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dimanche 20 juin 2021

20 juin, journée mondiale des réfugiés



Bonne nouvelle, l'album pour enfants "L'Odyssée d'Amina" de Marie Wabbes (Des pages et des notes, lire ici) est toujours disponible et bénéficie d'un lancement vidéo à voir ci-dessus ou ici.


Qu'est-ce qu'un réfugié? En général, les réfugiés sont des personnes fuyant la guerre ou qui ont connu diverses guerres et révolutions dans leur pays. Ils peuvent aussi fuir des persécutions, des catastrophes naturelles, ou autres. Selon le HCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés), plus de 82 millions de personnes sont aujourd'hui déplacées de force dans le monde, soit deux fois plus qu'il y a dix ans. Parmi elles, des réfugiés, des demandeurs d'asile et des déracinés internes.

Mais si on s'en réfère aux actualités récentes, un réfugié est surtout quelqu'un qui se noie en Méditerranée, parfois dans la Manche. Parce qu'il n'a pas eu le choix d'un autre chemin. Parce que personne n'est venu à son secours. Ou pour éviter d'être ramené dans la Libye qu'il fuit, facile à comprendre. En 2020, les autorités libyennes ont intercepté 11.891 migrants au large de leur pays. Parfois grâce à des informations de l'agence européenne Frontex dont ce n'est pas le rôle. L'OIM (Organisation internationale pour les migrations) estime que 17.000 personnes sont mortes en Méditerranée depuis 2014. Mais la réalité est bien pire. Et il est à noter que la plupart des migrants qui meurent chaque année, perdent la vie aux portes de l'Europe.

Pour aborder la question des réfugiés, cinq livres, deux bandes dessinées et un premier roman pour adultes, un album pour enfants et un roman pour ados (d'autres titres pour toutes les tranches d'âge ici).

 
Mona rencontre Monika par hasard. (c) Casterman


Dans l'épaisse bande dessinée "Chez toi" (Casterman, 208 pages), Sandrine Martin nous emmène dans un camp de réfugiés à Athènes il y a cinq ans. On y fait la connaissance de Mona, une réfugiée syrienne originaire de Homs qui vit là, sous tente, avec son compagnon. Puis de Monika, une Grecque qui est sage-femme auprès des réfugiés. Elle vit à Athènes avec son mari au chômage et leur petite fille de trois ans. Elles se croisent au centre de santé de Médecins du monde à Athènes. La seconde est là quand la première  apprend qu'elle est enceinte. Entre ces deux femmes surgit une sympathie immédiate et réciproque.

Ce récit graphique majoritairement en bleu, éclairé de dégradés de rouge et de blanc, nous fait suivre ces deux jeunes femmes, insatisfaites chacune de leur existence. On les comprend sans les juger, sans les jauger, comme le fait l'auteure-illustratrice dont le récit s'inspire d'une étude anthropologique sur les relations entre les femmes enceintes migrantes et le personnel médical et d'une enquête sur une femme en particulier.

Sandrine Martin nous partage l'amitié qui a éclos entre ces deux femmes de deux mondes qui se sont rencontrées par hasard. Qui se sont trouvées. Qui ont pu partager leurs aspirations, s'écouter, se comprendre, se soutenir. Superbement illustré, écrit avec tact, "Chez toi" est un récit graphique bouleversant, sincère, empathique, qui oblige à réfléchir sur le sort imposé aux réfugiés bien sûr mais aussi à d'autres thèmes de société.

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Jour 5, un mort à bord; jour 6, la presse. (c) Encre de nuit.


L'Algérien résidant en Tunisie (attesté dans son album sur le bled, lire ici) Salim Zerrouki utilise un ton tout à fait différent, le sien, l'humour noir, la dérision, le cynisme, pour dénoncer dans "Comment réussir sa migration clandestine" (Editions Lalla Hadria/Encre de nuit, 92 pages) ce que l'Europe veut à tout prix ignorer. "La plupart de ces histoires qui vont vous paraître affreusement cruelles, absurdes et impossibles, sont tirées de faits réels", avertit le dessinateur de presse en ouverture du livre (QR code de lien aux articles en fin d'ouvrage). On va effectivement s'en prendre plein la gueule. De ce que l'Europe ne veut pas voir.
"Cet album engagé m'a pris 2 ans de travail", explique Salim Zerrouki sur sa page FB, "son élaboration n'a pas été de tout repos, j'ai même déprimé tout au long du processus de création vu la gravité du sujet, mais j'ai tenu bon et j'ai réussi à le finir. Je vous présente 2 ans de labeur en couleur et en douleur, ceux qui sont habitués à rire en lisant mes bd, cette fois-ci, je vous préviens vous allez rire jaune voire pas du tout."
L'album se présente comme un guide pratique: apprendre à boire de l'eau salée, rencontrer un passeur, payer, attendre, partir de nuit sur la mer. Là, les choses se compliquent: le moteur meurt, puis le premier gars, puis d'autres, après dix jours de dérive, la barque touche terre. Une autre traversée nous est présentée, en zodiac cette fois, comme un feuilleton télévisé avec épreuves à la clé. Autres sujets: le vol d'organes, la "délocalisation" de migrants par des obus militaires, les abus sexuels, les tabassages... 

(c) Encre de nuit.
Si le projet tunisien fait sourire par sa cohérence et son pragmatisme, l'horreur revient vite: traite des migrants-esclaves, racket des familles par les passeurs libyens, visites des officiels européens et leurs suppléments de choix, le tout entrecoupé de planches explicatives, "comment se sauver en cas de noyade", "le kit pour survivre" (comprenant un nuancier de couleurs de peau) et la pire, la dernière, "Comment éviter de tomber enceinte lors de viols répétitifs"!

Ces neuf histoires indépendantes sont autant de claques pour inciter les Européens à prendre enfin leurs responsabilités. Une BD aussi terrible que nécessaire. Pas un mot de trop. Des faits. Plus besoin de plaidoyer. Les récits sobrement mis en images se suffisent.


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En bande du roman, le tableau de Miquel Barceló,
très influencé par les naufrages de barques de migrants.

Pour son premier roman, Stéphanie Coste qui a vécu en Afrique jusqu'à son adolescence, a choisi un sujet risqué, rarement traité depuis que la fiction s'intéresse aux réfugiés, le trafic et le rançonnage d'êtres humains dans le cadre de la migration. Dans "Le passeur" (Gallimard, 129 pages), elle donne la parole à Seymoun, un des plus gros passeurs de la côte libyenne. Un salaud absolu, comme tous ceux de son espèce, un bourreau qui monnaie l'espoir, un homme, encore jeune, qui ne montre aucune humanité. Ni avec ceux à qui il promet le passage moyennant finance, ni avec ceux qui travaillent avec lui, ni avec ses rivaux locaux.

On voit évoluer Seymoun, bourreau sans scrupule, quasi suicidaire dans ses excès d'alcool et de drogue, et on en est glacé. On le sera encore plus lorsque le passeur sera rattrapé par les démons et les fantômes de son passé. L'occasion pour la primo-romancière de rappeler que le présent est le fruit de ce qui s'est déroulé hier. Avec des phrases brutes, une intrigue imparable, elle élabore une fresque historique de ce continent dans laquelle se dessine une terrible histoire personnelle. Un itinéraire qui n'excuse rien mais permet d'encore mieux prendre la mesure de la folie des uns et des autres et reflète l'humanité dans ce qu'elle a de plus de noir et de plus pur. Un premier roman haletant qui met un grand coup au plexus.

Pour feuilleter en ligne le début du "Passeur", c'est ici.

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La réponse à la question du titre. (c) Alice Jeunesse.


Pour les enfants, dès qu'ils sont en âge de s'interroger, l'album "C'est quoi un réfugié?" d'Elise Gravel (Alice Jeunesse, 40 pages) pose les questions de base et y répond de façon claire et accessible. Après avoir expliqué les raisons de la migration, la Montréalaise dépeint le parcours compliqué des  réfugiés et les obstacles auxquels ils se heurtent. "Tout ce que les réfugiés veulent, c'est trouver un endroit où ils pourront avoir une vie normale et des activités normales", explique le texte à hauteur d'enfant, toujours bien soutenu par des illustrations simples et expressives. L'ouvrage se clôt sur les mini-portraits de sept réfugiés célèbres.

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Du côté des ados, un roman, finalement décevant comme plusieurs autres qui ont voulu traiter le sujet des réfugiés. Dans "Délit de solidarité", Myren Duval met en scène Lou et sa bande, en fin de collège. Ils s'amusent, se disputent, étudient. Leur train-train est battu en brèche lorsqu'ils découvrent dans une grotte près de chez eux trois migrants syriens, une jeune fille et ses deux oncles. Entre Farah et Lou, c'est le coup de foudre amical immédiat. 

Ok, mais que d'invraisemblances dans ce roman! La bande de Lou, des collégiens, qui semble tout ignorer de la situation des réfugiés alors que l'histoire se veut contemporaine. Le voyage des Syriens, tellement court et facile qu'il ressemble à une excursion. L'utilisation du "délit de solidarité" comme élément de l'intrigue alors que même en France, il n'existe plus. Bref, le livre aurait pu être touchant par le lien immédiat entre les deux adolescentes mais il s'égare dans un récit d'aventures où les événements prennent la place de l'humanité.

Pour lire en ligne le début de "Délit de solidarité", c'est ici.





  

vendredi 2 octobre 2020

Lou, une vraie tête en l'air

La jaquette se déplie en une affiche. (c) Seuil jeunesse.


Propos déjantés mais pas tant que ça finalement, agréablement illustrés et complétés d'une jaquette qui, dépliée, devient une affiche, ainsi se présente le piquant "Lou a oublié sa tête" de Denis Baronnet, un roman pour les enfants qui savent déjà lire, illustré par Gaëtan Dorémus (Seuil Jeunesse, 104 pages). Il est un des deux titres qui inaugurent la collection "Le grand bain" de l'éditeur, destinée aux enfants de plus de huit ans. Elle leur propose en format de poche des textes plus longs que les albums, drôles, sur des sujets actuels et bien illustrés. Surtout que la jaquette offre un formidable espace d'expression aux illustrateurs.

Le roman démarre sur une situation que tout humain, et sans doute plus particulièrement les enfants, connaît bien. S'entendre dire: "Ma parole, un jour, tu oublieras ta tête!" C'est ce qui arrive à Lou, au sens propre. Elle se présente un matin à l'école, sans sa tête. Et est incapable de se rappeler où elle l'a laissée. Chez Papa? Chez Maman? Pas toujours facile de s'y retrouver quand on a deux maisons.

Là où le roman démarre réellement, c'est quand la tête de Lou prend à son tour la parole dans le chapitre suivant - les têtes de page indiquent "le corps de Lou" ou "la tête de Lou" ou "Lou". Même que la binette déjoue un cambriolage. L'auteur ne s'arrête pas en si bon chemin et fait finalement tomber la tête de Lou dans un camion rempli de patates où se cache une famille africaine migrante avec deux enfants. L'écriture est vive, enfantine sans excès moqueur. On s'amuse beaucoup. Tous ces éléments passablement abracadabrants sont superbement agencés pour concocter une formidable histoire à épisodes. Tant Lou que sa tête voudraient en effet bien se retrouver. Comment faire? C'est tout l'art de Denis Redonnet de l'imaginer à travers mille péripéties plus sympathiques les unes que les autres. Quant au dessinateur Gaëtan Dorémus, il ajoute sa touche de peps à cette histoire rocambolesque abordant de biais des sujets actuels, les difficultés d'enfants de parents divorcés, celles des migrants en route pour l'Angleterre ou errant dans un bois près de Calais, ainsi que la question des nouvelles technologies. Un grand moment de plaisir que cette aventure sans queue mais avec tête. Dès 8 ans.


Le début du roman. (c) Seuil Jeunesse.


Quatre titres sont annoncés par an dans la collection "Le grand bain". En parallèle à "Lou a oublié sa tête", paraît aussi "Quand les escargots vont au ciel" de Delphine Vallette, illustré par Pierre-Emmanuel Lyet, un roman qui dépasse son thème, les différentes religions et la mort.

Sont prévus en 2021, "L'enfant qui croyait qu'on ne l'aimait pas", d'Hervé Giraud, sur la différence et la phobie scolaire, et  "Comment chasser les zombies de mon lit?", de Béatrice Fontanel, sur les méfaits des écrans, illustré par Loïc Froissart.













jeudi 16 juillet 2020

Destins croisés sur la route des Balkans

Août 2015, découverte du camion meurtrier en Autriche.

Personne n'a oublié la photo du petit Aylan, enfant réfugié dormant pour toujours sur une plage turque. C'était le 2 septembre 2015. Se rappelle-t-on du terrible drame qui s'est déroulé en Autriche une semaine plus tôt, le 26 août, quand 71 migrants ont été retrouvés morts dans un camion frigorifique à l'effigie de poulets? Peut-être pas car un camion frigorique meurtrier chasse l'autre, comme celui découvert en octobre 2019 en Angleterre.

Toujours est-il que Christine de Mazières, 55 ans, en a fait le pivot central de son deuxième roman, "La route des Balkans" (Sabine Wespieser Editeur, 182 pages), magnifique et douloureux, terriblement bouleversant et si juste sur les drames vécus par les demandeurs d'asile fuyant leurs pays en guerre, leurs proches restés là-bas et les bénévoles actifs ici. Magistrate à la Cour des Comptes à Paris après dix ans dans le privé (déléguée générale du Syndicat national de l'édition), l'auteure est franco-allemande et suit de près les actualités des ses deux pays et celle des droits humains.

"La route des Balkans" est un roman polyphonique qui fait entendre la voix des hommes et des femmes, victimes, bourreaux et neutres, impliqués dans cette tragédie qui a vu mourir d'étouffement cinquante-neuf hommes, huit femmes et quatre enfants, dont un bébé. Les morts étaient originaires de Syrie, d'Irak et d'Afghanistan. Véritable œuvre littéraire et non simple dénonciation, le livre est écrit au présent et fait de nombreux sauts dans le passé. Comme chaque chapitre est daté, on peut assembler sans peine le puzzle de l'itinéraire terrifiant des protagonistes. On les rencontre quand ils sont réunis par le fait du hasard en Hongrie, on les suivra jusqu'à leur arrivée en Autriche ou en Allemagne. Des destins dramatiques, des tragédies, confiées sans mélo, claques qu'assène la réalité.

Christine de Mazières.
Christine de Mazières signe un livre terrible et nécessaire. Un roman puisqu'il lie plusieurs personnes autour d'un cahier rouge écrit par Asma, Syrienne de 17 ans, le journal de cinq années de détresse, et Tamim, un Aghan hazara du même âge, sur les routes depuis trois ans, qui le retrouve et veut le lui restituer. Dans ces désastres que sont les parcours et les errances des candidats à l'asile européen, dans ces horreurs subies dans les pays d'origine, brillent quelques points de lumière, ici des lignes de poésie, là une graine d'amour. "La route des Balkans" est un roman qui s'appuie aussi sur des faits réels, comme l'attitude de la Hongrie vis-à-vis des réfugiés ou les engagements d'Angela Merkel ("Wir schaffen das, Nous y arriverons"). Et bien sûr, l'assourdissant silence radio de l'Europe. On suit ces réfugiés dont les destins se croisent, et ceux qui les exploitent, les sinistres passeurs, même si l'un d'entre eux peut être un bon petit-fils.

Tout cela est formidablement raconté et se mêle dès le début du livre au chemin d'une autre Asma, de Munich elle, petite-fille d'une autre réfugiée, Helga, qui  a fui en 1945 quand l'Armée rouge marchait sur Königsberg, n'a jamais rien dit de son passé et devra le révéler. Elle n'a jamais oublié l'accueil qu'elle a reçu et tient à le réciproquer. Orient et Occident, Sud et Nord, passé et présent, se cognent dans ces pages qui nourrissent le lecteur sur ces points cruciaux de l'actualité. Voilà un roman remarquablement construit, magnifiquement écrit, profond, humain de bout en bout, qui nous oblige à réfléchir au monde dans lequel nous vivons.


Pour lire le début de "La route des Balkans", c'est ici.

D'autres bons livres sur les réfugiés ici.



jeudi 18 juin 2020

CotCotCot Editions, ce ne sont pas des carabistouilles!

#confinothèque50
Aujourd'hui, des albums jeunesse qui ont croisé la covid-19 et sont arrivés en librairies juste avant ou en même temps que la fermeture de ces dernières à cause des mesures de confinement.

Les catalogues CotCotCot prêts pour la Foire du livre de Bruxelles.

Foire du livre de Bruxelles oblige, plusieurs éditeurs belges ont sorti différents titres début 2020 à cette occasion. Encore davantage que leurs collègues français ou suisses, ils se sont trouvés bien marris quand le confinement est arrivé.

Parmi eux, en littérature de jeunesse, CotCotCot Editions, une "aventure éditoriale qui a commencé en 2011", explique sa fondatrice, Odile Flament. Elle a débuté en version numérique uniquement ("Bleu de toi", de Dominique Maes, non mis à jour en 2020, "Qui fait bzzz?" de Sabine De Greef, application disponible, "On tient la forme" de Cécile Eyen, application disponible)

Puis, en 2017, l'éditrice a eu l'occasion de passer au livre papier, sur beau papier plutôt car les albums sont très soignés, son "rêve depuis la création de la maison d'édition", avec "Ma mamie en poévie" de François David et Elis Wilk dont la version numérique était sortie un an plus tôt.

"La rencontre avec François David nous a permis de passer au papier en 2017", indique Odile Flament. "Sans ses encouragements et ses conseils, je n'aurais pas osé me lancer."





L'an prochain, CotCotCot Editions, volontairement absente d'Amazon, fêtera donc ses dix ans. "Pour l'instant", précise l'éditrice, "nous avons dix titres au catalogue, parmi lesquels le livre-application de Sabine De Greef que nous aimerions bien adapter en livre à rabats cartonné. Il me faut encore trouver un imprimeur en Europe, ce qui n'est pas chose aisée pour ce format. Nos neuf derniers titres sont en papier et tous n'ont pas vocation à être proposés en numérique. Actuellement, seul "Ma Mamie en Poévie" de François David et Elis Wilk est interactif. Nous travaillons à une version enrichie de l'album "Le Sourire de Suzie" d'Anne Crahay, mais nous sommes assez circonspects sur le manque de suivi de l'IDPF (International Digital Publishing Forum) dont l'extension de lecture Readium n'est plus mise à jour par Google."

Trois nouveautés étaient sorties pour la Foire du livre de Bruxelles, "Le chant du phare", "Allers-retours" et "De ville en ville". Trois albums confinés donc.
L'éditrice de CotCotCot Editions relativise toutefois l'impact de la covid-19 sur sa maison: "Durant le confinement, nous avons rapidement créé des versions numériques homothétiques - avec quelques adaptations indispensables pour assurer la fluidité et la lisibilité de l'ensemble des éléments des albums. Nos lecteurs et lectrices ont ainsi pu avoir accès aux livres en attendant de pouvoir en recevoir les versions papier. Il y a eu un certain intérêt et cela nous a permis d'être plus ou moins sereins jusqu'à la réouverture des librairies indépendantes."


"Le chant du phare". (c) CotCotCot Editions.


"Le chant du phare", d'Alizée Montois qui a fait les Beaux-Arts à Tournai, frappe par ses eaux-fortes aux teintes sombres de toute beauté et son histoire sans gras. Celle d'un "marin au creux de la vague" qui construit un phare au milieu des champs, à vingt kilomètres des côtes, en attendant que la mer vienne le chercher. Petit à petit, on va apprendre, avec beaucoup de délicatesse, comment ce solitaire anime ingénieusement son sémaphore, quel drame l'a mené là et comment il en sortira. Le quotidien comme les villageois, les boîtes de sardines siglées et le recours aux mouettes donnent une belle assise à cette histoire qui fait appel aussi aux émotions et aux sentiments. Un album de vie et de mort, un peu triste au sens noble du terme, d'espoir et de désespoir, de petits arrangements avec le destin. A partir de 5-6 ans.

"Le chant du phare". (c) CotCotCot Editions.



Album à l'aquarelle sans texte, fruit de son travail de fin d'études en illustration à Saint-Luc Liège, "Allers-Retours" de Nina Le Comte dit formidablement l'épouvantable chemin qui est réservé aux migrants quand, ayant survécu à la mer, ils arrivent sur notre terre ferme. Même Kafka ne s'y retrouverait pas. "Quand j'ai vu l'album, ce fut un coup au plexus dont je ne suis pas totalement remise", se rappelle l'éditrice. On la comprend. On ressent pareil.

La couverture donne déjà une belle idée de l'immensité à laquelle un réfugié va être confronté. On le suit à partir de son arrivée solitaire dans un port. Parcours d'une complication atroce, remarquablement symbolisée par la main de la loi d'abord, les escaliers, les ascenseurs, les labyrinthes des procédures ensuite. Le héros s'y lance courageusement, dans l'espoir d'une vie décente. Quel chemin infernal! En finale, on découvre que si les espoirs peuvent être cruellement déçus, la volonté de survivre peut être encore plus forte. Quitte à ce que cela prenne des années. Un itinéraire vécu par des milliers de demandeurs d'asile.

Très épuré, l'album joue sur les symboles et les couleurs des aquarelles et des fonds d'image pour permettre à chacun de ressentir les difficultés kafkaïennes auxquelles sont soumises certains êtres humains qui ne sont pas nés du bon côté de la Terre. Pas besoin de mots pour le dire, les illustrations sont éloquentes. Elles parlent fort, hurlent parfois. Un sujet terrible mais une merveille d'album. A partir de 5-6 ans.


Les trois premières doubles pages de "Allers-retours". (c) CotCotCot Editions.



Premier texte jeunesse de la traductrice littéraire Emmanuèle Sandron chez cet éditeur,  l'album "De ville en ville", illustré des très beaux collages de Brigitte Susini, est un grand format toilé qui se tient reliure vers le haut. On y suit un narrateur inconnu qui chemine de ville en ville à la recherche de lui-même. En route, il découvrira le monde, sa variété et sa richesse, et, par effet de soustraction, sa propre identité. Ce n'est qu'à la dernière page que le lecteur apprendra qui est le narrateur - à retrouver dans chaque image - de cet album un peu compliqué dans sa construction mais très agréablement illustré.

"La ligne éditoriale de la maison", dit encore Odile Flament, "est mue par la volonté première de construire un catalogue de fond autour de textes poétiques, justes, humanistes. En bref, pas d'histoire de princesse (je suis phobique) et des illustrations qui parlent probablement plus à l'adulte à venir chez les enfants et  à l'ancien enfant chez les adultes."


CotCotCot Editions, ce sont des albums exigeants sur le plan du graphisme et du rapport texte-images mais parfois plus rigolos que ceux ci-dessus.

Comme "De l'embarras au choix" de Romane Lefebvre (Saint-Luc, Liège), sorti il y a un an. Bien lire le titre, ce n'est pas l'embarras du choix comme il est dit souvent mais les choix effectués après avoir ressenti des embarras.
"Maurice me fait rire", dit simplement Odile Flament. Il nous fait rire aussi, avec toutes ses interrogations si joyeusement traduites par un graphisme inventif. Des lignes de couleurs, des traits, des bulles. Non pas gratuites mais au service de l'histoire. Par moments, on pense aux bouliers d'adresse des plus petits. On suit Maurice avec beaucoup de plaisir dans ses tergiversations et on arrive à la dernière page où se trouve un texte qui nous fait revoir l'album. Un très beau travail, profond et léger à la fois. Dès 4 ans.







Quelques images des embarras de Maurice. (c) CotCotCot Editions. 



Après "Ma Mamie en poévie", l'aventure éditoriale "papier" s'est poursuivie en 2019 avec l'acquisition des droits de l'album flamand aux somptueuses illustrations et au propos joyeusement mené "Eléphant a une question" de Leen van den Berg et Kaatje Vermeire (traduit et adapté du néerlandais par Emmanuèle Sandron).






Ont suivi plus tard en 2019 "Le Sourire de Suzie" d'Anne Crahay et "La brodeuse d’histoires" de Martina Aranda (Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles).

Le premier a été réalisé à partir de cinq  illustrations primées à la Foire du livre pour enfants de Bologne 2010. Il traite avec douceur du sourire comme moyen de défense, du besoin d'être aimé.

Le second est l'émouvante rencontre entre une petite fille, Mila, grande amatrice de livres, et une vieille dame, ancienne mercière, Lucia, qui aime broder et raconter des histoires. En traits de crayon noir plus ou moins gras et points de croix d'un joli bleu, la naissance d'une amitié forte.



Le temps de réaliser ces deux albums, Odile Flament a laissé mûrir le projet "Des haïkus plein les poches" de l'écrivain, poète et animateur d'ateliers français Thierry Cazals et l'illustratrice gantoise sortie de la KASK  (Académie royale des Beaux-Arts de Gand) Julie Van Wezemael (260 pages en format A5, deux versions papier, cartonnée et brochée). "Ce projet paru en octobre 2019 a évolué en un objet hors-normes", se rappelle l'éditrice, "qui a, paraît-il, accompagné de nombreuses personnes (souvent des adultes) pendant le confinement."

On comprend bien qu'il ait eu du succès durant le confinement tant ce recueil est un accompagnement chaleureux de la personne qui le lit. Il vous prend par la main et vous emmène en promenade. Il vous interroge et vous propose des tas et des tas et des tas de haïkus (bref poème venu du Japon qui cherche à saisir, en quelques mots, la beauté mystérieuse de chaque instant) de mille provenances. Ceux de différents poètes, maîtres du genre, ceux de l'auteur puisque Thierry Cazals pratique le haïku depuis toujours et ceux d'enfants qu'il a rencontrés au cours d'ateliers menés en France durant ces vingt dernières années.


Le narrateur. (c) CotCotCot Editions.
Un vieux poète, le narrateur, commence par raconter sa vie et les visites qu'il reçoit d'enfants jumeaux tout en faisant des tas de propositions au lecteur et en le conviant aimablement à diverses introspections. Le ton est agréable et les illustrations en totale adéquation avec le propos. Repos pour l’œil et l'esprit ou tremplin vers d'autres aventures au pays des mots, des sensations, de la nature, des instants,de la beauté. Les illustrations de Julie Van Wezemael combinent peinture acrylique et fils soigneusement cousus ou brodés.






"Des haïkus plein les poches" (c) CotCotCot Editions.

Le narrateur se raconte mais c'est en réalité un dialogue qu'il établit avec son lecteur qu'il invite, le moment venu, à se lancer à son tour dans l'écriture. Avec un tel guide, c'est une aubaine! Thierry Cazals qu'on sait doué, a réussi ici à établir un climat de douceur, une atmosphère de confiance et  de curiosité, propices à l'apprentissage - l'écrivain aborde tous les aspects des haïkus  - et à la création personnelle, dans ce livre inclassable et bénéfique. Un livre pour tous les âges.

"Ecrire des haïkus," y lit-on, "c'est repartir à zéro.
Redécouvrir le monde avec un cœur tout neuf."



Deux autres doubles pages. (c) CotCotCot Editions.




vendredi 8 mai 2020

Merveilleuse fable de Piret Raud sur la migration

#confinothèque31
Aujourd'hui, un de ces albums jeunesse qui ont croisé la covid19 et sont arrivés en librairies juste avant ou en même temps que la fermeture de ces dernières à cause des mesures de confinement.


Le petit arbre fuit devant la menace. (c) Rouergue.


Il y a quelque chose de poétique, de loufoque, de complètement original et d'éminemment rassurant en même temps dans l'œuvre de l'Estonienne Piret Raud. Tant dans ses textes que dans ses images tellement délicates et expressives (lire ici et ici).

Son nouvel album, le merveilleux "Un jardin merveilleux" (traduit de l'estonien par Olek Sekki, Rouergue, 48 pages) en apporte une nouvelle démonstration. A l'italienne, en noir, blanc et un peu d'orange pâle plus ou moins affirmé, il déroule sous forme de fable l'histoire d'un petit arbre chassé de la grande forêt où il vivait par une menaçante tronçonneuse. Une "horrible tronçonneuse". Sa route est longue, montagne, mer, mais il finit par arriver dans un jardin merveilleux, très différent de sa forêt natale. Bien rangé, pour le dire en résumé.


(c) Rouergue.

(c) Rouergue.

Les trois premières doubles pages. (c) Rouergue.

L'arrivée. (c) Rouergue.

Le voyageur sera-t-il sauvé pour autant? Pas sûr, les habitants revendiquent leurs racines ancestrales, et font sentir au nouvel arrivant que lui n'en a pas et ne mérite donc pas de vivre. Finalement, magnanimes, ils lui accordent un petit boulot de sous-fifre: balai. Et pas question de faire une erreur, la punition sera immédiate.

Le petit arbre s'applique et c'est là qu'on sait qu'on est dans l'univers de Piret Raud. Il balaie successivement hors du jardin une flaque de pluie, une étoile et un rocher. Quand il s'approche d'un oiseau pour l'écarter aussi, au motif qu'il n'a "pas de racines dans le sol", ce dernier se rebelle, l'interroge, lui fait voir et valoir un autre point de vue. "A mon avis", dit l'oiseau, "les choses les plus importantes sont celles qui sont MERVEILLEUSES!". Pour lui, c'est le chant. Et il s'exécute, charmant tous les arbres du jardin, leur faisant revoir leur façon de penser. Résultat, le petit arbre reçoit l'injonction de faire revenir ceux qu'il a balayés afin de leur demander ce qui est merveilleux pour eux.

La flaque, l'étoile, le rocher reviennent et racontent leurs histoires respectives. Les arbres aux imposantes racines réfléchissent et admettent la diversité. Tous sourient désormais dans le jardin merveilleux.

Pour feuilleter en ligne le début de l'album "Un jardin merveilleux", c'est ici.




lundi 2 mars 2020

Les migrants et les déracinés de tous pays portés par la force et le talent d'Issa Watanabe

"Migrants". (c) La joie de lire.

L'actualité des migrants et des demandeurs d'asile, une nouvelle fois désolante, révoltante, m'incite à parler de ce splendide album jeunesse tout juste paru.

En couverture, sombre, très sombre, une procession d'animaux anthropomorphes, munis de bagages à main ou de minuscules sacs à dos. Lion, toucan, cochon, éléphant, lapin, grenouille, oie, renard, rhinocéros, autruche, perroquet,.., ils avancent dans une étrange lumière qui fait scintiller leurs couleurs, la mine grave, le dos courbé par la fatigue ou la tristesse. Ils ne se parlent pas. Ce sont des "Migrants", magnifique album jeunesse de la Péruvienne vivant depuis 15 ans en Espagne Issa Watanabe (traduit de l'espagnol, La joie de lire, 40 pages).

"Migrants". (c) La joie de lire.

Ils marchent dans une forêt obscure et sont suivis. Ils sont suivis par la Mort, accompagnée d'un grand oiseau bleu comme destrier, vêtue d'un joli manteau fleuri. Elle ramasse une sorte de cartable brun qui semble tombé de la procession. Veut le rendre. Pas de réaction.

"Migrants". (c) La joie de lire.

La marche reprend à travers la nuit, avec une marcheuse supplémentaire. Parfois, la cohorte s'arrête pour dormir ou pour manger. Puis elle repart.

"Migrants". (c) La joie de lire.

Tout d'un coup, les marcheurs aperçoivent la mer. Ils se précipitent pour monter dans une barque. L'esquif est bien fragile pour supporter tout ce poids. Il finit par craquer et sombrer. Les migrants tentent de nager. Installée sur son oiseau bleu, volant dans le ciel d'encre, la Mort attend son heure. Car tous n'arriveront pas vivants sur l'autre rive.

"Migrants". (c) La joie de lire.

Un des leurs s'est noyé. Hommage lui est rendu par les animaux avant qu'il ne soit confié à la Mort dans une illustration d'une beauté et d'un désespoir tels qu'on ne peut que songer aux photos du petit Aylan sur une plage de Turquie. Avec son style hyperréaliste mais une pudeur extrême, Issa Watanabe est parvenue à faire ressentir la situation des migrants et des déracinés dans un album sans texte. La force et la beauté de ses images dépassent tous les discours et toutes les explications. Il suffit de laisser infuser "Migrants" en soi. A partir de 7 ans.


Une vidéo sur l'album ici.