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jeudi 16 décembre 2021

Les Fables de Jean, les dessins d'Henri et Pascal

"Le Paon se plaignant à Junon", par Henri Galeron.
(c) Les Grandes Personnes.

Les fables de Jean de La Fontaine (1621-1695), combien y en a-t-il au fond? Dix? Vingt? Trente? Cent? Deux cents? Il y en a 243 exactement, répertoriées actuellement en douze livres et publiées entre 1668 et 1694. Toutefois, on cite toujours les mêmes, "La cigale et la fourmi", "Le corbeau et le renard", "La grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf", alors qu'il y en a 240 autres... Des textes toujours aussi délicieux, quatre cents ans après la naissance du fabuliste. Ils ont donné lieu à de multiples versions illustrées,  Gustave Doré, Grandville, Marc Chagall, Benjamin Rabier, François Chauveau, Jean-Baptiste Oudry, Gustave Moreau, Boutet de Monvel, Jean Effel,.. et plus récemment par René Hausman, Voutch, Emmanuel Guibert, Rebecca Dautremer, Joann Sfar, Marc Boutavant, Thierry Bosquet (lire ici),.. En voici deux nouvelles, et pas des moindres, qui s'ajoutent à la longue liste. Deux recueils dont les fables ont été choisies par ceux qui les ont illustrées.


Fables
Jean de La Fontaine
choisies et illustrées par Henri Galeron
Les Grandes Personnes
56 pages

Elles sont au nombre de 42, les Fables choisies par l'auteur-illustrateur français pour ce recueil cartonné en format à l'italienne. Les Fables, "choses feintes et inventées pour instruire ou pour divertir", selon la propre définition de Jean de La Fontaine. De quoi plaire à l'esprit piquant d'Henri Galeron (lire ici). Ce dernier nous régale par ses choix se portant sur de nombreuses fables peu connues sans oublier les plus célèbres et par ses dessins qu'il y pose, les prolongeant et ou les interprétant de manière exquise. Qu'ils soient sur pleine page, sur demi-page ou en vignette détourée, ils révèlent toute la maîtrise de la patte Galeron. Maître du dessin animalier comme on le sait, il donne l'impression d'avoir pris un immense plaisir à se mesurer à ces textes enchanteurs.

Ouverture en majesté avec "Le Renard et les Raisins" joyeusement croqué. A table encore avec "Le Rat de ville et le Rat des champs" et "Le Cygne et le Cuisinier". On chemine ensuite au gré des pages et de leurs images jusqu'à "La Poule aux œufs d'or", de découverte de textes rimés en admiration d'illustrations. Une promenade exquise où une fable appelle l'autre. Et tout d'un coup, c'est déjà fini.

Henri Galeron. (c) Les Grandes Personnes.




Comme chiens et chats
Jean de La Fontaine
fables choisies par Julie Maillard
illustrées par Pascal Lemaître
L'Aube
138 pages

Un petit format carré broché, illustré en noir et blanc de manière sobre et expressive par l'auteur-illustrateur belge Pascal Lemaître. Dix fables de chats pour commencer, neuf fables de chien pour terminer et au milieu, place obligée, "La Querelle des Chiens et des Chats, et celle des Chats et des Souris". Vingt fables en tout, dont cinq en double avec le recueil Galeron. Souvent peu connues, ce qui donne le plaisir de les découvrir, elles sont accompagnées d'explications de vocabulaire quand leurs mots sont difficiles et de la mention du livre dont elles sont issues.

"Le Cochet, le Chat et le Souriceau",
par Pascal Lemaître. (c) L'Aube.
Les dessins mettent joyeusement les chiens et les chats en scène, les célébrant avec beaucoup de talent. Seuls en scène ou dans des compositions, ils nous guident vers ces fables dont beaucoup sont à découvrir car sortant du répertoire connu. Comme "L'Aigle, la Laie et la Chatte" ou "Le Chien à qui on a coupé les oreilles". A aboyer  et miauler de joie.
"Le Chat et un vieux Rat",
par Pascal Lemaître. (c). L'Aube.


"L'Ane et le Chien", par Pascal Lemaître. (c) L'Aube.













vendredi 10 décembre 2021

Passer toute une année au jardin

Raconter dans un livre une année au jardin, l'idée est plaisante et donne de très beaux résultats. En voici trois, un ancien qui vient d'être réédité, un récent et un tout nouveau.

Dessins de Josef Capek pour le livre de son frère Karel. (c) L'Aube.


L'année du jardinier
Karel Capek
traduit du tchèque par Joseph Gagnaire
illustré par Josef Capek
L'Aube, 280 pages

1933.
Tout qui s'intéresse au jardinage a eu au moins une fois en main ce formidable almanach poétique de Karel Capek (1890-1938), un des plus grands écrivains tchèques de la première moitié du XXe siècle, illustré de façon drôlissime par son frère Josef. Paru en 1929 à Prague, le livre a été traduit en français dès 1933 chez Stock et a bénéficié de multiples versions en format de poche, chez 10-18 notamment.

C'est dire si on danse de joie devant cette belle édition cartonnée qui vient de paraître. Si "L'année du jardinier" est un almanach, où le narrateur distille, de mois en mois, à la première personne, observations amoureuses et conseils pratiques, c'est aussi un vrai livre de littérature tant l'écriture est agréable. Certains conseils d'hier pourront paraître incongrus aux adeptes de nouvelles techniques de culture en vogue actuellement, permaculture et autres... Mais dans l'ensemble, cent ans après leur parution, les recommandations de Karel Capek demeurent infiniment précieuses. A mettre en pratique ou à simplement lire, pour le plaisir de les découvrir. Le livre est en effet délicieux par son humour, sa fausse naïveté, son autodérision fréquente envers les manies du jardinier et ses émerveillements au cours des différentes saisons. La mise en page aérée, avec de nombreuses exergues seules en page, permet d'encore plus goûter à cette promenade illustrée en boucle de janvier à décembre qui est devenue un classique.

Une mise en page mettant les textes en valeur. (c) L'Aube.



Voyages dans mon jardin
Nicolas Jolivot
HongFei, 216 pages

Merveilleuse glycine. (c) HongFei.

Il est parfois de curieuses prémonitions. Ainsi, l'auteur-illustrateur Nicolas Jolivot, grand voyageur de son état (lire ici), décide début 2019 de rester deux années chez lui avec le projet de ne  voyager que dans son jardin. Un confinement anticipé de quelques mois en quelque sorte qui ce concrétise aujourd'hui dans ce beau livre cartonné, bien épais et de bonne taille, qui retrace l'histoire d'un jardin, le sien, depuis 1821. Soit deux cents ans. "Un carnet d'émerveillements", en dit-il.

L'album est à la fois un almanach déclinant l'année de mois en mois, observant les plantes et les animaux d'une jolie plume, et un herbier légendé. Un carnet de dessins en couleurs très travaillés et une suite de peintures japonisantes. Les pages sont aussi illustrées de vues de la nature sur doubles pages à bords perdus, de scènes du jardin en tout ou en détail, de la faune et de la flore locales. En parallèle, l'auteur-illustrateur nous conte à chaque fin de mois, l'histoire de ce jardin familial, lopin de terre pareil à tant d'autres, investi en 1821, jusqu'à aujourd'hui. On suit l'évolution du lieu, ses transformations ainsi que la vie des personnes qui s'en occupent. Nicolas Jolivot réunit dans cet ouvrage aussi beau que dense une autobiographie familiale et un traité très complet de jardinage, très abondamment illustré. Pour les ados et les adultes.


Le jardin en 1995. (c) HongFei.



Carnet d'un voyageur immobile
dans un petit jardin
Fred Bernard
Albin Michel, 2020, 216 pages

Avril 2018 en Bourgogne. (c) Albin Michel.


Merveille des merveilles que ce journal aquarellé où Fred Bernard, aussi connu en littérature de jeunesse qu'en bande dessinée adulte, partage avec le lecteur ses croquis, ses notes manuscrites, ses observations sur le jardin en Bourgogne qu'il a acquis en 1999 et dans la maison duquel il s'est installé en famille en 2016. A suivre la vie fourmillante de ce jardin au fil des mois et des saisons, on remarque l'évolution de la démarche artistique de l'auteur-illustrateur qui semble s'être pris à son propre jeu. Les croquis seulement légendés du début deviennent rapidement de courts épisodes, ponctués de traits d'humour et de passages littéraires ou plus scientifiques, sans oublier la recherche du chat Mila. Cette variété d'approches crée un bel effet de surprise et accroît l'intérêt.

Ce beau livre a le formidable atout de la spontanéité. On découvre le carnet de l'artiste comme il l'a composé de séance en séance. Fred Bernard nous raconte comment il a débroussaillé ce jardin avec son frère - ce frère qu'il aimait tellement, trop tôt et trop brutalement disparu depuis -, comment il l'a pensé, comment il l'a planté, comment le jardin a réagi, qui lui-même a invité. De toute beauté, les aquarelles prises sur le vif nous font nous imaginer entomologiste, naturaliste, zoologue et même jardinier! Une magnifique célébration de ce coin de Bourgogne tant apprécié et si aimablement partagé.

Où est le chat? (c) Albin Michel.





vendredi 2 octobre 2015

La deuxième sélection des dames du Femina


Les jurées du prix Femina, qui sera remis le 4 novembre, avaient donné assez tard leur première sélection de romans français et étrangers, le 17 septembre. Mais elles sont les premières à communiquer leur deuxième sélection:  dix romans français (six disparitions et un ajout), dix romans étrangers (sept disparitions), dont la moitié chaque fois écrits par des femmes, et neuf essais, dont trois dus à des essayistes de sexe féminin.

Les sélections
Romans français
  • Christine Angot, "Un amour impossible" (Flammarion)
  • Nathalie Azoulai, "Titus n'aimait pas Bérénice" (P.O.L)
  • Laurent Binet, "La septième fonction du langage" (Grasset)
  • Christophe Boltanski, "La cache" (Stock)
  • Charles Dantzig, "Histoire de l'amour et de la haine" (Grasset)
  • Mathias Enard, "Boussole" (Actes Sud)
  • Michaël Ferrier, "Mémoires d'Outre-mer" (Gallimard)
  • Brigitte Giraud, "Nous serons des héros" (Stock)
  • Hédi Kaddour, "Les prépondérants" (Gallimard)
  • Hélène Lenoir, "Tilleul" (Grasset)
  • Charif Majdalani, "Villa des femmes" (Seuil)
  • Diane Meur, "La carte des Mendelssohn" (Sabine Wespieser)
  • Judith Perrignon, "Victor Hugo vient de mourir" (L'Iconoclaste)
  • Boualem Sansal, "2084" (Gallimard)
  • Alexandre Seurat, "La maladroite" (Rouergue)
  • (ajout) Maissa Bey, "Hizya" (L'Aube)

Romans étrangers
  • Martin Amis, "La zone d'intérêt" (Calmann-Lévy)
  • Oya Baydar, "Et ne reste que des cendres" (Phébus)
  • Najwa Barakat, "La langue du secret" (Actes Sud)
  • Stefan Brijs, "Courrier des tranchées" (Héloïse d'Ormesson)
  • Javier Cercas, "L'imposteur" (Actes Sud)
  • Jane Gardam, "Le maître des apparences" (JC Lattès)
  • Kerry Hudson, "La couleur de l'eau" (Philippe Rey)
  • Laird Hunt, "Neverhome" (Actes Sud)
  • Paul Lynch, "La neige noire" (Albin Michel)
  • Alice McDermott, "Someone" (La Table ronde)
  • Dinaw Mengestu, "Tous nos noms" (Albin Michel)
  • Anna North, "Vie et mort de Sophie Stark" (Autrement)
  • Owen Sheers, "J'ai vu un homme" (Rivages)
  • Sasa Stanisic, "Avant la fête" (Stock)
  • Jon Kalman Stefansson, "D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds" (Gallimard)
  • Agata Tuszynska, "La fiancée de Bruno Schulz" (Grasset)
  • Zoé Valdès, "La femme qui pleure" (Arthaud)

 Essais
  • Frédéric Brun, "Novalis et l'âme poétique du monde" (Poesis)
  • Joël Cornette, "La mort de Louis XIV, apogée et crépuscule de la royauté: 1er septembre 1715" (Gallimard)
  • Benoît Duteurtre, "La nostalgie des buffets de gare" (Payot)
  • Cynthia Fleury, "Les irremplaçables" (Gallimard)
  • Philippe Forest, "Aragon" (Gallimard)
  • Alain Jaubert, "Casanova l'aventure: récits" (Gallimard)
  • Nicole Lapierre, "Sauve qui peut la vie" (Seuil)
  • Emmanuelle Loyer, "Claude Levi-Strauss" (Flammarion)
  • Benjamin Stora, "Les clés retrouvées: une enfance juive à Constantine" (Stock)

Le jury du prix Femina se compose de douze femmes: Evelyne Bloch-Dano, Virginie Despentes,  Solande Fasquelle, Claire Gallois, Anne-Marie Garat, Paula Jacques, Christine Jordis, Camille Laurens, Mona Ozouf, Danièle Sallenave, Josyane Savigneau, Chantal Thomas.

Rendez-vous le 21 octobre pour la troisième sélection.



Les sélections des autres prix

Goncourt et Goncourt des lycéens, ici
Wepler, ici
Renaudot, ici
Médicis, ici

Décembre, ici
Jean Giono, ici
Flore, ici
Femina, ici
Interallié, ici
Grand Prix du roman de l'Académie française, ici



lundi 22 décembre 2014

En version illustrée, c'est tout autre chose

Trois livres sur notre société qui ont été d'immenses succès ressortent en version illustrée. Ils n'en perdent rien de leur force mais toucheront un nouveau public, sensible à l'illustration. Ce nouveau rapport texte-images leur confère également un impact de lecture différent.


Franck Pavloff avait publié "Matin brun" dans un recueil collectif ("Eclairer sans brûler", Actes Sud, 1997) avant de l'éditer en livre indépendant en 1998 chez Cheyne, un éditeur de poésie.
Sa fable dénonçant la pensée unique et les petites compromissions a connu un immense succès: deux millions d'exemplaires en ont actuellement été écoulés. Elle est traduite dans 25 pays (dont l'Inde, la Russie, le Japon et la Chine).

Revoilà aujourd'hui le "Matin brun" de Franck Pavloff en version carrée, illustrée par les peintures murales de l'artiste urbain C215 (Albin Michel, 64 pages). Cette nouvelle édition offre en plus des peintures murales photographiées dans de nombreuses villes du monde une recherche intéressante sur la typographie et la couleur de fond des pages.

On retrouve avec émotion la conversation entre Charlie et le narrateur, leurs mots sur tout ce qui change autour d'eux. Les chiens, à piquer quand ils sont bruns, après les chats...

Une double page de "Matin brun". (c) Albin Michel.

Extrait.
"Pour les chats, j'étais au courant.
Le mois dernier, j'avais dû me débarrasser
du mien, un de gouttière qui avait eu
la mauvaise idée de naître blanc, taché de noir.
C'est vrai que la surpopulation des chats
devenait insupportable, et que, 
d'après ce que
les scientifiques
de l'État national
disaient,
il valait mieux ne garder que les bruns.
Que des bruns. Tous les tests de sélection
prouvaient qu'ils s'adaptaient mieux
à notre vie citadine, qu'ils avaient
des portées peu nombreuses et qu'ils mangeaient beaucoup moins."

De page en page, les restrictions empirent, les commandements les plus incongrus se multiplient. Franck Pavloff démontre magnifiquement dans cette nouvelle allégorique comment les petits arrangements cèdent la place aux compromis de tous les jours et ensuite, peu à peu, à l'impasse totalitaire. Pas de jugement, mais un avertissement qui a toutes ses raisons d'être aujourd'hui.
Les peintures murales de C215, photographiées partout dans le monde, confèrent à "Matin brun" une dimension encore plus internationale. Si le texte descend ainsi dans les rues à cause des images, ne serait-ce pas pour nous inciter à faire de même?

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L'aventure linguistique compliquée du livre de Carlo M. Cipolla, "Les lois fondamentales de la stupidité humaine" (traduit de l'anglais par Laurent Bury, P.U.F., 96 pages), qui reparaît aujourd'hui dans une version illustrée par Claude Ponti, nous est contée dans une "Note de l'éditeur" que suit une note de l'auteur, rédigée en 1976 par Carlo M. Cipolla pour l'édition privée, que suit une "Introduction" dont vous avez déjà pu prendre connaissance ici.

"L'humanité est dans le pétrin". (c) Claude Ponti/P.U.F.

Un dessin de Claude Ponti. (c) P.U.F.
Ouf! On est alors au début de l'ouvrage. Et il vaut vraiment la peine. On va découvrir pas par pas les cinq lois fondamentales de la stupidité humaine, complétées de chapitres intermédiaires. Le ton d'un traité scientifique, mais des propos extrêmement désopilants. Surtout qu'ils concernent le stupidité, l'imbécillité, la crétinerie, la bêtise. Ce petit chef-d’œuvre d'excentricité, de funambulisme, fait sourire et rire. Avertit aussi à sa manière des dérives de la société, toujours avide de ranger, de classer, d'étiqueter. Voilà un traité indispensable en ces temps de frénésie.

Les images de Claude Ponti, auteur-illustrateur pour enfants bien connu, se marient avec naturel à ces propos fantasques et facétieux. Si on reconnaît leur style de loin, de près, on remarque combien elles prolongent admirablement ce texte précieux.

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Faut-il encore présenter Pierre Rabhi, qui se dit "paysan, écologiste convaincu, expert international, philosophe et écrivain"?
Faut-il encore présenter Pascal Lemaître, auteur-illustrateur belge, actif autant en presse qu'en édition (il a illustré Toni Morrison), en français et en américain, enseignant à l'ENSAV (La Cambre) à Bruxelles? Les deux se retrouvent ensemble en couverture de la rééditions illustrée de  "La part du colibri" (L'Aube, 144 pages), ou "L'espèce humaine face à son devenir". Un texte qui invite à ouvrir les yeux sur l'avenir de la planète et de l'espèce humaine et incite à la "nécessaire décroissance". Allons-nous continuer à massacrer notre environnement?, dit en résumé celui qui est né en Algérie en 1938 mais s'est installé en Ardèche puis dans les Cévennes dans les années 1960.

Très tôt, Pierre Rabhi s'intéresse à l'agroécologie, prône le retour à la terre nourricière et fabrique de lien social. Altermondialiste, il crée en 2007 le Mouvement des Colibris, dont le nom est inspiré d'une légende amérindienne qu'il a l'habitude de raconter en public.

"Un jour", dit la "Légende du Colibri", "il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s'activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit: "Colibri! Tu n’es pas fou? Ce n'est pas avec ces gouttes d'eau que tu vas éteindre le feu!" Et le colibri lui répondit: "Je le sais, mais je fais ma part.""

Un dessin de Pascal Lemaître. (c) L'aube.

Dans "La part du colibri", Pierre Rabhi pose les questions par rapport à la Terre qui le tourmentent depuis quarante ans. Et bien sûr, il fait mouche. Car il a raison et nous oblige à ouvrir les yeux. "Les vrais besoins",  écrit-il, "ont une limite naturelle: nourriture, vêtements, abri, soins... Le superflu, lui, n'a pas de limite. Il est la cause principale de l’hyper-consommation qui ruine notre planète et empêche que les besoins élémentaires de l'humanité soient équitablement satisfaits."

La Terre et l'Homme. (c) L'aube.

Avec son style direct, ses mots clairs, ses propositions concrètes, Pierre Rahbi fait dans cet ouvrage sa "part du colibri". Bien sûr, il nous glisse à l'oreille de faire la nôtre. Pascal Lemaître glisse magnifiquement ses dessins en noir et blanc et ses citations calligraphiées entre les lignes de l'auteur. Sa sobriété et sa symbolique proche parfois de l'abstraction confèrent une très belle atmosphère à ce livre nécessaire. Elles font parfaitement le lien entre terre et humain.


A l'agenda 2015 des deux auteurs.


A Strasbourg.



A Bruxelles.


lundi 21 octobre 2013

LE tait aujourd'hui en pensée à Paris


(c) Hidalgo.

Car c'est ce lundi 21 octobre 2013 qu'a été inaugurée à Paris dans le
14e arrondissement la Place Stéphane Hessel, le lendemain du jour où l'historique défenseur des droits de l'homme aurait eu 96 ans - il est mort le 27 février de cette année - tout près de là où il vivait. La place se trouve à  l'intersection des rues d’Odessa, du Montparnasse, Delambre et du Boulevard Quinet.

"Attribuer le nom de Stéphane Hessel à une place du 14e arrondissement, explique la Mairie de Paris, à proximité immédiate du lieu où il vécut durant de nombreuses années, permet de saluer les convictions généreuses et le destin exceptionnel de cette figure de notre histoire contemporaine."
Elle ajoute que "résistant déporté à Buchenwald durant la Deuxième Guerre mondiale, diplomate, écrivain, défenseur des droits de l'homme, Stéphane Hessel avait su transmettre sa soif d'engagement aux jeunes générations, notamment au travers de son célèbre essai "Indignez-vous!" paru en 2010, imprimé à 4 millions d’exemplaires dans plus de 100 pays."



Des chiffres qui n'engagent que la mairie de Paris.
En janvier, l'éditeur me communiquait celui de 2,5 millions d’exemplaires en France, et de 4 millions à l’étranger, pour ce "petit livre", né à l'automne 2010 chez Indigène éditions.

C'est à ce moment que Stéphane Hessel a sorti un CD où il disait ses poèmes préférés. Car depuis la  publication d'"Indignez-vous !", tout le monde savait combien la poésie a toujours accompagné le résistant. Qui ne l'avait pas entendu réciter l’un ou l’autre poème, toujours de mémoire, lors d'une émission de radio ou de télé? Cela lui avait donné l'idée de réaliser le CD "Une voix pour la poésie"(Indigène éditions), où il dit, par cœur et en musique, une douzaine de ses poèmes préférés.

"J’ai réalisé ce disque avec un musicien très sympathique, Laurent Audemard, me confiait-il au téléphone, sans qu'on sache qu'il allait s'éteindre six semaines plus tard. On y trouve une douzaine de mes poèmes préférés, en français surtout, mais aussi en anglais et en allemand. Ce disque est le résultat d’une de mes manies: apprendre par cœur de la poésie et inciter les jeunes, et les autres, à le faire aussi."

Une de ses manies! Toujours blagueur, et tellement aimable quand on l'appelait.

Apprendre de la poésie et la réciter, l’ancien diplomate alors âgé de 95 ans a fait cela toute sa vie, avec un bonheur infini qu’il souhaitait partager. Il a demandé que les bénéfices des ventes du CD soient versés à l’association française Education sans frontières. "J’ai choisi des poésies très classiques, pas de nouveau jeune poète, mes poésies préférées. Apollinaire, Rimbaud, Baudelaire, mais aussi Shakespeare et Hölderlin. À mon âge, on se récite ce qu’on connaît déjà. Mais il m’arrive d’encore apprendre un nouveau poème. J’ai beaucoup apprécié l’inventivité musicale de celui qui m’a accompagné. Il a choisi des morceaux très ciblés sur les poèmes retenus, comme Satie sur Apollinaire."

Mais pour tout savoir sur les liens entre Stéphane Hessel et la poésie, il faut se référer à son livre "Ô ma mémoire, la poésie, ma nécessité" (Seuil, 350 p., 2006, Points, 2011, 318 p.). "J’y ai rassemblé 88 poèmes dans les trois langues, nous disait-il de sa belle voix.  Ils sont précédés par une introduction de 60 pages où je donne mes relations personnelles de vieil ambassadeur qui a constamment essayé d’apprendre par cœur des poésies."

88 poèmes parce qu'il avait à l'époque 88 ans.




En même temps qu'est inaugurée la place parisienne sort un nouveau livre de Gilles Vanderpooten, auquel a également collaboré Christiane Hessel, "Stéphane Hessel, irrésistible optimiste" (L'aube, 270 p.)

Comment mieux qualifier l'homme qui, du haut de ses 90 ans dépassés, incitait la jeunesse à bouger, à se bouger? L'ouvrage est composé d'une cinquantaine de textes (et/ou dessins) dont les auteurs apparaissent selon l'ordre alphabétique de leurs noms. C'est Laure Adler qui inaugure la liste, celle qui précisément publia au Seuil le livre de Stéphane Hessel sur la poésie. L'alphabet s'arrête à "w" avec les souvenirs de Michel Warschawski, journaliste et écrivain israélien qui défend la cause palestinienne.

Mis bout à bout, ces textes de longueur variée composent une vaste mosaïque d'où se dégagent sans peine les traits de caractère les plus connus de Stéphane Hessel. S'y expriment aussi bien Jane Birkin que CharlElie Couture, Régis Debray que Tony Gatlif. Pour n'en citer que quelques-uns. D’autres ont leurs propos recueillis par Gilles Vanderpooten, auteur d'un précédent "Engagez-vous!" (L'Aube, 2011). On retrouve aussi de superbes hommages parus dans la presse française au lendemain du décès. Des textes jaillis du cœur,  d'autres un peu moins spontanés. L'auteur d'"Indignez-vous!" y apparaît aussi bien en petit garçon d'un couple peu banal, qu'en militant pour les droits de l'homme et la paix ou en défenseur passionné de la poésie. D'autres facettes moins médiatisées sont également présentes. Notamment par le texte et les dessins de notre compatriote Pascal Lemaître qui a bien connu l'homme au sourire malicieux et explique par exemple son entrée dans le monde de l'art.


Devant les cartes Michelin de la chambre de Marcel Duchamp. (c) Pascal Lemaître/L'aube.

Irrésistible optimiste, Stéphane Hessel l'a été jusqu'au bout.