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vendredi 17 octobre 2025

Des natures mortes débordantes de vie

Le jeu commence. (c) l'école des loisirs.

Audrey Poussier travaille depuis longtemps et on s'en réjouit tant son œuvre pour les enfants est de qualité. Ses premiers lecteurs sont aujourd'hui de jeunes adultes. Ils n'ont sûrement pas oublié leurs lectures d'hier, portées par un graphisme de qualité, un ton simple, joyeux, vécu. "Mon pull", "La bagarre", "La piscine", "Le bain d'Abel", les récits avec "Castor-têtu", etc., toutes publiées à l'école des loisirs. Des histoires du quotidien souvent, dont l'auteure-illustratrice française née en 1978 a fait autant d'aventures tendres et drôles. A la tête d'une bibliographie forte d'une quinzaine d'albums en tant qu'illustratrice de textes et d'une vingtaine en solo en vingt ans, Audrey Poussier peut être fière! 
 
Elle peut être encore plus fière de son dernier en date, "Le jeu du plus qu'un jour" (l'école des loisirs, 48 pages), remarquable à tout point de vue. Le texte, simple et évocateur, convoque le réel et à l'imaginaire et touche au cœur. Les illustrations peintes à l'huile sont de toute beauté. Elles débordent de vie même si elles représentant souvent des natures mortes. Le rapport texte-images est excellent. Voilà un album éblouissant qui touche à la grâce. Les enfants d'aujourd'hui ont bien de la chance.
 
Si le titre de ce format quasiment carré peut sembler un peu étrange au premier abord, il s'explique très vite. Et donnera peut-être des idées à ses lecteurs. Deux enfants sont assis dans l'herbe devant une maison bleue, celle de leurs grands-parents (illustration ci-dessus). Ils dialoguent en deux tons:
- Plus qu'un jour... Plus qu'un jour et on s'en va.
- On fait le jeu du plus-qu'un-jour?
Un jeu qui s'explique par lui-même:
- Si on revient l'année prochaine, je dormirai dans la chambre verte.
- Moi dans la violette, celle du coffre à jouets.
En face des textes, la vue colorée des lieux choisis. 
 
Premier échange. (c) l'école des loisirs.

Le dialogue se poursuit au fil des pages, parcourant la maison de pièce en objet, de jouet en vaisselle, d'escalier en chaise. De question en question. Les réponses ne sont pas toujours faciles. D'abord parce qu'elles sont obligatoires, ensuite parce que les choix doivent être différents. Quoique, des exceptions sont permises. On suit le duo, curieux de savoir ce qui sera interrogé ensuite, tout en imaginant ses propres réponses.
 
Ce dialogue à hauteur d'enfant est porté par les superbes natures mortes des sujets évoqués. Réalisées à la peinture à l'huile, elles vibrent ici, brillent là, reflétant une lumière. Disposées selon un rythme agréable de couleurs et de formats, elles créent une ambiance tendre et juste. Elles établissent une belle complicité avec le lecteur qui reconnaît ceci ou découvre cela. Les objets présentés sont souvent un peu rétros, parfois universels comme le verre à moutarde décoré. Que ce soit l'ancienne ferme jouet, la petite chaise ou l'assiette cassée et recollée, le vieil outil ou la perceuse sur batterie, ils tous à haute valeur sentimentale. Et invitent donc à l'échange.
 
 
Comment choisir? (c) l'école des loisirs.

Le dialogue entre la sœur et le frère se poursuit longuement, jamais ennuyeux. Au contraire, on attend avec impatience la question suivante. Les pérégrinations mènent les enfants au jardin, lieu où ils vont réaliser avec simplicité et évidence que le temps passe, que tout ce qui est vivant change tout le temps, même eux. Passé cet instant philo, le jeu reprend avec la certitude alors, et non plus la possibilité initiale,  de revenir l'année suivante. "Le jeu du plus qu'un jour" est un grand album à ne pas manquer.
 
Réalité et imagination. (c) l'école des loisirs.

 
De passage à Bruxelles, Audrey Poussier a généreusement évoqué son travail.
  • Sa manière de faire en général et en particulier pour cet album qu'elle a mis deux ans à finaliser: "J'essaie d'aller du personnel à l'universel. Ma manière de faire des livres est de raconter des histoires qui soient logiques pour moi. Dans le cas de cet album, j'ai mis des choses intimes, personnelles. Mais on n'est pas obligé de tout comprendre. Par exemple, l'arbre vaisseau (illustration ci-dessus). Il y a un petit côté nostalgique mais très vivant. Les objets parlent de la maison des grands-parents, ils appartiennent à des personnes âgées."
  • Son choix de la peinture: "C'est mon deuxième album peint, tous les précédents sont à l'aquarelle. Le premier est "Trois chatons dans la nuit" (même éditeur, 2023). Il y a quatre ans que je peins. Quand j'avais seize ans, je recopiais Van Gogh. J'ai arrêté. Après, j'ai observé et dessiné. Je n'ai pas appris la peinture à l'école. J'ai regardé beaucoup de natures mortes, la quiétude avec laquelle elles ont été faites. J'ai eu envie de faire un imagier en trois dimensions, comme un musée. J'ai mis du temps à faire ces peintures en espérant qu'on passe du temps à les regarder. J'ai créé des atmosphères, on ne fait pas que des couleurs, il y a les contre-jours, les reflets."
  • Les objets: "J'ai eu ici l'opportunité de donner aux enfants des objets à regarder longtemps, comme les natures mortes dans les musées. J'ai fait le choix d'objets qui peuvent parler à des enfants, des objets qui n’ont pas été jetés. Je présente des choses intimes mais que tout le monde voit. Je propose d'entrer dans l'intimité d'objets, de passer du temps avec les objets, de réussir à faire parler les objets chez les lecteurs, qu'ils soient des portes ouvertes vers les lecteurs."
  • La maison: "La maison est un peu ma maison, qui a une histoire. J'ai eu envie de peindre ce que je voyais. Mais pour l'intérieur, j'ai composé. Pépé et Mémé sont la manière dont sont appelés mes parents par mes enfants."
  • Le déclic: "Au départ, j'avais la maison, la fin de l'été et l'idée d'un dialogue. Je voulais que ce soit comme ces catalogues de jouets qu'on regarde et regarde. Mais j'ai exploré plusieurs autres pistes, comme celle des outils. J'ai d'abord fait les peintures des objets, beaucoup d'objets, beaucoup de peintures, puis les autres pages. L'histoire s'est construite petit à petit. Au début, c'était des choses de ma vie, après, cela a été les souvenirs comme un jeu, les portes, les verres... Tout s'est assemblé comme un puzzle."
  • L'aspect philo: "Je voulais aussi aborder le temps qui passe, le vertige du temps dans la logique d'un enfant, et la pousser jusqu'au bout. Que les lecteurs se confrontent au fini et à l'infini."
  • Les natures mortes: "Je voulais que le dialogue entre les enfants permette des échanges et du jeu. J'ai choisi de représenter deux enfants d'âges différents mais proches. Le jeu peut chaque fois reprendre le dessus. La question du début "si?" devient une affirmation à la fin: "quand". La confiance est là."
  • Conclusion? "L'acte créatif est satisfaisant quand on a raconté des choses et qu'on y a mis plus qu'on ne pensait."
La quatrième de couverture. (c) l'école des loisirs.


 
 
 

lundi 6 février 2023

Enquête BD sur la première drogue au monde

Empathie et humour (c) Casterman.

Si la tournée minérale (un mois sans alcool) semble désormais bien installée en février en Belgique, elle est rejointe cette année par son cousin, le mois sans sucre. C'est dire si la bande dessinée illustrée par Emilie Gleason et coécrite avec Arthur Roque, "Junk Food, les dessous d'une addiction" (Casterman, 232 pages), vient à point  pour éclairer ados et adultes sur la malbouffe, sucre + gras, et ses  ravages. Des poisons qui peuvent générer de véritables dépendances. Comme l'alcool. Comme la cigarette. Comme le sexe. Mais qui ne sont pas reconnus.

Avec son graphisme rock 'n roll et ses personnages chewing-gum, Emilie Gleason met en scène toute une série de victimes qui ont enfin la parole, ces food addicts qui se réunissent comme le font les Alcooliques Anonymes. Elle et Arthur Roque ont conçu le livre qui suit Zazou, jeune boulimique anorexique victime de la junk food, première drogue consommée au monde quoique complètement ignorée, qui a tout à apprendre à ce sujet. Le lecteur fera les mêmes découvertes que l'héroïne dans cet épais volume extrêmement documenté, empathique et drôle, conçu pour susciter l'intérêt car étayé de nombreux témoignages et pour révéler un monde invisible. Jamais de morale mais une mise en garde bien utile aujourd'hui où la malbouffe, fruit de l'ultralibéralisme, ne l'oublions pas, triomphe. En cas de doute, il suffit de se balader sur le "piétonnier" de Bruxelles, désespérant de ce point de vue.

L'expérience cheesecake. (c) Casterman.

Née en 1992 au Mexique, la dessinatrice belge Emilie Gleason n'a pas chômé depuis 2015: huit bandes dessinées dont la dernière tout juste parue, "Junk Food, les dessous d'une addiction", sur un scénario d'Arthur Croque, et cinq albums jeunesse dont "Toute une histoire pour un sourire" (texte de Fred Marais, Les fourmis rouges, 2019) qui avait été mis en avant par le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil en 2020. "Je n'en ai pas fini avec la jeunesse", sourit Emilie Gleason derrière ses grandes lunettes papillon dorées, venue parler de sa bande dessinée.

Rire ou pas. Avec "Junk Food, les dessous d'une addiction", BD ado et adulte, on ne rigole pas. Ou plutôt si, on rigole devant le graphisme rock'n roll des pages, devant les attitudes des personnages comme montés sur élastique. "J'ai fait cet album entièrement à l'iPad, ce qui m'a permis plus de détails mais m'a donné moins de droit à l'erreur. J'aime renouveler mon style graphique à chaque livre." On sourit en découvrant les noms des personnages, tous empruntés à Walt Disney. Winnie, Bambi, Duchesse, Bergère… On frémit en découvrant les propos de cet album très documenté dénonçant les ravages de l'addiction au sucre et aux aliments industriels dans la population, diabète, obésité ainsi que  tous les problèmes générés par une assuétude. "Personne n'en sait rien. Le corps médical la conteste. Arthur Roque et moi avons fait deux ans d'enquête et nous donnons la parole dans l'album aux patients diabétiques, aux food addicts (FA) qui ont perdu le contrôle de leur alimentation." Des personnes rencontrées lors de réunions de FA, organisées sur le modèle de celles des AA, "les Alcooliques Anonymes qui existent depuis 1935".

Les "food addicts", sur le modèle des AA. (c) Casterman.

Travail à deux. "Junk Food" est le travail de deux personnes, le journaliste Arthur Roque et la dessinatrice Emilie Gleason. "Nous avons défini et déblayé le sujet ensemble. Puis lui s'est plus chargé de l'enquête et moi du dessin. Mais nous travaillions ensemble. Nous avons construit les personnages ensemble. A la différence de la BD journalistique, la BD docu-fiction m'a permis une énorme liberté, dont j'avais besoin". Les informations, et elles sont nombreuses, sont rigoureusement exactes mais les personnages ont été créés pour l'histoire. "Je voulais donner la parole aux gens en créant des métaphores visuelles. Cela a été un gros travail mais c'est plus parlant. L'exagération du trait est destinée à mieux faire comprendre la situation, car on considère que les FA constituent 10 % de la population mondiale."

Une église peut servir de lieu de réunion. (c) Casterman.

Assuétude. "L'addiction au sucre et à la farine est un problème de cerveau", rappelle Emilie Gleason. "Tout comme les autres assuétudes. Personne ne choisit d'y tomber. Elle peut être due à la génétique, à un traumatisme, aux fréquentations. L'idée est aussi de trouver comment arrêter sans souffrir. De réapprendre à manger. Mais les lobbys de la junk food fonctionnent bien. Les industriels ont de l'argent et du pouvoir. Les rencontres avec les politiques ici pour faire passer une loi sur la malbouffe n'ont mené à rien." Une bonne nouvelle dans ce désastre: certains états mexicains ont interdit la vente de sodas aux mineurs.

Disney omniprésent. (c) Casterman.

Nécessaire. Cette addiction moderne est bien entendu en lien avec le capitalisme généralisé de l'argent, bien présent en arrière-fond des propos. Une BD richement documentée, d'approche facile grâce à ses personnages qu'on suit dans leur quotidien puis dans les réunions FA où ils sont pris individuellement en charge par un parrain ou une marraine, dans leur guérison et dans leurs rechutes. "J'avais l’impression de tenir un sujet nécessaire et inédit, pour les gens qui le vivent, pour les gens qui ne savent pas, pour les gens qui craignent – c'est pourquoi j’ai glissé un autotest -, pour leur faire comprendre qu'ils peuvent être pris au sérieux. Je suis très contente que Casterman m'aie donné une totale liberté dans ce projet."








vendredi 26 mars 2021

Le premier album jeunesse de Matthieu Ricard

Matthieu Ricard et son premier livre pour enfants.


On connaît bien Matthieu Ricard, moine bouddhiste tibétain et proche du Dalaï Lama, moins l'écrivain et psychothérapeute américain Jason Gruhl. Ensemble, ils publient "Nos amis les animaux", un album jeunesse en grand format carré agréablement illustré par la Britannique Becca Hall (traduit de l'anglais par Marie-Anne de Béru, Allary Editions, 32 pages). Un livre précieux qui incite les enfants à traiter les animaux avec compassion en leur montrant clairement la situation actuelle.

"Nous partageons notre maison, la Terre, avec des créatures de toutes les tailles et de toutes les formes", plaide Matthieu Ricard. "Nous semblons très différents, mais nous avons beaucoup de points communs avec les animaux. Ils sont nos amis."

Un plaidoyer entendu. (c) Allary Editions.

L'ouvrage illustré entend sensibiliser les enfants à la protection de la Terre, notre maison commune. Pour cela, il explique simplement ce qui se passe: comme les humains, les animaux sont très différents les uns des autres. On découvre les capacités des uns et des autres, leurs goûts et leurs besoins, parfois opposés, et aussi les menaces ou les mauvais traitements exercés sur les animaux. Très réussies, les illustrations de Becca Hall rappellent le style de l'Américain d'origine néerlandaise Peter Spier (1927-2017), grand observateur du monde lui aussi. Ses groupes d'humains et d'animaux en début de livre sont des merveilles à détailler longuement.

Dessin choc. (c) Allary Editions.
De facture classique mais avec un rien de tremblé qui suscite l'adhésion, joyeuses et permettant un excellent rapport texte-image, colorées et offrant mille détails ou liens à observer, expressives et disant ce qu'il est, en bien ou en mal. Autant les doubles pages sur les lieux de vie, en ville, dans la forêt ou en mer célèbrent la vie ou l'amour symbolisé par une famille d'ours blancs, autant la page sur l'abattoir apparaît frontale. Nécessaire bien sûr mais rare en littérature de jeunesse. 

"Nos amis les animaux" s'achève sur des conseils pour mieux vivre ensemble. Une double page mêlant les humains et les animaux croisés précédemment célèbre l'amitié et se complète de faits et de chiffres sur l'écologie, le végétarisme et le bien-être animal.

Sept questions à Matthieu Ricard

On présente cet album comme votre première intervention en littérature de jeunesse. Comment y êtes-vous venu?
Ecrire pour les enfants est le défi ultime, car il faut être parfaitement vrai et trouver plus que jamais les mots justes. Cela faisait un certain temps que j'envisageais de le faire mais l'occasion ne s'était pas présentée avant.

Pourquoi, vous qui êtes francophone, avoir publié le livre d'abord en anglais, l'an dernier?
L'éditeur américain de "Plaidoyer pour les animaux" (essai, Allary Editions, 2014, 350 pages) m'a proposé de travailler avec un scénariste et une illustratrice pour extraire le message principal du livre et le transmettre de manière simple et inspirante pour les enfants. Il a simplement fallu ensuite le temps de le produire pour la version française. En ce qui me concerne, je suis bilingue et ce n'est pas le premier livre que je fais en anglais ("Shabkar", autobiographie d'un yogi tibétain, par exemple, ou encore "Cerveau et méditation" avec Wolf Singer initialement paru en anglais au M.I.T. Press ("Beyond the Self").

Comment s'est passé le travail d'écriture avec Jason Gruhl et avec l'illustratrice Becca Hall, peu présente dans l'édition?
J'ai travaillé en étroite collaboration avec Jason Gruhl. Ensuite, nous avons passé en revue un certain nombre d'illustratrices et illustrateurs, et avons aimé les dessins de Becca Hall. Elle a fait un premier essai, qu'elle a peu à peu adapté à nos suggestions. L'ensemble a donc été un travail très coopératif et agréable.

Qui a choisi les thèmes et les a mis en mots?
Les thèmes sont en général ceux de "Plaidoyer pour les animaux". Nous avons finalement retenu, toujours dans un processus collaboratif, ceux qui étaient les plus pertinents pour les enfants. Jason a fait une première rédaction des phrases et je lui ai fait part de mes suggestions.

Vous abordez une thématique connue en littérature de jeunesse, une terre pour tous, des besoins communs, mais vous y ajoutez des sujets plus rares, les dangers qui nous menacent, dont un quasiment casse-gueule, celui de l'abattage des animaux pour en faire des hamburgers. Le sujet est-il passé facilement chez votre éditeur et dans le public?
La réalité est ce qu'elle est. Or, une enquête réalisée à Chicago a montré que plus de la moitié des enfants vivant dans cette ville répondaient lorsqu'on leur demandait d'où venait la viande qui était dans leur assiette:
— Du supermarché
— Et avant cela?
— De l'usine.
Les enfants sont souvent choqués lorsqu'on leur apprend que leur viande vient bien d'animaux qui étaient sur pattes quelques jours avant et nombre d'entre eux veulent spontanément arrêter de manger de la viande. Ils ont le droit de savoir.
Cette question n'est "casse-gueule" que pour ceux qui affectent de détourner le regard — "loin des yeux, loin du cœur".

Le titre original "Our animals neighbors" donne une notion de voisinage, moins le titre français "Nos amis les animaux".
Personnellement, j'aimais bien la notion que de co-citoyens sur la planète, mais c'est un peu abstrait pour un titre et pour des enfants. Le titre français évoque la phrase de George Bernard Shaw: "Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis."

Vous terminez par une page d'informations sur les conséquences d'un partage entre humains et d'un meilleur respect des animaux, un appel ou un espoir?
Il ne faut pas sous-estimer les enfants. Voyez Greta Thunberg. Enfant, j'ai décidé moi-même de ne pas chasser et j'ai arrêté la pêche à treize ans, en m'imaginant à la place du poisson. Encore une fois, nous ne devons par reporter sur les enfants la duplicité des adultes. Les choses sont ce qu'elles sont: nous tuons tous les deux mois plus de 100 milliards d'animaux terrestres et marins, le même nombre que celui des homo sapiens qui ont vécu sur Terre depuis que notre espèce est apparue. Il y a là un problème éthique majeur qui, je l'espère, sera comblé par les jeunes générations.

Nageurs en piscine qui rient, nageurs en piscine qui pleurent. (c) Allary Editions.


 

vendredi 19 mars 2021

Un Passa Porta Festival 2021 de huit jours, une folle semaine de littérature


Bruxelles fêtera le printemps avec une nouvelle édition du Passa Porta Festival, qui se déroulera du 21 au 28 mars. Soit huit jours au lieu des deux et demi habituels. On s'en doute, la majorité des lectures, rencontres, conversations, débats, performances,.. se dérouleront en ligne, mesures sanitaires obligent. Quarante rendez-vous à suivre en direct, ou en replay jusqu'au 5 avril. Une édition qui usera moins les semelles des chaussures puisqu'il suffira d'un clic pour passer d'un rendez-vous à l'autre.

Si confinement et couvre-feu sont des murs, les mots et la littérature n'en ont cure. Intitulée "the author is present", cette édition 2021 du festival interroge les auteurs. Regardent-ils le passé? Imaginent-ils le futur? Se confrontent-ils au présent?

Sept auteurs ont été contactés par Passa Porta pour leur demander par quoi ils étaient traversés. Belges ou non, chacun depuis son coin du monde a répondu, à sa manière, de l'essai à la poésie, de l'écologie au plurilinguisme. Les sept textes inédits sont signés
  • du Belge résidant au Mexique Hubert Antoine, "Chiconneries", ici
  • de la Française Marie Darrieussecq, "Les Autres Animaux"
  • de la Nigériane installée aux Etats-Unis à Atlanta Chika Unigwe, "A Hand Across Her Back" qu'elle lira pendant le festival
  • de la Polonaise installée à Bruxelles Aleksandra Lun, "Antimatter", ici
  • du Britannique de Bath Max Porter, un long texte poétique qu'il lira pendant le festival
  • de la Hollandaise Marieke Lucas Rijneveld, un cycle de poèmes qu'elle lira pendant le festival
  • de la Camerounaise installée aux Etats-Unis Imbolo Mbue, "Power", ici

A ces sept s'ajouteront notamment l'Irlandaise Maggie O'Farrell, la Française Nastassja Martin, la Britannique Deborah Levy, la Franco-Marocaine Fatima Ouassak, l'Helvéto-Camerounais Max Lobe, les Belges Jean-Philippe Toussaint, Caroline de Mulder, Lisette Lombé, Lize Spit, David Vandermeulen, Stefan Hertmans, la Japonaise Yoko Ogawa, le Guatémaltèque Eduardo Halfon, le Tchèque Marek Sindelka, l'Argentine Samanta Schweblin, le Suisse Joseph Incardona, l'Ougandaise Jennifer Nansubuga Makumbi, le Norvégien Matias Faldbakken... Leurs noms permettent de comprendre qu'on aura du roman, de l'essai, de la bande dessinée et des surprises lors de leurs rencontres. En français, en néerlandais ou en anglais (avec des sous-titres bilingues lors des lectures).

Pour le dire autrement, les 80 intervenants et plus peuvent également se répartir ainsi:
35 écrivains vivant en Belgique
Adnan Adil - Ubah Cristina Ali Farah - Hasna Ankal - Avery Bertrand Iradukunda - Rua Breathnach - Véronique Clette-Gakuba - Geneviève Damas - Saskia De Coster - Caroline De Mulder - Heleen Debruyne - Adeline Dieudonné - Souad El Mesbahi - Andy Fierens - Dalilla Hermans - Stefan Hertmans - Zuher Karim - Lisette Lombé - Aleksandra Lun - Monem Mahjoub - Jeroen Olyslaegers - Hosheng Ossi - Grażyna Plebanek - Barrack Rima - Ammen S. Ogedengbe - Gaea Schoeters - Leslie-Sefora Sesa - Aiko Solovkine - Lize Spit - Tracy Tansia - Kristof Van Baarle - Charlotte Van den
Broeck - Nikkie Van Lierop - Katrien Vandenberghe - David Vandermeulen - Catherine
Vuylsteke

20 écrivains francophones
Hubert Antoine – Daniel Casanave – Véronique CletteGakuba – Geneviève Damas – Marie Darrieussecq – Caroline De Mulder – Adeline Dieudonné – Souad El Mesbahi –Joseph Incardona – Max Lobe – Lisette Lombé – Nastassja Martin - Carl Norac – Fatima Ouassak - Elisa Shua Dusapin - Aiko Solovkine – Lucie Taïeb - Jean-Philippe Toussaint – Kristof Van Baarle - David Vandermeulen

22 écrivains néerlandophones
Hasna Ankal - Simone Atangana Bekono - Avery Bertrand Iradukunda - Saskia De Coster - Heleen Debruyne - Andy Fierens - Dalilla Hermans - Stefan Hertmans - Lisette Ma Neza - Malique Mohamud - Jeroen Olyslaegers - Ilja Leonard Pfeijffer - Marieke Lucas Rijneveld - Ammen S. Ogedengbe - Gaea Schoeters - Leslie Sefora Sesa - Lize Spit - Tracy Tansia - Charlotte Van den Broeck - Nikkie Van Lierop - Katrien Vandenberghe - Catherine Vuylsteke

7 écrivains anglophones
Deborah Levy - Jennifer Nansubuga Makumbi – Imbolo Mbue - Maggie O'Farrell - Max Porter - Douglas Stuart - Chika Unigwe

20 écrivains en langue étrangère
Adnan Adil - Ubah Cristina Ali Farah - Rua Breathnach – Tania Haberland - Eduardo Halfon – Matias Faldbakken – Roy Jacobsen – Mia Kankimäki – Zuher Karim – Aleksandra Lun - Monem Mahjoub – Lamia Makaddam – Jakub Małecki – Hosheng Ossi - Grażyna Plebanek - Barrack Rima – Judith Schalansky – Samanta Schweblin – Marek Šindelka – Yoko Ogawa

9 traducteurs littéraires:
Najoua Bentayeb - Elizabeth Bryer - Linda Coverdale - Katelijne De Vuyst - Catherine Gibert - Charles Recoursé - Lori Saint-Martin - Saskia van der Lingen - Theo Veenhof
La semaine qui vient sera donc une folle semaine de littérature, à suivre en ligne en direct ou en différé jusqu'au 5 avril, le matin, le midi, l'après-midi, le soir ou même la nuit. Des grands entretiens, des rencontres à propos de nouveaux livres, des thématiques, des présentations originales...

Quelques temps forts

Dimanche 21 mars
18:00-19:00 Lecture de son texte par Max Porter
20:00-21:00 Rencontre avec Maggie O'Farrell, à l'occasion de la sortie de son nouveau roman, "Hamnet" (Belfond), en anglais, sous-titré en français et néerlandais

Lundi 22 mars
17:00-19:00 Atelier d'écriture sur l'écologie avec Lisette Lombé

Mardi 23 mars
12:30-13:30 Alexandra Lun, son texte "Antimatière" et d'autres sujets (en anglais)
18:30-19:30 entretien entre Caroline Lamarche et Hervé Le Tellier, choix Goncourt de la Belgique (lire ici), gratuit.
21:30-22:30 Eduardo Halfon, dont "Cancion" vient de paraître (La Table ronde), en anglais, sous-titré en français et néerlandais

Mercredi 24 mars
14:30-15:30 Nouvelles voix en Belgique, le poète Irakien Zuher Karim, la romancière polonaise Grażyna Plebanek, l’auteur de BD Libanais Barrack Rima, gratuit, en plusieurs langues, sous-titré en français et néerlandais
15:30-16:30 Nouvelles voix en Belgique, l'Italienne d'origine somalienne Ubah Cristina Ali Farah, le poète et écrivain syrien kurde Hosheng Ossi et le poète et philosophe libyen Monem Mahjoub, gratuit, en plusieurs langues, sous-titré en français et néerlandais
17:30-18:30 Geneviève Damas et Adeline Dieudonné, romancières, dramaturges, comédiennes et féministes, gratuit
20:00-21:00 l'épopée éditoriale de "Sapiens" de Yuval Noah Harari, essai passé en bande dessinée par le Belge David Vandermeulen (au scénario) et le Français Daniel Casanave (au dessin)
21:30-22:30 Caroline De Mulder ("Manger Bambi", Gallimard) et Joseph Incardona ("La Soustraction des possibles", Finitude) à propos du goût du pouvoir

Jeudi 25 mars
14:30-15:30 Chika Unigwe et son texte "A Hand Across her Back", en anglais, sous-titré en français et néerlandais
22:30-23:30 Douglas Stuart, lauréat du Booker Prize 2020 pour son premier roman, "Shuggie Bain", non encore traduit en français, en anglais

Vendredi 26 mars
18:30-19:30 Jean-Philippe Toussaint et l'idée de perte
19:30-20:30 Yoko Ogawa, en japonais, sous-titré en anglais

Samedi 27 mars
10:30-11:30 Lize Spit et son nouveau roman, en néerlandais et français
18:30-19:30 Aleksandra Lun et la langue dans laquelle on écrit, en anglais

Dimanche 28 mars (heure d'été)
14:30-15:30 Hubert Antoine ("Les Formes d'un soupir", Verticales), Elisa Shua Dusapin et Max Lobe à propos de l'endroit d'où ils écrivent
18:30-19:30 Marie Darrieussecq, Nastassja Martin et Lucie Taïeb à propos de l'écologie
20:00-22:00 Poésie
20:30-21:30 Max Porter, celui qui avait ouvert le festival


En pratique
Une partie des 40 rendez-vous du festival sera visible gratuitement.
Les autres seront accessibles selon deux formules, ticket unique ou Festival Pass, donnant accès à tout.
Programme complet, spécifiant la langue des rencontres ici.
Renseignements et réservations ici.


jeudi 22 octobre 2020

Le liseur, le botaniste, la rebelle et l'ingénu

Franck Bouysse. (c) Mathieu Bourgois/Opale/Albin Michel.


Il suffit de lire quelques pages de "Buveurs de vent", le nouveau et magistral  roman de Franck Bouysse (Albin Michel, 392 pages) mais le premier chez cet éditeur, pour avoir l'impression d'être à côté de ce viaduc du Gour Noir, dans le Massif central, où trois frères et une sœur se balancent régulièrement, suspendus au bout d'un long filin solidement attaché, attendant le prochain train qui ébranlera l'ouvrage d'art et les fera aussi trembler. Un roman magnifique qui nous invite à côtoyer une fratrie indélébilement unie, quatre enfants singuliers qui prennent de la distance par rapport à leurs parents. Pas physiquement. On ne bouge pas de cette vallée depuis plusieurs générations.

Dans ce coin perdu de France, non nommé, les mœurs rappellent celles du western. Avec un propriétaire unique et véreux qui contrôle tout, le barrage, l'usine électrique, la ville, ses commerces, sa police. C'est bien simple, tout le monde travaille pour Joyce, arrivé là un beau matin quelques années plus tôt par le train. Considéré alors comme le messie, il s'est vite mué en tyran, ne supportant pas la moindre opposition, tenant tout le monde à sa botte, disposant d'hommes de main armés et munis de chien. Une sorte de mafia. Mais s'il y a des "mauvais", il y a aussi des "bons", qu'on va peu à peu rencontrer au gré des épisodes relatifs à cette famille, de l'histoire du grand-père à celle de chacun des enfants en passant par celle des parents. Sans oublier bien entendu ce qui se déroule de l'"autre côté". Les confrontations sont rudes, violentes même, avec des morts, les tentatives de rébellion durement réprimées mais l'homme le plus machiavélique du monde dans sa pratique de la noirceur ne peut rien faire contre la petite goutte qui s'insinue dans son édifice, et grossit jusqu'à le faire exploser.   

S'il publie depuis 2007, une bonne dizaine de titres déjà, Franck Bouysse a vu son nom jaillir l'an dernier en littérature générale avec "Né d'aucune femme" (La Manufacture de livres, 2019). Cette fois, l'auteur l'impose définitivement. Son nouveau roman est d'une beauté absolue et d'une telle richesse qu'on ne doit pas hésiter à le relire pour en savourer tous les indices. Ses "Buveurs de vent" ne se lâchent pas, une fois passé le prologue volontairement sibyllin, tout s'expliquera plus tard en une boucle immense. Les courts chapitres enchantent. Ils fouillent à la fois l'âme humaine dans ce qu'elle a de meilleur, de pire et de banal, sculptent des personnages tellement vraisemblables qu'on croit les connaître, célèbrent la langue française par une écriture somptueuse, magnétique, rendent grâce à différents classiques de la littérature, petites madeleines semées ici et là. Le tout dans un mouvement musical majestueux dont la construction laisse pantois.

Les "Buveurs de vent", ce sont ces quatre enfants, nés d'un père à côté de ses pompes et d'une mère folle de religion, ces Martin et Martha, empêtrés dans leurs certitudes, inquiets devant leur progéniture. Marc qui aime lire, Matthieu qui communique avec la nature, Mabel qui se bat pour sa liberté, et Luc, l'enfant différent, trop lent pour ses parents, observateur-né et acteur efficace, tellement aimé par ses frères et sa sœur.

On pourrait croire qu'il n'y a rien à faire dans cette vallée perdue entre ses montagnes. C'est mal connaître Franck Bouysse qui nous entretient de ce qui s'y passe durant près de quatre cents pages, dont pas une n'est superflue. Si sa forme de parabole pleine de suspenses multiples nous alerte sur une possible apocalypse, elle nous montre aussi que l'insoumission est indispensable.

Franck Bouysse était récemment de passage à Bruxelles. Il venait d'apprendre que ses "Buveurs de vent" avaient été sélectionnés pour le prix Interallié - ils le sont toujours car le jury a renoncé à opérer une seconde sélection; le roman figure également dans le second tour de sélection du prix Jean Giono. Ce fut l'occasion d'une conversation sur son livre et d'autres choses.

Douze questions à Franck Bouysse

Comment sont nés les "Buveurs de vent"? 
Comme pour tous mes livres, ils ont surgi d'une émotion d'enfance. Je me suis retrouvé face à ce viaduc avec mon père, il y a 45 ans. Tout de suite, j'ai vu ces quatre gamins suspendus dans le vide, attendant le rituel du passage du train. Tous mes livres démarrent d'un souvenir d'enfance qui s'enflamme par l'émotion. J'avais le titre "Buveurs de vent" depuis le début. Comme pour tous mes livres. Le titre fait partie des outils sur ma table. La première histoire que j'ai lue est "Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède", une belle métaphore du rêve. Ce livre est ma manière à moi de monter sur le dos de l'oie, je vole.
Qu'avez-vous voulu y aborder? 
Dans ce livre, je veux toucher à l'universel. J'avais envie de parler des passions humaines à l'exemple de Shakespeare, auteur qu'on peut lire partout. Ce qui se joue entre les humains m'intéresse. L'apocalypse du dernier chapitre répond au premier, le dernier homme s'en va. Cela s'impose mais c'est une fin ouverte comme dans tous mes livres. Une fin ouverte pour que, contrairement aux chapitres, les personnages continuent d'exister. 
Joyce est vraiment le mauvais.
C'est un livre sur l’orgueil de l'homme. Dans mes autres livres, mes personnages guidaient le livre. Ici, c'est le corps qui flotte au début sur la rivière qui guide l'histoire. Les personnages entrent sur scène, parlent et sortent. Les âmes damnées de Joyce et de ses sbires sont là pour faire bifurquer l'histoire sur les drames et les tragédies, dont celle de la mort des deux types des carrières.
Le prologue est en effet surprenant. 
Ce prologue est un pacte avec le lecteur. Un corps flotte. Moi, je ne savais pas qui c'était. Au début, je pose des indices sans savoir. Car je pense que le livre, je l'ai déjà écrit. Je déroule quelque chose qui préexiste. En réalité, j'écris surtout quand je n'écris pas, que j'infuse. Quand je rentre dans une histoire, c'est obsessionnel. Vais-je arriver au bout? C'est vertigineux pour l'autodidacte que je suis.
Vous avez de très beaux personnages secondaires.
J'ai passé mon enfance auprès de ma grand-mère paternelle. Elie, le grand-père, est une belle âme. Il fait advenir des choses, comme dans la métaphore de la fontaine. Comme si la transmission des émotions avait sauté une génération chez eux. Il a subi une défaite avec sa fille, il se rattrape avec les enfants de celle-ci. Gobbo, lui, est un père de substitution pour Mabel. Mais il est aussi l'ami de Martin. Il est à la fois un fanfaron qui a l'"Odyssée" à lire, et un homme qui se dédouane de quelque chose qu'il n'a pas su vivre. Mais il est la définition même de l'amitié.
Il est plaisant de lire dans votre roman la même scène vue par différents acteurs.
Les personnages ne voient pas les mêmes choses lors des mêmes événements. L’apocalypse par exemple est vécue très différemment par Martha, Elie, ceux de la centrale électrique ou les gamins du viaduc. Cela compose une fresque mais pas toujours avec le même angle. Et cela me permet à moi de voir le tableau en entier.
Les soumis du début vont un jour se rebeller.
La rébellion arrive assez tard dans le livre. Précisément, quand Mabel déboule seule en ville. Cela fout tout en l'air. Les gamins foutent tout en l'air. Mabel en ville, Matthieu qui tire, Luc qui récupère la douille, Marc qui récupère Mabel. C'est Elie qui fera le lien entre tous et ramènera Mabel à sa famille. Gobbo qui connaît le "Marchand de Venise" est celui qui ne lâche personne et dit qu'ils vont y aller tous ensemble.
Il y a aussi des moments drôles, burlesques même.
Oui et ce livre dit aussi mon amour de la littérature. Il est plein de références, qu'on peut voir ou ne pas voir, cela n'a pas d'importance pour la lecture.
Comment écrivez-vous? 
Dès la première phrase, la machine est en route. Après, je ne sais pas encore ce que je vais raconter. Ici, j'avais envie de me perdre dans cette vallée. Je découvre ces enfants, leurs singularités, leurs parents, ce père brisé, cette mère folle de Dieu. J'écris et je vais au bout de l'histoire sans en connaître la fin. Après, je reprends depuis le début. J'ai fait six versions du livre. La première est comme l'esquisse au crayon d’un tableau. Ensuite, je retravaille les couleurs, la palette de chaque personnage. Leurs prénoms ne sont pas là par hasard. Ils sont bibliques, les quatre évangélistes, ou viennent de la mythologie. Il faut que les prénoms m'emportent. Ils font partie de la patte de l'écriture. Enfin, je passe à l'épure, notamment dans les dialogues.
Avez-vous un rituel d'écriture?
Oui, j'ai un rituel d'écriture, le même cahier, le même stylo. J'écris mon texte à la main dans un cahier, puis je le retape, je l'imprime et je le corrige. Il me faut une connexion physique avec ce que j'écris. Pour moi, les mots n'existent pas sur un écran. Je suis aussi un écrivain du matin. 
Vos chapitres sont très courts.
Mes premières amours littéraires sont les feuilletonnistes. Je veux que chaque fin de chapitre me surprenne moi. Chacun des chapitres est une petite nouvelle, une chronique finalisée. C'est confortable pour moi, pour repartir dans le suivant. Comme Maupassant.
Une dernière question, "L'Ile au trésor" intervient à de multiples reprises. pourquoi?
J'ai lu "L'Ile au trésor" à 14 ans, cela a été ma première lecture. J'ai eu une boulimie pour la littérature du XIXe siècle. En lisant, j'échappais à ma petite vie étriquée, dans ce monde assez clos où, pour les paysans, la destinée est promise. Un monde clos mais à ciel ouvert. Comment s'échappe-t-on de ça? Par les rêves. A 14 ans, ma survie a été que la littérature soit mon échappée. Les livres sont comme un entonnoir. Et petit à petit, on trouve sa famille, son terreau. Pour moi, Faulkner, Shakespeare, Dostoïevski… Aujourd'hui, je suis toujours un lecteur boulimique car je pense que le premier travail d'un romancier, c'est de lire. On vient tous d'Homère.

Pour lire en ligne les premières pages de "Buveurs de vent", c'est ici.




lundi 5 octobre 2020

Chen Jiang Hong, dit Chen: "C'est une chance de recevoir la mission de la transmission"

Chen au Wolf.


On l'appelle Chen, de son nom de famille. Et il l'accepte sans sourciller, disant que c'est plus facile pour les enfants. Chen Jiang Hong, avec son nom qui précède son prénom, ne peut cacher qu'il est d'origine chinoise. Né en 1963, il est arrivé en France en 1987après avoir fait les Beaux-Arts à Pékin. Il a publié son premier album en littérature de jeunesse en 1995. C'était à l'école des loisirs, son principal éditeur, à la demande de Markus Osterwalder, vite devenu un complice puis un ami. Aujourd'hui, il y affiche une vingtaine d'albums, principalement comme auteur-illustrateur, sans oublier une belle série de recueils de contes de divers pays qu'il a illustrés.

Une œuvre de 2020.
En parallèle à ses somptueux albums, Chen a aussi une très grande activité de peintre, des toiles, souvent de grand format, plutôt abstraites mais inspirées par ses origines, encre de Chine, fleur de lotus...




S'il faut synthétiser les albums jeunesse de Chen, je dirais que ce sont des livres d'une incroyable beauté plastique, entrant en résonnance avec une histoire complexe mais à hauteur d'enfant, souvent portée par une légende ancienne parfois réinventée. Des pages à regarder de près, complètement accessibles à tous. Des livres d'une grande richesse qu'on peut lire et relire tant ils fourmillent de détails à observer et sont le résultat d'une construction très pensée tout en étant invisible. Des bijoux d'histoires que j'ai déjà largement évoqués (lire ici).

Chen vient de passer trois jours en résidence au Wolf à Bruxelles. Masqué, volubile, attentif et souriant, il a rencontré des enfants, des étudiants, des adultes intéressés par son travail. Et moi, pour une conversation à bâtons rompus qui a débuté sur ses trois derniers albums en date. Les magnifiques "Gâteau de Lune" et "Sann", le très beau, esthétiquement, "Nima et l'ogresse", moins enthousiasmant scénaristiquement parlant.




Il me semble que tu publies moins d'albums pour enfants? Est-ce ton travail de peintre qui t'occupe davantage?
Depuis plusieurs années, je fais beaucoup de peinture. Et moins de livres pour enfants qu'avant car plus on en fait, plus c'est difficile. Je suis très exigeant vis-à-vis de moi-même. Pour faire un livre, il me faut avoir quelque chose à dire. Je ne veux pas faire une chose qui m'ennuie moi-même. Aujourd'hui, je prends plus de temps, j’essaie de faire des choses plus intéressantes que celles que j'ai déjà faites. Je dois me surprendre, trouver des sujets. J'ai plusieurs projets personnels non publiés, dont un sur le deuil, réalisé quand mon père est mort.

 

Parlons un peu de "Gâteau de lune" (l'école des loisirs, 2018) avec la princesse Xian-Zi qui, du haut de son Palais du Ciel, rêve de connaître la vie sur Terre, y vient et sera ensuite privée de son fils en guise de punition par son père.
C'est un livre pour ma mère. Je l'ai commencé quand elle était déjà malade. Elle est décédée, en Chine, avant que je ne l'aie terminé. Mon père était, lui, parti en 2015.
Ma mère est tombée malade en 2016. Ma sœur m'a appelé de Chine alors que j'étais au Liban. Elle m'a dit: "On a fait des gâteaux de lune, on en garde un pour toi." C'est une fête d’automne importante en Chine (NDLR: elle a eu lieu le jeudi 1er octobre en cette année 2020). J'ai mêlé une histoire à cette légende. Ce livre, que j’ai commencé quand ma mère était déjà vraiment malade, a été une course contre la mort pour moi, à distance en plus. Ma mère n’était pas facile, mais je suis son seul garçon et son dernier enfant. C'était dur de contrôler mon émotion.
"Gâteau de Lune". (c) l'école des loisirs.

Et de "Nima et l'ogresse" (texte de Pierre Bertrand, l'école des loisirs, 2019) qui parle du Tibet comme son titre ne le dit pas et où apparaissent des couleurs inhabituelles chez toi.

Pierre Bertrand, l'auteur des "Cornebidouille" souhaitait que j'illustre son histoire sur le Tibet. Personnellement, j'ai toujours eu envie de faire un sujet sur le Tibet mais je n'ai pas trouvé la bonne histoire jusqu'à présent. Alors j'ai illustré la sienne tout en lui proposant quelques modifications de scénario.
"Nima et l'ogresse". (c) l'école des loisirs.

Et le magnifique "Sann" (l'école des loisirs, 2014), petit garçon incroyablement déterminé qui veut aider ses parents et débarrasser son village des pierres qui l'encombrent?

L'histoire m'est venue durant un concert de Berlioz. "Le vieux qui voulait déplacer la montagne" est un conte traditionnel. Il a même été utilisé par Mao dans son "Petit livre rouge". J'ai retranscrit le conte avec un héros enfant. 
"Sann". (c) l'école des loisirs.

Où en est le projet de suite au génial "Mao et moi", autobiographique?

J'ai toujours le projet d'en faire la suite, plutôt centrée sur mon apprentissage du dessin jusqu'aux Beaux-Arts. Je l'ai commencé dans un carnet.

 

As-tu un autre projet?
Oui, un roman graphique sur l'exil, qui dira la souffrance de quitter son pays et de finalement n'être de nulle part. Mais j’ai besoin de beaucoup de temps pour moi pour l’exposition que je prépare et pour ma peinture. J'ai vécu des choses très profondes, ce départ vers la France, les allers-retours vers la Chine, tous ces croisements, l'alternance entre espoir et désespoir.

 

Envisagerais-tu de retourner en Chine?
Non, de façon catégorique. Cela n'a pas de sens pour moi. Je suis depuis 33 ans en France et depuis 26 ans à l'école des loisirs. Mais qui sait? La vie bouge, on change. Depuis la mort de mes parents, je n'ai plus de racines en Chine. En France, je me suis trouvé une nouvelle terre. Si je retourne, cette plante-là va mourir en moi. Elle n'aura plus de terre fertile pour pousser.

 

Quel regard portes-tu sur ta vie ici?
J'ai beaucoup de chance dans ma vie. Je fais de la peinture, des livres pour enfants et je rencontre les jeunes lecteurs. C'est une chance de recevoir la mission de la transmission.
J'aimerais prendre des jeunes avec moi, des apprentis, mais c'est difficile pour eux d'avoir le niveau. Aujourd'hui, les étudiants sont beaucoup dans le confort, dans la facilité.
Moi, je dois faire ça, des livres pour enfants, non parce que j'en ai envie, je ne cherche pas la notoriété ou à montrer mes capacités dans des dessins ou dans des histoires mais parce qu'il y a une voix quelque part qui me dit: je t'ai tout donné, il faut que tu donnes ça aux enfants maintenant. C'est cela, la transmission dont je parle.

Quel créateur es-tu?
L'apprentissage du dessin demande du travail, beaucoup, de la maîtrise, de l'excellence. Je dois donner cela aux enfants. C'est presque un devoir. On m'a aidé, maintenant je dois aider les autres. Je ne suis pas croyant mais je pense qu'il y a une force supérieure au-dessus de nous. Ma volonté est de traduire cela à travers la beauté, l'exigence, jusqu'au sublime. Je veux montrer la beauté, je veux montrer l'espoir.
Je ne prépare rien, cela jaillit à son heure avec facilité, comme une fontaine.
Aujourd'hui, la médiocrité est de plus en plus répandue. On ne trouve plus le sublime. Si on perd ça, on perd la vie, on perd le sens essentiel de la vie. L'honnêteté est de rester modeste, humble, respectueux, patient et calme. Il faut beaucoup d'apprentissage, de maîtrise et d'observation pour accéder à la perfection. Si une partie manque, cela se voit dans le livre.

Chen au Wolf.






mardi 14 juillet 2020

La Reine Elizabeth II et lui

La Reine Elizabeth II le jour de son couronnement, le 2 juin 1953.


La Reine Elizabeth II, on sait qui c'est. Lui, c'est Marc Roche, journaliste au "Point" après avoir travaillé pour "Le Monde" et "Le Soir" où il tient toujours une chronique et assure régulièrement le poste de correspondant, et écrivain. Né à Bruxelles en 1951, il est aujourd'hui sujet de Sa Majesté Britannique. Il vient de publier son "livre ultime" sur celle qui règne sur le pays où il réside depuis quarante ans. Il l'aurait bien intitulé "La Reine Elizabeth II et moi". L'éditeur a préféré "Elle ne voulait pas être Reine!" (Albin Michel, 346 pages). Cette passionnante biographie dont chaque élément est évidemment exact est livrée dans une formidable écriture journalistique.

"Lilibet".
Queen Elizabeth II.












Parapluie transparent
mais bande assortie
au ton du jour.
Quelle vie que celle d'Elizabeth II, dite "Lilibet", née le 21 avril 1926 à Londres! Presque un roman. Montée sur le trône à moins de trente ans, le 2 juin 1953, bien plus tôt que prévu, à cause du décès accidentel de son père, George VI. Si l'ouvrage retrace évidemment son parcours de Reine et l'histoire de son royaume depuis qu'elle s'est assise sur le trône, il essaie aussi de comprendre l'être humain dont le cœur bat derrière ces célèbres tenues de toutes les couleurs, chapeaux coordonnés bien entendu et, si nécessaire, parapluie transparent à la bande de couleur assortie. Qui est cette femme suspendue au protocole? dotée d'une famille souvent encombrante? Autant dire que Marc Roche a dû enquêter car la Reine Elizabeth II n'a jamais donné d'interview à la presse. Mais il l'a côtoyée à diverses occasions fournies par son métier de journaliste. A noter qu'il la présente comme "le monarque" là où on aimerait lire "la monarque" pour se conformer aux prescriptions des  dictionnaires.

Pour cette biographie non autorisée, car réalisée sans appui officiel, Marc Roche a suivi son inspiration Il a tenté de répondre aux questions que la Queen lui posait en tant que reine et en tant que femme. Son texte est passionnant, riche et documenté, plein d'informations nouvelles (pas de ragots) et présente par ce bout de la lorgnette l'histoire récente de la Grande-Bretagne. Avec bien entendu les belles-filles, Diana en premier, et la nouvelle arrivée, Meghan.

Marc Roche.
Le journaliste-écrivain-biographe est passé par Bruxelles pour présenter ce livre-document. L'occasion de le charrier un peu - il a déjà publié plusieurs livres sur Elizabeth II. "C'est mon livre ultime sur Elizabeth II. En 2007, j'avais écrit "Elizabeth II. La dernière reine" (La Table Ronde) qui était une biographie assistée, réalisée de manière chronologique. J'avais eu accès à plein d’interlocuteurs officiels." Il est aussi l'auteur de "Elizabeth II - Une vie, un règne " (La Table Ronde, 2012, Tallandier, Texto, 2016), conçu pour ses soixante ans de règne. "Celui-ci, "Elle ne voulait pas être reine!" a été pour moi l'occasion de faire un livre moins complaisant. J'ai tenté de comprendre qui était Elizabeth II, de révéler ses aspects cachés avant qu'elle ne meure, même si elle dispose d’une formidable santé physique et mentale, de façon à retrouver ma liberté éditoriale.

Sept questions à Marc Roche


Comment expliquer qu'Elizabeth II suscite une forte sympathie ou une forte antipathie?
Elizabeth II est une personnalité insaisissable, assez éloignée des gens. Autour d'elle, la majorité des gens sont pleins d'admiration pour son dévouement à sa charge au détriment de sa vie familiale et personnelle. Une minorité juge qu'elle est coupée de la réalité et qu'elle symbolise le monde anglo-saxon blanc, protestant, rural et aristocrate alors que la société britannique est multiculturelle, multiconfessionnelle, citadine et méritocratique. Cela dans des proportions similaires au vote sur le Brexit, 85 % de non et 15 % de oui.
On peut être surpris par le plan de votre livre, ni thématique ni chronologique. Comment s'est-il dessiné?
J'avais déjà traité Elizabeth II selon les thèmes et selon la chronologie dans mes précédents livres. Ici, j'ai voulu traiter des questions qui m'intéressent.
  1. La Reine et moi (les occasions où je l'ai côtoyée)
  2. Le scoop de sa connaissance parfaite du français, étudié avec une aristocrate belge, Madame de Bellaigue, les présidents français qu'elle a connus et ceux de sa génération avec lesquels elle a eu des liens privilégiés.
  3. Les complications de sa famille.
  4. Le fait qu'elle a éliminé tous ceux qui lui portaient ombrage.
  5. L'énigme du fait que, sans le moindre pouvoir, elle ait une telle influence politique et diplomatique.
Avez-vous réussi?
Je suis parvenu à répondre à beaucoup de mes questions dans le livre mais Elizabeth II, "Lilibet", reste un mystère pour moi alors que j'ai réussi à percer les mystères des membres de sa famille. Je suppose qu'elle est protestante, machiavélique, qu'elle a des idées simples et courtes, qu'elle n'aime pas ce qui est multiculturel, qu'elle aime les gays, qu'elle n’aime pas Israël. Au fond, n'est-elle pas une poupée russe?
Le couple avait déjà deux enfants lors du couronnement.


La difficulté de la cerner est liée à la notion de devoir. Elizabeth II embrasse cette cause à partir du moment où elle lui tombe dessus. Elle manque d'instinct maternel. Elle a délaissé ses enfants. Comment expliquer cela? Ses parents l'aimaient beaucoup mais la trouvaient étrange et il est sûr que sa sœur était la préférée. Elizabeth II est courageuse. Elle a connu la guerre et on sait combien la guerre est formative. Elle est une survivante.
Est-elle la dernière à porter le royaume britannique? 
Je ne le pense pas. Le Pays de Galles est ancré, elle a applaudi la victoire des anti-indépendantistes écossais et elle a opté pour une réconciliation avec l'Irlande où elle s'est rendue en visite officielle en 2011 même si beaucoup de soldats anglais sont morts dans les attentats. On peut penser qu'une réunification ne la dérangerait pas. Mais elle est la garantie de l'unité nationale.
La Queen a-t-elle du cœur?
La question "A-t-elle du cœur?" ne se pose pas. On la juge selon nos critères bourgeois. Elle a la fonction transcendante, elle est pingre, peu généreuse. Son cœur, elle ne l'a montré ni à sa famille, ni à ses collaborateurs. Elle est froide, indifférente aux autres. Elle n'a aucune empathie envers les malades. Elle aime les chevaux et les chiens. Mais elle est maligne, elle s'est formée sur le tas. Elle a l'intelligence de ne pas intervenir dans la vie politique quelles que soient ses préférences. Elle est davantage interventionniste dans la vie de sa famille.
Elizabeth II a beaucoup voyagé. Et elle aime voyager. Cela casse la routine de la vie de palais. Combien de chefs d'Etat Elizabeth II a-t-elle rencontrés? Personne n'a encore compté.
Elizabeth II en trois mots?
Froide
Méfiante
Brutale
La Reine Elizabeth II est-elle une lectrice comme l'a dépeinte un romancier britannique?
Elizabeth II lit peu, contrairement à ce qu'on pouvait imaginer après le roman "La reine des lectrices"  d'Alan Bennett (lire ici). Elle lit des thrillers comme ceux de Jill Cooper qui se déroulent dans le milieu du hippisme,  des auteurs masculins impérialistes du XIXe siècle comme Kipling ou Dickens et bien sûr, comme tout souverain anglais, elle est versée dans Shakespeare.

Impossible d'évoquer la Reine Elizabeth II sans parler de ses tenues,
souvent colorées, le chapeau en accord toujours parfait.