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lundi 9 février 2026

"L'enfant bélier", un film qui blesse la mémoire de la petite Mawda


Il y aura bientôt huit ans, Mawda, petite fille Kurde sans papiers de deux ans, en route vers l'Angleterre avec ses parents et son grand frère, mourait près de Mons d'un tir policier. Il aura fallu attendre longtemps pour que la vérité se fasse à propos de cette sinistre histoire, qui a révélé les opérations Medusa de la police belge contre les migrants. On aura eu besoin de la contre-enquête minutieuse du journaliste Michel Bouffioux pour savoir ce qui s'est véritablement passé en cette nuit dramatique du 16 mai et durant les jours suivants (lire ici). Fallacieusement colportée dans les médias de l'époque, l'affaire Mawda a pu apparaître dans d'autres éclairages, des livres, la pièce de théâtre de Marie-Aurore d'Awans et Pauline Beugnies, "Mawda, ça veut dire tendresse" (2022), ou le film de Robin Vanbesien "hold on to her" (2024, 80').
 
Voici qu'un nouveau film, réalisé par Marta Bergman et présenté comme "une œuvre de fiction inspirée de faits survenus en Belgique en 2018" vient d'arriver en salles. Son titre? "L'enfant bélier". Un titre choc qui fait référence à une version policière mensongère à propos de la mort de la petite Kurde.

Pour relire le récit des faits, repris dans la bande dessinée de Manu Scordia et dans l'essai de Sophie Klimis publiés en 2024, c'est ici. Mais revenons au film actuel. Prêchant qu'elle fait une œuvre de fiction à partir de faits réels, Marta Bergman propose un sujet qui mêle le vrai et le faux durant 94 minutes. Elle défend ici et là l'idée qu'elle a voulu faire écho à deux réalités, celle des parents de la petite fille tuée et celle du policier tueur. C'est son choix, comme elle a fait le choix artistique de proposer en première séquence une vue de la tente où vit la famille, dans un camp de réfugiés, dont les tons orangés font plutôt penser à un club de vacances. Sara s'y occupe de sa petite Klara avant de danser avec Adam puis de se rendre au dispensaire médical. Une version plutôt idyllique de la réalité des demandeurs d'asile, mais soit.

Opération Hydra
Les choses se compliquent lors de l'embarquement, coûteux, dans la camionnette des passeurs. Immédiatement, on voit la surveillance policière dont les caméras servent l'opération Hydra sur la E40. On entend des sirènes, on suit une intervention policière sur un parking de l'autoroute. Le migrant Éthiopien de 17 ans, mis en joue par le policier Redouane et rudement interrogé, sera finalement relâché dans la nature. Ici aussi, le film évoque les passeurs, causes de tous les maux, leitmotiv du gouvernement Michel de l'époque. Un fil rouge assumé sans autre explication.

La camionnette poursuit sa route, échappe à un contrôle, fait descendre ses passagers, les reprend, en charge d'autres. On apprend que Sara et Adam viennent d'Alep et ont Londres comme destination. On en arrive à l'interception de la camionnette par la police, qui signale tout de suite qu'il y a un enfant à bord. Là, c'est la déroute. La vitre arrière est cassée pour jeter des objets, sacs, vêtements, sur les véhicules de poursuite, sirènes et gyrophares allumés. Un drapeau blanc est hissé, l'enfant montré. "Ils ne vont pas la jeter", entend-on dire dans la voiture. Encore le discours officiel de l'époque. Klara est ensuite amenée près du chauffeur. Cela n'empêche pas le policier qui l'a vue de tirer. Il dira qu'il a visé les pneus. La petite fille est grièvement blessée. Une commissaire de police locale parvient plus vite à cette sortie autoroutière de Ternat que l'ambulance qui, on le sait, emporte la petite fille alors que ses parents sont empêchés de l'accompagner par la police. "Les passeurs profitent de vous", déclarera la commissaire. Tiens, encore eux.

On retrouvera Sara et Adam, toujours baignés du sang de leur fille, en cellule d'abord, puis à la morgue, puis à la police. "Beaucoup d'enfants sont hélas victimes des trafiquants", leur dira la commissaire qui leur propose le service d'aide aux victimes et un "logement confortable" avant d'ajouter: "Si vous coopérez, on peut vous aider à faire venir vos familles de Syrie par le regroupement familial." Le silence lui répond.

Déclarations préparées
À la police, on s'organise. Il faut déclarer que la camionnette a été une arme et que les policiers étaient en légitime défense. Que c'est de la responsabilité des parents. Que l'enfant est décédée d'un traumatisme crânien, parce qu'elle a été une enfant bélier pour briser la fenêtre de la camionnette. Que les passeurs sont en cause, et uniquement eux. À la maison du policier tireur, on s'organise aussi. Sa femme: "Ce n'est pas de ta faute. Tu ne savais pas qu'il y avait un enfant à bord. C'était dans l'action. Tu ne pouvais pas savoir ce qui allait arriver…" Et le film d'insister lourdement sur la souffrance du policier…

On découvre ensuite les parents désenfantés dans un coquet appartement où ils reçoivent la visite de la Première ministre belge: "Au nom du gouvernement belge, mes sincères condoléances. Il y aura une enquête. Le gouvernement a décidé de vous accorder un titre de séjour provisoire." "Pourquoi provisoire?", s'insurge Sara. "On reste avec Klara ici." La phrase accompagne le départ de la cheffe de gouvernement. En finale, la jeune femme prend une douche avec son mari dans une nouvelle scène en gros plan, manie de la réalisatrice.

Voilà 94 minutes qui ont mis du temps à passer et qui ne suscitent aucune émotion malgré le sujet du film. Une enfant tuée par une balle policière! On devrait pleurer à chaudes larmes, hurler. Mais rien, car on se heurte au va-et-vient entre fiction et documentaire. La réalité est connue et régulièrement balayée par le propos de la cinéaste. Au nom de la fiction. Selon que vous serez puissant ou misérable… La police apparaît blanchie, les migrants noircis. Quant aux raisons de ces migrations, rien.

La responsabilité du cinéaste
Robin Van Besien, réalisateur du film déjà cité, "hold on to her", a choisi de ne pas aller voir "L'enfant bélier" dont il a néanmoins vu la bande-annonce. Il nous fait part de son sentiment: "Comme cela est largement reconnu, la politique migratoire européenne contemporaine — ainsi que la violence de sa mise en œuvre sur le terrain — joue un rôle central dans l'accélération actuelle des processus de fascisation que connaissent les sociétés européennes. En tant que cinéaste, s'engager dans un tel sujet exige un dialogue soutenu et une solidarité avec la famille, avec celles et ceux qui subissent quotidiennement cette oppression (souvent mortelle), ainsi qu'avec les allié·e·s qui soutiennent leur résistance. Le cinéma peut constituer une pratique d'écoute et de responsabilisation, ainsi qu'un espace permettant d'imaginer des possibilités au-delà des conditions oppressives.

Mawda, âgée de deux ans, a été tuée deux fois: d'abord physiquement, dans les bras de sa mère ; puis une seconde fois à travers les mensonges, le déni, l'évitement des responsabilités et l'absence de reconnaissance humaine. À l'inverse, celles et ceux qui se sont rassemblé·e·s autour de son affaire ont répondu par leur présence, par la reconnaissance, et par une volonté d'affronter la tragédie et d'en assumer les ramifications."


Réalité v. fiction
Shamden et Phrast Shawri sont Kurdes --- Sara et Adam sont Syriens.
Mawda a un grand frère de 4 ans, Hama --- Klara est fille unique.
Mawda est sur les genoux de ses parents, d'autres enfants sont montrés à la fenêtre pour avertir de leur présence --- Klara est présentée comme une enfant bélier.
L'interpellation policière a eu lieu sur la E42 près de Mons --- Le film situe le drame sur la E40 près de Ternat.
Le policier qui a tiré est Belge d'origine portugaise --- Le policier se nomme Redouane Zahid et est présenté comme "racisé", profil recherché à la police.
La voiture de police qui a tiré est arrivée dans l'opération trois minutes plus tôt --- La voiture de police suivait la camionnette depuis longtemps.
L'opération de traque des migrants pour qu'ils ne passent pas la frontière se nomme Medusa --- L'opération de traque des migrants pour arrêter les passeurs se nomme Hydra.
Le tir policier est nié, et même attribué aux migrants --- Le tir policier est avéré.
L'ambulance n'est pas informée du tir --- L'ambulance est informée.
Le premier rapport mentionne un traumatisme crânien --- Le rapport parle d'un tir.
Les policiers s'entendent sur une version commune --- La commissaire rappelle qu'on ne tire pas dans ces circonstances.
Les parents de Mawda ont trouvé un logement via la société civile --- Les parents de Klara sont logés par le gouvernement.
Les parents de Mawda, qui ont reçu un ordre de quitter le territoire lors de leur interpellation, seront reçus par Charles Michel qui ne leur offrira rien. Leur titre de séjour temporaire viendra en 2019 et la régularisation permanente, à titre exceptionnel, fin 2021 --- Les parents de Klara reçoivent un titre de séjour provisoire de la Première ministre.
Les passeurs sont les responsables du ou des drames --- Les opérations Medusa génèrent de graves violences dont sont victimes les exilés.
La société civile et la solidarité citoyenne se sont levées contre les mensonges policiers et les politiques migratoires --- Rien.

Similitudes
La course-poursuite nocturne et les zigzags de la camionnette.
Le tir du policier qui chambre son arme avant d'appuyer sur la gâchette.
Les parents empêchés d'accompagner leur fille dans l'ambulance.
Les parents qui gardent plusieurs jours leurs vêtements tachés du sang de la petite.
La police qui n'informe pas immédiatement les parents du décès de leur fille.
Le policier qui a tiré est le père d'un enfant.
La déshumanisation des migrants.

Pour aller plus loin
  • Carte blanche dans "Le Soir": ici
  • Dossier des Grignoux: ici
  • Film de Robin Vanbesien "hold on to her": disponible pour des projections publiques via la distribution cinéma à la demande (ici). Les projections organisées par et pour des activistes sont gratuites et peuvent être mises en place en le contactant (ici). Le film est également disponible en streaming ici et ici.
 
 
 
 

mercredi 8 mai 2024

Mawda, on ne peut pas t'oublier

Le lieu du drame. (c) La Boîte à Bulles.
 
Hasard du calendrier, deux livres d'auteurs belges de facture totalement différente concernant le même sujet belge sortent simultanément en ce début d'année dans deux maisons d'édition françaises. Deux ouvrages de très grande qualité, entamés chacun en 2019, et qui se complètent.
 
"Mawda, autopsie d'un crime d'État" (La Boîte à Bulles, 192 pages), bande dessinée du dessinateur engagé Manu Scordia, par ailleurs animateur pour enfants, évoque le tragique destin d'une enfant et l'attitude de l'État belge.

"Mawda v. Medusa, donner un visage à la criminalisation des migrants en Europe" (Le Bord de l'eau, collection "L'atelier du chercheur", 192 pages) est un essai de "philologie politique" où la philosophe Sophie Klimis analyse scrupuleusement et commente sans langue de bois tout ce qui touche à l'affaire Mawda.


 

 
"Mawda".
Il suffit de prononcer son prénom pour la voir, bob enfoncé sur la tête, yeux rieurs et doigts devant la bouche. Même six ans après sa mort. Le matin du jeudi 17 mai 2018, la Belgique s'éveillait comme d'habitude. Sans savoir que ce jour serait à jamais teinté de noir: durant la nuit, près de Mons, une fillette de deux ans a été tuée par la police belge. Mawda était Kurde et sans papiers. Elle, son frère, leurs parents et d'autres migrants avaient pris place dans une camionnette pour tenter de rallier l'Angleterre. Vu le décès de Mawda, la famille Shawri a modifié ses plans. Elle a finalement obtenu sa régularisation en Belgique. Afin de pouvoir se recueillir au cimetière d'Evere où repose la petite. Aujourd'hui, Shamden et Phrast, les parents de Mawda, et leurs deux fils, Hama et le bébé né en Belgique après le drame, souhaitent tourner la page et aller de l'avant. Après ce qu'ils ont enduré, comme on les comprend.
 
Par contre, tout démocrate se doit de savoir ce qui s'est passé en cette nuit du 17 mai. La traque organisée, qualifiée de "course-poursuite" police-migrants dans la presse, est le drame qui dénoncera de trop nombreuses lacunes à tous les niveaux, révélées au fil des jours et des mois par l'avocate Selma Benkhelifa et le journaliste Michel Bouffioux. En vrac. Une mère empêchée d'accompagner sa fillette mourante dans l'ambulance. Une vingtaine de migrants dont le chauffeur de la camionnette braqués par la police, arrêtés, mis en garde à vue puis relâchés avec un ordre de quitter le territoire. Une famille restée plusieurs jours avec ses vêtements tachés du sang de Mawda. Ce jour-là, des policiers ont pu mentir, le parquet les couvrir, raconter n'importe quoi: enfant-bouclier, enfant-bélier, enfant jetée d'une voiture en marche, balles multiples, tir d'origine inconnue…
 
Le jeudi 17 mai 2018 et les jours suivants, les médias ont failli à leur devoir d'informer. Immédiatement, la société civile de Belgique s'est levée, s'est rassemblée, s'est insurgée pour dire non. Pour interroger, questionner, détricoter les imbécillités officielles. Elle a manifesté. Elle a partagé l'information principale: "Mawda a été tuée par une balle policière dans le cadre des opérations Medusa". Elle a organisé des funérailles dignes pour la petite fille. Elle a soutenu les parents endeuillés et leur petit garçon de quatre ans traumatisé.
 
L'"affaire Mawda" a été le lamentable révélateur des failles de l'État de droit et des discrètes campagnes anti-migrants. On a pu prendre connaissance de ce qui s'est réellement passé cette nuit grâce à la formidable et minutieuse contre-enquête du journaliste Michel Bouffioux, écœuré par les mensonges officiels. Elle a été publiée sur le site belge de "Paris-Match" et dans le livre "Deux ans et l'éternité" (Ker éditions), introduite par une fiction de Vincent Engel (lire ici). Elle a été portée par la magnifique pièce de théâtre de Marie-Aurore d'Awans et Pauline Beugnies "Mawda, ça veut dire tendresse". Mais ce drame accablant ne fait toujours pas l'objet d'une commission parlementaire, faute de signatures suffisantes. Par contre, le procès en appel s'est achevé en novembre 2021, condamnant le policier qui a tiré à dix mois de prison avec sursis et levant son amende de 400 euros, le présumé chauffeur écopant, lui, de quatre ans de prison ferme. Toutefois, assigné par l'ONG DEI (Défense des enfants international), l'État belge n'a pas été débouté. Maigre victoire, il sera condamné en février 2023 à payer un euro symbolique et à modifier légèrement la formation des policiers.
 
 

Une société raciste et malade

 

Le récit graphique de Manu Scordia est basé sur les témoignages des parents de Mawda, ceux de proches de l'affaire et la contre-enquête de Michel Bouffioux. Il donne toutefois une dimension littéraire aux différents éléments de l'affaire. Allers-retours dans le temps, couleur différente quand Mawda s'exprime à la première personne, cases vides et gaufrier éclaté, choix de mise en page, interventions de l'auteur-illustrateur, le procédé n'est jamais mièvre ou gratuit. "Mawda, autopsie d'un crime d’État" s'ouvre sur les mots que la maman de Mawda a prononcés au procès à Mons, le 24 novembre 2020, dessinés dans leur contexte historique. "Cela fait précisément 2 ans, 6 mois, 8 jours et 8 heures que c'est arrivé (...)". On voit la nuit, les arbres de l'aire autoroutière, les policiers, l'ambulance, le drame, un premier article de presse. L'album se terminera sur les mots d'amour de Mawda aux siens lors de la traque qui lui sera fatale.
 
Les mots de la maman de Mawda.
(c) La Boîte à Bulles.

En chapitres successifs, Manu Scordia compose le parcours de ce jeune couple originaire du Kurdistan irakien. D'abord leur histoire, mariage refusé, fuite du pays, naissance de leurs deux enfants, parcours migratoire entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne, rêves et déceptions, arrivée à Grande-Synthe (France) en mars 2018. Ensuite, leur séjour dans le camp soutenu par le Refugee Women's Centre britannique et les tentatives de passer en Angleterre dont celle de la nuit fatidique. Passée une page noire, le drame surgit en une seule grande illustration présentant Mawda: "Il y avait une fontaine de sang". Ses parents expliquent les heures terribles, horribles, du drame. En face, d'autres articles de presse relatant des informations non vérifiées. En contrepoint, les réactions au gymnase de Grande-Synthe.
 

Manu Scordia entremêle les voix et les moments.
(c) La Boîte à Bulles.

L'auteur a rencontré le journaliste Michel Bouffioux.
(c) La Boîte à Bulles.
Après une page blanche cette fois, l'auteur évoque sa rencontre avec le journaliste Michel Bouffioux. Il rappelle combien la minutieuse enquête de ce dernier a pointé les incohérences de l'enquête, a débusqué les mensonges officiels, a rétabli les vérités, a pointé l'inhumanité de la Belgique officielle et l'humanité de la Belgique non officielle. L'avocate Selma Benkhelifa, défenderesse de la famille, a immédiatement placé l'affaire Mawda sur ses vrais terrains, celui de la politique avec les opérations Medusa, celui du racisme d'État. Manu Scordia retrace aussi la vie des parents de Mawda après la mort de leur fille. Comment survivre dans tant de détresse? Comment résister aux reconstitutions des événements? Comment s'exprimer quand le traducteur du sorani s'exprime en néerlandais et que le régime linguistique est francophone? Comment entendre le policier qui "n'avait pas d'autre choix que de tirer"?
 
 
Affirmations policières. (c) La Boîte à Bulles.

Les chapitres suivants dépeignent le procès fin novembre 2020, en temps de masques à cause du Covid, si douloureux par la répétition des mensonges policiers, les manquements et les ratés de l'enquête, les contacts avec le comité P et cette satisfaction d'une "opération bien menée", la plaidoirie de l'avocat du policier tireur, etc., etc. Par son récit graphique très dense et fort bien construit, porté par un efficace dessin réaliste et complété de notes informatives en finale, Manu Scordia démontre magistralement combien l'affaire Mawda est accablante pour l'État belge. On est soufflé de ce qu'on y découvre, petite pointe d'un iceberg nommé racisme.

Mawda, par Manu Scordia. (c) La Boîte à Bulles.

 

Criminaliser les migrants


Philosophe issue de l'immigration (le livre est, entre autres, dédié à ses grands-parents, dont les uns s'exilèrent de Grèce pour fuir la misère et les autres durent fuir l'Ukraine et la Géorgie suite à la Révolution bolchévique), Sophie Klimis dit avoir été sensibilisée à la cause des migrants en 2009, lorsque Saint-Louis, l'université bruxelloise où elle travaille, a été occupée durant neuf mois par une soixantaine de personnes "sans-papiers" qui feront finalement une grève de la faim au finish pour exiger des critères clairs de régularisation. Lors de cette "vie commune", elle a écouté les histoires de vie des personnes. Elle a notamment été marquée par la rencontre d'un jeune homme arrivé en Belgique après avoir fait des milliers de kilomètres accroché sous un camion. Elle dénonce l'hypocrisie entourant les "sans-papiers" car elle sait évidemment que le secteur du bâtiment par exemple les utilise à vingt euros la journée de dix heures, sans aucune protection sociale ou même physique.
 
Celle dont le domaine de recherche est l'antiquité grecque en a perçu des échos dans ce qu'on a appelé l'affaire Mawda, notamment dans la dimension émotionnelle de la politique. Elle analyse: "Dans l'"Antigone" de Sophocle, c'est un élan, une pulsion ("orgè"), qui est représentée comme étant à la racine de la loi. On peut penser à l'indignation qui peut mener des citoyens à contester une loi jusqu'à la faire abroger, s'ils la trouvent injuste. Or, face à l'affaire Mawda a d'abord surgi une émotivité inverse, inversement proportionnelle au drame: les parents de Mawda ont été rendus responsables du drame, les victimes transformées en bourreaux! Le sens commun est malade aujourd'hui. On préfère de fausses vérités en ignorant tout des contextes."
 
Pour Sophie Klimis, ce livre de réflexion se veut une prise de température de l'opinion publique. "J'ai voulu retrouver le pouvoir de captation des mots. Montrer la dissociation entre le dire et le faire. On dit pourchasser les passeurs mais on ne fait rien contre les véritables réseaux mafieux et on criminalise toutes les personnes migrantes. Quid aussi des réfugiés climatiques, des réfugiés pour échapper à un crime d'honneur, des réfugiés économiques? Les gens viennent ici pour survivre. Ce qu'on leur fait subir sans discernement est très inquiétant."
 
Dès la page "Avertissement", l'auteure pose les questions nécessaires. Pourquoi la solidarité européenne unanime envers les réfugiés ukrainiens et l'octroi de l'asile immédiat et pas pour ceux qui viennent par exemple de Syrie et sont qualifiés de migrants avec en corollaire l'épineux parcours administratif organisé par la Belgique? Ou désorganisé: 27 842 dossiers (33 913 personnes) en attente au CGRA en mars 2024, dont un arriéré de 21 342 dossiers.

Des questions qui dérangent, la chercheuse va en poser tout au long des pages, confrontant les couvertures médiatiques et les réactions du public lors de divers événements. Oui à l'incendie de Notre-Dame, très peu à la mort de Mawda, banalisée par la suspicion qui lui a été tout de suite accolée. Un sujet auquel elle s'est intéressée dès la parution du deuxième article du "Soir", avançant l'hypothèse de l'enfant-bouclier. Hypothèse aussitôt reprise par Bart De Wever (président de la N-VA et bourgmestre d'Anvers) qui brandit la faute des parents, comme, à son grand effroi, de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux. "Cette affaire n'a pas eu l'ampleur qu'elle aurait dû avoir. Comment le sort d'une petite fille n'émeut-il pas plus? Pourquoi cette apathie?"

Dans "Mawda v. Medusa", elle interroge cette indifférence générale. Certes, elle fait un pas de côté par rapport à ses "antiquités" mais pas tant que ça. La Grèce ancienne apparaît régulièrement en éclairage de notre présent. Dans un langage clair et accessible, en posant les faits et en détaillant le plan Medusa, l'auteure questionne la démocratie directe. Elle interroge la place de la justice en Belgique. Rappelant qu'une loi de 2014 rend le judiciaire dépendant de l'exécutif, elle se demande ce qu'il en est de l'État de droit et de la séparation des pouvoirs. "Le rôle du philosophe est d'accompagner la réalité sociale en l'élucidant, de l'analyser pour la rendre compréhensible."

Elle n'est pas la première. Elle souligne que, dans "La République", Platon considérait de manière critique la construction de la situation démocratique athénienne de son temps à plusieurs niveaux. Aristote le Métèque faisait des enquêtes sur toutes les constitutions des cités de son temps afin d'élaborer des questions politiques réfléchies. Marx s'est aussi basé sur des enquêtes pour écrire "Le capital".

Pour Sophie Klimis, la philosophie politique, de nos jours, est souvent prise entre deux écueils : soit c'est une sorte de métaphysique cachée, soit elle se dissout dans les sciences sociales comme la sociologie. L'auteure revendique quant à elle une philosophie politique qui parviendrait à cerner la forme générale d'un événement en se basant sur l'étude de ses détails. D'où l'importance de la mise en œuvre de la méthode qu'elle qualifie de "philologie politique". C'est ainsi qu'elle analyse les traits généraux du cas Mawda, dans le sillage croisé des travaux de Hannah Arendt et de Cornelius Castoriadis, pour rendre pensable l'impensable.

Extrêmement riche car il scrute de près tous les mots en lien avec l'affaire Mawda, l'essai applique superbement son sous-titre. Il donne un visage à la criminalisation des migrants en Europe. Il nous l'explique noir sur blanc. Il ne s'agit plus de déclarations sur des "migrants"», des "transmigrants", des "trafiquants", mais d'une famille prise dans les rets d'une politique appliquée sans discernement, par racisme et soin électoraliste. Sophie Klimis fait ainsi remarquer qu'on contourne la question des véritables responsabilités politiques, lorsqu'on parle du destin tragique, ou horrible, de Mawda plutôt qu'on ne nomme l'homicide de la petite.

Le premier chapitre, "Dire l'affaire Mawda", analyse scrupuleusement les discours de la presse, "Le Soir" et la RTBF principalement, "La Meuse" et "Le Peuple" accessoirement, et les confronte à la contre-enquête de Michel Bouffioux qui, soit dit en passant, n'a été mise en cause par personne. C'est éclairant et sidérant. Viennent ensuite l'analyse des paroles des magistrats, leurs contradictions, leurs oublis, leurs failles, souvent mises en lumière par l'avocate Selma Benkhelifa, défendant la famille de Mawda. Si on n'était pas dans une affaire réelle, on s'amuserait du rapport du comité P de la police consacré à cet "incident de tir" qui évite durant cinquante-neuf pages les mots "Mawda", "enfant", "fillette", "mort". Là aussi, Michel Bouffioux apporte des informations. C'est éclairant et sidérant. Les choses sont tellement exceptionnelles, au sens négatif du terme, que les onze recteurs des universités belges, soit tous, ce qui ne s'était jamais produit, feront part de leurs préoccupations au Premier ministre de l'époque. La réponse ne viendra pas de Charles Michel (MR) mais de Theo Francken (N-VA), alors secrétaire d'État à l'asile et à la migration. Et l'auteure de rappeler que la matière étant fédérale, la politique mise en place lie tout le gouvernement. C'est éclairant et sidérant. D'autres mots viendront encore de l'université comme la fiction de Vincent Engel évoquée plus haut (lire ici).

L'autre important chapitre, "Instruire le cas Mawda", examine le procès à Mons, les 23 et 24 novembre 2020 ainsi que son verdict, prononcé le 12 février 2021, dont le simple énoncé suscite déjà des questions. Vraiment, un "homicide involontaire"? C'est éclairant et sidérant. Dans ce second chapitre qui est une montée en généralité où elle passe de"l'affaire" au "cas", Sophie Klimis pointe combien le cas Mawda a aussi été instruit dans la société. Les débats de la Zin TV, les démarches artistiques, les collectifs citoyens "Justice et vérité pour Mawda" ainsi que "#Justice4Mawda", autant de voix qui se sont fait entendre, constituant "l'élan-Mawda".

Après avoir donné son journal détaillant le procès avec la même rigueur, l'auteure entreprend en tant que philosophe de déconstruire "l'effet-Medusa". Soit, ce que les mises en scènes et les discours officiels ont habilement masqué, travaillé à rendre "impensable", des périls pour la démocratie dont le citoyen ne se rend guère compte. Comment l'espace public a été transformé par le tir policier en zone de non-droit, comment les instances politiques belges ont pu établir les plans Medusa, comment les mythologies grecque et romaine ont été réappropriées pour nommer des opérations de traque aux migrants, en Belgique mais aussi par Frontex, aux frontières de l'Europe. C'est éclairant et sidérant. "Mawda v. Medusa" présente encore la menace pour notre humanité que représente l'anesthésie de l'empathie et de l'esprit critique, à l'opposé de l'élan vital que sont l'indignation et la colère. L'antique "orgè" qui a pris place lors de la marche blanche lors des funérailles de la petite Kurde. Pour peu qu'on veuille s'y intéresser, et c'est essentiel, le cas-Mawda est le miroir de ce que la Belgique est devenue.




mercredi 15 mai 2019

Mawda, qui a deux ans pour toujours

Mawda, son sourire et son bob.

L'an dernier, dans la nuit du 16 au 17 mai 2018, sur une autoroute belge, pas loin de la frontière française, une petite fille est morte. Elle se trouvait dans une camionnette, blanche comme il se doit. Le fourgon transportait des migrants et fuyait la police qui l'avait pris en chasse. Un policier a sorti son arme. Il a tiré. Il a tué Mawda, petite fille kurde de deux ans. Emotion dans le pays, comme souvent quand un enfant meurt - rappelez-vous Aylan -, émotion plutôt dans une partie du pays car le drame a vite été instrumentalisé par le gouvernement pour rendre les parents de Mawda en particulier et les migrants en général responsables de leur malheur. On a menti, officiellement, pour cacher la vérité. On a beaucoup menti.

Une fois encore, la société civile a été là pour recueillir Shamdin, Phrast et Hama Shawri, les parents et le frère de quatre ans de la petite victime. Pour accompagner cette famille dévastée par le chagrin, perdue sur les routes et dans la clandestinité faute de papiers de réfugiés. La presse n'a pas beaucoup bougé par rapport à cette bavure, se contentant de relayer les mensonges officiels sans rien vérifier. Sauf Michel Bouffioux qui a publié une formidable contre-enquête dans "Paris-Match Belgique" et a parfaitement démontré que l'affaire Mawda était directement liée aux opérations Medusa visant les migrants.

Mawda, son sourire et son bob. Aujourd'hui, un an après la mort de cette petite innocente qui aura toujours deux ans parce, sort un livre atypique dont les bénéfices seront versés à sa famille. "Deux ans et l'éternité" de Vincent Engel et Michel Bouffioux (Ker Editions, dessin de couverture de Benjamin Cuvelier, 212 pages, 10 euros) se compose de deux parties complémentaires. D'abord un "récit" d'écrivain, très impliqué dans son époque et sa société, sous forme chorale, ensuite une enquête de journaliste, sérieuse, approfondie. L'ensemble plaide pour un "plus jamais ça", incite à un monde plus juste et plus humain.

Vincent Engel reprend librement les faits réels de l'"affaire Mawda" et les précède d'une hallucinante séance à la Chambre des Représentants le 22 novembre 1938 - la Nuit de Cristal venait d'avoir lieu. Il choisit de se glisser successivement dans la peau des différents acteurs du drame. "La fiction est une manière de dire le monde, l'espoir et la souffrance", écrit-il. Il est Mawda, petite Kurde parlant le rare sorani qui nous raconte par bribes son histoire, celle de ses parents, celle de son frère. Il est la traductrice. Il est le passeur. Il est le tireur. Il est aussi le témoin d'une conversation glaçante entre le "Premier" et le "Secrétaire". Ces voix nous permettent de revoir l'affaire sous différents points de vue et sont autant d'occasions pour Vincent Engel de porter le fer là où cela fait mal. Une démarche d'écrivain jouant avec les mots n'empêche pas les prises de position et les engagements. Car la démocratie est menacée par cette affaire aussi désolante que sordide.

La deuxième partie du livre reprend la série d'articles que Michel Bouffioux, journaliste d'investigation courageux, a consacrés à l'affaire Mawda dans "Paris Match Belgique" et sur le site ParisMatch.be entre le 20 décembre 2018 et le 7 mars 2019. Soit une impeccable contre-enquête, basée sur de multiples témoignages et divers écrits et rapports officiels, qui a démonté les mensonges officiels, a mis en lumière les opérations policières Medusa et les multiples dysfonctionnements du système policier, complétée d'une interview de l'avocate de la famille. Des incidents techniques qui effacent les enregistrements précieux à la préparation d'une version policière collective en passant par la sinistre manière dont ont été traités les parents et le frère de Mawda alors que la petite fille mourait seule dans une ambulance et l'ordre de quitter le territoire remis quasi immédiatement à tous les passagers du fourgon maudit. Même si on l'a lue lors de sa publication, cette enquête rend muet de stupéfaction et d'indignation. La Belgique est-elle devenue ça? Et va-t-elle le rester?