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mardi 18 juin 2019

Un retour aux origines qui donne de l'élan

Liévin en juin 2017. (c) Thierry Girard/Light Motiv.


Les amateurs de fiction littéraire connaissent un peu mieux Liévin et la région déshéritée du Pas- de-Calais depuis que Sorj Chalandon y a envoyé un de ses personnages de papier dans son très beau roman "Le jour d'avant" (Grasset, 2017, lire ici, Le Livre de poche, 2018, lire ici). Voilà qu'arrive comme en écho le magnifique livre de photos de Thierry Girard, dont le titre, "Le monde d'après" (Light Motiv, 240 pages), tinte comme une ouverture dans une zone sinistrée. Un jour/Un monde. Avant/Après. Rencontre de mots et de sens à travers des images.

Y a-t-il un après dans un monde estropié par les crises économiques, la pauvreté, le chômage, etc.? La réponse est largement oui dans cet album, le trentième de l'auteur, dont les clichés non légendés occupent les pages. Une région s'y révèle, par ses paysages, ses habitants, ses enfants, ses lessives qui sèchent sur les fils, ses mutations. Les habitations ont changé, les voitures aussi. Et que dire des paysages? Les terrils disparaissent ou accueillent une piste de ski, les brocantes et autres vide-greniers poussent comme des champignons, des murs s'écroulent mais du matériel de jardinage (serre, culture en hauteur) et de détente (piscine, transat) s'insèrent dans des espaces bien tenus. On démolit, on construit, on se promène, on pose pour le photographe, on joue, on se marie, on se bagarre pour rire...

Thierry Girard.
Thierry Girard a choisi de marier des photos d'hier et d'aujourd'hui, à quarante ans d'intervalle. Cela confère une belle dynamique à son sujet qui ne se fige pas dans les restes d'un passé douloureux mais rebondit dans le présent. Bien sûr, les transformations sont parfois plus réussies que d'autres. Le Mustang Burger en couverture secoue. Et alors? Bien sûr, le passé minier s'estompe et gomme ainsi les anciennes douleurs. Des forêts de bouleaux poussent ainsi sur les anciennes fosses. Bien sûr, la vie des gens est toujours compliquée. On en a la confirmation dans les dernières pages qui donnent les légendes précises des photos et distribuent au passage quelques claques au lecteur. Mais l'immense qualité de cet ouvrage, outre évidemment la qualité des photos, remarquablement valorisées par une mise en page sobre jouant sur les espaces blancs, est de montrer qu'un "après" est possible, qu'un autre "monde" se construit. Au-delà des nombreux volets baissés, demeures délabrées. Rappelant ainsi que la vie reprend toujours ses droits. Nulle mention par contre des appartenances politiques telles que les révèlent les résultats des élections. A garder aussi dans un coin de sa tête, car les photos d'hier et leurs légendes permettent de mieux comprendre ce qui se passe aujourd'hui.




Quelques doubles pages du "Monde d'après". (c) Light Motiv.

Les photos anciennes, en noir et blanc, faites au Leica, datent de 1978 et des années suivantes, quand le photographe a abordé le Nord et le Pas-de-Calais, en "artiste-arpenteur" comme se définit lui-même celui qui est né en 1951 et a opté pour la photo après des études à Sciences Po (Paris). Pas de mission spéciale, juste son intuition, des rencontres et la découverte du monde ouvrier. Les clichés récents, en couleur, réalisés en moyen format numérique, datent de 2017 et de 2018, quand Thierry Girard a décidé de revenir sur les traces de ses débuts dans le bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais.

"Le Monde d'après" parcourt le nord de la France d'ouest en est et donne à voir et à percevoir un territoire dans son essence même. Thierry Girard est plus qu'un photographe choisissant une image, son cadre, il est un humain à l'écoute des autres.

On notera pour l'anecdote que le livre a été (très bien) imprimé chez l'entreprise quasi centenaire Graphius à Gand.




Impression du "Monde d'après" chez Graphius.


mercredi 12 juin 2019

La collection "Bouquins" a quarante ans!

Christian Lacroix a relooké 10 "Bouquins" pour les 40 ans de la collection.

En 1976, l'éminent éditeur Guy Schoeller (1915-2001) se promenait à Londres et tombait dans une librairie sur "Le Capital" de Karl Marx, en deux volumes (Penguin Books). Papier bible et couverture souple en format poche, un défi technique pour l'époque! Let's go, maestro, il fonçait chez l'imprimeur Hazell, Watson & Viney et lui achetait le brevet en exclusivité. La collection "Bouquins" de Robert Laffont était lancée. L'idée de départ en est de proposer des œuvres complètes au format et au prix des livres de poche - elle s'élargira à d'autres champs littéraires ensuite. Le format sera de 19,8 cm sur 13,2, le caractère sera le Times, le nombre de pages aux environs de 1.000. Les premiers titres de ce qui visait à être "la bibliothèque idéale de notre temps", selon les mots de son créateur, sortiront en 1979 - Jean d'Ormesson, un de ses auteurs phares, raffinera la définition en "la bibliothèque idéale de l'homme cultivé de notre temps" . Guy Schoeller dirigera jusqu'à sa mort sa "Pléiade du pauvre", forte et singulière. Elle aura été sa dernière et sa plus longue aventure éditoriale. La collection sera ensuite dirigée par Daniel Rondeau, élu la semaine dernière à l'Académie française, et depuis 2008, par Jean-Luc Barré.
Guy Schoeller avait déjà créé le Livre de Poche pour Hachette en 1953, puis, en 1973, amené le "Quid" de Dominique Frémy chez Robert Laffont. Sa collection "Bouquins" sera également copiée. Par "Omnibus" aux Presses de la Cité, par "Quarto" chez Gallimard et par "La Pochothèque" au Livre de Poche.
Passé célébrer l'anniversaire de la collection "Bouquins" à Bruxelles, Jean-Luc Barré a expliqué qu'il voulait, à l'image du fondateur, que la collection "ait de l'audace, de l'impertinence et présente de la diversité". En quarante ans, plus de 600 titres ont été imprimés dont la moitié sont des inédits. Des achats de droits, du domaine public, des traductions de dictionnaire étrangers, des anthologies, des classiques et des rééditions... Les trois sections des débuts sont rapidement passées à six: "Dictionnaires et ouvrages de référence", "Histoire et essais", "Littérature et poésie", "Littérature populaire, aventure et policiers", "Musique" et "Voyages".

Les quarante ans de "Bouquins" sont marqués par l'édition collector en tirage limité de dix volumes notoires illustrés par Christian Lacroix: "Dictionnaire des symboles", de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (750.000 exemplaires vendus, le record de la collection), "Journal intégral", de Matthieu Galey, "Le Livre des superstitions", d'Éloïse Mozzani, "Œuvre érotique", de Pierre Louys, "Œuvres", de Françoise Sagan, "Œuvres complètes - correspondances", d'Arthur Rimbaud, "Œuvres complètes", de Khalil Gibran, "Pour tout l'or des mots", de Claude Gagnière, "Tout l'opéra", de Gustave Kobbé (200.000 exemplaire vendus) et "Œuvres complètes, de Paul-Jean Toulet.


Le dernier titre actuellement paru dans la collection quadragénaire est "Le voyage en Belgique", de Patrick Corillon (Robert Laffont, "Bouquins", 1088 pages). L'auteur est un artiste plasticien francophone né en 1956 à Knokke et vivant depuis quarante ans entre Liège et Paris. Il a défini sept axes pour son anthologie afin d'évoquer la Belgique, sa Belgique, "mosaïque de cultures" et "moteur de l'Europe". "Pour moi", précise-t-il, "l'âme de la Belgique est sa frontière intérieure, linguistique". A lire en intégralité ou à picorer de ci, de là, selon l'inspiration. L'ouvrage est riche et sa conception ménage de nombreuses et bonnes surprises.

Si l'éditeur a préféré résumer la Belgique en couverture par une maison typique de la ville de Bruges, l'anthologie réunit des textes sur la Belgique entre 1830, date de sa création, et 1970, début de l'Etat fédéral. Points de repère subjectifs pour un voyage dans l'imaginaire de ce pays à deux, voire trois langues. Particularité qui suppose et impose une certaine souplesse, analyse l'auteur. "Le voyage en Belgique" propose sept axes successifs: "Terre promise", la naissance d'un pays longtemps couvé par d'autres, "Voyages extatiques" ou les écrits mystiques des béguines,  "Voyages romantiques", terre d'asile de nombreux réfugiés, "Terre de brumes" permettant la naissance du symbolisme, "Terre de charbon", une nouvelle main-d'œuvre pour les mines d'hier devenues des terrils aujourd'hui, "Terre de mots" ou les chemins de traverse de nombreux artistes, et "Champs de bataille" avec "s" à "champ" vu le cours de l'histoire et comment les artistes se les sont appropriés.

Patrick Corillon.
"J'ai fait ce livre grâce à François Rivière qui est un amoureux de la Belgique", explique Patrick Corillon. "J'ai porté un regard périphérique sur la Belgique. Moi-même, de par mon métier, j'y ai un pied dedans, un pied dehors. Je suis issu d'une famille qui aime l'histoire et la littérature. Mon moteur a été l'introspection: qu'est-ce qu'une communauté d'hommes sans nationalisme? Le livre n'est pas mon terrain mais je voulais faire le point sur cet imaginaire commun, faire un voyage au centre du moi. J'ai parcouru la Belgique de long en large et de haut en bas. J'ai découvert des mondes clos mais ouverts. J'ai préféré rassembler plutôt que séparer, tenter de rendre compte de la complexité." But largement atteint.
On se souviendra que Patrick Corillon est aussi l'auteur de la trilogie jeunesse "Le diable abandonné" publiée chez MeMo (2007, 2008, 2010).

Mes 40 "Bouquins" préférés (en vrac)

Tom Wolfe, "Le bûcher des vanités, Un homme, un vrai"
Jacqueline de Romilly, "Emerveillements"
Jean Loup Chiflet, "Le bouquin de l'humour involontaire"
Claudine Grammont, "Tout Matisse"
Françoise Michaud-Fréjaville, Philippe Picone, Adeline Rucquoi, "Le voyage à Compostelle"

Brigitte Leal, "Dictionnaire du cubisme"
Machiavel, "Le Prince"
Colette, "Romans, récits, souvenirs", coffret de 3 tomes
Jeanyves Guérin, "Dictionnaire Albert Camus"
François Rivière, "Les chefs-d'œuvre de la littérature de jeunesse"

Jacques Lacarrière, "Méditerranée"
Giacomo Casanova, "Histoire de ma vie", tomes 1, 2 et 3
Gustave Flaubert, "Madame Bovary, L'éducation sentimentale, Bouvard et Pécuchet, Dictionnaire des idées reçues, Trois contes"
Simon Leys, "La mer dans la littérature française"

Rudyard Kipling, "Voyages"
Hubert Reeves," La Terre et les Hommes"
Charles Dantzig, "Les écrivains et leurs mondes"
Bret Easton Ellis, "Œuvres complètes", coffret de 2 volumes
Edgar Allan Poe, "Contes, Essais, Poèmes"

Mark Twain, "Les aventures de Tom Sawyer"
François Xavier Testu, "Le bouquin des méchancetés"
Jean-Baptiste Baronian, "Dictionnaire Rimbaud"
Michka Assayas, "Le nouveau dictionnaire du rock"
Edmond et Jules de Goncourt, "Journal", tomes 1 à 3

Jack London, "Romans maritimes et exotiques"
Jean Tulard, "Le nouveau guide des films", tomes 1 à 5
Salah Stétié, "En un lieu de brûlure"
Pauline Peretz, "New York"
Comtesse de Ségur, tomes 1 à 3

Mohammad Ali Amir-Moezzi, "Dictionnaire du Coran"
Pierre Grimal, "Rome et l'amour"
Dino Buzzati, "Œuvres" tomes 1 et 2
Primo Levi, "Œuvres"
Anne et Charlotte Brontë, "Romans", tomes 1 et 2

Lewis Carroll, "Œuvres complètes", tomes 1 et 2
William Shakespeare, "Œuvres complètes", coffret de 2 tomes (édition bilingue)
Michel Baridon, "Les jardins"
Simon Leys, "Essais sur la Chine"
Homère, "L'Iliade, L'Odyssée"


L'ensemble de la collection "Bouquins" se trouve ici.









lundi 10 juin 2019

Frédéric Pajak, Goncourt de la biographie 2019

Frédéric Pajak. (c) Léa Lund/Noir sur Blanc.

Joie immense. Aussi immense que la poésie d'Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva, si bien mises en lumière dans les mots choisis et les somptueux dessins en noir et blanc et gris, à l'encre, de Frédéric Pajak dans "Manifeste incertain, volume 7" (Noir sur Blanc, Les cahiers dessinés, 2018, 320 pages). Cet ouvrage magnifique, dont la lecture emporte, vient de recevoir le prix Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux 2019, nouvelle appellation du prix Goncourt de la biographie, existant depuis 1980, en hommage à la présidente de l'Académie Goncourt (1920-2016), elle-même biographe.

"La plupart des gens se défient de la poésie, quand ils ne l'ignorent pas tout à fait", écrit Frédéric Pajak dans l'introduction à l'épais ouvrage de bon format. Lui-même est tombé dedans tout petit, composant chansons et poèmes, en récitant à l'école, et surtout en en lisant un chaque matin, au réveil. Il se souvient des "scintillements", des "étourdissements", que lui procurent les poètes. Et puis, il y a une trentaine d'années, il a découvert Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva, deux femmes poètes qui l'ont renversé. "J'ai alors éprouvé une sensation inconnue, comme si j'étais happé de l'autre côté du miroir, derrière ma maigre réalité visible", poursuit-il. Il nous partage son amour, son admiration, son élan, vers ces deux femmes qui s'attachent à tout, révèlent l'être, scrutent l'âme. Chacune dans son continent, l'une en Amérique, l'autre en Russie. Chacune dans son époque, le XIXe siècle pour la première, la première moitié du XXe pour la seconde. En commun, elles ont leurs certitudes sur leur art, au-delà de toutes les embûches qui les entourent, sur leur féminité. "Quelque chose d'existentiellement féminin s'exprime dans leurs poèmes. Formellement, rythmiquement, métaphoriquement, elles bousculent l'ordre littéraire établi et révolutionnent l'art poétique." Elles partagent l'usage du tiret, remarque encore Pajak, et le fait d'écrire sur une table, principalement de nuit.

Le premier dessin du "Manifeste incertain 7". (c) Noir sur Blanc.

Son "essai dessiné", la forme littéraire que Frédéric Pajak affectionne le plus (lire ici), est une fois de plus une merveille, conduisant le lecteur dans une vie et une œuvre. Dans deux vies et dans deux œuvres ici. Emily Dickinson prend forme dans un texte vivant et lumineux, qu'accompagnent de nombreux dessins d'apiculture. Elle, qui ne vit que pour sa poésie, révélation qu'elle a eue très tôt, et qui entretient de magnifiques relations épistolières desquelles s'échappent aussi des bribes de la femme qu'elle est, se dessine peu à peu dans cette biographie hommage basée sur ses écrits, poèmes, lettres, correspondances, notes diverses. C'est un bonheur de la (re)découvrir.

"Manifeste incertain 7". (c) Noir sur Blanc.


Les deux autres tiers du livre sont consacrés à Marina Tsvetaieva, le texte établissant sa biographie se situant au milieu du journal qu'a tenu Frédéric Pajak quand il s'est rendu en Russie en mai 2018. La forme est aussi enchanteresse, avec ces allers-retours entre présent et passé, entre écrits et épisodes de vie. Noirs, gris et blancs, les dessins renforcent terriblement les émotions qui naissent à la lecture de l'incroyable parcours de cette femme née poète. Née femme dans un monde d'hommes. Née rebelle et restée rebelle jusqu'à la fin de sa vie. Poète et non poétesse comme elle se définissait, elle a parcouru l'Europe, entre autres à cause des guerres, rencontré tout le milieu artistique et politique du temps. Elle a aimé, sans se soucier du qu'en dira-t-on. Et elle a écrit. Des vers d'une beauté et d'une force stupéfiantes que Pajak nous partage avec générosité. Quel régal que ce "Manifeste incertain 7"!

Marina Tsvetaieva et sa fille Alia. (c) Noir sur Blanc.


























vendredi 7 juin 2019

Et si on recoiffait Struwwelpeter?


Première version du Struwwelpeter en 1845.

Struwwelpeter est ce petit bonhomme à cheveux hirsutes et ongles jamais coupés, né de l'imagination du Dr Heinrich Hoffmann (1809-1894) en 1845 et héros d'aventures dramatiques et fascinantes sur lesquelles les enfants de tous temps ne se trompent pas - ils savent rire de ce qui inquiète les adultes. Dire que le livre fut créé par le psychiatre francfortois simplement à destination de son fils de trois ans - comme Claude Ponti fit en 1986 "Adèle" pour sa fille nouvellement née. On sait ce qu'il en est advenu! Près de 175 ans après sa création, trente-cinq millions d'exemplaires de "Struwwelpeter" ont été vendus en allemand. Le livre a déjà été traduit en quarante-cinq langues et en de nombreux dialectes, ce qui donne un léger vertige mais fait plaisir et rassure: l'intemporel chenapan suit son chemin et résiste remarquablement aux courants politiquement corrects.

L'apparence classique de Struwwelpeter.


Publié en allemand en 1845, "Struwwelpeter" a été traduit en 1847 en danois et en 1848 en anglais. Il apparaît en français en version abrégée en 1850, en version complète en 1860, mais ne devient pas ici le best-seller qu'il est de l'autre côté du Rhin. Aujourd'hui encore, on en vend environ 400 exemplaires par an. Rappelons que c'est François Cavanna qui a revu sa traduction française en 1979, optant pour l'appellation de "Crasse-Tignasse" (lire ici) et donnant à lire un texte particulièrement jubilatoire - on trouve aussi des traductions françaises parlant de "Pierre l'Ebouriffé".

Si on reparle aujourd'hui de "Crasse-Tignasse", c'est parce qu'est arrivée à Bruxelles, au Wolf, l'exposition qu'avait montée Dominique Petre, chargée de mission culturelle de l'IFRA/Institut français Frankfurt, pour le musée Strewwelpeter de Francfort en 2017, l'année où la France était l'invitée d'honneur de la Buchmesse. "Struwwelpeter recoiffé" propose quatorze interprétations du personnage du Dr Hoffmann. Quatorze interprétations contemporaines et francophones, dues à des créateurs jeunesse de France, de Belgique, de Suisse et du Canada. Chacun était libre de faire son Strewwelpeter ou d'illustrer une de ses histoires.


Kitty Crowther.

Claude K. Dubois.
L'expo au Wolf s'ouvre sur les œuvres des trois Belges: un portrait du héros par Kitty Crowther, une histoire de Pauline en vignettes par Claude K. Dubois, un tableau d'Anne Brouillard regorgeant de références au livre dans ses détails.


Anne Brouillard.

Chen.

Plus loin, derrière le comptoir on découvre la version méditative de Struwwelpeter par Chen et son nom en chinois et le Strewwelpeter recoiffé de Marc Boutavant (ce dernier lui avait déjà consacré sa lettre dans l'alphabet créé par Montreuil pour Francfort (lire ici).


Marc Boutavant.


Emmanuelle Houdart.
Dans la pièce suivante, place aux Suisses Emmanuelle Houdart et Albertine avec la "Robe de Pauline" pour la première et un Strewwelpeter peu chevelu au milieu de ses personnages pour la seconde. Viennent ensuite les Français Blexbolex, au style si reconnaissable, Edouard Manceau avec un "Eddy qui dit non", à la manière de Hoffmann dans le couloir menant à la pièce où figurent Anaïs Vaugelade et son histoire à la manière de Strewwelpeter et dont la conclusion est "Oui les maigres aiment aussi le poulet", des photos d'une sculpture de Christian Voltz faite pour l'expo mais trop fragile pour être transportée et de deux œuvres antérieures sur le même thème, une extraordinaire carte 3D en papier découpé d'Anouck Boisrobert et Louis Rigaud, sans oublier les chats de la Canadienne Marianne Dubuc qui pleurent Pauline et ses souliers rouges.

En bonus, deux tableaux représentant Noël chez Heinrich Hoffmann lorsqu'il créa son célèbre livre d'images pour son fils et une planche reprenant les caricatures de personnages français par trois illustrateurs allemands. Autant de créations très intéressantes, pas toujours bien mises en valeur à cause de la configuration exiguë du lieu d'accueil.

Anouck Boisrobert et Louis Rigaud.

Bien sûr, Strewwelpeter a déjà inspiré beaucoup d'artistes, de Benjamin Rabier à Benoît Jacques, en passant par Claude Lapointe. Il a été copié, décliné, caricaturé, parodié, utilisé à l'endroit et à l'envers au fil des décennies, en 2D et en 3D. En témoignent agréablement les vitrines conçues grâce au Théâtre du Tilleul qui lui avait consacré en 1995 à Bruxelles un colloque et repris son spectacle en théâtre d'ombres créé en 1983.

"Un enfant terrible", Paul Gavarni.
Et il est amusant de penser que "Struwwelpeter recoiffé" ramène en quelque sorte le héros à son pays d'origine. En effet, il semble bien que Heinrich Hoffmann ait été influencé par une caricature de Paul Gavarni, "Un enfant terrible", vue dans la revue "Le Charivari" lors de son séjour à Paris. L'exposition créée en Allemagne avec des illustrateurs francophones boucle alors en quelque sorte la boucle.


Pratique
"Struwwelpeter recoiffé"
Le Wolf
Rue de la Violette 20 à 1000 Bruxelles
Jusqu'au 30 juillet, de mercredi au dimanche de 10 à 18 heures.
Entrée libre.






lundi 3 juin 2019

Plonger dans les rêves dessinés d'Hugo Pratt et Corto Maltese

Corto Maltese - New Ireland - J'avais un rendez-vous
Aquarelle de 1994. (c) Cong SA - SuisseAjouter une légende


"Je raconte toujours la vérité comme s'il s'agissait d’un faux."

Hugo Pratt

Corto Maltese est ce marin aventurier créé par Hugo Pratt (1927-1995) en 1967, devenu indissociable de l'œuvre du maître italien. Se rappelle-t-on encore que dans le premier épisode qui le met en scène, "La Ballade de la mer salée" (en français chez Casterman en 1975), il n'est encore que l'un des protagonistes de cette longue histoire? La série qui porte son nom sera traduite en diverses langues dans les années 1970-80 et remporte un succès international.

"La ballade de la mer salée"
Encre de Chine, 1967. (c) Cong S.A. – Suisse.

Seront publiées vingt-neuf de ses aventures, vénitiennes, celtes, sud-américaines, africaines ou orientales, dont le cadre interne s'échelonne de 1904 à 1925. De quoi révéler les multiples facettes de la personnalité de Corto Maltese, aventurier mystérieux, romantique et anarchiste, libertaire et séducteur, lucide et ironique.

"Les années Corto", agenda 1991
Aquarelle, 1990. (c) Cong SA – Suisse.

Curieusement, si l'œuvre de Pratt a été déjà scrutée de mille parts, jamais jusqu'à présent une exposition à lui consacrée n'avait porté sur le thème du rêve, pourtant omniprésent dans son travail. Si l'on réfléchit un peu, on constate que le songe est chez lui un véritable procédé narratif. On peut voir souvent ses personnages s'endormir, tomber littéralement dans le rêve et se retrouver alors dans une impressionnante méta-réalité. Ce vide est désormais comblé grâce à la Fondation Folon qui propose la très belle exposition temporaire "Hugo Pratt, les chemins du rêve".  On se souviendra que Jean-Michel Folon et Hugo Pratt étaient très amis.

Morgana, "Les femmes de Corto Maltese"
Aquarelle, 1994. (c) Cong SA – Suisse.

Aux cimaises, une superbe sélection sensible d'une soixantaine d'aquarelles et de planches originales à l'encre de Chine, rassemblées en trois thèmes, "Nature", "Temps" et "Personnages". Chaque fois, la scénographie prolonge le thème exploré par des jeux d'ombres, de lumières, de miroirs ou de labyrinthe. Aux murs, des poèmes de Kipling ou de Rimbaud, de brefs extraits d'interviews d'Hugo Pratt. Un bonheur que de s'y promener, d'un mur à l'autre, d'un continent à l'autre, d'une aquarelle à une encre de Chine, de se laisser imprégner par ces ambiances de rêve et de poésie magnifiquement rendues.

Corto Maltese, "Les Celtiques", couverture
Aquarelle, 1979. (c) Cong SA – Suisse.

Le commissariat de l'exposition a été confié à deux femmes, deux spécialistes de l'œuvre de Pratt, Patrizia Zanotti et Cristina Taverna.

Née en Argentine, Patrizia Zanotti n'a que 17 ans lorsqu'elle commence à travailler avec Hugo Pratt. On est en 1979. Si elle débute par la mise en couleur de ses bandes dessinées, elle s'occupera ensuite des rapports avec les éditeurs, du graphisme et de l'impression des livres. Elle devient curatrice de toutes les expositions dédiées à Pratt et à Corto Maltese. En 1994, avec le soutien d'Hugo Pratt, elle fonde la Lizard Edizioni. Depuis 1995, elle dirige la société Cong, qui promeut l'œuvre et gère les droits d'Hugo Pratt.
Cristina Taverna naît à Alexandrie et décide, à 15 ans, de partir à Milan. Elle étudie les Lettres française à l'université Bocconi, puis à la Sorbonne. En 1981, elle ouvre la galerie Nuages à Milan, spécialisée dans l'illustration et la bande-dessinée. Elle y expose notamment Jean-Michel Folon et Hugo Pratt, auquel elle consacre un livre en 2012. En 1989, Nuages devient aussi une maison d'édition, avec laquelle Folon collabore à plusieurs reprises. En 1987, avec l'exposition consacrée aux affiches de Folon au musée de Vicence, Cristina Taverna débute une activité de commissaire de grandes expositions.
Au fil de la visite, elles ont commenté ce parcours.

"Le rêve est présent dans toutes les œuvres de Pratt.
On en trouve des références partout.
Il révèle sa fantaisie au contact du monde."


"Hugo Pratt a vécu dans un environnement multiculturel à Venise.
Il avait envie de connaître toutes les cultures."

"Dans "Corto Maltese", tout paraît normal.
Nous avons voulu montrer tout cela dans l'exposition."


"Hugo Pratt vivait au milieu de 17.000 livres."


Sobre et efficace, la scénographie de l'exposition a été créée par l'architecte et scénographe Antigone Aristidou, secondée de Julie de Almeida. Beaucoup de voiles blancs pendant du plafond et incitant à la rêverie.


Le catalogue "Hugo Pratt, les chemins du rêve" (Gallimard-Cong, 120 pages) propose les aquarelles et les planches de l'exposition et aussi d'autres illustrations issues de l'œuvre prolifique du maître, ainsi que des analyses du journaliste Francesco Boille et du philosophe des sciences Giulio Giorello. Il sera disponible à la Fondation Folon en prévente exclusive jusqu'en septembre 2019.







Pratique
L'exposition "Hugo Pratt, les chemins du rêve" se tient jusqu'au 24 novembre à la Fondation Folon (drève de la Ramée, 6A I B-1310 La Hulpe, info et réservations +32 (0)2 653 34 56  info@fondationfolon.be www.fondationfolon.be),  du mardi au vendredi  de 9 à 17 heures, le weekend  de 10 à 18 heures.
Le catalogue de l'exposition (Gallimard-Cong) est en vente exclusivement à la Fondation Folon durant l'exposition.







mercredi 29 mai 2019

Quarantième palmarès du prix Bernard Versele


On savait que le palmarès du prix Bernard Versele 2019 était connu (lire ici). 50.155 votants ont été dénombrés pour l'édition 2019, ce qui signifie évidemment qu'il y a eu davantage d'enfants lecteurs.


Palmarès 2019

1 chouette 


Lauréat
"Poto le chien"
Andrée Prigent 
Didier Jeunesse

Un album malicieux qui parle de fidélité, d'amour et de liberté. Un texte qui joue sur les répétitions. Et des images qui sont travaillées comme des linogravures.





Label
"Oh, hé, ma tête!"
Shinsuke Yoshitake
traduit du japonais par Corinne Altan
Kaléidoscope

L'apprentissage de l'habillage, et l'autonomie dans ce domaine.





2 chouettes


Lauréat
"Capitaine Maman"
Magali Arnal 
l'école des loisirs

Un sous-marin de poche, une maman archéologue et Capitaine, une Mémé Quartier-Maître, trois enfants débrouillards, les ingrédients d'une belle histoire remarquablement illustrée




Label
"Le ruban"
Adrien Parlange
Albin Michel Jeunesse

Fantaisie et imagination s'allient pour célébrer cet insolite sujet qu'est un ruban jaune courant de page en page. Lire ici.






3 chouettes 


Lauréat
"Minute, papillon"
Gaëtan Dorémus
Rouergue

Des planches de légumes qui pourraient bien ressembler à autre chose que des légumes où se nourrit une petite chenille qui grandit, grandit, grandit, jusqu'à devenir...





Label
Livre: La révolte des lavandières, John Yeoman, Gallimard ..."La révolte des lavandières"
John Yeoman et Quentin Blake
traduit de l'anglais par Catherine Denis
Gallimard Jeunesse

Laver, rincer, sécher, repasser... à la blanchisserie de Monsieur Lerat, sept lavandières travaillent sans relâche. Mais plus les jours passent, plus le linge s'entasse. C'en est trop ! Excédées, elles se révoltent et s'enfuient.




4 chouettes


Lauréat
"Ma grand-mère est une terreur"
Guillaume Guéraud 
Rouergue

Dérision, caricature, mais aussi bonhomie et chaleur humaine dans ce roman qui met en scène une incroyable grand-mère qui vit dans une maison isolée au milieu des bois, qui a de la suite dans les idées, un énorme pouvoir de persuasion, un sens aigu de la justice et du bien commun… et accessoirement un marteau et une faucille qu'elle garde pour les grandes occasions.



Label
"Tout sur les tremblements de terre"
Matthieu Sylvander/Perceval Barrier
l'école des loisirs

Mêlant album, bédé et documentaire, livre de géologie et manuel de construction, cet album se déroule chez les Indiens et a pour personnage principal une tablette tactile. Concentré d'observation et d'humour, il envoie une solide claque sur le nez de ceux qui se sentent tout-puissants. Lire ici.




5 chouettes


Lauréat
"Sally Jones. La grande aventure"
Jakob Wegelius
traduit du suédois par Agneta Ségol et Marianne Ségol-Samoy
Editions Thierry Magnier

Un roman animalier, traité à l'ancienne dans la grande tradition des feuilletons du XIXe siècle. 




Label
"Y a pas de héros dans ma famille"
Jo Witek
Actes Sud Junior

Quand Mo décide d'affronter sa drôle de famille.






lundi 27 mai 2019

Pas drôle, le décès de François Weyergans

François Weyergans, reçu à l'Académie française le 16 juin 2011.

"Le Secrétaire perpétuel et les membres de l'Académie française ont la tristesse de faire part de la disparition de leur confrère M. François Weyergans, décédé le 27 mai 2019 à Paris. Il était âgé de soixante-dix-huit ans. Il avait été élu le 26 mars 2009 au fauteuil d'Alain Robbe-Grillet (32e fauteuil)."
Tel est le communiqué qu'a publié ce lundi 27 mai 2019 Hélène Carrière d'Encausse, secrétaire perpétuel depuis le 21 octobre 1999, pour annoncer le décès du premier écrivain belge - mais qui connaissait la nationalité de ce Français d'adoption - élu sous la coupole. François Weyergans était né le 2 août 1941 à Bruxelles, d'un père belge, l'écrivain Franz Weyergans, et d'une mère française. Il allait donc avoir les 78 ans annoncés par l'Académie. Il y fut reçu le 16 juin 2011 par Erik Orsenna qui répondit à son discours sur son prédécesseur de fauteuil, Alain Robbe-Grillet.

François Weyergans, F.W. comme il disait,  aurait sans doute écrit tout autre chose, lui le facétieux qui avait l'art de faire tourner ses éditeurs en bourrique, en ne rendant jamais ses textes à l'heure qu'il avait lui-même annoncée. Ses lecteurs aussi, à qui il promettait un nouveau livre, une promesse qu'il n'honorait souvent que très longtemps plus tard. Lui qui aimait faire le clown pour masquer qu'il doutait tant de lui-même. Sans oublier les académiciens qui ont dû l'attendre lors de sa séance de réception. Il était officiellement coincé dans un embouteillage mais la petite souris dans le taxi voyait bien qu'il était encore en train de relire et de raturer son discours, contrairement aux usages de l'Académie qui veulent que le texte prononcé soit communiqué bien à l'avance.

Apprendre la mort de François Weyergans, c'est voir soudain danser un tas de titres qui ont marqué la littérature. "Trois jours chez ma mère" (Grasset), bien entendu, prix Goncourt 2015, obtenu de haute lutte contre Michel Houellebecq et sa "Possibilité d'une île" (Flammarion), lui donnant le titre de seul doublé Goncourt-Renaudot. "Salomé" (Léo Scheer), son dernier titre, datant de 2005 mais republié en 2015, un roman écrit en 1968 et 1969 quand il avait 27 ans et resté inédit jusqu'à sa publication. "Royal romance" (Julliard, 2012), roman attendu six ans, date de parution reportée deux fois, titre modifié en finale, du Weyergans en condensé, avec un héros qui lui ressemble tellement; il sera son quatorzième et dernier. "La démence du boxeur" (Gallimard), prix Renaudot 1992, la dernière nuit d'un producteur de cinéma dans la maison de son enfance. "Macaire le Copte", cet esclave, pilleur de tombes et moine dans la Basse-Egypte du IVe siècle, prix Rossel 1981. "Le Radeau de la méduse", ou ce que sont devenus au XXe siècle les rescapés du tableau de Géricault, prix Méridien des quatre jurys (1983), Evidemment "Franz et François" (Grasset), Grand prix de la langue française 1997 où l'auteur s'expliquait avec son père décédé vingt ans plus tôt. Et aussi "La vie d'un bébé" (Gallimard, 1986), ou plutôt les souvenirs d'un fœtus.
Passionné de cinéma, il participa aux "Cahiers du Cinéma" dès l'âge de 19 ans et tourna son premier court-métrage, "Béjart", en 1961. Critique cinématographique, il était aussi critique littéraire, créateur de plusieurs sujets pour l'émission "Dim Dam Dom", de 1968-1970, metteur en scène de "Tristan und Isolde" de Wagner , en 1970, au Théâtre de la Monnaie bruxellois. Il présida la commission "Roman" du C.N.L. pendant quatre ans dans les années 1980.

J'avais eu la chance de rencontrer François Weyergans à la sortie de "Royal Romance" en avril 2012. Voici ce qui avait été publié alors.

"Duffel-coat bleu, costume, baskets aux pieds, l'air de ne jamais savoir quelle attitude prendre, regard mi-ironique mi-perdu derrière les lunettes. C'est François Weyergans. Une écriture policée, travaillée et retravaillée. Un discours hésitant, parsemé de silences, de réflexions et de détours, mais original, pertinent, personnel. Un écrivain qui ne joue pas à l'écrivain, profondément anticonformiste mais académicien quand même.
Dans votre dernier roman, "Royal Romance", vous écrivez: "Le vrai sujet, c'est, comme toujours: à quoi riment nos vies?" Le sujet de vos livres?
C'est une question qui n'a pas de réponse. En effet, la vraie souffrance, qui peut conduire jusqu'à des états que les psychiatres essaient de soigner, c'est de ne pas avoir de réponse à la question: à quoi rime ma vie? Mais si on ne parle que de moi, on peut dire que je suis très content: je suis écrivain, je suis reconnu, je reçois des à-valoir comme peu de gens en reçoivent, je les dépense trop vite et c'est une autre histoire, je voyage et en même temps fondamentalement, ça ne sert rien.
C'est la seule vraie question de la littérature?
On ne va pas prendre de telle décision si vite. Mais si vous prenez le théâtre de Shakespeare, que dit-il d'autre en fin de compte? Dans mon livre, c'est un propos que le type remue comme ça dans sa tête. Il fait aussi l'éloge de l'improviste, de l'inattendu. Ce qui me plaît, c'est de mettre plein de signes de piste, d'énigmes, un peu comme quand on cache des œufs de Pâques dans le jardin pour les gosses. Des choses qui font un peu penser, réagir le lecteur. Moi, mon plaisir de lecteur, c'est quand c'est moi qui invente le livre. Quand je lis, il y a dans ma tête des choses qui ne sont pas imprimées mais qui se cachent quand même derrière les phrases.
Vous, pourquoi vous écrivez?
Parce que ça m'occupe. Mais je suis content quand j'ai fini. On a l'impression alors qu'on a terminé un objet. Et je le termine au moment où j'arrive à le lire un peu vite et que rien ne m’arrête: c'est fluide, ça glisse, ça va… Ce qu'il y a dedans, je suis censé y avoir réfléchi avant. Et là l'objet est bien poli. Après on peut le trouver intéressant ou pas.
Vous écrivez pour éviter des psychanalyses, pour vous amuser, pour lancer un message.
Pas de message, non, non. Pour le reste, je n'en sais rien au fait. J'écris parce que j'ai signé des contrats.
C'est réduit à sa plus simple expression, ça.
Enfin un peu de simplicité. Il faut quand même que j'écrive.
C'est un besoin?
Oui, sans doute. Si je gagne un jour au Loto, je continuerai quand même à écrire.
Vous écrivez toujours la nuit?
Oui, c'est plus fort que moi. La nuit, on est seul, on n'est pas dérangé et il n'y a pas la tentation de sortir trop. De 22-23 h jusqu'à 8-9 h. Il y a des écrivains qui ne travaillent que le matin, 9 h-11 h 45, et puis ils s'arrêtent. Moi je veux continuer. C'est pour ça que je recule le moment d'avancer parce que, pendant l'écriture, il n'y a pas de vie sociale, c'est exténuant et c'est humiliant: le premier texte n'’est évidemment pas bon, il faut l'améliorer sans cesse, mais ça vous avance petit à petit vers le livre qui sera un jour fini.
Vous écrivez à l'ordinateur, à la plume?
J'écris beaucoup à la main. Dès que c'est compliqué, et c'est souvent compliqué, j'écris à la main. J'ai renoncé aux machines à écrire mécaniques parce qu'on ne trouve plus de ruban. Elles avaient l'intérêt que, quand on avait trop de ratures, on retapait, et en retapant, on corrigeait encore des erreurs. A l'ordinateur, on corrige ce qui ne va pas, mais on ne réécrit pas les choses. Quand on retape toute une page, on fait vraiment attention. Tout à coup, il y a une phrase qui n'est pas très bonne, alors on la fait sauter. Et puis quand je tapais à la machine, je gardais toutes les pages que j'avais rejetées, et en les relisant, je trouvais que j'avais mieux rendu un moment là que dans le texte postérieur. On peut alors tomber vite dans le personnage de Jack Nicholson dans "Shining", l'écrivain qui tape une seule page et qui finit avec une hache à la main.
Vous écrivez des livres pour ne pas finir une hache à la main?
Je ne crois pas que l'écriture a un rôle analytique. Après "Franz et François", des gens sont venus me dire: ça vous a soulagé d’écrire ça? Je suis tombé des nues. Je voulais faire un livre qui s'approche du classicisme littéraire, mais pas me guérir du deuil de mon père. Françoise Dolto avait dit un jour: "Un écrivain est malade quand il n'écrit pas." Moi c'est quand j'écris que je suis malade."



jeudi 23 mai 2019

Un prix littéraire qui compte 1,5 million de jurés


Ce jeudi 23 mai, le prix Bernard Versele (lire ici) de la Ligue des Familles que dirige maintenant Christophe Cocu fêtait officiellement ses quarante ans!

Quarante ans, cela veut dire, 1,5 million d'enfants qui ont envoyé un bulletin de vote valable, moins cependant que les enfants de 3 à 13 ans qui ont lu les livres.
Quarante ans et une moyenne de 50.000 enfants votants. Un nombre qui est de nouveau atteint en 2019. Un palier symbolique qui a connu des hauts et des bas comme en 2012 (lire ici).
Quarante ans, cela signifie un millier de titres sélectionnés par des comités de lecture, 181 livres primés (et autant de livres ayant reçu un label, soit une deuxième place). De quoi se constituer une merveilleuse bibliothèque jeunesse parcourant l’histoire de la littérature pour enfants.

Célébrée à Bruxelles-Environnement, la cérémonie des quarante ans n'a pas eu le panache de celle des trente-cinq ans au Théâtre de la Montagne Magique (lire ici). Elle a toutefois réuni de nombreux acteurs de la littérature jeunesse, auteurs, illustrateurs, éditeurs, comités de lecture. Le spectacle 2019 était un épais mille-feuilles, joué devant un public mixte enfants-adultes. En intermèdes réguliers, l'état de dessins réalisés en direct par Thomas Lavachery et le jeune Ronan sur l'emprunt d'un masque traditionnel, des témoignages audio d'enfants lecteurs - ou pas -, provenant du Sacré-Cœur de Lindthout, des comptines célèbres chantées avec le public. En tranches spéciales, des mini-spectacles de jeunes lecteurs d'après différents livres, une ronde par l'école Prince Baudouin (Woluwe-Saint-Lambert) sur "Picoti... tous partis?" de Françoise Rogier (A pas de loups), de très impressionnantes photos d'écoliers de La Louvière qui répondaient en à la question "Si je devais quitter mon foyer, j'emporterais...", faites après la lecture de l'album "De la terre à la pluie" de Christian Lagrange (Seuil Jeunesse). Et encore, la projection de dessins légendés, conçus lors d'ateliers avec Mélanie Rutten, une très belle fresque paysage de dessins de routes et de ponts répondant à l'idée "Sur notre chemin", faits à la petite école de Gentinnes lors de séances avec Anne Brouillard. Et aussi, "Capitaine Maman" de Magali Arnal (l'école des loisirs) conté par Christine Horman.  Et également la présentation du dessin animé tiré de "C'est moi le plus fort" de Marion Ramos par Arnaud Demuynck). Tout cela entourant un débat surréaliste et passionnant entre Benoît Jacques et Anne Herbauts, complètement improvisé, et dont la conclusion a été "Il faut des souris vertes".

Longue vie au prix Bernard Versele, futur quinqua, mené de main de maître depuis des décennies par Michèle Lateur et son équipe.




PS: Le palmarès 2019 est connu mais ne sera dévoilé que le 29 mai.