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vendredi 24 juin 2022

Caravage, de la prostituée à la Vierge

"La Mort de la Vierge" (c) Musée du Louvre.

On peut admirer des tableaux et ne pas nécessairement avoir envie de plonger dans de longues biographies savantes sur leurs auteurs. On peut admirer un tableau et vouloir en savoir plus sur les circonstances de sa création. Née au printemps 2021, la collection "Le roman d'un chef d'œuvre" des Ateliers Henry Dougier a justement pour ambition de raconter la naissance d'un tableau, d'expliquer les liens entre la vie de l'artiste et l'acte de création. L'histoire de tableaux célèbres de différentes époques, dus à Michel-Ange, Goya, Bruegel, Manet, Klimt, Gauguin,.. se découvre dans des textes entre récit romanesque et enquête historique.

Ainsi Alain Le Ninèze signe-t-il un livre très plaisant et documenté, "Le dernier sommeil selon Caravage" (Ateliers Henry Dougier, 126 pages), où il fait découvrir le tour et l'alentour du célébrissime tableau "La Mort de la Vierge". Peint en 1606, le tableau fut commandé pour une église romaine qui, choquée, le refusa en finale. Il fut alors acheté par le duc de Mantoue via "notre" Pierre-Paul Rubens, alors en séjour en Italie et grand admirateur de l'Italien. Revendu ici et là, il arrivera finalement en France grâce au roi Louis XIV en 1671. Il est actuellement exposé au musée du Louvre (salle 712), tout près de la Joconde.

Fin connaisseur de l'époque, l'auteur nous entraîne dans l'atelier du Caravage (1571-1610) et dans la Rome du tout début du dix-septième siècle, entre plaisirs, rivalités, Inquisition et corruption. Le peintre ignore encore que "La Mort de la Vierge" (1606) sera le dernier tableau qu'il peindra dans cette ville qu'il aime tant et qu'il devra fuir. En effet, il choisit de représenter la Vierge sous les traits d'une prostituée retrouvée noyée dans le Tibre. Le côté agréablement littéraire du "Dernier sommeil selon Caravage", c'est qu'on découvre l'artiste et l'homme par le journal que tient son assistant du moment, Cecco del Caravaggio. La forme permet de se glisser discrètement dans le sillage des deux hommes, que ce soit à l'atelier, en promenade, en visite, à la taverne ou encore ailleurs. De nombreux dialogues émaillent le texte. On est réellement avec eux, dans le choix des couleurs, dans les bagarres, lors des enquêtes de la police... 

Peintre de génie, précurseur qui se guigne du qu'en-dira-t-on, Caravage travaille vite dès qu'il a en tête la vision de son tableau. L'homme a du cœur et une sensibilité extrême qu'il transforme en énergie créatrice. Il fréquente tous les milieux, la noblesse, le clergé comme les prostituées. Il est aussi un homme de valeurs et un bagarreur qui n'hésite pas à dégainer son épée pour défendre ses opinions. Cela lui vaut pas mal de blessures, d'ennuis et même de la prison dont il sort chaque fois grâce à de petits arrangements opérés par ses protecteurs, dont le pape Paul V et la marquise Costanza Colonna. Ce tableau marque toutefois le début de la descente aux enfers de Caravage, obligé de fuir Rome sans son assistant. Les trois dernières années de sa vie nous sont présentées en une dizaine de pages par des lettres adressées à Cecco del Caravaggio par Mario Minniti, un ancien proche du Caravage qui a repris du service auprès de lui lors de son exil à Naples.

Passionnant de bout en bout, prenant comme un polar lorsqu'on tente de découvrir les liens entre Caravage et la prostituée qu'il a représentée, interpelant par la description de la Rome d'alors, "Le dernier sommeil selon Caravage" est un superbe livre composant le portrait d'un homme dans son époque comme le feraient des pièces de puzzle. Un maître qui a vécu un purgatoire de trois siècles avant d'être réhabilité dans les années 1950.

Sur le site de la maison d'édition, Alain Le Ninèze explique la genèse de ce livre.
"J'ai été amené à écrire ce livre pour deux raisons. D'abord parce que j'aime passionnément Caravage, ce génial inventeur de la technique du clair-obscur que reprendront après lui des peintres aussi importants que Velasquez, Rembrandt, Vermeer et Georges de la Tour.
Ensuite parce que, déambulant un jour dans la Grande Galerie du Louvre, je me suis arrêté, intrigué, devant une toile intitulée "La Mort de la Vierge". Pourquoi Caravage avait-il donné ce nom à ce tableau montrant le corps sans vie d'une femme veillée par ses proches dans la chambre d'un modeste logis? C'est donc ainsi qu'il voyait Marie morte, la mère de Dieu que toute la peinture de la Renaissance avait montrée paisiblement endormie dans l'attente de monter au ciel dans la gloire de l’Assomption? Pourquoi ce choix étrange de l'artiste?
Je ne suis pas le premier à avoir été surpris. Les moines du couvent romain qui, en 1606, avaient commandé l'œuvre à Caravage, eux, ont été scandalisés. Ils l'ont été encore plus quand ils ont appris que le modèle du peintre avait été le cadavre d'une prostituée retrouvée noyée dans le Tibre… A tel point qu'ils ont refusé le tableau.
Ce scandale ne fut qu'un parmi d'autres dans l'œuvre de l'artiste, et aussi dans sa vie. Ami des prostituées et des mauvais garçons, irascible, toujours prompt à dégainer l'épée, Caravage est condamné la même année pour avoir tué un homme au cours d'une rixe. Il quitte Rome pour échapper à l'échafaud. Et à partir de là son destin bascule vers le tragique…
C'est cette période de sa vie que raconte le roman."

Pour lire en ligne un extrait du livre "Le dernier sommeil selon Caravage", c'est ici.


La collection "Le roman d'un chef d'œuvre" depuis sa création en avril 2021:
  • "Les heures suspendues selon Hopper", par Catherine Guennec
  • "De l'or dans la nuit de Vienne selon Klimt", par Alain Vircondelet
  • "La femme moderne selon Manet", par Alain Le Ninèze
  • "Les heures suspendues selon Hopper", par Catherine Guennec
  • "Sous le ciel immense selon O'Keeffe", par Catherine Guennec
  • "Les scandales d'un naufrage selon Géricault", par Philippe Langenieux
  • "Chemins sans issue selon Van Gogh", par David Haziot
  • "Un message de consolation selon Gauguin", par Marina Doux
  • "La vengeance divine selon Garouste", par Philippe Langenieux
  • "Le dernier sommeil selon Caravage", par Alain Le Ninèze
  • "Le géant des Florentins selon Michel-Ange", par Jean Lovera
  • "La mort en face selon Goya", par Sophie Doudet
  • "Les noces rouges selon Bruegel" par Jean-Yves Laurichesse

mardi 25 février 2020

Quand l'Américaine Alexandria Marzano-Lesnevich radiographie un pardon

Par Sarah Trillet, invitée de LU cie & co

Alexandria Marzano-Lesnevich. (c) Sarah Trillet.


Avec son premier livre, le récit littéraire "L'Empreinte" ("The Fact of a Body, a Murder and a Memoir", USA, 2017; Sonatine, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, 2019, 480 pages; 10/18, 2020, 455 pages), Alexandria Marzano-Lesnevich procède à une démonstration assez extraordinaire de ce à quoi renvoie le concept de "justice réparatrice". L'entreprise était de taille, car l'auteure puise dans les éléments les plus intimes de sa vie privée les prémisses de ses réflexions, notamment à propos de la peine de mort.

L'écrivaine, alors jeune avocate fermement opposée à la peine de mort, voit ses valeurs vaciller en 2003 - elle a 25 ans - lorsque qu'elle est confrontée aux confessions d'un meurtrier, prédateur sexuel et pédophile, et qu'elle ressent le vif souhait de le voir mourir. Déstabilisée par cette réaction viscérale, elle se lance dans des investigations à la limite de l'acharnement pour reconstituer son parcours. En remontant durant dix ans le fil, une explication se dégage, des liens apparaissent peu à peu entre son propre passé, le chemin du meurtrier et un terrible secret de famille.

Ce faisant, Alexandria Marzano-Lesnevich offre au lecteur la possibilité d'occuper différentes places, tantôt celles des victimes, tantôt celles des auteurs de violence et de leurs proches. Et de provoquer un dialogue inattendu entre des positions en apparence inconciliables. S'ouvrent alors des perspectives de raisonnement qui dépassent l'utopie d'une vérité unique et objective. Celles-ci conduiront en outre l'auteure vers une puissante catharsis.
"Ce qui m'a tant séduite dans le droit il y a si longtemps, c'était qu'en composant une histoire, en élaborant à partir des événements un récit structuré, il trouve un commencement, et donc une cause. Mais ce que je ne comprenais pas à l'époque, c'est que le droit ne trouve pas davantage le commencement qu'il ne trouve la vérité. Il crée une histoire. Cette histoire simplifie les choses, et cette simplification, nous l'appelons vérité."
Au cours de sa quête, l'écrivaine met en évidence les inévitables zones d'ombre qui subsistent dans toute affaire criminelle et le caractère fondamentalement subjectif de la loi. Elle interroge en outre, sans jamais tenter ni affirmer de réponse, des sujets tels que la responsabilité, le traitement des maladies mentales, la mécanique - puissante - des secrets de famille, mais aussi les processus de résilience et du pardon.
"C'est la logique à laquelle je ne trouverai jamais d'explication; dans ma famille, une douleur, ce sera toujours la mienne ou la tienne, à monter l'une contre l'autre et à mettre en balance, jamais une douleur collective, jamais une douleur de famille. Est-ce que ce qu'il se passe dans une famille est le problème de la famille, ou le problème de celui ou de celle qui en est le plus affecté?"
"J'en suis venue à croire que chaque famille est définie par un acte fondateur, une croyance fondatrice. Depuis mon enfance, j'ai compris que celle de mes parents était la suivante: ne jamais regarder en arrière.”
"L'empreinte" n'est pas ce que l’on peut appeler une lecture agréable, elle a même été - pour moi - par moments douloureuse. Alexandria Marzano-Lenevich a mis dix ans à l'écrire. On y entrevoit la difficulté des travailleurs du secteur judiciaire, leurs zones d'impuissance, les traumatismes que ces métiers peuvent occasionner, y compris les traces que laissent les affaires criminelles sur les jurés, les hommes de loi mais aussi sur la société toute entière.

Mais ce récit qui mêle enquête journalistique, autobiographie et polar est non seulement riche d'un talent d'écriture prometteur mais est aussi un brillant manifeste contre la peine de mort. Et plus généralement, il proclame - pour toutes les parties - le droit à poursuivre sa vie.
"Merci pour ton amour, et pour avoir créé avec moi un foyer dans lequel mes souvenirs du passé peuvent subsister sans danger auprès de mes espoirs pour l'avenir."


"L'Empreinte" a reçu le Grand Prix des Lectrices de ELE 2019 (document) et le Prix du Livre étranger 2019 France Inter-JDD.

mercredi 15 mai 2019

Mawda, qui a deux ans pour toujours

Mawda, son sourire et son bob.

L'an dernier, dans la nuit du 16 au 17 mai 2018, sur une autoroute belge, pas loin de la frontière française, une petite fille est morte. Elle se trouvait dans une camionnette, blanche comme il se doit. Le fourgon transportait des migrants et fuyait la police qui l'avait pris en chasse. Un policier a sorti son arme. Il a tiré. Il a tué Mawda, petite fille kurde de deux ans. Emotion dans le pays, comme souvent quand un enfant meurt - rappelez-vous Aylan -, émotion plutôt dans une partie du pays car le drame a vite été instrumentalisé par le gouvernement pour rendre les parents de Mawda en particulier et les migrants en général responsables de leur malheur. On a menti, officiellement, pour cacher la vérité. On a beaucoup menti.

Une fois encore, la société civile a été là pour recueillir Shamdin, Phrast et Hama Shawri, les parents et le frère de quatre ans de la petite victime. Pour accompagner cette famille dévastée par le chagrin, perdue sur les routes et dans la clandestinité faute de papiers de réfugiés. La presse n'a pas beaucoup bougé par rapport à cette bavure, se contentant de relayer les mensonges officiels sans rien vérifier. Sauf Michel Bouffioux qui a publié une formidable contre-enquête dans "Paris-Match Belgique" et a parfaitement démontré que l'affaire Mawda était directement liée aux opérations Medusa visant les migrants.

Mawda, son sourire et son bob. Aujourd'hui, un an après la mort de cette petite innocente qui aura toujours deux ans parce, sort un livre atypique dont les bénéfices seront versés à sa famille. "Deux ans et l'éternité" de Vincent Engel et Michel Bouffioux (Ker Editions, dessin de couverture de Benjamin Cuvelier, 212 pages, 10 euros) se compose de deux parties complémentaires. D'abord un "récit" d'écrivain, très impliqué dans son époque et sa société, sous forme chorale, ensuite une enquête de journaliste, sérieuse, approfondie. L'ensemble plaide pour un "plus jamais ça", incite à un monde plus juste et plus humain.

Vincent Engel reprend librement les faits réels de l'"affaire Mawda" et les précède d'une hallucinante séance à la Chambre des Représentants le 22 novembre 1938 - la Nuit de Cristal venait d'avoir lieu. Il choisit de se glisser successivement dans la peau des différents acteurs du drame. "La fiction est une manière de dire le monde, l'espoir et la souffrance", écrit-il. Il est Mawda, petite Kurde parlant le rare sorani qui nous raconte par bribes son histoire, celle de ses parents, celle de son frère. Il est la traductrice. Il est le passeur. Il est le tireur. Il est aussi le témoin d'une conversation glaçante entre le "Premier" et le "Secrétaire". Ces voix nous permettent de revoir l'affaire sous différents points de vue et sont autant d'occasions pour Vincent Engel de porter le fer là où cela fait mal. Une démarche d'écrivain jouant avec les mots n'empêche pas les prises de position et les engagements. Car la démocratie est menacée par cette affaire aussi désolante que sordide.

La deuxième partie du livre reprend la série d'articles que Michel Bouffioux, journaliste d'investigation courageux, a consacrés à l'affaire Mawda dans "Paris Match Belgique" et sur le site ParisMatch.be entre le 20 décembre 2018 et le 7 mars 2019. Soit une impeccable contre-enquête, basée sur de multiples témoignages et divers écrits et rapports officiels, qui a démonté les mensonges officiels, a mis en lumière les opérations policières Medusa et les multiples dysfonctionnements du système policier, complétée d'une interview de l'avocate de la famille. Des incidents techniques qui effacent les enregistrements précieux à la préparation d'une version policière collective en passant par la sinistre manière dont ont été traités les parents et le frère de Mawda alors que la petite fille mourait seule dans une ambulance et l'ordre de quitter le territoire remis quasi immédiatement à tous les passagers du fourgon maudit. Même si on l'a lue lors de sa publication, cette enquête rend muet de stupéfaction et d'indignation. La Belgique est-elle devenue ça? Et va-t-elle le rester?










lundi 26 novembre 2018

Le pire et le meilleur des années 80 belges

Le Delhaize d'Alost en 1985.
Les années 1980 en Belgique, ce sont les gouvernements Martens successifs, la création d'Ecolo, la victoire de Sandra Kim à l'Eurovision, la visite du Pape Jean-Paul II, le drame du Heysel (39 morts)...

Les années 1980 en Belgique, ce sont bien entendu aussi les attaques des CCC (Cellules communistes combattantes) et celles, sanglantes, des Tueurs du Brabant qui ont terrorisé le pays entre 1982 et 1985, et toujours non élucidées, plus de trente ans après.

Qui ne se souvient pas de ces braquages d'enseignes Delhaize le plus souvent, tournant au carnage? Des ouvertures d'enquêtes, des réouvertures d'enquêtes, des réréouvertures d'enquêtes? Aujourd'hui, plusieurs victimes directes ou indirectes, ne sont plus de ce monde. Certains des tueurs non plus, peut-être. Peut-être, car ils n'ont jamais été clairement identifiés.


Aujourd'hui, en parallèle au beau et poignant film de Stijn Coninx, "Niet schieten" (Ne tirez pas), actuellement au cinéma, qui revient sur la tuerie du Delhaize d'Alost le 9 novembre 1985 et est tiré d'un livre éponyme, sort un nouveau livre de David Van de Steen qui le complète fort bien et le prolonge. Toujours avec la journaliste Annemie Bulté, l'ancien gamin de neuf ans miraculeusement rescapé publie "Survivant des Tueurs du Brabant" (traduit du néerlandais par Liliane Tackaert et Christian De Greef, Racine, 256 pages). Un récit-enquête qui s'imposait aux yeux des auteurs vu les nombreuses rencontres faites après le premier.

"Survivant des Tueurs du Brabant" est non seulement le récit de David qui échappa, à neuf ans, aux tueurs qui massacrèrent devant lui son père, sa mère et sa sœur, brisant sa famille, tuant son enfance, mais aussi celui des autres victimes de cette période noire toujours mystérieuse. Devenu adulte, mari et père, apaisé, David Van de Steen reprend la quête de son grand-père aujourd'hui décédé, "Petje", Albert Van den Abiel, cet homme extraordinaire qui ne baissa jamais les bras dans sa recherche infinie de la vérité. Enquêtant, confrontant, interpellant tous ceux qui semblaient parfois se taire. Des documents entreposés notamment dans une mallette en crocodile, devenue le témoin que le grand-père a passé à son petit-fils sur son lit de mort.

Avec la journaliste Annemie Bulté, David Van de Steen fournit un récit extrêmement fouillé de nombreux éléments liés aux Tueurs du Brabant depuis les années 80. Témoignages, enquêtes, pistes diverses s'offrent à nos yeux incrédules devant la manière dont police et gendarmerie ont alors travaillé. Mal. Très mal. Et guère mieux depuis, l'affaire n'étant toujours pas élucidée. Evidemment la question du pourquoi s'impose. Sans complotisme, les auteurs ne l'esquivent pas.

Si David Van de Steen écrit ici son histoire personnelle, il y intègre aussi toutes les autres victimes de ces drames, directes et indirectes, d'hier et d'aujourd'hui, et leurs proches, se faisant ainsi le porte-voix de ceux qu'on n'a jamais voulu entendre. Ça pique aux yeux et ça pique au cœur, mais il est nécessaire de le lire pour connaître cet aspect de la Belgique.

Pour feuilleter en ligne "Survivant des Tueurs du Brabant", c'est ici.



Mais les années 1980 en Belgique, ce sont aussi celles qui voient la naissance, en 1985, de l'émission télévisée "Strip-Tease", créée à la RTBF par Marco Lamensch et Jean Libon - elle passera aussi sur France 3 de 1992 à 2012 - et dont ils garderont la responsabilité éditoriale jusqu'en 2005. Qui n'en a pas gardé un ou plusieurs épisodes en mémoire? Ou au moins la voix off de Martine Matagne.

"Strip-tease, l'émission qui vous déshabille", voulait proposer des documentaires d'un genre nouveau où les commentateurs s'effaceraient pour laisser parler les protagonistes. Les sujets venaient essentiellement de la vie de tous les jours mais la manière de les aborder était on ne peut plus originale, choquant les uns, réjouissant tous les autres.

Si l'épisode sans doute le plus culte de l'émission tout aussi culte fut sans doute "La soucoupe et le perroquet" (1993) où on découvrait un certain Jean-Claude Ladrat en train de construire une soucoupe volante dans son jardin dans un reportage du journaliste Frédéric Siaud, il y en eut plus de huit cents autres!

Un chiffre qui paraît assez dingue mais que Marco Lamensch, un des créateurs de l'émission, nous détaille à l'envi dans le livre qu'il consacre à son ancien bébé, plus de trente ans ans après sa naissance, l'épatant recueil sous forme de miscellanées "Strip-Tease se déshabille" (préface de Philippe Geluck, Editions Chronique, 224 pages). Il a choisi une vingtaine de reportages dont il donne un résumé et un texto avant de les utiliser comme tremplins vers des sujets annexes, les sujets les plus fous, les portraits des divers intervenants, le film "Strip-Tease", etc.

Ça part dans tous les sens et c'est bien ça qui est intéressant et rigolo dans l'ouvrage. On n'aurait pas voulu d'une chronologie stricte. Par contre, sauter d'un sujet à l'autre, de la soucoupe initiale au photographe de charme final en passant par les portraits de petites filles modèles et de vieilles dames toujours vertes ou le difficile sujet de l'extrême-droite, et surtout y suivre Marco Lamensch sur les chemins de traverse à propos de l'émission qu'il ouvre pour nous est une riche expérience. Un seul regret, tout petit: que les dates des reportages ne soient pas mentionnées alors que chacun est rendu à son réalisateur.

De grand format, abondamment illustré, touffu sans être étouffant, "Strip-Tease se déshabille" est aussi un très beau retour en arrière sur ce que la société a été.


La soucoupe et le perroquet.



vendredi 4 septembre 2015

Isabelle Monnin révèle des photos de famille

Prenez une romancière et un chanteur, confrontez le travail de fiction de la première à l'imagination du second, attendez à peine... Vous aurez un ouvrage peu commun, le splendide "Les gens dans l'enveloppe", superbe roman et passionnante enquête d'Isabelle Monnin que complètent douze chouettes chansons écrites par Alex Beaupain, inspirées bien entendu des textes, et interprétées en partie par les personnes rencontrées lors de l'enquête (JC Lattès, 384 pages et 1 CD)!

Isabelle Monnin. (c) Claire Garate.
Le sujet du livre se dévoile dès le titre. Ce sont "les gens dans l'enveloppe". Pourquoi "dans l'enveloppe"? Isabelle Monnin s'en explique en quatrième de couverture: "En juin 2012, j'achète à un brocanteur sur internet un lot de 250 photographies d'une famille dont je ne sais rien. Les photos m'arrivent dans une grosse enveloppe blanche quelques jours plus tard. Dans l'enveloppe, il y a des gens, à la banalité familière, bouleversante. Je décide de les inventer puis de partir à leur recherche. Un soir, je montre l'enveloppe à Alex. Il dit: "On pourrait aussi en faire des chansons, ce serait bien.""

Lors de son passage à Bruxelles, la romancière me précise:
"J'ai acheté un lot de photos il y a trois ans. Cette famille me rappelait le décor de mon enfance. D'abord un lot de 60 polaroids. Puis le vendeur m'a proposé un lot de 200 autres photos papier de la même famille. J'étais attirée. Il n'y a pas de hasard. Mais je n'ai pas acheté les photos pour en faire un livre. Je trouvais juste dingue de les avoir. Elles étaient un petit trésor que je cachais dans mon tiroir. Un jour, à peu près un an après mon achat, s’est levée l'idée d’en faire un livre. Elle était limpide, évidente, claire. Je me suis dit que c'était donc une très bonne idée!"
"Les gens dans l'enveloppe" est une œuvre littéraire aussi originale que réussie, réunissant sous la même couverture un roman, une enquête et des chansons. Sans oublier l'album photo! Allons-y dans l'ordre de la lecture.

Le roman est entièrement composé à partir des photographies de l'enveloppe. Isabelle Monnin imagine une jeune fille, à qui elle donne le prénom de Laurence, ses parents, sa grand-mère, d'autres membres de la famille. Les photos inspirent l'ancienne journaliste qui y retrouve son décor d'enfance personnel. Son empathie donne naturellement vie à ces portraits de papier, son aisance de romancière leur imagine mille épisodes, jusqu'en Argentine. Cela et son attention à la langue rendent la lecture extrêmement réjouissante.
"C'est mon quatrième roman, mais je creuse toujours mon même sillon, la trace de la vie des gens - pour moi, toutes les vies sont intéressantes. J'ai voulu trouver la vérité de leur histoire par une fiction et par une enquête. Mon roman est aussi de la sociologie. Les photos racontent une histoire: l'absence de mère, une grande tristesse, le petit nombre d'enfants, le fait que les photos aient été abandonnées... Tout cela permet de raconter une histoire. Un autre écrivain les aurait-il vues qu'il en raconterait sans doute une autre. Alex Beaupain est intervenu lors de mon enquête, j'avais fini la fiction."
Bien sûr, en lisant le roman, on se pose plein de questions sur les personnages, sur les "gens dans l'enveloppe". Quels destins la romancière leur donne-t-elle! Sans savoir alors qu'on y trouvera  réponse dans la seconde partie du livre, une enquête de près de deux ans. Car Isabelle Monnin a retrouvé dans la vraie vie les héros qu'elle avait créés sur le papier. Et il est formidable de suivre toutes les phases de son enquête dûment datée - il n'y a que deux ans qu'elle a quitté le journalisme - avec lesquelles résonnent plusieurs éléments de sa vie personnelle.
"Pour moi, le plus vertigineux de ce livre est d'avoir rencontré mes personnages. Ensuite, qu'en partant à la recherche d'inconnus, j'en vienne à parler de moi. L'écueil du livre aurait été de ne pas retrouver les "gens dans l'enveloppe". Mais je n'avais pas de crainte qu'ils ne me parlent pas. Finalement, ce livre est plus l’histoire d'une rencontre qu'une enquête."
Un livre qui se lit avec de plus en plus d'avidité au fur et à mesure qu'on avance dans les chapitres. Le déroulé de l'enquête montre tant de coïncidences entre la fiction et la réalité! La découverte de l'emplacement du village, pas loin du berceau familial de l'auteure. La chance que la maison des photos anciennes soit à vendre. La rencontre de nombreuses personnes qui se souviennent du passé et, bien entendu, celle avec les "gens" eux-mêmes! C'est passionnant de bout en bout. Mais il faut être douée pour avoir perçu tout ce que ces photos disaient silencieusement. Et ouverte aux autres pour que leurs voix réelles sonnent ainsi. La découverte des "gens dans l'enveloppe" et de leurs existences en phases d'approche successives est un vrai bonheur.
"Les premiers lecteurs du livre ont été les "gens dans l'enveloppe" eux-mêmes avant même mon éditrice. Ils n'ont rien enlevé au texte, juste précisé certaines choses ou changé quelques détails. Aujourd'hui, nous sommes toujours en contact. Et la maison est toujours à vendre."
La lecture des "Gens dans l'enveloppe" terminée, on se dit que la focale sur le personnage principal s'est déplacée entre la partie fiction et la partie enquête et qu'il ressort des pages une grande impression de solitude, que les "gens" ont apprivoisée, chacun à leur manière. Voilà un livre qui réjouit par son inventivité, son empathie et son goût pour les mots. Avec ce quatrième roman, Isabelle Monnin creuse aussi son sillon de romancière qui compte.

De son côté, Alex Beaupain a aussi rencontré les "gens dans l'enveloppe". Il leur a demandé leurs chansons préférées. En a écrit dix pour eux. Il en interprète certaines, a appelé ses potes Camélia Jordana,  Clotilde Hesme ou Françoise Fabian pour d'autres. Il a même invité les "gens dans l'enveloppe" à interpréter des chansons ou à lire des textes. Tout cela est extrêmement réussi et plaisant.

A noter que tous les textes des chansons sont repris dans le livre et qu'on peut lire le début de ce bijou qu'est "Les gens dans l'enveloppe" ici.