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vendredi 15 mars 2019

Depuis 50 ans, un futur homme et une future femme dialoguent chez Agnès Rosenstiehl

Dans "La naissance". (c) La ville brûle.

Mai 68 a incontestablement apporté un coup de neuf à la littérature de jeunesse. Un vent frais qui a fait tomber quelques murs de la bien-pensance, a vivifié les esprits et a permis la création d'albums qui ne verraient sans doute plus le jour aujourd'hui, cinquante ans plus tard... Parmi ceux-ci, l'œuvre merveilleuse et abondante d'Agnès Rosenstiehl, née à Paris en 1941, qui révolutionne le genre par son fin trait noir, son graphisme épuré et ses textes minimalistes, par ses héroïnes espiègles et libres également. Ses livres ont peu à peu disparu des rayons des librairies au fil des non-réimpressions. Heureusement, Marianne Zuzula des Editions La ville brûle a eu la bonne idée de rééditer trois livres en noir et blanc de la créatrice de Mimi Cracra, ses trois premiers, "De la coiffure" (1967), "La naissance" (1973) et "Les filles" (1976). Génial, ils n'ont pas pris une ride.


Le deuxième, "La naissance" (La ville brûle, 52 pages), apparaît dans un format légèrement réduit par rapport à la version originale parue au Canada à La Presse en 1973 - en France au Centurion Jeunesse en 1977 -  mais dans la couverture de l'époque (la réédition chez Autrement Jeunesse en 2008 en avait banni la cadre). Le texte et certaines images ont été très légèrement modifiés pour suivre les évolutions de la société. "En effet, "La Naissance" a été écrit en 1972", explique Marianne Zuzula, "dans une France où une famille, cela ne pouvait être autre chose qu'un père, une mère et des enfants: la loi Veil n'avait pas été votée, les familles mariées étaient, plus encore qu'une norme, une évidence. L'homosexualité n'était pas dite, l'homoparentalité n'était pas envisagée, la PMA n'existait pas (Amandine, le premier bébé éprouvette français, est née en 1982). Agnès Rosenstiehl et moi avons donc retravaillé le texte, sans rien enlever de ses qualités et de sa force, mais en reformulant, en précisant les choses afin d'ouvrir le champ des possibles, des modèles de familles possibles, des amours possibles... Car comment parler d'amour et de sexualité sans parler de liberté?"

"La naissance" parle donc d'amour aux enfants. Sans tabou, avec justesse, avec art. Un petit garçon et une petite fille rentrent de l'école. Ils discutent. Lui annonce qu'il sera grand frère. Elle répond le peu qu'elle sait d'une grossesse. Ensuite, ils partagent leurs informations, souvent obtenues du papa ou de la maman. La rencontre des parents, l'amour, les baisers, le désir, la grossesse, la vie à deux, le corps masculin et le corps féminin, l'embryon et le fœtus, la naissance, pour en revenir à l'avenir des deux enfants qui sera avec enfants ou pas.

L'ouverture aux autres modes de vie. (c) La ville brûle.

Guère de différences entre les deux éditions. Le marié a disparu d'un dessin. La mise en pages tient parfois mieux compte du pli central pour mettre les illustrations en valeur. Le texte est parfois légèrement modifié pour être plus compréhensible ou s'ouvrir aux nouveaux modes de vie en famille, à l'allaitement par la maman ou aux biberons du papa... Mais l'album d'Agnès Rosenstiehl demeure un chef-d'œuvre qui répond clairement et franchement aux questions que se posent les enfants. L'auteure-illustratrice aborde autant la sexualité que l'amour dans ses diverses formes. Avec une telle légèreté qu'on admire la facilité qu'elle offre. Quant aux dessins, ils sont suffisamment réalistes pour être explicites et tellement simples et évidents qu'ils permettent toutes les identifications. Cet album est véritablement magnifique et indispensable par sa légèreté de ton dans un sujet essentiel.

Heureuse réédition qui remplace celle de 2008 par Autrement Jeunesse, maison d'édition qui a été fermée et pour laquelle Agnès Rosenstiehl avait beaucoup travaillé en tant qu'éditrice, y créant notamment une formidable collection de peinture pour les plus jeunes.

1977. (c) Le Centurion.
2018. (c) La ville brûle.















L'album "La naissance" pourrait-il encore être créé aujourd'hui? Pas sûr tellement l'époque où nous vivons est devenue pudibonde. Alors que les enfants ont toujours autant besoin qu'on leur explique avec naturel les choses de la vie.


Que dire alors de cette autre merveille qu'est le petit format carré "Les filles" (La ville brûle, 52 pages) où un petit garçon et une petite fille discutent... des filles. Agnès Rosenstiehl le publia en 1976 aux Editions des Femmes mais qui le sait? Et même, qui connaît ce livre? Il n'avait jamais été réédité!

"Moi, je suis une fille, tu connais?", commence l'héroïne. "Montre", lui répond un blondinet. Et les voilà partis pour se dénuder, se montrer l'un l'autre leur sexe, le toucher, se chatouiller, jouer au pipi le plus loin, se bagarrer pour de rire... Des intérêts universels, tellement bien mis en scène. Comment être choqué? Pas plus que quand la demoiselle à la sombre chevelure explique à son camarade qu'elle aura ses règles plus tard. La deuxième partie de l'album est délicieuse aussi quand elle explique ce qu'aiment faire les filles, bousculant tellement son comparse qu'elle en rate presque un goûter préparé par lui. C'est mal connaître ces enfants qui se jaugent et montent sur leurs grands chevaux pour mieux se réconcilier et s'aimer.

"Les filles". (c) La ville brûle.

Les images sont délicieuses encore une fois dans leur liberté et leur vérité, dans le plaisir qu'elles disent et dans celui qu'elles donnent. Le ton extra avec cette féministe en herbe qui joue à être dire. Et l'album s'achève sur l'idée de parler des garçons.


"Les filles". (c) La ville brûle.



 Avec son format tout en hauteur, "De la coiffure" est le premier album pour enfants qu'a publié Agnès Rosenstiehl. C'était aux Editions des Jumeaux en 1969. Il sera repris aux Editions des Femmes en 1977, puis à La ville brûle (48 pages) en 2018. Voilà un livre éminemment graphique qui n'est que plaisir. On y voit toutes les coiffures avec des cheveux longs et même ultra-longs dont rêve une petite fille aux cheveux courts. Aucun regret mais une jubilation infinie devant les merveilles que permet l'imagination. Les propositions se succèdent à bon rythme, de plus en plus extravagantes et on se prend à y croire tellement elles semblent évidentes dans cette autre merveille d'album. Que le noir et blanc est beau quand il est de cette qualité.

La premier et modeste proposition. (c) La ville brûle.

La réalité. (c) La ville brûle.



mercredi 13 mars 2019

Qui veut influencer l'écriture du nouveau roman pour ados de Bertrand Puard?



Bertrand Puard est cet écrivain jeunesse qui est notamment auteur de la trilogie romanesque à suspense pour ados "L'archipel" (Casterman, lire ici). Pour rappel, "Latitude", le tome 1, est sorti en février 2018, "Longitude", le tome 2, fin août 2018 et "Altitude", le tome 3 final, en février 2019.








Aujourd'hui, ou plutôt après-demain, car c'est le 15 mars que l'affaire commence, Bertrand Puard propose, avec son éditeur Casterman et Franceinfo, aux amateurs de romans ado d'intervenir sur le cours de son prochain roman "Ctrl+Alt+Suppr".

De quoi y sera-t-il question?
D'un empire technologique plus puissant que Google, qui contrôle le monde entier.
D'une entreprise secrète qui lutte contre l'influence de l'argent et des fake news.
D'un adolescent solitaire avide de sensations fortes.
De la fille d'un ministre un peu trop scrupuleux.

Comment cela se passera-t-il?
Chaque vendredi pendant huit semaines, soit les 15, 22, 29 mars, 5, 12, 18, 26 avril et 3 mai, Bertrand Puard publiera sur le compte Instagram des Editions Casterman "Let's read" (@romanscasterman) et sur la page www.ctrlaltsuppr-lelivre.fr un épisode de son nouveau roman "Ctrl+Alt+Suppr" en permettant à ses lecteurs d'influer sur le prochain chapitre.
Les lecteurs pourront chaque fois lire en ligne le début du nouvel épisode et influencer la suite de l'intrigue.

Comment cela se terminera-t-il?
Le 19 juin paraîtra la version finale de la Saison 1 de "Ctrl+Alt+Suppr", livre écrit par Bertrand Puard avec ses lecteurs. Les deux tiers auront été diffusés sur le web par épisode et le dernier tiers sera inédit (Casterman, 288 pages). Dès 12 ans





samedi 9 mars 2019

Prix littéraires à l'Académie de Belgique (ARLLFB)

Carl Norac.
Amin Maalouf.
Sébastien Ministru.
Sophie Creuz.



L'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique décerne trente prix littéraires. Ils lui sont confiés par autant de fondations qu'il y a de prix. Ces prix sont attribués à des rythmes variables: quatre prix annuels, onze biennaux, six triennaux, quatre quadriennaux, quatre quinquennaux et un décennal.

Ce samedi 9 mars, l'ARLLFB a décerné, en séance publique, ses 14 prix littéraires 2018. Dix ont été attribués à des hommes, quatre à des femmes.


Palmarès

Prix Léopold Rosy
triennal, destiné à l'auteur d'un essai en langue française.
Laurent de Sutter, pour son essai "Après la loi" (PUF)

Prix Quinot-Cambron
biennal, destinée à un essai.
Jacques Dubois pour son essai "Le roman de Gilberte Swann" (Seuil).

Prix Verdickt-Rijdams
annuel, pour un ouvrage portant sur le dialogue entre les arts et les sciences.
Vinciane Despret pour son essai "Au bonheur des morts" (La Découverte).

Prix Emmanuel Vossaert
biennal, destiné à un écrivain belge pour un ouvrage en prose ou en vers, et plus spécialement un essai de caractère littéraire.
Sandrine Willems pour son essai "Devenir un oiseau" (Impressions nouvelles)

Prix André Praga
biennal, destiné à une œuvre théâtrale créée à la scène ou à la télévision.
Alex Lorette pour sa pièce de théâtre "Géographie de l'enfer" (Lansman)

Prix Franz De Wever
annuel, attribué à un auteur belge âgé de moins de 40 ans pour un recueil de nouvelles.
Zoé Derleyn pour son recueil de nouvelles "Le goût de la limace" (Quadrature)

Prix Henri Cornélus
triennal, international, attribué à l'auteur d'un recueil de nouvelles publié en français.
Etienne Verhasselt, pour son recueil de nouvelles "Les pas perdus" (Le Tripode).

Prix André Gascht 
biennal, attribué à un critique.
Sophie Creuz pour son travail de critique littéraire à "L'Echo" et à "Musiq3".

Prix Émile Polak
biennal, destiné à un poète belge de moins de 35 ans.
Célestin de Meeûs pour son recueil de poésie "Ecart-Type" (Tétras Lyre)

Prix Nicole Houssa
triennal, destiné à un poète originaire de Wallonie, pour un premier volume de vers publié ou non.
Sébastien Fiévry pour son recueil de poésie "Solitude Europe" (Cheyne)

Prix Albert Mockel
Décerné alternativement à un poète qui n'est pas membre de l'Académie et à un poète qui en fait partie.
Carl Norac pour l'ensemble de son œuvre poétique.

Prix Sander Pierron
Attribué à un écrivain belge pour un roman ou un recueil de récits.
Sébastien Ministru pour son (premier) roman "Apprendre à lire" (Grasset)

Prix Félix Denayer
annuel, destiné à un auteur belge pour l'ensemble d'une œuvre ou pour une œuvre en particulier.
Stefan Liberski pour son roman "La cité des femmes" (Albin Michel)

Prix Nessim Habif
Grand prix de la francophonie décerné à un écrivain dont les œuvres sont écrites en langue française.
Amin Maalouf pour l'ensemble de son œuvre (Grasset)




vendredi 8 mars 2019

Anik et Véronik: "We will hard rock you"

Derrière les livres, Véronique Bergen et Anik De Prins.


"We will rock you" entonnaient en 1977 Freddie Mercury et le groupe Queen. Aujourd'hui Véronique Bergen (de l'Académie Royale de Belgique) et Anik De Prins nous chantent fort et aussi juste "We will hard rock you" dans un formidable livre sous forme d'abécédaire qu'elles consacrent à la culture metal. Ce serait bien l'histoire d'Anik au pays des hard rockeurs. "Hard Rock Market" (Lamiroy, 239 pages, 100 photos) tire son nom de la boutique mythique qu'Anik tint au 31 de la rue des Eperonniers à Bruxelles de 1991 à 2018 après avoir ouvert une boutique à son nom au 1A de la rue de 1975 à 1992. Un temple du hard rock à deux doigts de la Grand-Place qui enchantait ou effrayait. Surtout un lieu unique où sont passés tous les musiciens, tous les groupes, tous les fans de hard rock ou de metal, enchantés par son atmosphère et les trouvailles qu'ils y faisaient. Le berceau d'amitiés extraordinaires.

Fans de hard rock ou néophytes, ce livre est pour vous. Vous vous reconnaîtrez avec bonheur dans cette histoire qui coule sur près de cinquante ans. Ou vous découvrirez un itinéraire quasiment fléché dans cet inquiétant labyrinthe sonore. Baffles qui vibrent, ceinturons qui pèsent, bagues qui brillent, interprètes qui flashent sont autant de réalités qui ont servi de boucliers à des préjugés bien ancrés. Il est temps de voir un peu plus loin que le bout de son nez. Anik De Prins a eu une vie dingue dans et à côté de sa boutique. Elle a connu et était appréciée de centaines de musiciens rock. Véronique Bergen nous la raconte à travers ses savoureuses notices alphabétiquement assemblées.

Cela permet de sauter de l'une à l'autre, de lire "Hard Rock Market" à l'envers ou à l'endroit ou d'y picorer de façon aléatoire. Et l'on déguste ses découvertes. Que ce soient les diverses définitions, culture metal, décibels, metal gothique, punk, tête de mort, vêtements, etc., les innombrables rencontres avec des artistes, dont Doro évidemment, les regrets pour les chanteurs qui n'ont pas été croisés, les témoignages de Françoise Maertens d'Animaux en péril ou de Pompon (Jacques de Pierpont), les yeux d'Anik qui attendent toujours leur poète... De sa belle plume, la rockeuse philosophe nous fait entrer de plain pied dans une époque passionnante qui reprend toute sa force le temps de ces pages.

Une impressionnante série de photos historiques en noir et blanc, une centaine, complète magnifiquement les textes, donnant aussi à voir la fabuleuse histoire d'Anik.



Des photos complètent les notices. (c) Lamiroy.



















Vivre d'humour et d'eau fraîche


Prunelle.
(c) 2000 Marsu.
Pour ceux qui ont un certain âge, Prunelle, Léon de son prénom, est l'irascible secrétaire de rédaction aux grandes lunettes rondes qui remplace en 1969 Fantasio au journal "Spirou" où travaille un certain Gaston Lagaffe. Angoissé congénital, grand jureur devant l'Eternel, énervé total, on a vu le fumeur de pipe au collier de barbe pester dans toutes les positions contre le merveilleux gaffeur créé par André Franquin. Leur duo a permis mille collisions de tempéraments et a fait pleurer de rire les fans de la bande dessinée apparue au sein du groupe Dupuis.





Prunelle de Mézieux. (c) Le Castor Astral.
Mais aujourd'hui, Prunelle est aussi le prénom de Mademoiselle de Mézieux qui signe l'épatant recueil illustré "Les consonnes toujours 2 fois" (Le Castor Astral, 128 pages). Dès l'abord, on décèle chez elle une certaine parenté avec l'auteur Auguste Derrière qui apprivoisait des animaux, des amis-mots, moustiques, fourmis, mites, girafes (lire ici et ici). Normal, puisqu'on apprend que Prunelle de Mézieux est sa "demi-sœur jumelle", née comme lui le 29 février 1892. Pourquoi ne pas lui rendre femmage aujourd'hui?

Un texte d'intro qui est une merveille de jeux de mots, contrepèteries et autres plaisanteries verbales. On y lit notamment: "Féministe d'avant-garde, Prunelle se targuait d'être une femme de méninges et menait une lutte constante contre toutes les formes d'esclavage de cerveau. (...) On la nommait dans le milieu littéraire: la vipère au point..."

(c) Le Castor Astral.

Bref, nous voilà avertis et prêts à prendre connaissance de ce livre d'art et d'essais, illustré à l'ancienne (typos vintage et gravures du début du XXe siècle), présentant une somme astronomique de dictons, maximes, pensées, jeux de mots, réclames publicitaires absurdes et saillies drolatiques diverses. Il y en a dans tous les genres, de "Quand Cézanne peint, ses ânes rient" à "La fin justifie les doyens" en passant par une brochette de trouvailles à afficher en ce 8 mars: "Militer contre l'IVG, ça fécond", "Conne, nettoie toi-même!" ou "Dans la vie conjugale, la concordance détend". Ou d'autres qu'on peut lire à la lumière des actualités: "Devant la porte de l'église père sonna, nonne gratta."

(c) Le Castor Astral.

Comme l'appétit, le plaisir vient en chemin. Plus on lit, plus on rit. Plus on regarde, plus on s'esclaffe. Bien sûr, c'est parfois un peu lourd. Mais cette gymnastique pour le cerveau est surtout très jouissive, et particulièrement inventive. La langue française est triturée dans tous les sens et cela fait du bien d'un peu jouer avec l'ancêtre.

(c) Le Castor Astral.
 
Chère Prunelle de Mézieux qui peut écrire en toute pseudo-innocence "Ecrire délivre!" et prouve grâce à ce livre qu'en 2019, "on peut être une femme et vivre de sa plume. Tout dépend de là où on la met."


Pour feuilleter en ligne "Les consonnes toujours 2 fois", c'est ici.


(c) Le Castor Astral.







jeudi 7 mars 2019

Quand "Ciel mon mari" devient un "Je t'aime"

Des cafés brûlants et une bague trop petite.
 (c) Les Carnets du Dessert de Lune. 

La romancière belge Eva Kavian est une grande amoureuse. On le sait grâce à plusieurs de ses livres précédents (lire ici). Mais l'amour n'est-il pas au cœur de l'existence? De la littérature? De la poésie?

Bien sûr, l'amour peut donner lieu à des poèmes riquiquis, idiots, sirupeux, voire carrément mauvais. Il peut aussi engendrer un texte merveilleux comme celui de "L'homme que j'aime", écrit par Eva Kavian, illustré par Marie Campion (66 pages, Editions Les Carnets du Dessert de Lune). D'une simplicité analogue à sa force. D'une lucidité égale à sa fantaisie.

Jouant sur l'expression "Ciel mon mari", Eva Kavian la détourne à 180° pour en faire un chant d'amour à l'homme qu'elle aime. Bien sûr, ils n'ont plus vingt ans. Bien sûr, ils ne sont plus des perdreaux de l'année. Et alors?, nous glisse-t-elle à l'oreille. On a encore le droit d'être heureux, le droit d'être amoureux. On est peut-être un peu plus sages, un peu plus réalistes. On sait peut-être un peu plus que les choses ont une fin, y compris le bonheur. Ses phrases s'inspirent du quotidien pour chanter son amour pour cet homme, dont elle répète qu'il est "son mari". Un amour qui sait de quoi les nuits et les jours sont faits mais qui n'oublie pas d'aussi s'enthousiasmer pour tous ces riens qui tressent un lien. On chemine avec ravissement dans ses mots, si justes, si doux, si peu attendus parfois, jusqu'à sa sublime conclusion.

Marie Campion ponctue le texte posé en courtes lignes sur les pages d'une série de dessins en noir et blanc qui saisissent l'essentiel des propos et les transposent dans cette autre dimension qu'est l'image.

"Recommencer à écrire des poèmes".
(c) Les Carnets du Dessert de Lune.

Pour feuilleter "L'homme que j'aime" en ligne, c'est ici.




Des visages, des souvenirs et des espoirs

Les héros de "Sans Papiers photographiques". (c) Prisme Editions.


Un splendide œil de femme, un œil marron maquillé avec soin, qui vous regarde crânement. C'est celui de Fahima, originaire d'Afghanistan. Il illumine la couverture de l'album grand format "Sans Papiers Photographiques" (Prisme Editions, 156 pages), un beau livre de photos, trilingue, que Jean-Dominique Burton consacre aux réfugiés qu'il a rencontrés au cours de ces dix dernières années au Centre d'accueil pour demandeurs d'asile de Rixensart, près d'où il habite. Principalement il y a plus de dix ans quand cent nationalités s'y côtoyaient.

Le photographe et vidéaste présente d'abord en texte son projet, né en 2005 de rencontres à l'école de ses enfants avec des mamans venues d'autres pays et qui se disaient mieux intégrées que les hommes grâce à l'école. Faire deux portraits de ceux qui le désiraient, dont l'un les montrant avec un objet talisman et un commentaire sur le pourquoi de leur venue. Les attentats de Paris et de Bruxelles ont accéléré le rythme lent initial. Il lui fallait contrer les commentaires xénophobes devant l'accueil des étrangers, "aider et faciliter par un travail artistique l'intégration de ces demandeurs d'asile".

Le projet se concrétise, légèrement modifié: un seul portrait désormais, incluant un objet symbolique que les 23 femmes et 22 hommes ont choisi de montrer. Pas de texte, seulement un prénom et le pays d'origine. Il suffit de plonger dans ces portraits, de capter ces regards, ces mains, ces attitudes, d'examiner ce qui nous est montré. Voilà l'humanité dans ce qu'elle a de plus beau, de plus universel, de plus partageable. Laissons parler les cœurs face à tant de beauté et d'intensité.

Fahima ouvre la série de portraits. (c) Prisme Editions.



Les premières pages de ce livre positif et empathique. (c) Prisme Editions.

Le livre comporte aussi une seconde partie relative à l'accueil du film de Jean-Dominique Burton "Sans papiers photographiques", qui peut être vu ici. Témoignages d'adultes et d'enfants qui ont bien compris qu'"on est tous des humains". Long d'une vingtaine de minutes, le court-métrage présente chaque fois le portrait en couleur d'un réfugié, les photos telles qu'on les voit dans le livre, et une brève présentation de lui-même en vidéo et en noir et blanc. Chacun dans sa langue et sans traduction.



mercredi 6 mars 2019

"Retour à Killibegs" en bande dessinée

Pierre Alary a adapté "Retour à Killibegs" . (c) Rue de Sèvres.

Dans tous ses romans depuis le premier, Sorj Chalandon part de ce qu'il a connu de loin ou de près, parfois de trop près, pour créer des œuvres de fiction qui touchent à l'universel. Une façon pour lui de régler des sujets douloureux, de mettre à distance des expériences d'enfant ou d'adulte. Si le journaliste s'efface derrière le romancier, il n'en reste pas moins présent en arrière-fond, dans les blessures de l'homme. Chalandon a couvert entre autres le conflit irlandais, les guerres du Proche-Orient. Il y a laissé des plumes. Il s'en est partiellement sorti par ses romans et aussi, a-t-il dit à plusieurs reprises par les adaptations en bande dessinée qui en ont été faites. Trois existent déjà.


"Mon traître", par Pierre Alary (Rue de Sèvres, 2018, 136 pages), "Profession du père", par Sébastien Gnaedig (lire ici), et "Retour à Killibegs", par Pierre Alary de nouveau puisque miroir du premier (Rue de Sèvres, 136 pages), tout juste paru.

C'est ce dernier titre qui nous occupe aujourd'hui, intéressant par la version qu'il donne du texte original. Comme au cinéma, il n'y a rien de pire que les adaptations littérales des livres. Vive les adaptations littéraires, donnant de la place à celui qui recrée un texte sur un autre support, film ou bande dessinée. Pierre Alary s'en sort très bien dans "Retour à Killibegs".

Le scénario, je le connaissais, puisque j'avais lu à leur sortie en 2008 et 2011, et adoré, les deux romans de Sorj Chalandon  (lire ici). En très bref, "Mon traître" dit la douleur d'un Français trahi par son ami Irlandais, leader de l'IRA, tandis que "Retour à Killibegs", que le romancier n'avait pas planifié d'écrire au départ, change de focale en se glissant dans la peau du traître. Il s'interroge sur les raisons de la trahison tout en nous obligeant à examiner nos propres parts d'ombre. Les deux livres sont évidemment placés dans le contexte difficile des longs et durs conflits entre l'Irlande et la Grande-Bretagne.

On retrouve le canevas de Sorj Chalandon dans l'album de Pierre Alary, excellent avec ses très belles planches aux remarquables gammes chromatiques et ses vifs dessins souvent tramés. Mais le découpage est le sien, avec de très intéressantes navettes dans le temps qui montrent bien combien on ne trahit pas pour rien, sur un coup de tête. Au contraire, c'est l'histoire douloureuse de l'Irlande récente qui s'impose, avec ses héros et ses êtres humains. Humains donc faillibles. Des propos tellement forts qu'ils ont bien besoin des espaces blancs que l'illustrateur a largement répartis dans ses planches ou entre les chapitres. Grâce aux angles multiples qui saisissent bien les différents acteurs, aux séquences plus rapides ou plus lentes selon les situations racontées, aux teintes grises, vertes ou bleues qui suivent la narration, le lecteur est plongé dans des pages qui lui montrent avec force un homme emporté dans la tourmente de l'histoire et l'obligent à s'interroger lui-même sur ce qu'il ferait ou ne ferait pas.

Rencontré à la Foire du livre de Bruxelles, le dessinateur Pierre Alary, un Français habitant Bruxelles, m'a parlé des adaptations en bande dessinée qu'il a faites des deux romans de Sorj Chalandon. On notera, au détour d'une image, le nom choisi d'un pub, "The Sorj's Ox..." 😊

Genèse. "J'ai eu l'idée de la bd après la lecture du roman "Mon traître" qui a été un véritable coup de cœur pour moi. Je l'ai lu il y a deux ans et je l'ai adapté dans la foulée. J'étais parti pour ne faire que cette histoire où l'amitié est trahie. Sorj Chalandon m'a fait une confiance totale. Après sa sortie, il a été question d'attaquer le second. Pour Sorj, les deux livres sont liés. J'ai dit: allons-y, adaptons aussi le second. J'ai donc lu les deux livres. J'ai été plus touché par le premier, pour ce regard de l'un sur l'autre. Dans le second, on se projette dans le traître pour tenter de le comprendre."

Composition. "J'ai fait "Retour à Killibegs" dans le même esprit que "Mon traître" afin qu'il y ait une cohésion entre les deux. Les structures sont identiques, avec des allers-retours dans le temps. J'ai toutefois eu plus à travailler sur la structure du second. Le premier s'était mis sur ses rails tout de suite. Pour le second, j'ai dû faire des choix. Et il est la suite du premier, ce qui peut compliquer les choses. Comme il s'agit d'un diptyque, il me fallait clore la boucle."

Couleurs. "J'ai choisi les gammes chromatiques selon une logique des émotions et des situations. Des gris-bleus et des gris verts, mais des couleurs plus chaudes dans le pub. Les trames des dessins sont là pour leur donner de la consistance, pour enrichir la bichromie. Je ne voulais pas de cadre noir autour des cases sauf pour les dialogues. Il y a beaucoup de récitatif dans le texte original. Il m'a fallu alléger le texte de tonnes de choses."

Personnages. "Les traits de Tyrone me sont venus tout de suite en lisant le roman. Barbu, comme dans une pièce de théâtre. Sorj avait, lui, en tête son copain mais il m'a laissé complètement libre sur le choix des personnages. Il m'a expliqué qu'il appréciait que les personnages soient différents de ceux qu'il a connus. Il m'a dit que mon adaptation lui avait fait du bien."

Technique. "Je travaille sur papier d'habitude mais pour ces deux albums, j'ai travaillé à l'ordinateur. Cela m'a permis de changer des éléments jusqu'à la fin, de faire des retouches, de modifier des détails. Mais maintenant, je reviens au papier et à mes crayons."

Avec Sorj. "Je lui montre un story-board poussé. Je l'appelle parfois pour des détails techniques, les armes utilisées sur les remparts, les drapeaux apparaissant dans les défilés, la place des femmes dans les marches, devant ou derrière. J'ai voulu montrer la psychologie des personnages, l'environnement de Belfast, l'émotion émanant des rues. En adaptant son livre, j'ai rencontré l'auteur et l'homme derrière les mots écrits."





Les premières pages de "Retour à Killibegs". (c) Rue de Sèvres.


L'œuvre de Sorj Chalandon

2017 "Le jour d'avant" (lire ici)
2015 "Profession du père" (lire ici)
2013 "Le quatrième mur" (lire ici)
2011 "Retour à Killibegs" (lire ici)
2009 "La légende de nos pères"
2008 "Mon traître" (lire ici)
2006 "Une promesse"
2005 "Le petit Bonzi"

Tous ses romans sont édités par Grasset.

lundi 4 mars 2019

E1P2FDL 7 Pour un ours, "time is honey"

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL 

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.
L'édition 2019, la quarante-neuvième, la quatrième où l'entrée est gratuite, a été illuminée par le déploiement du Flirt Flamand et de l'espace européen qui n'ont pas désempli. Elle marquait les 50 ans de la Foire, créée en 1969. On a dénombré 72.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis, dont 5.000 scolaires, au cours des quatre jours (du jeudi 14 au dimanche 17 février), soit 5 % de plus que l'an dernier.


Huit heures du matin. (c) Hélium.

Aujourd'hui, un album jeunesse drôlement enlevé, mêlant joyeusement quelques humains accueillants, un gros ours sympathique, le temps qui passe, une horloge à apprivoiser, quelques pizzas dont s'empiffrer et diverses activités dans une folle ronde autour du cadran. Sans heure d'hiver ni heure d'été. On pourrait en faire une devinette. Quel est l'album sur le temps qui tourne qui ajoute le "R" du mot "rire" à un vêtement classique bien connu en Tunisie, le "burnous", pour aboutir à un "burn-ours" extrêmement bien amené?


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La réponse est l'impeccable album grand format "L'ours contre la montre" de Jean-Luc Fromental et Joëlle Jolivet (Hélium, 56 pages), avec ses belles couleurs qui pètent. Le duo bien rodé (lire ici, ici et ici) pratique l'humour comme un art de vivre et de créer mais ne cesse néanmoins de se renouveler. On notera au passage que l'illustratrice a abandonné ses linogravures habituelles le temps de cet album au profit de dessins joyeux et enlevés, terriblement expressifs, donnant à aimer les personnages, saisissant les détails des décors.

L'album évoque en finale un "burn-ours", déclinaison oursique du trop connu "burn-out", mais il s'agit avant tout d'apprendre à lire l'heure de façon originale, gourmande et humoristique. Après il sera question de savoir comment gérer ce temps soudainement maîtrisé. D'apprendre à prendre le temps.


Deuxième séance contre la montre. (c) Hélium.

Tout commence à 7 heures un matin dans une famille citadine. Un garçon est en bas des lits superposés, un gros ours orange en haut mais cela n'étonne heureusement personne. Les ennuis commencent tout de suite car l'ours ne sait pas ce que c'est qu'un réveil et se rendort. On imagine le désastre quand il déboule à 8 heures à la table du petit déjeuner. Jeté hors de la cuisine, il se réfugie dans un bain moussant et ne voit pas les enfants partir pour l'école. Evidemment, il rate le bus de 8h15, arrive non sans péripéties à l'école à 9 heures et se voit refuser l'ouverture du portail.

Un répit de courte durée. (c) Hélium.

Pauvre ours, il est toujours à côté de la plaque. Dehors quand les élèves sont en cours, en classe quand les élèves sont en récréation. "Ces histoires d'horaires, ça le dépasse carrément". La preuve dans le reste de la journée à l'école, cantine fermée à 13 heures quand il s'y présente, cours de musique à 15 heures et non de gymnastique. A 16h30, notre héros rate de nouveau le bus et est encore contraint de rentrer à pied. Repas sautés et marches contraintes lui creusent fameusement l'estomac.

La famille comprendra où il a disparu quand la police l'appelle à 8 heures du soir pour signaler que l'ours est au poste de police et pourquoi il y est. Une seule solution, apprendre à l'"idiot en pelisse" à lire l'heure. Le week-end va y suffire, à grand renfort de pizzas et de patience, d'énervement et de rires. Autant de scènes croquignolettes que Fromental nous détaille d'un impitoyable humour et que Jolivet traite successivement avant de nous offrir une magistrale double page faisant référence à plusieurs œuvres d'art en rapport avec les montres ou le temps.

Week-end d'apprentissage. (c) Hélium.

La suite de l'histoire va nous montrer combien connaître l'heure peut aussi être dangereux. Car notre ours, maître du temps, n'est plus maître de son temps. Tout fier de ses acquis, il est d'une ponctualité sidérante quand il n'est pas largement à l'avance. Désormais, les matins et l'école sont tout différents et notre héros d'une bonne humeur inextinguible dont on prend connaissance dans des scènes toujours aussi finement croquées.

Les choses se corsent quand l'ours reçoit un agenda-pro et une montre-chrono. Car le planning de sa semaine se révèle plus que serré. Et donc plus que rempli. Voilà notre bon gros qui court "comme le lapin d'Alice, avec effroi, avec délice, toujours pressé d'arriver quelque part..." Un rythme infernal qui aura raison du héros pour qui "time" n'est plus "honey". Il fait un "burn-ours".

Un planning d'enfer. (c) Hélium.


Envoyé se reposer seul à la montagne, face à des paysages sublimes de vide, l'ours va enfin se retrouver face à lui-même. Il va se requinquer, réfléchir à cette vie où "le cadran peut perdre ses aiguilles". Un jour de balade, il rencontre une ourse sans montre... Philosophe, amoureux, disponible, il est capable d'énoncer sa nouvelle manière de vivre:

"On dit que le temps c'est de l'argent.
Mais pour les ours comme pour les gens,
le bonheur, c'est de savoir prendre le temps
d'écouter son cœur battant."

Une opinion qu'il viendra faire partager à la famille qui l'avait accueilli.

Avec ses formules fortes, ses démonstrations hilarantes, ses changements de rythme, ses illustrations très réussies, "L'ours contre la montre" traite merveilleusement des choix qu'on fait par rapport au temps qui passe, qui coule ou qui file. Un excellent album pour les enfants à partir de 5 ans.



Rappel

E1P2FDL 1 "La jeune fille et le soldat", Aline Sax et Ann de Bode (roman enfant, La joie de lire, ici)
E1P2FDL 2 "Le banc au milieu du monde", Paul Verrept et Ingrid Godon (roman ado, Alice Jeunesse, ici)
E1P2FDL 3  "Ceci est ma ferme", Chris de Stoop (récit, Christian Bourgois, ici)
E1P2FDL 4  "Mon bison", Gaya Wisniewski (album jeunesse, MeMo, ici)
E1P2FDL 5 "Et puis", Icinori (album jeunesse, Albin Michel Jeunesse, ici)
E1P2FDL 6 "La nuit de Berk" (album jeunesse, l'école des loisirs/Pastel, ici)