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mercredi 25 juillet 2018

DTPE 12 Maria, Céline, Marcus et Noun

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.


"Maria". Autour de ce simple prénom, Angélique Villeneuve orchestre un terriblement beau roman (Grasset, 177 pages), entièrement composé de petites touches, grand Prix SGDL de la Fiction 2018. Ecriture impressionniste et terriblement sensible pour raconter celle qui donne son prénom à ce texte splendide et touchant. Une grand-mère folle de son petit-fils de trois ans et dont le bonheur simple vole en éclats à l'occasion de la naissance de son deuxième petit-enfant. De la fine dentelle, comme l'écrivaient les libraires Initiales (lire ici).

Entre Maria et Marcus, c'est le bonheur absolu, l'amour fou, depuis que le bébé est né. Ils s'adorent et adorent parler ensemble des oiseaux, les observer, aller ici ou là, parler, rire. Une grand-mère gâteau, un petit-fils en or. Maria, shampouineuse dans un salon de coiffure, est enfin heureuse après une vie souvent difficile et un présent plan-plan. Elle observe et admet ce qu'elle prend pour des bizarreries de sa fille et son beau-fils plutôt new age. Elle observe et admet la quête d'identité du petit garçon de trois ans, son désir de changer de prénom. Mais elle est estomaquée quand les parents refusent de lui dire si le nouveau bébé est une fille ou un garçon. Il choisira lui-même, plus tard. "C'est un bébé, un beau bébé, vraiment. Il porte le prénom de Noun", lui annonce-t-on. Rien de plus.

Maria vacille. Maria va perdre pied. Quelle est sa place auprès de l'enfant interdit? Cette question et d'autres interrogations font ressortir son passé non réglé, ses chagrins, lui révèlent son présent. Maria va dégringoler en se confrontant à ces questions, puis remonter, grâce à sa tendresse pour Marcus, grâce aux oiseaux qu'ils observent toujours ensemble, grâce aux mots qu'elle parvient enfin à dire. Maria va se retrouver, elle et les siens. Tout en douceur malgré ses sujets cruciaux, ce roman émeut par son histoire terriblement humaine et enchante au plus haut par la finesse de son écriture.

Pour lire un extrait de "Maria", c'est ici.

Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)
DTPE 3: "La maison à droite de celle de ma grand-mère" de Michaël Uras (roman, Préludes)
DTPE 4: "Le passé définitif" de Jean-Daniel Verhaeghe (roman, Serge Safran éditeur)
DTPE 5: "Ecrire en marchant" de Chantal Deltenre (récit, maelström reEvolution)
DTPE 6: "Encyclopædia Inutilis" de Hervé Le Tellier (nouvelles, Le Castor Astral)
DTPE 7: "Poisson dans l'eau" d'Albane Gellé et Séverine Bérard (jeunesse) et "Trente cette mère - maintenant" de Marcella et Pépée (poésie, Editions Les Carnets du Dessert de Lune)
DTPE 8: "Christian Bérard clochard magnifique" de Jean Pierre Pastori (biographie, Séguier)
DTPE 9: "N'essuie jamais de larmes sans gants" de Jonas Gardell (roman, Gaïa)
DTPE 10: "Terres promises" de Milena Agus (roman, Liana Levi)
DTPE 11: "Peut-être pas immortelle" de Frédéric Boyer et "Deuil" de Dominique Fourcade (poésie et récit, P.O.L.)


mardi 3 janvier 2017

Les jolies étrennes des librairies Initiales


Depuis 1997 (vingt ans cette année!), l'association Initiales rassemble des libraires indépendants passionnés et dynamiques (lire ici). Ils sont quarante et un aujourd'hui, installés en France et en Belgique (A livre ouvert à Bruxelles, Livre aux Trésors à Liège et Point Virgule à Namur, liste complète ici).

On leur doit depuis l'été 2015 la sortie du "Magazine Initiales" trois fois par an, ainsi que la publication hivernale, sous forme de petit livre, d'une nouvelle inédite. Thomas Vinau et son "Blanc" ont concrétisé l'idée en décembre 2015 (téléchargeable ici).
Angélique Villeneuve a suivi fin décembre 2016 avec le très beau texte "Sur tes genoux" (inédit offert par les libraires Initiales, 40 pages) - la romancière française est également à l'honneur dans le quatrième numéro du magazine.
Bien sûr, tous ces petits bonheurs littéraires sont offerts par le groupement Initiales qui en dispose sous format papier dans ses officines - jusqu'à épuisement du stock. Une bonne raison de pousser la porte des librairies indépendantes. Et de chouettes étrennes inattendues.

Avec son titre doux plein de promesses, "Sur tes genoux" offre un très agréable moment de lecture. Angélique Villeneuve compose une fort belle histoire  à propos du lien fille-père dans une écriture ciselée dont chaque mot se savoure. Ciselée mais pas précieuse. Au contraire. Un regard au scalpel assemble les mots pour nous raconter l'intimité des deux personnages, un père veuf vieillissant, une fille unique en visite dominicale.

La nouvelle commence ainsi.
"Je sais exactement ce que tu es en train de faire.
Je te vois. Je te sais.
Tu ne fais rien, justement. Tu te tiens sans bouger, posé là sur ton tabouret."
Depuis la rue qu'elle arpente en direction du supermarché, la narratrice dresse un portrait précis, physique, de son père resté à l'appartement. Le lecteur pourrait le dessiner. En même temps, elle dépeint son histoire à petites touches. Ses histoires plutôt. Ses manies. Ses habitudes. Ses raisons. Comment il était avant. Comment il ne voudrait pas être vu aujourd'hui.

La fille fait les courses, comme pilotée à distance par son père. Mais le train-train dominical est soudainement mis par terre. Ouvre d'autres perspectives, active d'autres réflexions. Des souvenirs aussi, beaucoup de souvenirs. La jeune adulte se remémore l'enfant, en admiration devant son père. Et les comparaisons avec le présent viennent naturellement. Ainsi que les questions.

Incroyable comme un grain de sable dans le rituel du dimanche peut dévoiler (dé-voiler) des horizons infinis entre une fille grandie et son père solitaire. Peu de mots entre eux, beaucoup de silences, cristallisation de phrases bloquées quelque part. Un très beau texte sur ce qui se pense mais ne se dit pas quand les parents vieillissent, sur les joies et les peines des moments d'échange, sur les rêves des femmes qui restent des petites filles aspirant à la sécurité qu'assurent les genoux d'un papa, même si les chemins de vie se sont peu à peu diversifiés.

Autant de choses nées de la vision d'un tabouret et condensées dans un texte bref, sans gras, plein d'émotions vécues et à vivre.