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lundi 3 janvier 2022

La Légion d'honneur pour Petit Ours Brun

Petit Ours Brun.

En France, qui dit 1er janvier dit promotion de la Légion d'honneur. Alors, avec cette grande cause nationale qu'est la lecture (lire ici), ça nous donne quoi? Ben, ça ne nous donne rien ou presque. Quasi toutes les rosettes des 547 promus civils ce 1er janvier 2022 sont allées au secteur de la santé et de la défense, certaines suscitant de sérieuses interrogations. Covid un jour, Covid toujours? Mais quand même? La lecture n'est-elle pas un peu oubliée?

En épluchant de près la liste, on ne trouve que les noms de deux écrivains connus ainsi que quelques autres beaucoup plus spécialisés dans le monde des lettres. Ni  libraire, ni éditeur cette fois! Cela n'a pas toujours été ainsi (lire ici) mais la lecture n'était pas alors une grande cause nationale en France.

Accèdent à la Légion d'honneur en devenant Chevalier:
  • Mme Danielle Bour, née Gustin, illustratrice de livres pour enfants dont le célébrissime Petit Ours Brun (49 ans de services). 
  • Mme Gaëlle Marie Solange Josse, auteure, romancière, poète (lire ici, 37 ans de services). 
  • Mme Françoise Louise Lagarde, présidente d'une association dédiée à la littérature pour la jeunesse (51 ans de services). Elle est l'actuelle présidente du CRILJ (Centre de recherche et d'information sur la littérature pour la jeunesse).

Il y a aussi ceux qui montent d'un cran. Deviennent ainsi Grand Officier après avoir été Commandeurs:
  • Mme Michelle Odile Perrot, née Roux, historienne, professeure émérite des universités en histoire
  • contemporaine. 
  • M. Michel Zink, écrivain, philologue, professeur honoraire au Collège de France, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, membre de l'Académie française.
C'est tout? Oui, c'est tout pour cette fois. La liste intégrale des promus est consultable ici.




mercredi 3 février 2021

Clara de 2006 à 2018

Gaëlle Josse. (c) Louise Oligny.

A 35 ans, Clara a tout pour elle. Un boulot bien rémunéré dans une société de crédit, qui lui plaît et où elle est appréciée pour ses compétences et sa personnalité. Un amoureux attentif. Des amis et des amies, parfois de longue  date. Des parents avec lesquels elle s'entend, un frère qui se soucie d'elle. Un appartement où elle se sent bien. Des activités sociales, d'autres culturelles, du sport.  A 35 ans, Clara croque la vie à pleines dents. Et pourtant, "Ce matin-là", titre du nouveau roman de Gaëlle Josse, d'une douceur lumineuse, ce matin d'octobre, Clara craque. Bêtement. A cause de sa voiture qui ne veut pas démarrer.

Ce qui devrait n'être qu'un incident minime va se transformer en tsunami et emporter Clara dans un profond burn-out. La jeune femme ne veut plus, ne peut plus. Elle glisse. Elle tombe. La romancière chemine à ses côtés avec précaution, sans jamais la juger, en consignant en petites phrases courtes cette descente en solo. Personne ne peut aider Clara en ces instants, ni Thomas, l'amoureux, ni les amis, ni la famille, ni les collègues.

Un entourage plein de bonnes intentions mais qui ne comprend pas ce qui se passe chez Clara. Le comprend-elle elle-même? Insomnies, pertes de repères, interrogations sans réponse. Quel est ce profond malaise qui tout d'un coup a renversé Clara? A-t-elle un secret enfoui?
"Il [Thomas] tente, puis il se lasse. Il découvre un continent inconnu, des recoins, des angles morts, des grottes, des effondrements, et il ne veut pas entrer là."
Gaëlle Josse montre avec précision ce qu'est un burn-out. Cette espèce de ouate asphyxiante  qui vous tombe dessus, vous étouffe, vous mange jusqu'à ce que, un jour, les forces s'inversent et que vous repreniez le contrôle de votre existence.
"C'est un maillage invisible d'ondes et de réseaux qui l'enserre chaque jour un peu plus, comme cette torture qui consiste à ligoter la victime d'une manière telle qu'à chaque effort pour se libérer, elle resserre un peu les liens, jusqu'à l'étranglement final."
Ce que Clara fera, quand elle en sera capable, quand elle se souviendra de ce qui s'est passé douze ans plus tôt, ce qu'elle a mis de côté parce qu'elle pensait que c'était ce qu'elle devait faire alors. Ce que Clara fera quand, grâce à son amie Cécile, elle reprendra pied dans sa vie, se relèvera et pourra envisager son avenir.
"Retrouver sa vie. Oui, mais pas celle-ci, une autre, une neuve, régénérée, une nouvelle, une qui sortirait d'une chrysalide, dans une mue éclatante."
Avec une douceur lumineuse, la romancière consigne cette existence qui s'effrite et dont les pièces vont ensuite se réassembler autrement. Aucun pathos mais une bienveillance qui autorise la chute, la reconnaît et accompagne le tournant pris. En cinq mouvements et un avant-propos, elle accompagne Clara. "Ce matin-là" est celui où la petite goutte d'eau qui glissait peu à peu dans la fissure de la pierre a fait éclater celle-ci. Roman sensible, le huitième, en phrases courtes, précises et justes, qui sonnent agréablement à l'oreille, qu'on lit et quitte, remué par ce destin qui pourrait être celui de chacun. Gaëlle Josse est arrivée au roman par la poésie, et ceci explique peut-être le choix merveilleux de ses mots.





vendredi 12 janvier 2018

L'amour à mort d'une mère face à la mer

Gaëlle Josse (c) Héloïse Jouanad/Libella

Le vent, la mer, le froid, l'espoir, l'attente, il y a tout cela dans le nouveau roman de Gaëlle Josse, son sixième, le superbe "Une longue impatience" (Noir sur Blanc, Notabilia, 192 pages). Il y a surtout l'amour, immense, d'une mère pour son fils de seize ans qui a quitté la maison et a pris la mer. Un amour de mère, éternel, inaltérable, patient, infini, silencieux. Un amour de mère tout simplement. Un amour à mort. Excellente pioche que ce premier livre lu dans l'abondante rentrée de janvier.

On est dans la Bretagne de l'immédiat après-guerre. Quand l'éducation ne s'occupe pas de psychologie, que les coups sont monnaie courante dans les familles. Quand on se remet d'années noires, dures, éprouvantes physiquement et moralement, de deuils immérités. Quand le quotidien est encore difficile, qu'on se lance dans l'inconnu avec l'infime espoir d'une revanche sur les chagrins passés. Quand on veut avoir confiance. Quand on pense avoir le droit d'être plus heureuse malgré d'autres renoncements. C'est tout cela qu'Anne Quémeneur nous fait sentir dans ce texte sans gras, extrêmement délicat, dont les mots sont comme une marée montante ou descendante. La jeune femme est la narratrice de ce roman qui touche profondément, remue et bouleverse. L'histoire d'un fils qui part et d'une mère, fragile et forte, qui attend.

"Une longue impatience" commence le soir d'avril 1950 où Louis, seize ans, le fils qu'Anne a eu avec le pêcheur Yvon Le Floch, son grand amour mort en mer, ne rentre pas à la maison. Qu'expliquer à Gabriel et à Jeanne, les enfants qu'elle a eus ensuite avec Etienne, le pharmacien du village, avec qui elle s'est remariée après son veuvage? Peut-on aimer l'enfant d'un autre lit? Changer de classe sociale? On va côtoyer Anne dans ses interrogations, ses souvenirs, ses chagrins, ses désirs de toujours faire au mieux, ses déceptions. On va la suivre dans son attente de plus en plus longue de son fils aîné. Petit à petit s'assemble le puzzle de la vie dans ce petit coin de Bretagne d'hier, avec ses rites et ses habitudes, bien avant les moyens de communication actuels. Le silence, l'espoir, le guet font partie de la vie de tous les jours.

Qu'est devenu Louis? Pourquoi ne donne-t-il pas de ses nouvelles? Comment tenir, résister, avancer, ne pas devenir folle? Anne a trouvé sa voie: donner de l'amour, remballer sa tristesse, sauf aux moments où elle est seule et où elle peut trouver une consolation. Année après année, elle tente tout, dans la modeste mesure de ses moyens,  pour retrouver son fils. Pour tromper son angoisse, elle fait de très beaux projets pour son retour et les concrétise en secret. Faibles béquilles à cet amour infini, mieux compris par les lecteurs que par le mari d'Anne. Dans un texte extrêmement sensible, la romancière raconte le quotidien de cette femme généreuse, débordante d'amour, ses questions, sa souffrance dans l'attente. Quelle beauté que ces mots fins et précis qui ne cherchent pas l'effet mais touchent à l'âme. Des larmes me coulaient en terminant cette lecture magnifique. D'où venaient-elles? Peut-être de l'empathie, réelle ou rêvée, entre mères. Merci à Gaëlle Josse et à son Anne Quémeneur pour cet incroyable moment de grâce.