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mardi 14 juin 2022

Là-haut sur la montagne


N'y-a-t-il que les hommes et les bêtes à l'alpage? (c) Helvetiq.

Des montagnes découpées, un inquiétant ciel rouge et une silhouette de femme qui court. La couverture du nouvel album du jeune auteur de bande dessinée suisse Fabian Menor frappe davantage que son titre, "Derborence" (Helvetiq, collection "Ramuz graphique", 140 pages). Trois syllabes qui parleront toutefois à l'amateur de géographie car c'est un lieu du Valais suisse, à l'amateur d'histoire car il s'y déroula une tragédie il y a plus de trois siècles et au lettré car ce drame a inspiré l'immense écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947). Publié en 1934, "Derborence", un de ses derniers romans donne la trame de ce splendide roman graphique dont la lecture coupe le souffle. Par son histoire, ses histoires plutôt, et par son traitement graphique de toute beauté. Si Fabian Menor est entré en littérature par la jeunesse (lire ici), ce nouveau travail qui le consacre est destiné aux ados et aux adultes.
Comment expliquer que Charles-Ferdinand Ramuz soit si peu connu en Belgique? Il n'y a que 800 kilomètres entre Derborence et Bruxelles. Je me souviens encore des gloussements de joie de ma consœur vespérale qui parcourait les deux volumes de ses romans parus dans la Bibliothèque de la Pléiade en 2005. Mieux faire connaître les auteurs helvètes était évidemment une des missions du festival Allegra, quinzaine du livre suisse en Belgique qui vient de se terminer (lire ici et ici).
Près de cent ans après Ramuz, plus de trois cents ans après le drame, Fabian Menor crée avec "Derborence" un formidable pont entre passé et présent. "Le livre est une commande des éditions Helvetiq", m'explique le dessinateur, 25 ans, passager de l'allègre Blablabus. "Elles ont décidé de se lancer dans la bande dessinée avec la collection "Ramuz graphique". Pour cela, elles ont choisi trois de ses livres qu'elles ont confiés à trois dessinateurs différents. J'inaugure la collection." 

Fameuse inauguration car "Derborence" est un album aussi beau que fort dont la lecture bouleverse. Nous sommes en 1714 dans le Valais. Dans la montagne d'alors, vide, silencieuse, refuge d'un diable et de ses diabletons. Comme chaque printemps, les hommes montent les vaches à l'alpage de Derborence. Les femmes et les enfants restent au village. Les couples doivent se séparer, les familles se partager. Telle est la vie là-bas. Jusqu'à cette nuit où la montagne s'écroule sur l'alpage, tuant hommes et animaux. En bas, c'est le deuil et le désespoir. Sauf pour Thérèse, jeune mariée, enceinte, qui ne veut pas croire à la mort de son Antoine. Elle ignore alors quel mari elle va voir revenir un jour de cet enfer, hébété, hagard, persuadé qu'il a abandonné Séraphin, son vieux compagnon, et résolu à le retrouver. Quand le futur père repart dans cette montagne ennemie, hantée par un fantôme, la future mère sait ce qu'elle va faire, envers et contre tous. Parce que Thérèse est la vie et l'amour.

Thérèse, sûre d'elle. (c) Helvetiq.

Histoire poignante et intemporelle, le "Derborence" de Charles-Ferdinand Ramuz explose dans ce puissant roman graphique. On sent que Fabian Menor s'est rendu sur les lieux du roman, s'en est imprégné. "Derborence est un lieu touristique", dit-il. "Le Valais y apparaît dans toute sa splendeur, avec ses forêts, ses montagnes. J'ai été séduit par l'aspect du lieu et par le côté littéraire du texte. C'est à la fois une histoire vraie, celle d'un éboulement, et une histoire d'amour et de confiance."
"Je connaissais Ramuz, j'ai découvert son écriture. J'ai lu le livre sans appréhension de la grande figure littéraire qu'il est. Il y a beaucoup de liberté chez Ramuz. J'ai essayé d'avoir la même liberté pour moi. J'ai d'abord lu le texte comme un lecteur lambda. Puis je l'ai relu pour choisir les passages les plus intéressants. Enfin j'en ai fait un récit qui est ma vision du livre. Lors du découpage, j'ai créé un effet d'entonnoir pour chaque scène. J'ai fait mes choix instinctivement, en me laissant aller. Personne ne sait exactement d'où vient l'inspiration."
Superbe réussite que cet album qui porte le récit par le texte comme par l'image et le découpage. Toute en tons de noir bleuté, l'excellente scène de l'éboulement se poursuit sur plusieurs doubles pages, violentes à l'égal des éléments furieux. "Pour ce livre, j'ai travaillé à l'encre de Chine pour le noir et en lavis pour les gris. La couleur est numérique", commente l'illustrateur. Fabian Menor joue sur toutes les ressources du roman graphique pour rythmer son récit, pages à deux, trois, quatre, cinq ou six cases, pleines pages à bord parfois perdu, choix des couleurs. Celles-ci distinguent les scènes du haut où planent les superstitions et les scènes d'en bas où la vie va. Après la nuit de bruit, de fumée, de stupeur d'où émergent des survivants et où sont comptés les absents, les couleurs coulent de noir en gris, de gris en sépia. Toujours justes, les tons s'allument et s'éteignent selon les épisodes. "J'ai voulu qu'il y ait beaucoup de pages en cases car il y a beaucoup d'histoires et j'ai voulu beaucoup de pages avec des paysages parce que c'est cela, ce coin du Valais. J'ai placé les ambiances couleur que "Derborence" m'inspirait. Je ne pratique pas le coloriage à la Tintin. Pour moi, la couleur est à la fois une émotion et un personnage du livre."

(c) Helvetiq.
"Derborence"
est aussi une magnifique histoire d'amour. "Quelle foi cette femme a en la survie de son mari! Il y a des fantômes aussi, des mystères, des diablotins, c'est l'époque qui veut cela. Mais quelle force, quelle force que son amour! Il n'y a pas de gestes tendres dans le couple dans le livre original, à l'inverse de la bande dessinée où je les ai représentés. L'éboulement a été comme la fin du monde là-bas, le bruit terrible de la falaise qui se détache, le peu d'infos qui ont circulé. Cela a été une forme d'enfer sur terre." Adapté par Fabian Menor, "Derborence" ouvre magnifiquement la collection "Ramuz graphique". 





jeudi 5 novembre 2020

Merveilleuse Elise!

Elise. (c) La joie de lire.


#tousenlibrairie

Pas besoin d'attendre le 20 novembre, journée internationale des droits des enfants, pour évoquer le très bel album du jeune Suisse Fabian Menor, simplement intitulé "Elise" (La joie de lire, 104 pages). L'artiste, né en 1997 à Genève, l'a réalisé "d'après l'enfance de [sa] grand-mère", comme il le précise en exergue. Cet album, son premier, frappe par sa force et l'excellent rapport texte-images qui y est établi. Entre bande dessinée et roman graphique, réalisé en encre de Chine et lavis, il dénonce la violence contre les enfants à l'école. Non de la part des condisciples, mais de celle des enseignants.

Il s'agit donc d'une histoire d'hier pour nous, et même d'avant-hier puisque Fabian Menor n'a pas 25 ans, mais qu'il faut connaître. "Cette bande dessinée", explique-t-il sur son site, "raconte une partie de l'enfance de ma grand-mère. Elle vivait avec sa famille dans une petite maison proche des rails de trains dans la campagne française. Son enfance n'était pas facile, notamment à cause de sa maîtresse, une affreuse et méchante femme qui n'avait aucune pitié pour les enfants."

La punition. (c) La joie de lire.

Très bien construit, l'album montre Elise aller à l'école avec son petit frère et sa petite sœur. Le rituel du matin, montrer ses mains propres à la maîtresse et lui dire "pardon". Une fois la classe commencée, la maîtresse ne supporte rien. Tout vaut correction ou punition, dont le piquet. Elle s'en prend régulièrement à Elise, son souffre-douleur. Le piquet consiste à s'agenouiller devant un mur et à porter de lourdes encyclopédies à bout de bras au-dessus de sa tête.

Le piquet. (c) La joie de lire.

Le drame arrive un jour où Elise, au piquet, se voit refuser l'accès aux toilettes et ne peut se retenir. On imagine l'hilarité générale, tant des enfants de l'école que des voisins rapidement informés. A cette époque, les parents des élèves ne sont pas d'un grand recours contre le système scolaire, même si la mère d'Elise se montre compréhensive. Ce qui sauve la petite fille, c'est son chien Dicko à qui elle se confie et qui lui répond ainsi que les autres animaux de la maisonnée chez qui elle se réfugie parfois. Son frère et sa sœur qui la soutiennent en silence. Son originale amie Henriette également qui apprécie tellement les bestioles comme les limaces ou les sauterelles.

Henriette. (c) La joie de lire.

Elise est aussi forte que seule avec ses souffrances. Lors d'une énième gifle, la bague de la maîtresse lui balafre le visage. Une blessure qu'elle explique à son père, croyant qu'enfin elle sera libérée de sa prison. C'est mal connaître l'époque où la maîtresse menteuse a plus de poids qu'une petite fille blessée. Cet épisode sera toutefois le grain de sable qui deviendra caillou et arrêtera, in fine, cette violence infernale. Avant d'y arriver, Elise aura encore hélas vécu d'autres chagrins, humiliations et pertes. Pauvre petite fille pauvre.

Sauvée? (c) La joie de lire.

Si "Elise" est un album dur par son propos, ce n'est pas un album triste ou larmoyant. On y trouve de belles notes d'humour comme dans la discussion avec la chèvre ou lors de l'évocation d'un shérif dont la grosse moustache se retrouvera chez un inspecteur académique, et ensuite énormément d'amour entre ceux qui apparaissent comme des résistants. Une chaleur qui réchauffe le cœur même si les drames se succèdent, parfois  annoncés dans les cauchemars d'Elise, admirablement rendus graphiquement. Fabian Menor maîtrise parfaitement ses noirs, ses blancs et ses gris dans des images fort bien construites et très expressives, qui font avancer son propos autant que le texte. Pour tous à partir de 8 ans.

Sauvée. (c) La joie de lire.


Des extraits de "Elise" peuvent être visionnés ici.