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vendredi 26 septembre 2025

Itinéraire d’un père engagé

Première page de "Un père". (c) Casterman.

Personne n'a oublié "Le petit frère", la bande dessinée que JeanLouis Tripp a consacrée il y a trois ans à son petit frère mort à cause d'un chauffard (lire ici). Pendant qu'il la réalisait, sa petite sœur Cécile a admiré la façon dont il dessinait "le regard triste et perdu de Papa". Elle, née trois ans après la mort de Gilles, a ajouté qu'elle avait toujours connu leur père ainsi. Cela a créé un déclic chez le dessinateur français. Il allait faire un album sur lui. Sur cet homme qui n'avait pas été que perdu et triste. "Un père" (Casterman, 360 pages) est un nouvel album introspectif qui touche au cœur et résonne profondément. On y découvre un amour infini même si pas toujours commode, des choix de vie et d'éducation, une époque pas si lointaine en années mais qui paraît tellement dépassée aujourd'hui. Alors que JeanLouisTripp est né en 1958.
 
"Comment je définirais mon père en un seul mot? Complexe", me répond JeanLouisTripp. "Créer ce livre a été intense mais maintenant qu'il est là, je suis tranquille. Le déclencheur a été le commentaire de ma petite sœur. J'ai voulu raconter mon père tel je l'ai eu. J'ai réalisé que j'avais été fils unique pendant quatre ans et demi. Comme mes frères étaient plus petits, jusqu'à mes huit-neuf ans, j'ai été seul avec mon père. Notamment pour aller skier."
 
Quand l'enfant unique perd son statut, moment qui correspond aux tensions extrêmes entre ses parents, il choisit de prendre ses distances. "J'ai peu vécu avec mes frères. À douze ans, je n'étais plus qu'à mi-temps à la maison. À quatorze ans, c'était mon départ définitif."
 
Tripp raconte cette famille, la sienne, très engagée à gauche. "Les souvenirs étaient là", dit-il. "Je n'ai pas fait appel à ma mère contrairement à ce que j'avais fait pour "Petit frère". J'y ai fait une sélection de qui faisait sens pour moi: ma relation avec mon père. J'ai découvert que j'avais une bonne mémoire en faisant ces deux livres. Je me connecte aux émotions que j'ai eues en vivant telle ou telle chose. J'espère qu'en partageant ces émotions, le lecteur puisse se les approprier, s'identifier, résonner. Je pense que les choses plus personnelles ont une résonance universelle. Que ce soit la sexualité, le deuil, le frère, présent ou absent, le père."

L'auteur a raison. Les pages d'"Un père" amènent à se questionner sur sa propre vie. Il y a des similitudes, des discordances, des espoirs, des regrets. Des interrogations et des réflexions. Lui a vécu avec son père dans un monde différent. "Le monde a changé. La vision qu'on avait avant de l'avenir a été bouleversée. Mon père était persuadé que le communisme utopique, ce joyeux optimisme, allait gagner. Aujourd'hui, le point positif est le mouvement metoo. Dans un prochain album, je montrerai que je viens d'une autre époque et comment je me suis adapté. J'ai été préparé par mon enfance, avec des parents féministes pour leur temps. Mon grand-père maternel voulait que ses filles soient autonomes. Même s'il a obligé ma mère à être institutrice. Ma mère m’a appris à être autonome, à ne pas attendre d'une femme qu'elle fasse les tâches de la maison. Je n'ai jamais attendu quelqu'un me fasse un repas."
 
Hommage autant que témoignage filial, l'album "est un livre de transmission. Mes valeurs viennent de mes parents qui étaient de gauche et humanistes. Mon père m'a initié au bricolage même s'il ressemblait alors parfois à Jacques Tati. Mon frère et moi n'avons pas vécu la même chose. Mais nous avons bénéficié d'une liberté extraordinaire. Les parents ne s'occupaient pas de nous. Ils avaient confiance en nous. Prenons la scène du bivouac dans la montagne avec mon cousin. Elle m'a été un moment fondateur de l'estime de soi: j'ai douze ans et je suis capable de faire ça! Cela a été comme un rite initiatique. Aujourd'hui, il n'y a plus de rite de passage dans nos sociétés."
 
Plein d'anecdotes dont certaines sont très drôles, "Un père" fait le portrait d'une époque, à la fois dans le côté visuel qui fera tilt dans la mémoire de tous ceux qui ne sont plus tout jeunes, dans les rapports parents-enfants, dans la géopolitique de l'autre côté du rideau de fer. "Tous ces souvenirs montrent la richesse de l'expérience que nous avons vécue avec mon père. Nous avons été à  Oradour-sur-Glane, à Dachau, à Check-Point Charlie. On est né treize ans après la guerre. On a aussi fait les châteaux de la Loire, on a visité des ruines romaines. On a écumé la France."
 
Aussi créé sur un iPad, l'album fait écho au "Petit frère": "J'ai utilisé la même couleur sépia mais, cette fois-ci, le papier est blanc. Il y a un film jaune ou bleu pour donner une lumière passée et ensoleillée. Il y a davantage de couleur ici. La couleur est narrative, ce n'est pas du coloriage. Pour moi, à chaque endroit, la couleur dit quelque chose." Lisez ce "Père", témoignage d'engagements.


JeanLouis Tripp sera en dédicace au BD Comic Strip Festival de Bruxelles (Gare Maritime), au stand Casterman, ce vendredi 26 septembre de 13 à 15 heures et le samedi 27 septembre de 14 à 16 heures.
 

Pour feuilleter en ligne les premières pages de "Un père", c'est ici.
 

(c) Casterman.

 

vendredi 9 septembre 2022

JeanLouis Tripp, lauréat du Prix Première du Roman graphique avec "Le petit frère"

Ce vendredi 9 septembre commence à Bruxelles le BD Comic Strip Festival 2022 (aka La Fête de la BD) qui se déroulera à Tour & Taxis jusqu'à dimanche soir. Parmi les prix Atomium qui seront dévoilés, le prix Première du Roman graphique. Le lauréat 2022 est le Français JeanLouis Tripp pour son imposante bande dessinée parue au printemps, "Le petit frère" (Casterman, 344 pages).

Dans la sélection de dix romans graphiques nommés pour ce 6e prix Première du Roman graphique, le jury d'auditeur·rice·s de La Première, présidé par Laurent Dehossay, a choisi de récompenser un livre intime, touchant et qui atteint l'universel.
"Le petit frère" est Gilles, onze ans, le petit frère de l'auteur alors âgé de dix-huit ans, tué par un chauffard dans un accident de la route en 1976, lors des vacances familiales en Bretagne. Pendant quarante-cinq ans, JeanLouis Tripp n'a rien dit. Et quand il a raconté sa vie sexuelle dans les deux volumes "Extases" (Casterman, 2017 et 2020), il n'a qu'effleuré ce douloureux sujet .

Aujourd'hui, il le prend de front dans un très épais album d'une sincérité absolue où le lecteur entre en communion avec lui. Un tombeau au sens littéraire. Il raconte ces lointaines vacances en Bretagne, en roulotte, en famille, les trois garçons et leur mère - le couple des parents s'est séparé peu avant - des oncles et des tantes. Cette route tranquille où rien ne devait arriver. Cette voiture qui a surgi, a happé le gamin et a filé, le laissant au sol. L'accident affreux, qui ne serait pas arrivé une minute plus tôt ou une minute plus tard. La culpabilité du frère aîné avec qui Gilles parlait l'instant précédent.

JeanLouis Tripp raconte les gendarmes, à une époque où les téléphones portables n'existaient pas, l'ambulance, l'hôpital, la mort du petit frère. A moins de douze ans. Il raconte le choc pour chacun des membres de la famille, la bascule de chacune de leurs vies, la panique, la détresse, le déni, la colère, l'impuissance, la négation, le deuil, le chagrin. Immense. Le procès qui ravive les douleurs. Le temps qui passe, les questions qui restent, obsédantes, les blessures, les plaies qui ne guérissent pas, les tentatives d'avancer. Partout, le souvenir de Gilles. Gilles. Gilles. Déchirant. Un jour, la décision de rendre une forme de vie à l'absent avec ce tombeau, de célébrer sa mémoire. D'affronter ce qui s'est passé. Sans pathos.

(c) Casterman.

"Le petit frère" est bouleversant de bout en bout. On y pleure régulièrement. Des larmes de compassion, de partage avec l'auteur. Si on a subi un décès, on s'y sent un peu moins seul. Les deuils ne s'apparentent-ils pas un peu? Ou les endeuillés? "Je ne suis pas dans une démarche analytique", prévient l'auteur. Il rassemble ses souvenirs, le temps vécu et le temps reconstitué, les sensations de la mémoire dont ces flashs répétitifs. Le drame terrible qui l'a marqué lui et les siens à jamais apparaît dès les premières pages. "Le livre s'est imposé à moi. C'est un livre sur le deuil, sur l'après, sur la vie qui continue." Tripp explique en postface les circonstances qui l'ont poussé à écrire et dessiner son histoire.

(c) Casterman.


Si l'album évoque le jeune Gilles, il scrute aussi les déflagrations qu'occasionne à plus ou moins long terme un drame aussi brutal. JeanLouis Tripp dit que la planche du choc fatal lui est venue toute seule. "Je n'ai eu aucune difficulté à la dessiner." Elle est extraordinaire. Comme de nombreuses autres où les dessins montrent mieux que les mots les épreuves endurées. Qu'écrire? Les regards parlent d'eux-mêmes. Ce que ressentent les personnages, nous pouvons le ressentir.

(c) Casterman.

Pour la première fois, JeanLouis Tripp a utilisé un iPad pour dessiner, à raison d'une page par jour environ. Ses cases organisées horizontalement passent parfois à la verticale ou à la page entière, à bords perdus ou pas, selon l'intensité du récit. Les pages en lavis gris tirant vers le rouge sont ponctuées de couleurs jusqu'à la séquence finale de l'apaisement. Ses sources sont les souvenirs des uns et des autres ainsi que les archives familiales consignées dans une valise gardée par sa mère. Les mots sont les siens et ceux qu'il a entendus chez ses proches. "Autant je peux témoigner de comment j'ai vécu les événements, autant je ne présuppose jamais des pensées des autres. Je leur fais dire des choses que j'ai entendues, dont je me souviens, mais je ne leur prête jamais de réflexion intérieure. La théorie de mon frère Dominique est que personne n'a les mêmes souvenirs du drame, je suis assez d'accord avec ça. Tout ce que je dis est vrai, mais cette vérité reste la mienne."


Les autres titres retenus pour le prix étaient:
  • "Le poids des héros", David Sala (Casterman)
  • "L'échelle de Richter", Raphaël Frydman & Luc Desportes (Gallimard)
  • "La bibliomule de Cordoue", Wilfrid Lupano (Dargaud)
  • "Amalia", Aude Picault (Dargaud)
  • "Le songe du corbeau", Atelier Sentô & Alberto M.C. (Delcourt)
  • "Lettres perdues", Jim Bishop (Glénat)
  • "L'étreinte", Jim & Laurent Bonneau (Grand Angle)
  • "La Dame Blanche", Quentin Zuttion (Le Lombard)
  • "Vivian Maier, à la surface d'un miroir", Paulina Spucches (Steinkis)


Pour feuilleter en ligne le début de l'album "Le petit frère", c'est ici.


Ce samedi 10 septembre à 13 heures, au BD Comic Strip Festival, JeanLouis Tripp et David Sala ("Le poids des héros", Casterman) échangeront sur le thème des "héritages familiaux". Modérateur Cédric Wautier (RTBF).