidonie Maissin, ne pratiquent plus que le compte d'éditeur. "Maman, je suis un réfugié" est un témoignage terrible et nécessaire sur la vie des civils plongés dans la guerre en Irak, en route sur les chemins de l'exil et sur l'expérience belge d'Ali. Même quand on fréquente des réfugiés, qu'on connaît leurs histoires violentes et leurs parcours atroces, on ne peut qu'être pris par les mots qu'Ali et Aliette couchent pour nous. On est avec ces enfants, ces ados, ces jeunes adultes. Ces hommes et ces femmes, pour ou contre ce qui se passe. On est dans la guerre, dans les combats, dans les embuscades, dans les attaques. On vole, ou on ne vole pas. On va à l'université sans savoir si on reviendra entier, on garde armé les check-points, on échappe aux enlèvements. A côté de cela, la vie continue, l'amitié, l'amour quand la tradition l'autorise...

Bien sûr, ce livre est l'histoire d'Ali Talib, mais combien d'autres Ali n'existent-ils pas? Broyés dans une logique qui les dépasse, qui nous dépasse. Les auteurs ont choisi le récit à la première personne et ont eu la superbe bonne idée de mélanger la chronologie. Un procédé littéraire qui fait zigzaguer le lecteur dans la vie d'Ali. Sans le perdre. Chaque chapitre est titré, souvent de façon concise, et daté. A chacun de remettre le puzzle en place. Et de gérer ses émotions car on prend ce récit en pleine figure. Même si les mots choisis ne tolèrent aucun apitoiement sur soi-même. La simple relation des faits suffit, tout comme ces phrases en caractères italiques, celles qu'Ali le réfugié adresse à sa maman restée au pays.

"Maman, je suis un réfugié" se parcourt d'une traite et s'imprègne profondément par la justesse de son ton et l'évidence de ses propos. A lire absolument, par exemple un café à la main car tant Ali qu'Aliette adorent le café fort, fraîchement préparé.


Le film et le livre.




mardi 17 décembre 2019

Allo, @place_de_la_démocratie -- c'est pour un remerciement

"Dernière sommation". (c) Photo provenant du site de David Dufresne0

La France s'enfonce dans les grèves en ce mois de décembre 2019. Les officiels de l'Hexagone font semblant de découvrir la situation. Ce n'est pas la première fois que le gouvernement français n'a "rien vu venir". On pourrait même dire qu'il s'est aveuglé volontairement. Avant cette fin d'automne de grèves et d'actions, il y avait eu les "gilets jaunes". Il y a plus d'un an qu'ils manifestent chaque semaine. Même si les médias mainstream, sagement alignés comme à la parade, nous serinent chaque semaine depuis 52 semaines que leur mouvement est largement en recul! A ce rythme-là, les gilets jaunes devraient être en chiffres négatifs depuis longtemps. Mais non, ils persistent, résistent et indisposent toujours le pouvoir. Et ils se ramassent régulièrement la police de la République.

David Dufresne.
(c) JF Paga/Grasset.
Quelqu'un qui a tout vu, et de l'intérieur, et depuis le début des gilets jaunes, c'est David Dufresne. Son fil Twitter, le célèbre "Allo, place Beauvau" (ici) est fort de 75.000 abonnés. Ses tweets relatifs aux brutalités policières donnent la chair de poule et des infos fiables et complètes sur le mouvement qui a investi les ronds-points. Lui, écrivain, réalisateur et journaliste, les médias alternatifs souvent en ligne seulement et les sites des associations qui soutiennent les gilets jaunes, physiquement, moralement et/ou judiciairement permettent heureusement de s'informer sur ces sujets boudés par la grande presse.

Depuis le 4 décembre 2018, depuis plus d'un an donc, David Dufresne fait office de compilateur sur son compte Twitter. Il recense les témoignages de blessés pendant les actes du mouvement des Gilets jaunes. Il dénonce les violences policières et les "dérives" du maintien de l'ordre. Tous ses tweets commencent par la même formule "Allo @Place_Beauvau - c'est pour un signalement".  Suit un terrible décompte, 867 signalements à ce jour. Encore aujourd'hui, 17 décembre 2019, il suit les différentes manifestations et en donne un bilan (provisoire).

Mais David Dufresne a fait plus qu'une quête d'info sur ces faits et une dénonciation des violences policières. Il y a trouvé la matière d'un roman, son premier, alors qu'il peut s'enorgueillir d'une belle bibliographie de récits. Ce roman est précisément intitulé  "Dernière sommation" (Grasset, 230 pages).  "De décembre 2018 à juillet 2019", explique-t-il, "j'ai récapitweeté sur mon fil Twitter les #violencespolicières dans les mouvements sociaux."  Un roman excellent qui célèbre les noces de la littérature et de la résistance, servi par le souci de la vérité. Qui redonne foi en l'homme. Qui enchante et glace en même temps.

Des infos vérifiées sont la base de ce livre mettant en scène un enquêteur indépendant, Étienne Dardel, le double de l'auteur, au cœur de l'action chaque samedi. Un premier roman prenant, diablement réussi sur un sujet éminemment casse-gueule.

On y croise tout ce petit monde de la rue et des ronds-points dont on a peut-être découvert les noms au fil des infos de l'année écoulée. Car le coup de maître de l'auteur est de donner une dimension romanesque à ce chapelet de drames. Vicky, jeune réalisatrice très à gauche qui court vers un cortège et tombe aux marches de l'Assemblée nationale, la main arrachée. Sa mère, vissée sur son rond-point du Tarn et passée du Parti socialiste au Rassemblement national. Une street medic courageuse. En face, Frédéric Dhomme, le "Patron", directeur de l'Ordre public, un républicain qui veut croire en la police. Serge Andras, syndicaliste policier, jusque là compagnon de route du premier. Un ministre de l'Intérieur qui tweete et tangue. Un garde du corps incontrôlable, Alexandre B.  Un président assiégé. Des policiers en roue libre. Des éditorialistes compromis.

Et partout, Etienne Dardel qui veut comprendre, qui va sur le terrain, qui pose des questions, qui écoute parler. Fan de Jacques Brel comme son créateur qui a consacré un livre au chanteur belge en 2018. Il revient au journalisme après dix années d'interruption. Sa curiosité initiale devant les gilets jaunes deviendra un besoin de rétablir la vérité, de dire au grand jour ce que la police veut étouffer. De ne pas accepter les messages mensongers que Castaner diffuse. Il est pris dans l'engrenage du journalisme, enquêter et faire savoir, soutenu par sa compagne Hanna, un chaos devenu vital pour lui. Il devient le porte-voix sur son fil Twitter et sur son site de ceux qu'on veut masquer, la France du dessous. Il sera évidemment détesté par le pouvoir mais bénéficiera de soutiens surprenants. Il connaîtra la peur et la solitude, les intimidations aussi. Entre fuites et fake news, il nous relate tout cela et c'est terrible parce que son livre nous dit la France de 2018 et 2019. "La guerre était sociale, pas encore totale."

Roman politique qui se lit d'une traite et fait froid dans le dos, "Dernière sommation" dénonce la raison d'Etat qui permet les mensonges, la surdité d'un gouvernement, les dérives autoritaires, les mutilations. La France, pays des droits de l'homme? On se pince. La France, démocratique, on se pince encore. Pour préserver ce qui peut l'être, pour savoir ce qui se passe, il y a urgence à découvrir ce premier roman rudement bien mis en scène et d'autant plus effrayant. Et on ne saurait trop remercier son auteur d'avoir eu le courage de le faire. Allo, @place_de_la_démocratie -- c'est pour un remerciement.

Dédié "aux signalés et à leurs enfants", le livre s'achève sur la mention "A suivre..."



samedi 14 décembre 2019

De l'autre côté du miroir avec Nicole Claveloux

Le début de "De l'autre côté du miroir". (c) Grasset-Jeunesse.


En 1974, dans la vague créative de l'après-mai 68 qui ébranlait aussi la littérature de jeunesse, Nicole Claveloux, 34 ans, publiait crânement sous la houlette de François Ruy-Vidal et Bernard Bonhomme une version illustrée des "Aventures d'Alice au Pays des merveilles" de Lewis Carroll ("Alice's Adventures in Wonderland", 1865, traduit en 1969 de l'anglais par Henri Parisot, Grasset-Jeunesse, 98 pages). Un grand format quasiment carré, en texte intégral, très bien traduit en français et joliment imprimé en couleur bronze.

D'une modernité alors incontestable, ses illustrations se montraient à la fois lumineuses, poétiques, et insolites, complètement en accord avec ce chef-d'œuvre de l'antilogique qu'Henri Parisot a su parfaitement traduire en français. Vignettes monochromes et pleines pages couleurs ont marqué durablement les esprits et poussé à lire ce texte incontournable.

Aujourd'hui, quarante-cinq ans après ce coup de maître, la géniale créatrice française est enfin parvenue à ses fins. En effet, à Moulins en 2015, elle me disait que les images de la suite d'Alice, "De l'autre côté du miroir", étaient terminées et qu'il n'y avait plus qu'à imprimer l'album. Le voilà donc, ce "De l'autre côté du miroir et ce qu'Alice y trouva", de Lewis Carroll ("Through the Looking-Glass, and What Alice Found There", 1871, traduit en 1968 de l'anglais par Henri Parisot, Grasset-Jeunesse, 98 pages), tant voulu par Nicole Claveloux, pionnière de la littérature de jeunesse de qualité.

Dans un format quasiment carré, identique à son célébrissime "Alice" qui, longuement introuvable, avait bénéficié d'une réimpression quasiment à l'identique en 2013, sous la houlette de l'épatante éditrice Valeria Vanguelov.

"De l'autre côté du miroir" par Nicole Claveloux. (c) Grasset-Jeun.

Parcourir ce nouveau grand format est un pur bonheur, que l'on découvre à cette occasion le formidable travail graphique de Nicole Claveloux ou qu'on la suive depuis longtemps. Car son "De l'autre côté du miroir" s'enrichit très subtilement de ses œuvres précédentes - elle a beaucoup publié, une soixantaine d'ouvrages, et peint de nombreux tableaux, au cours des quatre décennies écoulées.

"De l'autre côté du miroir". (c) Grasset-Jeunesse.
Il s'agit effectivement d'un album événement comme l'annonce l'éditeur. On y retrouve la patte de l'illustratrice d'Alice dans les différents chapitres, mis en lumière par des vignettes en noir et blanc et de pleines pages couleurs. Mais le trait s'est affirmé et l'inspiration encore plus libérée. Portraits d'Alice dans différentes situations, dont la traversée initiale du miroir bien entendu, scènes avec des animaux ou des monstres, variations sur Heumpty Deumpty, tout cela est enchanteur. Du grand Claveloux! On reconnaît ici un air de "Dedans les gens", là des amateurs de bisous et c'est régalant. "Je n'ai jamais mis de barrières entre les dessins pour enfants et adultes", explique Nicole Claveloux. "Lorsque je dessine, je ne me pose pas de questions. Jamais je ne me suis dit: ce dessin est spécialement conçu pour les enfants. Mais il existe des lectures à plusieurs niveaux, non?"

"De l'autre côté du miroir" par Nicole Claveloux. (c) Grasset-Jeun.

Il suffit de se confier aux dessins de Nicole Claveloux pour voguer impeccablement sur le texte jusqu'à la dernière phrase de Lewis Carroll: "Vivre, ne serait-ce qu'un rêve?"



vendredi 13 décembre 2019

Le palmarès 2019 des prix SACD-Scam belges



La soirée "Famous in Belgium" qui remet les prix Scam et SACD et fête les auteurs et les autrices s'est déroulée ce vendredi 13 décembre.

"Par les prix que nous remettons", éditorialisent Barbara Sylvain, présidente du comité belge de la SACD, et Renaud Maes, président du comité belge de la Scam, "nous entendons souligner que les œuvres de ces auteurs et autrices ne sont pas simplement le fruit d'un talent ou d'une passion, mais aussi d'une pratique professionnelle menée dans le cadre de démarches singulières. Bref, d'un TRAVAIL, au double sens d'un labeur et d'un chef d'œuvre. Nous célébrons leur capacité de résistance dans un contexte fragile et mouvant où s'opère un démantèlement progressif des politiques culturelles. Face à ces incertitudes, les auteurs et les autrices résistent inlassablement à l'ignorance et par leur force de création proposent des réalités multiples au travers d'œuvres qui reflètent l'évolution du monde et des cultures. C'est grâce à elles et eux que nous pouvons prendre à plein poumons une bouffée d'air frais et d'optimisme, pour imaginer l'ouverture de nouveaux possibles... et les vivre."


Palmarès 2019

Les prix de la SACD


Prix humour 

GuiHome

Prix cinéma

Claude Schmitz pour "Braquer Poitiers"

Prix chorégraphie

Isabella Soupart

Prix théâtre jeune public

Laurane Pardoen pour "Suzette Project"

Prix radio

Nora Boulanger Hirsch, Chloé Despax et Ludovic Drouet pour "Meute et Météore"

Les jumelles d'or

Carmelo Iannuzzo (ACSR) et Valérie Cordy (La Fabrique de Théâtre)


Les prix de la Scam


Prix littérature

Véronique Bergen pour "Tous doivent être sauvés ou aucun" (lire ici), roman sorti chez Onlit en 2018. Depuis, elle a publié chez le même éditeur "Guérilla" (2019) et au Lombard un tome de la Petite Bédéthèque des savoirs, le vingt-neuvième, "L'anarchie", illustré par Winshluss. Et son "Kaspar Hauser. Ou la phrase préférée du vent" est ressorti en poche dans la collection Espace nord des Impressions nouvelles. Philosophe, romancière et poète, membre de l'Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, Véronique Bergen signe aussi des monographies sur des artistes contemporains ou des personnalités comme Anik De Prins (lire ici et  ici) et elle collabore à diverses revues dont "Le Carnet et les Instants", "Artpress", "L’Art même", "Flux News", "Lignes", "Diacritik"...

Prix texte et image (= littérature de jeunesse)

Charlotte Bellière et Ian De Haes pour l'album "Le Géant ou l'incroyable aventure des émotions" (Alice Jeunesse)

Prix essai

David Berliner pour "Perdre sa culture" (Zones sensibles)

Prix documentaire

Alexe Poukine pour "Sans frapper" (CVB)

Prix radio

Karim Aït-Gacem pour Radio Parloir, expérience d'atelier de création radiophonique dans la prison de Lantin avec des détenus condamnés

Prix du parcours

Violaine de Villers, documentariste



Les prix sont décernés par les Comités belges de la SACD et de la Scam chaque année. Soit pour la SACD, Barbara Sylvain, dramatique, lyrique (présidente), Gabrielle Borile, cinéma, télévision, Ariane Buhbinder, dramatique, lyrique, Fred Castadot, cinéma, télévision, Sybille Cornet, dramatique, lyrique, Michèle Anne De Mey, chorégraphie, Jasmina Douieb, dramatique, lyrique, Thomas François, multimédia, Monique Mbeka Phoba, cinéma, télévision, Layla Nabulsi, radio, Antoine Neufmars, dramatique, lyrique, Delphine Noels, cinéma, télévision, Marie-Églantine Petit, dramatique, lyrique, Virginie Strub, dramatique, lyrique, Jean-Benoît Ugeux, cinéma, télévision et Gabriel Vanderpas, cinéma, télévision  (viceprésident). Et pour la Scam, Renaud Maes, littérature (président), Emmanuelle Bonmariage, audiovisuel, Jérôme Laffont, audiovisuel, Jérôme le Maire, audiovisuel, Myriam Leroy, littérature, Isabelle Rey, audiovisuel  (viceprésidente), Laurence Rosier, transmédia, Emmanuèle Sandron, littérature, Nathalie Skowronek, littérature, Paola Stévenne, radio, Nina Toussaint, audiovisuel et Isabelle Wéry, littérature (viceprésidente).


Réflexion personnelle

Palmarès du prix Scam de littérature jeunesse (album ou roman mais non BD)

2017 Thomas Lavachery
2014 Marie Wabbes
2010 Kristien Aertssen
2009 Emmanuelle Eeckoudt
2008 Rascal
2007 Mario Ramos
2006 José Parrondo
2005 Kitty Crowther
2003 Louis Joos
2002 Claude K. Dubois
2001 Jeanne Ashbé
1996 Pascal Lemaitre
1994 Anne Brouillard, Monique Martin l'ayant refusé

Jusqu'à présent, le prix Scam de littérature de jeunesse, qui a porté différents noms, était attribué chaque année d'abord, tous les deux ans ensuite, à un(e) auteur(e) et/ou illustrateur(trice) pour l'ensemble de ce qu'il/elle avait déjà publié et pour ce qu'on espérait qu'il/elle allait encore créer. La lecture du palmarès est sur ce plan exemplaire. Cette année, on découvre que le prix jeunesse, intitulé Texte & Image depuis l'édition 2011-2012 où est entrée la BD - ce qui est une bonne chose mais pourquoi faire alterner ces deux branches - va à un(e) auteur(e) pour un livre particulier. Et cela change tout. Pas que "Le Géant ou l'incroyable aventure des émotions" de Charlotte Bellière et Ian De Haes (Alice Jeunesse) soit un mauvais album. Non. Il est intéressant. Il est même le meilleur à ce jour du duo. Mais tient-il la route face à ceux qui l'ont précédé au palmarès? Non, évidemment. Et c'est dommage, même si c'est une heureuse nouvelle pour la maison d'édition. Car la mission de la Scam est de récompenser le meilleur des auteur(e)s belges. Qui a donc inspiré ce choix au comité? A moins que ledit comité ne manque de recul sur ce que peut/doit être la littérature de jeunesse, celle qui fait les lecteurs de demain.








Bruxelles se livre(s), festival littéraire dédié


La septième édition du festival littéraire "Bruxelles se livre(s)" s'installe à la Maison de la Francité ce week-end des 14 et 15 décembre de 10 à 18 heures (entrée libre, rue Joseph II, 18, 1000 Bruxelles). L'occasion, disent les organisateurs, de découvrir TOUS les livres publiés sur Bruxelles. Ouvrages récents ou plus anciens, ayant Bruxelles comme sujet principal ou secondaire, beaux livres, art de vivre, littérature, poésie, polars, architecture, histoire, photographie, patrimoine, romans, nouvelles, essais, livres gourmands, jeunesse... L'occasion aussi de rencontrer un maximum d'auteur(e)s bruxellois(es).

Sont annoncé(e)s:

Jean-Baptiste Baronian, Edgar Kosma, Marc Meganck, Bruno Brel, Joske Maelbeek,
Gorian Delpâture, David Peeters, Eric Van den Abeele, Thierry Demey,
Chantal Kesteloot, Yves Laurent, Gilles Horiac, Anne-Cécile Huwart,
 Ziska Larouge, Phil Smans, Pierre Guyaut-Genon, Alain Rolland,
Alessandra d’Angelo, Chloé Roose, Xavier Huberland,
Michel Joiret, Isabelle Fable, Tania Neuman-Ova, Arnaud de la Croix,
Jean-Louis Aerts, Isabelle Bielecki, Claude Donnay, Alexis Gicart,
Carino Bucciarelli, Zam Ebale, Bénedicte Phillippon, Anne Norman,
Daniel Soil, Evelyne Wilwerth, Gérard Adam


Programme

Samedi 14 décembre

  • 14:00 Bruno Brel et Joske Maelbeek, "La Biest du Tuitenberg" (Lamiroy)
  • 14:30 Eric Van den Abeele, "La Belgique dans tous ses états" (La renaissance du Livre)
  • 15:00  Marc Meganck, "Amour et désamour. Regards d'écrivains sur Bruxelles 1845-1978" (Musée et les Archives de la Ville)
  • 15:30 Thierry Demey, "Les Transports publics bruxellois" (Badeaux)
  • 16:00 Rencontre "Polar et Bruxelles", avec Yves (et) Laurent, auteurs de "Jeux de mains" (autoédition), Gilles Horiac, auteur de "La peau de l'autre" (180° éditions), Anne-Cécile Huwart, auteure de "Mourir la nuit" (Onlit), Ziska Larouge, auteure de "La grande fugue" (Weyrich), Phil Smans, auteur de "La liste Alpha" (Eaux troubles)
  • 17:00 Edgar Kosma, " #VivreAuVingtEtUnièmeSiècle" (L'Arbre à paroles)


Dimanche 15 décembre

  • 14:00 Pierre Guyaut-Genon, "Mais que fait la police?" (Lamiroy)
  • 14:30 Alain Rolland et Alessandra d'Angelo, "Johnny Intime" (Le Cherche-Midi)
  • 15:00 Chloé Roose, "Brussels' Kitchen 2 - Les nouvelles adresses food & style / New hotspots to eat out in style" (Racine)
  • 15:30 Gorian Delpâture, "AbécéDOORS" (180° éditions)
  • 16:00 Xavier Huberland, "Et si c'était vous..."  (Lamiroy)
  • 16:30 Michel Joiret, "Les larmes de Vesta" (M.E.O.)
  • 17:00 Chantal Kesteloot, 1944 - 1945 Bruxelles, ville libérée (Renaissance du Livre)



Le festival  sera aussi l'occasion de remettre officiellement les neuf Manneken-Prix 2019, ces prix littéraires bruxellois décernés par un jury multiple et anonyme qui examine l'ensemble des publications de l'année afin de faire découvrir et de soutenir le livre et ses acteurs à Bruxelles.



Le palmarès 2019 a été dévoilé le 10 décembre.

  • Manneken-Prix du livre sur Bruxelles: "Amour et Désamour, regards d’écrivains sur Bruxelles 1845-1978" de Marc Meganck (Musée de la Ville de Bruxelles)
  • Manneken-Prix de l'auteur bruxellois: Edgar Kosma, " #VivreAuVingtEtUnièmeSiècle" (L'Arbre à paroles)
  • Manneken-Prix du livre en bruxellois: Bruno Brel et Joske Maelbeek, "La Biest du Tuitenberg" (Lamiroy)
  • Manneken-Prix du dessinateur bruxellois: David Peeters, "Le Réanimateur" (Soliane)
  • Manneken-Prix jeunesse: Natacha de Locht et Laurent Carpentier, "Elephantine veut tout savoir sur sa zezette & Renardo veut tout savoir sur son zizi" (Editions Les nez à nez)
  • Manneken-Prix du spectacle tiré d'un livre: Sylvie Godefroid, Cathy Thomas et Marc Maouad, "La balade des pavés" (Théâtre le Fou Rire)
  • Manneken-Prix du libraire bruxellois: Marc Filipson, Librairie Filigranes
  • Manneken-Prix de l’éditeur bruxellois: Thierry Demey, "Guides Badeaux"
  • Manneken-Prix du critique littéraire bruxellois: Michel Dufranne, RTBF



mercredi 11 décembre 2019

Enfin, un Goncourt pour Amigorena, le Belge!


Hier, 10 décembre 2019, centenaire du Prix Goncourt à Marcel Proust, le Choix Goncourt de la Belgique 2019 était attribué à Santiago H. Amigorena pour "Le Ghetto intérieur", son dixième roman chez P.O.L. Un deuxième choix étranger pour l'auteur déjà choisi en Roumanie, mais candidat malheureux des prix littéraires puisque ses nombreuses sélections ne lui ont pas valu de prix.

Le jury était composé de quarante jeunes, représentants de dix universités (UCLouvain, Université Libre de Bruxelles, Université de Liège, Université de Mons, Université de Namur, Université Saint-Louis, KU Leuven, Université d'Anvers, Université de Gand, Vrije Universiteit Brussel) et dix hautes écoles (Odissee Hogeschool, Karel de Grote Hogeschool, Arteveldehogeschool , HENALLUX, HoGent, HEPL (Haute-Ecole de la Province de Liège), HELMO (Haute Ecole Libre Mosane), HEL (Haute Ecole Liège), HEPHC (Haute Ecole Provinciale de Hainaut Condorcet), HEG (Haute Ecole Galilée))  belges, francophones et néerlandophones.

La deuxième sélection du Goncourt attend les jurés à la Résidence de France.

Ils étaient les porte-voix de plus de deux cent cinquante étudiants qui ont participé à l’opération en lisant les neuf romans de la deuxième sélection Goncourt en neuf semaines. Dans chaque université et haute école, les étudiants volontaires, encadrés par un professeur référent, ont créé un groupe de lecture et désigné deux délégués.

Les jurés délibèrent à la Résidence de France à Bruxelles.

Les étudiants ont plébiscité le récit de l'auteur pour son originalité dans le traitement d'un sujet historique souvent évoqué mais raconté ici du point de vue d'un personnage qui se situe hors d'Europe. Ils ont relevé l'actualité de ce sujet historique, dans une période marquée par les conflits de par le monde, qui voit aussi des populations fuir leur pays et s'inquiéter du sort de leurs proches dont ils restent sans nouvelles. Les étudiants ont beaucoup apprécié l'évocation du thème de l'identité par l'auteur et le style accessible du livre.

Santiago H. Amigorena est ainsi le quatrième lauréat du Choix Goncourt de la Belgique. Une deuxième place a été attribuée à Nathacha Appanah pour "Le ciel par-dessus le toit" (Gallimard).

Reconnu officiellement par l'Académie Goncourt comme un des vingt Choix Goncourt à l'étranger, ce prix littéraire étudiant a été créé en 2016 par l'Ambassade de France en Belgique, Passa Porta (la maison internationale des littératures à Bruxelles), l'Agence universitaire de la Francophonie en Europe de l'Ouest et l’Alliance Française Bruxelles-Europe. Santiago H. Amigorena sera invité au printemps 2020 à Passa Porta (Bruxelles) pour recevoir son prix et rencontrer les étudiants.

Pour lire le début du livre "Le ghetto intérieur", c'est ici.

Présentation de l'éditeur: "Buenos-Aires, 1940. Des amis juifs, exilés, se retrouvent au café. Une question: que se passe-t-il dans cette Europe qu'ils ont fuie en bateau quelques années plus tôt? Difficile d'interpréter les rares nouvelles. Vicente Rosenberg est l'un d’entre eux, il a épousé Rosita en Argentine. Ils auront trois enfants. Mais Vicente pense surtout à sa mère qui est restée en Pologne, à Varsovie. Que devient-elle? Elle lui écrit une dizaine de lettres auxquelles il ne répond pas toujours. Dans l'une d'elles, il peut lire : "Tu as peut-être entendu parler du grand mur que les Allemands ont construit. Heureusement la rue Sienna est restée à l'intérieur, ce qui est une chance, car sinon on aurait été obligés de déménager." Ce sera le ghetto de Varsovie. Elle mourra déportée dans le camp de Treblinka II. C'était l'arrière-grand-mère de l'auteur.
Santiago H. Amigorena raconte le "ghetto intérieur" de l'exil. La vie mélancolique d'un homme qui s'invente une vie à l'étranger, tout en devinant puis comprenant la destruction de sa famille en cours, et de millions de personnes. Vicente et Rosita étaient les grands-parents de l'auteur qui écrit aujourd'hui: "Il y a vingt-cinq ans, j'ai commencé un livre pour combattre le silence qui m'étouffe depuis que je suis né". Ce roman est l'histoire de l'origine de ce silence.


Pour lire le début du livre "Le ciel par-dessus le toit", c'est ici.


Choix des autres Goncourt à l'étranger 2019 
Les choix étrangers portant sur les sélections 2018 ne figurent pas ici, pas plus que ceux qui, basés sur les livres 2019, seront établis au printemps 2020 (on peut les trouver ici).
Pour les autres, les voici.

  • Pologne: Louis-Philippe Dalembert, "Mur Méditerranée" (Sabine Wespieser)
  • Roumanie: Santiago H. Amigorena, "Le ghetto intérieur" (P.O.L)
  • Suisse: Louis-Philippe Dalembert, "Mur Méditerranée" (Sabine Wespieser)
  • Espagne: Jean-Paul Dubois, "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon" (L'Olivier) 
  • Royaume-Uni: Jean-Paul Dubois, "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon" (L'Olivier) 
  • Orient: verdict le 17 décembre



mercredi 4 décembre 2019

Un "éloge de la lenteur" très partagé à Montreuil

Dessin de Zaü dans le "Petit éloge de la lenteur"
de Bruno Doucey. (c) Le calicot.


Et voilà, la 35e édition du Salon du livre et de la presse jeunesse (en Seine Saint-Denis), toujours résumé sous l'appellation "Montreuil", est terminée. Six jours, du mercredi 27 novembre au lundi 2 décembre, le dernier étant réservé aux professionnels, pour faire l'"éloge de la lenteur", thème 2019. Avec en invitée, l'île de la Réunion. Hâtons-nous lentement d'en parler.

Un monde dingue! Près de 180.000 personnes, contre 175.000 l'an dernier. 31.500 scolaires durant la semaine, d'innombrables familles le week-end, plus de 30.000 professionnels en tout. Les chiffres de fréquentation sont aussi ahurissants que réjouissants. Comme celui des 450 rencontres programmées aussi auxquelles s'est rendu un public nombreux. Sans oublier les séances de signature, 2.500!


Les artistes de l'expo 2019.

Vertige des chiffres, adouci par le calme des installations de l'exposition annuelle, au sous-sol, sur le thème de l'éloge de la lenteur. "L'idée a été de prendre le temps pour les enfants, de ralentir pour que notre planète continue de respirer", a expliqué Sylvie Vassallo, directrice du Salon. Une obscurité bienveillante laissait apparaître, en 3D et en son, les coulisses de la création de quatre artistes: les pop-ups épurés d'Emma Giuliani où l'on voit pousser l'herber et se promener une coccinelle, les fantastiques découpes laser d'animaux de la brousse d'Antoine Guilloppé, les fusains et les sanguines accompagnés de cris d'oiseaux de Natali Fortier et les magnifiques gravures sur mille questions de Katrin Stangl. Chaque fois, on pouvait entrer dans les espaces, ou les tentes, regarder, écouter, rêver, d'arrêter.

A l'entrée, un escargot tactile donnait le ton, tandis que Judith Gueyfier avait conçu un imagier géant  pour les tout-petits, que escargot go go avec les illustration d'Elena et Jan Kroell proposait d'écrire un poème et que les petits étaient invités au coin lecture à découvrir "80 albums à lire à la vitesse de l'escargot".


Katrin Stangl.
Emma Giuliani.



Natali Fortier.


Montreuil 2019, cela a aussi été

Cette géniale idée du "Libé des auteurs jeunesse", paru le jour de l'ouverture, le mercredi 27 novembre qui a réuni une trentaine de créateurs de littérature jeunesse. Ecrivains et dessinateurs jeunesse ont rédigé les articles et illustré l'actualité avec beaucoup d'application, d'enthousiasme et parfois de difficulté. Comme quoi, le journalisme est un métier... Un super numéro malgré une couverture un peu décevante. Un collector de 32 pages.

Quelques morceaux de pages.























La belle distinction de La grande ourse, remise par les équipes professionnelles du Salon, célébrant  la créativité d'un artiste dont l'œuvre singulière marque durablement la littérature jeunesse, remise à  Gilles Bachelet (lire ici).












La remise des Pépites, sur quatre Belges dans les présélections (lire ici), une a franchi la ligne d'arrivée.

Pépite d'Or: Marion Brunet pour "Sans foi ni loi" (PKJ)


Pépite du Livre illustré: Rebecca Dautremer pour "Midi pile" (Sarbacane)


Pépite Fiction Junior: Caroline Solé et Gaya Wisniewski pour "Akita et les Grizzlys" (l'école des loisirs)


Pépite Fiction ado: Nathalie Bernard pour "Le dernier sur la plaine" (Thierry Magnier)


Pépite BD: Camille Jourdy pour "Les vermeilles" (Actes Sud BD)



Je reviendrai prochainement aux Pépites.
Néanmoins, leurs quatre catégories me chagrinent un peu vu le spectre d'âges et de genres de la littérature de jeunesse. Et celles établies par la librairie Millepages de Vincennes me semblent plus adéquates: album jeunesse (petit), album jeunesse (grand), roman 8-10, roman SF-fantasy, roman ado, BD jeunesse.


Le lancement du site Kibookin.fr du Salon, proposant une sélection de titres recommandés par le Salon, assortis de bonus.


Et pour moi, Montreuil 2019, cela a aussi été

Deux superbes rencontres scolaires autour de l'excellent "Petit renard" de Edward Van de Velde et Marije Tolman (traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron, Albin Michel Jeunesse.

Petit Renard dessiné en direct.

Ajouter une légende
Une très belle rencontre scolaire autour du "Banc au milieu du monde" de Paul Verrept et Ingrid Godon (traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron, Alice Jeunesse, lire ici).
















Une fort intéressante rencontre adulte enfin, une table ronde intitulée "Trois grands pour les petits", en hommage à Elzbieta, Judith Kerr et Tomi Ungerer, artistes majeurs disparus récemment. Chacun à leur manière, ils ont bousculé les codes. Marie-Thérèze Devèze, de la galerie parisienne L'art à la page, Ramona Bădescu, autrice et traductrice de Judith Kerr, et Thérèse Willer, qui dirige le Musée Tomi Ungerer à Strasbourg, ont été leurs porte-voix. Elles ont expliqué comment ils ont su s'adresser à chacun tout en s'ancrant dans les profondeurs de l'enfance, la leur d'abord, meurtrie par l'exil, le nazisme, la guerre, et celle des autres. Sans eux, la littérature de jeunesse ne serait pas ce qu'elle est devenue.


Avec en fil rouge et en ouverture de toutes les rencontres 2019, l'exercice imposé de demander aux intervenants un souvenir, une anecdote, une réflexion autour du thème de l'année, "l'éloge de la lenteur".

Thérèse Willer: "Quand je préparais le catalogue du Musée Tomi Ungerer, en 2007, je suis allée chez Tomi Ungerer à son domicile strasbourgeois pour lui montrer la maquette. J'ai dû faire trois fois le tour du pâté de maisons… tellement j'appréhendais ses réactions et ses commentaires. En effet, comme j'avais pu le constater, il n'était pas tendre dans ce type d'exercice. Finalement j'ai osé appuyer sur la sonnette, et monter les deux étages menant à son appartement. Et tout s'est finalement très bien passé."

Ramona Bădescu: "Je me présentais à Judith Kerr au téléphone comme traductrice de ses livres. A cause de l'émotion mais aussi par peur de dévoiler mon anglais tremblotant, j'enchaînais un peu précipitamment mes phrases Elle m'a répondu dans le plus grand ralenti: "You...speak english... so well..."  A partir de là, notre conversation a pris un tout autre tournant, à la fois calme et "playful"."

Paul Verrept: "La lenteur est très importante dans ma vie. Mes meilleurs idées me viennent quand je suis dans une lenteur attentive. Par conséquent, je travaille  bien pendant mes vacances."






Ces témoignages ont complété agréablement ma lecture du "Petit éloge de la lenteur" de Bruno Doucey, onze variations illustrées par Zaü (Le calicot, 96 pages). Un petit bouquin extra, avec images et texte voyageur, qui encourage à prendre le temps, à savourer l'instant, à grand renfort de comparaisons animales ou autres, à vivre tout simplement finalement. L'auteur y évoque naturellement beaucoup l'escargot et rappelle notamment que le gastéropode se déplace sans doute plus lentement que les humains à l'horizontale, mais bien plus vite qu'eux à la verticale. A sourire et méditer.


Rendez-vous pour la trente-sixième édition du Salon, du 1er au 7 décembre 2020.








mardi 3 décembre 2019

Le prix Rossel 2019 à Vinciane Moeschler

Vinciane Moeschler (c) Astrid di Crolallanza

Franco-Suisse vivant à Bruxelles depuis vingt ans, journaliste, animatrice d'ateliers, cinéaste et écrivaine (romans, théâtre), Vinciane Moeschler a remporté ce mardi 3 décembre le prix Victor Rossel 2019 pour son roman "Trois incendies" (Stock, 283 pages), discrètement paru en mai de cette année.

Le jury a préféré en finale son cinquième roman aux trois autres présélectionnés (lire ici). "Trois incendies" n'a été choisi qu'au cinquième tour, par quatre voix contre trois à "D'innombrables soleils" d'Emmanuelle Pirotte et deux à "Poney flottant" d'Isabelle Wéry, le premier roman "Blues pour trois tombes et un fantôme" de Philippe Marczewski et "Baïkonour", deuxième d'Odile d'Oultremont ayant été alors écartés.

"Trois incendies" est le portrait de trois femmes, de trois tempéraments, de trois générations. Alexandra, reporter de guerre, qui immortalise la folie des hommes avec son Rolleiflex. Mais le massacre de Chatila, en 1982, est le conflit de trop. Elle ne comprend plus son métier, étrange tango avec la mort. Elle éprouve le besoin vital de revoir sa mère, Léa... Celle-ci, née en Belgique, a connu une enfance brutale, faite de violence et de secrets. Alors que sa mémoire s'effrite, sa fuite des Ardennes sous les assauts des nazis lui revient, comme un dernier sursaut avant le grand silence.
Et puis il y a aussi Maryam, la fille d'Alexandra, la petite-fille de Léa. Celle qui refuse la guerre, se sent prête à aimer et trouve refuge auprès des animaux... Vinciane Moeschler nous emmène de Beyrouth à Buenos Aires en passant par Bruxelles, Berlin et Brooklyn.

Jury: Pierre Mertens (président), Thomas Gunzig, Michel Lambert, Ariane Le Fort, Isabelle Spaak, Jean-Luc Outers, Jean-Claude Vantroyen (responsable du supplément littéraire Les Livres du Soir), et les libraires, Cindy Jacquemin (UOPC) et Maria Paviadakis (Melpomène).

Pour lire le début de "Trois incendies", c'est ici.



mercredi 27 novembre 2019

Il pleut, il mouille, c'est la fête à la poésie

Une photo du recueil "Poèmes de pluie", exposée chez CFC. 


Ecrire un poème sur la pluie.
Le typographier en grand sur un panneau.
En découper les lettres.
Poser ce pochoir sur le sol.
L'immobiliser avec de belles pierres.
Appliquer une peinture invisible.
Retirer le pochoir.
Attendre la pluie.
Ou le jet d'eau, ou l'arrosoir.
Découvrir les mots qui apparaissent.

Telle est la démarche poétique qu'a proposée Mélanie Godin (Les Midis de la poésie) pendant deux ans à Bruxelles, inspirée par le projet Raining Poetry de la ville de Boston. "Une centaine de poèmes, écrits par des poètes reconnus ou des habitants de Bruxelles", explique-t-elle, "ont été appliqués dans l'espace public à l'aide d'une peinture uniquement visible au contact de l'eau".

Ces poèmes ne se voient pas, ne se devinent même pas par temps sec. Mais ils apparaissent comme par magie sous les gouttes de pluie, ici sur un trottoir, là sur une marche, là encore sur un mur. Une formidable manière de (ré)introduire de la poésie dans son quotidien. De reconsidérer la pluie. La "pEAUésie" était née.

Quatre territoires bruxellois ont été définis, Bruxelles-ville, Boitsfort, Molenbeek-Saint-Jean, encore Bruxelles-Ville lors du Festival de littérature Passa Porta 2019, et enfin Ganshoren. Quatre cartes ont été créées, une par commune, comme un grand atlas.

On savait le projet éphémère. La peinture s'estompe quand elle a été mouillée quelques fois. Il ne faut donc pas expliquer davantage... MAIS Le livre "Poèmes de pluie" (proposition de Mélanie Godin, CFC éditions - L'atelier de Diane, 128 pages) retrace toute l'aventure, la rend pérenne d'une certaine façon. Photos, poèmes de pluie et textes inédits témoignent de cette magnifique aventure collective, figent sur le papier cette poésie citadine éphémère aujourd'hui disparue. Agréablement mis en pages, avec sa tranche jouant de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, il se déguste avec délices.


Une double page des "Poèmes de pluie".


En plus, une belle expo chez CFC (14 place des Martyrs 1000 Bruxelles) montre des pochoirs, les lettres découpées, des photos et des poèmes de pluie. A voir jusqu'au 31 décembre aux horaires de la librairie, du mardi au samedi de 10 à 18 heures.

Pochoirs exposés chez CFC.

Les lettres des pochoirs ont été gardées et sont montrées chez CFC.
Le poème de pluie d'Anne Herbauts.

La vitrine avec les parcours dans la ville.