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mercredi 13 novembre 2024

Parité aux prix Rossel 2024


Léonie Bischoff, Romain Renard, Nathalie Skowronek et Velibor Čolić.
(c) Dominique Duchesnes/Le Soir.
 
Selon le journal "LE SOIR" qui l'organise, "C'est "le" moment littéraire belge de l'année: la proclamation des prix Victor Rossel." Elle s'est tenue à la rédaction du Soir, ce mercredi 13 novembre à 13 heures, en présence des lauréats. Voici le palmarès.

Prix Victor Rossel de littérature
Créé en 1938, en souvenir de Victor Rossel, le fils du fondateur du Soir en 1897, Emile Rossel. Le fils aimait la littérature et tenait salon chez lui, rue Gachard à Ixelles, chaque jeudi.

Velibor Čolić

"Guerre et Pluie"
Gallimard, 288 pages

Le dernier volet de la trilogie sur la guerre en Bosnie par le romancier installé à Bruxelles depuis plusieurs années.

Pour lire en ligne le début de "Guerre et pluie", c'est ici.




Prix Victor Rossel des lecteurs et des lectrices
Créé en 2023, à l'occasion de la 80e édition des prix Rossel.
 
Nathalie Skowronek
"La voix des saules"
Grasset, 176 pages

L'expérience de l'autrice qui a animé un atelier d'écriture en milieu psychiatrique.

Pour lire en ligne le début de "Le voix des Saules", c'est ici.




 
Prix Victor Rossel de la bande dessinée
Créé en 2021.

Romain Renard
"Revoir Comanche"
Le Lombard

Roman graphique en hommage à Comanche, série mythique du journal "Tintin" créée dans les années 1970

Pour lire en ligne le début de "Revoir Comanche", c'est ici.




Grand Prix de l'Académie Victor Rossel de bande dessinée
Créé en 2021.

Léonie Bischoff pour l'ensemble de son œuvre.
 
Magnifique pour celle qui vient de recevoir le 6 septembre dernier le Prix Atomium de la Fédération Wallonie-Bruxelles en bande dessinée/Espiègle de la Bande dessinée (lire ici) une nouvelle distinction pour l'ensemble de son œuvre.
 
Une œuvre qui est loin d'être achevée, comme elle le dit elle-même. On y pointera deux albums. "Anaïs Nin, sur la mer des mensonges" (Casterman, 2020), qui l'a révélée au monde et a été primé à Angoulême (lire ici) et, pour la jeunesse, "La longue marche des dindes" (texte de Kathleen Karr, Rue de Sèvres, 2022), également multi-récompensé (lire ici).
 
Voici quelques pages de chacun des deux.
 


"Anaïs Nin, sur la mer des mensonges". (c) Casterman.
 
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"La longue marche des dindes". (c) Rue de Sèvres.




lundi 9 septembre 2024

Les 8 prix Atomium Raymond Leblanc 2024

Mina Koraichi, lauréate 2024.
 
Les prix Atomium Raymond Leblanc 2024 ont été remis le premier soir du BD Comic Strip Festival de Bruxelles (6-8 septembre) dans le cadre toujours superbe du Centre belge de la bande dessinée. Une cérémonie qui rassemblait le gratin du monde de la BD. Huit récompenses fort bien dotées ont été proclamées dans une alternance quasi parfaite femme/homme. Dommage à ce propos que sur l'écran d'annonce ne se soit affichée que la mention "LE GAGNANT". Car il y avait pas mal de GAGNANTES.

Palmarès
 
Prix Atomium Leblanc de la jeune création
10.000 euros de la Cocof, 10.000 euros en avance sur droits, contrat d'édition proposé en alternance par les Editions du Lombard, Futuropolis et Casterman.
 
Lauréate: Mina Koraichi pour "Anti-Illiteracy Club"
Traitant de l'analphabétisation en milieu rural au Maroc, l'album de la jeune Marocaine a été choisi par le jury entre 220 projets arrivés du monde entier. Il sera édité par le Lombard.
Arrivée la veille de la remise du prix à Bruxelles, Mina Koraichi entame en cette année 2024 un master en bande dessinée à l’ESA St Luc à Bruxelles.
 
 
 
 
 
 
Prix Atomium Cognito de la BD historique
meilleure bande dessinée à caractère historique (3.000 euros).
 
Lauréat: Lomig pour "Au cœur des solitudes" (Sarbacane)
Sur plus de 50 ouvrages candidats et une shortlist de 5 titres:
  • "La truie, le juge et l'avocat", Laurent Galandon & Damien Vidal (Delcourt)
  • "Le fils de Taïwan, tomes 1-2 -3-4/4", Yu Pei-Yun & Zhou Jian-Xin (Kana)
  • "Au cœur des solitudes", Lomig (Sarbacane)
  • "Environnement toxique", Kate Beaton (Casterman)
  • "Charlotte impératrice - III. Adios", Carlotta. Nury & Bonhomme (Dargaud)
Breton autodidacte, Guillaume Fournier a choisi de publier sous le pseudo de Lomig qui signifie Petit Guillaume en breton. En un noir et blanc qui magnifie les espaces, son album suit le périple effectué en 1867 par le premier écologiste moderne, militant de la protection de la nature, l'écrivain américain John Muir.
 
"Au cœur des solitudes". (c) Sarbacane.



Prix Atomium Le Soir de la BD d’actualité
reportage en bande dessinée (20.000 euros en espace publicitaire, ainsi qu’une forte présence rédactionnelle sur les supports du journal Le Soir). 
 
Lauréat : Hippolyte pour "Le Murmure de la mer" (Les Arènes BD)

Shortlist de 5 titres:
  • "Mahar le lionceau", Anne Poiret et Lars Horneman (Delcourt)
  • "Worm", Edel Rodriguez (Bayard)
  • "Et travailler et vivre", Fabien Toulmé (Delcourt)
  • "Journal de guerre", Nara Krug (Gallimard) 
  • "Le murmure de la mer", Hippolyte (Les Arènes)
Habitant à La réunion, Hippolyte a adressé un message vidéo au public, rappelant son séjour à bord de l'Ocean Viking, le bateau ambulance de l'association SOS Méditerranée qui tente de sauver des vies en mer (40.000 actuellement), et ses rencontres avec les bénévoles. "J'ai voulu rendre hommage à toutes ces personnes qui sauvent des vies. SOS Méditerranée continue à faire vivre cet espoir. Ce prix est pour eux. Je veux aussi rendre hommage à tous les reporters qui essaient de faire leur métier, en Palestine, à Gaza..."
 
"Le murmure de la mer" a emporté le jury par l'histoire, le dessin, le trait, les couleurs, magnifiques, qui prennent le lecteur au cœur et aux tripes.
 
Pour lire un extrait en ligne, c'est ici.



Prix Atomium de la Fédération Wallonie-Bruxelles en bande dessinée
10.000 euros.

Léonie Bischoff. (c) N. Van Campenhoudt.

Lauréate : Léonie Bischoff

Le prix Atomium - Fédération Wallonie-Bruxelles récompense un auteur, une autrice ou un collectif d'auteurs actif à Bruxelles et en Wallonie, qui a déjà une œuvre graphique originale et innovante et qui entend la poursuivre. Il va comme un gant à Léonie Bischoff, née en Suisse en 1981 et devenue belge depuis quelques semaines, pays où elle réside depuis plus de vingt ans. La lauréate affiche une belle bibliographie, les adaptations de romans de Camilla Läckberg, et bien sûr la remarquée BD "Anaïs Nin, sur la mer des mensonges" (Casterman, lire ici), l'adaptation en récit graphique du roman jeunesse de Kathleen Karr "La longue marche des dindes" (Rue de Sèvres, lire ici). En parallèle, elle est un membre très actif de l'Atelier Mille, fondé en 2011 et regroupant plusieurs auteurs et autrices de bande dessinée. Sans oublier son  implication dans des projets collectifs de fanzinat et de microédition. Le prix tombe à point nommé pour Léonie Bischoff qui vient d'entamer deux nouveaux projets en bande dessinée.


 
Prix Atomium Spirou
Histoire publiée dans Spirou et toutes les publications seront rémunérées au tarif professionnel.
 
Lauréat: Samuel Pereira pour "Noël mais presque".

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Prix Atomium de la BD citoyenne
ouvrage de bande dessinée qui suscite une réflexion éthique et sociétale, qui aborde de manière positive, constructive et généreuse des enjeux de société contemporains (5.000 euros).
 
Lauréats: Salomé Parent-Rachdi & Deloupy pour "Amour, sexe et Terre promise - Reportage en Israël et Palestine" (Les Arènes)

Shortlist de 12 titres:
  • "Sang Neuf", Jean-Christophe Chauzy (Casterman)
  • "A l'arrêt", Frédéric Debomy, Sandra Ndiaye, Benjamin Ades (Delcourt)
  • "Petit Pays", Faye, Sowa, Savoia (Dupuis)
  • "Les Yeux fermés", Héloïse Martin, Baptiste Magontier, Valentine De Lussy (Dupuis)
  • "Ce que je sais de Rokia",  Quitterie Simon, Francesca Vartuli (Futuropolis)
  • "Bobigny 1972", Marie Bardiaux-Vaïente, Carole Maurel (Glénat)
  • "Soigne, maltraite et tais-toi!" Ferenc, François Sanz (La boîte à bulles)
  • " La Vie secrète des arbres", Fred Bernard, Benjamin Flao, Peter Wohlleben (Les Arènes)
  • "Amour, sexe et terre promise", Salomé Parent-Rachdi & Deloupy (Les Arènes)
  • "Je suis au-delà de la mort", L'Homme Etoilé (Le Lombard)
  • "L'Œil du marabout", Jean-Denis Pendanx (Maghen)
  • " Les Petites Reine", Magali Le Huche (Sarbacane)
Seize témoins, hommes et femmes, palestiniens et israéliens, arabes et juifs, racontent comment la guerre et la religion s'insinuent dans leur vie amoureuse et sexuelle. Une vie codifiée, contrainte, blessée: l’amour sous le joug de la géopolitique. "Je voudrais remercier les personnages de l'album qui sont des vraies personnes", a dit la lauréate. "Rami notamment qui est journaliste à Gaza et est maintenant réfugié dans une tente. Entamée en 2018, nous avons terminé la BD le 6 octobre 2023. Il nous a fallu rebondir, apporter du contexte dans les premières pages, ajouter des choses à la fin."

 

Prix Atomium Première du roman graphique
prix d'auditeurs (20.000 euros en espace publicitaire, ainsi qu’une forte présence rédactionnelle sur les supports de La Première). 
 
Lauréat: Etienne Davodeau pour "Loire" (Futuropolis).

Shortlist de dix titres:
  • "Le lierre et l’araignée", Grégoire Carle (Air Libre )
  • "Le champ des possibles", Anaïs Bernabé et Vero Cazo (Air Libre)
  • "Sang Neuf",  Jean-Christophe Chauzy (Casterman)
  • "La route", Manu Larcenet (Dargaud)"L'homme en noir", Panaccionne et Di Gregorio (Delcourt)
  • "Le grand large", Jean Cremers  (Glénat )
  • "Bobigny 1972", Marie Bariaux-Vaiente et Carole Maurel (Glénat)
  • "Verts", Patrick Lacan et Marion Besancon (Rue de Sèvres)
  • "Jusqu'ici tout va bien", Nicolas Pitz (Rue de Sèvres)
  • "Loire", Etienne Davodeau (Futuropolis)

Absent car en randonnée, Etienne Davodeau a envoyé un message vidéo où il explique qu'il avait le projet Loire en lui depuis qu'il fait de la BD. Il a aussi rappelé combien la nature réconforte quand elle n'est pas massacrée.



Prix Atomium de Bruxelles
pour un auteur qui a su mettre en avant Bruxelles dans son travail (7.500 euros).  

Lauréats: Simon Spruyt & Nicolas Juncker pour "Les mémoires du Dragon Dragon", tome 2, "Belgique c’est chic" (Le Lombard).

Shortlist de 3 titres:
  • "Les mémoires du Dragon Dragon, Tome 2. Belgique c’est chic", Spruyt & Juncker (Le Lombard)
  • "La Bête", Tome 2, Frank Pé & Zidrou (Dupuis)
  • "Berlin 61", Weber& Deville (Editions Anspach)

Le jury a apprécié l'approche originale de l'histoire de la Belgique et de Bruxelles. Un scénario dû à un Français, des illustrations signées par un Belge néerlandophone.
 


Les chiffres du BD Comic Strip Festival 2024

  • plus de 60.000 personnes en trois jours
  • 75 stands
  • près de 200 auteur.ices et dessinateur.ices
  • plus de 300 séances de dédicaces
  • 14 conférences
  • 8 expositions




jeudi 29 septembre 2022

En 1860, une marche de dindes marathon

(c) l'école des loisirs.

EDIT 26-01-23
Tadam! "La longue marche des dindes" est l'album lauréat du Fauve Jeunesse du Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême 2023. Bravo, Léonie Bischoff, pour cet album immédiatement repéré à sa sortie.






EDIT 03-12-22
Remis pendant le Salon du livre et de la presse jeunesse (SLPJ) de Montreuil, le 7e prix Jeunesse 2022 de l'Association des critiques et journalistes de la bande dessinée (ACBD) récompense l'album "La longue marche des dindes", de Léonie Bischoff (Rue de Sèvres) qui "magnifie une épopée américaine sur fond de glouglous".

Dessin de Léonie Bischoff. (c) Rue de Sèvres.

Il y a des lectures qui vous marquent durablement. Notamment "La longue marche des dindes" de l'Américaine Kathleen Karr (1946- 2017), un roman jeunesse d'il y a plus de vingt ans (traduit de l'américain par Hélène Misserly, l'école des loisirs, collection "Neuf",  252 pages). Paru en français en 1999, lu en 1999, ce serait mentir que de dire que je peux en restituer tous les épisodes. Par contre, l'impression du plaisir pris à le lire est solidement restée. Confirmation par les enfants: il recevra l'estimé prix Bernard Versele belge 2001. 
Voici ce que j'écrivais de "La longue marche des dindes" dans "Le Soir" de l'époque (1999).
"L'excellent roman américain qui vient de paraître traite de dindes. Plus précisément du pari fou que fit un gamin, au cours de l'été 1860, mener un troupeau de mille de ces volailles à pied à travers les Etats-Unis. Du Missouri à Denver! Mille kilomètres qui assiéront l'autorité de Simon Green, le cancre de la classe, et le révéleront à lui-même. Partis avec trois mules, un chariot de maïs et un ex-ivrogne reconverti en charretier, Simon et son troupeau seront rejoints par Jabeth, un esclave noir en cavale. En chemin, le gamin fera d'autres rencontres, bonnes et mauvaises: son vaurien de père disparu depuis dix ans, de sages Indiens, un détachement de cavalerie et aussi une jeune fille, seule rescapée d'une famille. Il aura l'occasion de jouer de sacrés tours à ceux qui l'ont embêté. Il cultivera surtout la petite semence de confiance en lui qu'a fait germer son ancienne institutrice. Ce western palpitant aligne moments terriblement drôles et instants poignants. De la belle et bonne aventure, servie sur le plateau d'une écriture captivante. Pour tous dès 11 ans."

Tout le livre m'est par contre revenu en découvrant la version en bande dessinée junior du roman, adaptée et complétée d'un élément judicieux, par Léonie Bischoff (l'école des loisirs, Rue de Sèvres, 144 pages). Et le plaisir aussi. Je frétillais à l'idée de le découvrir depuis que l'auteure-illustratrice suisse installée à Bruxelles m'avait annoncé, lors de notre rencontre pour la merveille qu'est l'album "Anaïs Nin, sur la mer des mensonges" (Casterman, 192 pages, lire ici), qu'elle était en train d'adapter en bande dessinée pour la jeunesse "La longue marche des dindes".

Aujourd'hui, quelques milliers de dindons dessinés, le projet est publié. C'est un splendide album de bon format, bien épais, aux teintes douces et au trait tout en rondeur qui adapte parfaitement en scénario et en images l'histoire originale, mettant en exergue des problèmes d'hier, 1860 quand même, l'esclavage, les Indiens, la ruée vers l'or notamment, et les questions éternelles, les bons contre les méchants, les familles maltraitantes, l'école pour ceux qui n'y sont pas forts, la place de chacun dans le monde...

(c) Rue de Sèvres.

On y suit avec un plaisir fou le jeune Simon Green, 15 ans, diplômé de l'école parce qu'une géniale institutrice n'en peut plus de le voir redoubler et lui octroie le précieux sésame. Sauf que cela oblige le narrateur à s'interroger. Que va-t-il faire? L'oncle et la tante qui l'ont recueilli au décès de sa mère, son père l'ayant abandonné, ne veulent pas de lui. "Je crois que chacun ici-bas a un talent, Simon Green", lui a glissé sa maîtresse d'école. Des mots qui vont vivre en Simon. Le gamin "à la cervelle d'oiseau" selon les siens va acheter mille des dindes tellement nombreuses de son voisin qu'elles ne valent rien et les conduire à mille kilomètres de là où il pourra les vendre à prix d'or..

(c) Rue de Sèvres.

L'album retrace avec un immense talent les péripéties de ce voyage dingue, des préparatifs à l'arrivée à destination. La mise en place de l'équipe, le chariot et les vivres, le compte des dindes, les nombreuses rencontres bonnes et mauvaises, dont ce père qui ne retrouve son fils que pour le voler, la découverte du monde pour un garçon en un temps où aucun moyen actuel n'existait. Aller au cirque, rencontrer un esclave en fuite, des Indiens dépossédés de leur territoire, des soldats véreux, une ville hostile...  Léonie Bischoff captive de bout en bout avec ce road-movie se déroulant dans les grands espaces américains superbement représentés à la veille de la Guerre de Sécession. A l'époque où une partie des Etats-Unis pratiquent sans regret l'esclavage. Le sujet apparaît dans le récit, adapté ici dans une dimension encore plus intense que dans le texte original.

Portés par de très belles images multipliant les cadrages et jouant fort agréablement sur les couleurs, les multiples rebondissements de "La longue marche des dindes" empêchent de reposer l'album sans l'avoir terminé. Si l'intègre Simon Green n'était pas fort à l'école, il a d'autres talents, et de fameux, en lesquels il s'est mis à croire grâce à son institutrice. Quelle lecture exaltante, qui glisse délicatement, en filigrane, de nombreux sujets de réflexion, historiques ou non. Et rappelle la valeur de l'amitié. Pour tous à partir de 9 ans.

Pour voir et entendre Léonie Bischoff sur "La longue marche des dindes", c'est ici.





Le roman est disponible aujourd'hui avec une couverture actualisée.




vendredi 29 janvier 2021

Mes deux bonnes surprises à Angoulême 2021

Le dessin de remerciement de Léonie Bischoff
à son Fauve reçu à Angoulême,
réalisé au crayon magique évidemment!

Je l'avoue, je n'avais lu que deux albums parmi tous ceux qui avaient été sélectionnés par le Festival international de bande dessinée d'Angoulême. Mais chacun a eu un prix!

"Anaïs Nin, sur la mer des mensonges",
de Léonie Bischoff (Casterman), a reçu le Fauve d'Angoulême, le Prix du public France Télévision (lire ici).






"Michel à la maison"
, de Michel Rabagliati (La Pastèque), a reçu le prix de la Série, son deuxième Fauve (lire ici).



vendredi 4 septembre 2020

Le magique crayon qui danse de Léonie Bischoff

EDIT 29-01-2021
L'album a remporté le Prix du public France Télévision à la cérémonie des Fauves au Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême.

 



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(c) photo: Bénédicte Maindiaux

Que sait-on au fond encore aujourd'hui de l'écrivaine américaine Anaïs Nin (Neuilly-sur-Seine 1903 - Los Angeles 1977)? Qu'elle fut une femme libre, ardente, féministe avant la lettre, sulfureuse même? Qu'elle aima des hommes et des femmes? Qu'elle écrivit de la poésie, des nouvelles et des romans, parfois érotiques, et publia ses journaux intimes - ils furent republiés après sa mort non expurgés? Mais ces milliers de pages, disponibles en format de poche (Le Livre de Poche), qui les a lues? Et que sait-on encore aujourd'hui de cette femme à la voix et la sensibilité singulières, à l'imaginaire inouï et d'une folle audace face à l'ordre moral, surtout à son époque?

Anaïs Nin et son journal. (c) Casterman.


Pour en savoir plus, ou pour se confronter au regard d'une femme libre contemporaine sur cette femme libre d'hier, on peut plonger dans la magnifique biographie dessinée, "Anaïs Nin, sur la mer des mensonges" (Casterman, 192 pages) que lui consacre l'auteure-illustratrice Léonie Bischoff, artiste suisse résidant de longue date à Bruxelles. Entièrement réalisé au crayon magique, ce crayon de couleur à mine multicolore, cet album épais et de bon format est une fête pour les yeux et pour l'esprit. Le choix de cette technique confère une classe inouïe aux pages. Quelle formidable liberté dans ces images où danse le crayon! Une dextérité comme insouciante qui témoigne de la jubilation née lors de la création, un plaisir qui déteint sur le lecteur enchanté. Une esthétique en parfaite harmonie avec le sujet.

Le magique trait du crayon magique. (c) Casterman.

Que sait-on d'Anaïs Nin aujourd'hui? Peu de choses en réalité. Cet exceptionnel roman graphique nous la fait connaître et comprendre, elle et ses aspirations, elle et ses mensonges, elle et son courage. Il n'est pas conçu comme une biographie classique mais s'inspire plutôt de la vie de la romancière américaine. Cette liberté, ce choix de ne pas tout dire, rend toute son humanité à une femme ballottée par la vie. Elle a grandi en trois langues entre deux continents. Elle a toujours voulu trouver sa place dans une société d'hommes. Pour résister, elle rédige chaque jour son journal, son ami, son confident, son espace de liberté. Ce journal va l'aider à tenir, à avancer. S'il est sa drogue, il est aussi son laboratoire pour trouver sa forme d'écriture, personnelle, féminine. Tous les hommes qu'elle a rencontrés, écrivains ou éditeurs, ont voulu la faire écrire comme eux. Une résistance qui a coûté à Anaïs Nin mais lui a permis de vivre une existence hors norme. Celle d'une femme à la recherche d'elle-même, dans sa tête ou dans son corps. En un mot comme en cent, foncez lire "Anaïs Nin, sur la mer des mensonges" de Léonie Bischoff!


La rencontre avec Henry Miller. (c) Casterman.


Dix questions à Léonie Bischoff

Comment s'est fait le choix, génial, du crayon magique?
J'avais commencé de façon classique en colorisant mes planches. Quand j'en ai eu sept ou huit, je les ai comparées avec mes planches en noir. Ces dernières étaient bien meilleures. J'ai eu la révélation: j'avais le droit de faire ça, d'utiliser seulement un crayon magique, à mine multicolore! Mon travail respire tellement mieux comme ça, on a une impression de liberté. Je me suis vraiment laissée porter par le plaisir de dessiner avec ce crayon magique, un plaisir quasi hypnotique.

L'album se pose sur la jeunesse d'Anaïs Nin, pourquoi?
J'ai choisi de me limiter à une période charnière de la vie d'Anaïs Nin. Je ne voulais pas faire une bio de sa vie complète, qui aurait été trop réduite à cause du format BD et sans émotion du coup. Au contraire, je me suis demandé quel moment de sa vie me touchait le plus. J'ai choisi cette période de transformation dans sa vie, quand elle rencontre Henry Miller, que son envie de vivre vraiment est plus forte, qu'elle refuse ses frustrations, qu'il y a une conjonction d’étoiles pour qu'elle puisse enfin naître.
Je n'ai pas suivi la chronologie exacte de sa vie, par exemple lors des retrouvailles avec son père. Mon guide a été l'émotion. Mais pour créer des respirations dans la biographie, j'ai partagé le récit en chapitres. 

C'est un premier grand travail en solo, non (après "Hoodoo darlin'" en 2013 chez KSTR) ?
Oui. Après avoir illustré plusieurs romans de Camilla Läckberg qui avaient été retravaillés par un scénariste (NDLR: "La princesse des glaces", "Le prédicateur", "Le tailleur de pierre" avec Olivier Bocquet, Casterman), j'ai eu envie d'écrire des histoires pour les dessiner moi-même. Comme je suis du genre exigeante, voire perfectionniste, cela me prend du temps, beaucoup de temps. En tout, je décompte huit années depuis que j'ai commencé à infuser sur ce sujet.

Comment cela s'est-il passé?
Cela a été compliqué de faire le tri. Il y a 4 ou 5 ans, j'ai relu Anaïs Nin en prenant des notes, beaucoup trop de notes. J’avais comme une thèse, bien trop sérieuse. J'ai d'abord construit une histoire, très laborieuse, puis j'ai lâché prise, j'ai accepté de ne pas tout placer, de partir sur sa créativité, sur elle et sur elle amoureuse.

Pourquoi Anaïs Nin au fond?
Anaïs Nin m'a très fort touchée quand j'ai découvert ses journaux lorsque j'étais étudiante à Saint-Luc à Bruxelles. Ses mots, ses frustrations pour devenir autrice, je me reconnaissais terriblement en elle. Son envie de créer mais sans avoir encore trouvé sa voie personnelle. J'ai lu ensuite ses autres journaux. J'ai été frappée par sa quête de liberté, par la forme de courage qu'elle a eue à repousser les limites imposées par la société.On l'a taxée d'égoïste. Etait-ce de l'égocentrisme ou une méthode de survie? Il lui faut vivre, elle a besoin de ses mensonges. Le contexte familial est compliqué, une mère frustrée à cause d'un mari musicien volage et de trois enfants à élever et qui, pour ces raisons, avait perdu son boulot de cantatrice. Un père longtemps absent.

Qu'est-ce qui vous touche en elle?
Anaïs Nin est en avance sur son temps. Elle exige des choses de sa vie. Son mari Hugo est aussi en avance sur son temps, il a compris de quoi elle avait besoin. Il a fait le choix conscient de lui donner cette liberté, notamment amoureuse. Le polyamour n'existait pas à leur époque dans la société dont ils faisaient partie. Entre Anaïs et Hugo, il y a de l'amour et du respect. Leur foyer est symboliquement stable. Ce qui n’a pas toujours été compris par les biographes d'Anaïs Nin. J'ai lu ses journaux de jeunesse et des biographies qui lui ont été consacrées. Ces dernières sont pleines de jugements très judéo-chrétiens, infantilisants, la traitant même de malade mentale à cause de sa sexualité.

Anaïs Nin est allée jusqu'à dépasser ce que la loi et la morale autorisent.
Je pense que ses blessures traumatiques d'enfance sont liées à son père. Tout n'est pas pathologique en elle. Il y a une quête de connexion par l'acte sexuel même. Elle a des relations sexuelles avec son père, avec deux de ses thérapeutes disciples de Freud. Ce sont clairement un interdit pour le premier, des fautes professionnelles en ce qui concerne ces derniers. Elle les teste, elle joue mais c'est un jeu dont les hommes profitent. Sa relation à son père a été le passage le plus difficile à découper pour moi. Elle en fait l'éloge érotique en termes très explicites. Comme s'il y avait un dédoublement chez elle, le consentement et l'horreur (elle fait semblant de jouir).

Raconter Henry Miller a été plus facile, non?
L'arrivée de Henry Miller m'a été plus facile à traiter. Lui, c'est le plaisir, la découverte l'un de l'autre, sur le plan littéraire et physique, l'érotisme. Anaïs Nin découvre une aisance dans son corps, lui connaît bien le corps des femmes. Henry Miller, c'est le plaisir, la sensualité sans arrière-pensée, la joie. Une union intime où elle est totalement centrée, rassemblée.

Comment montrer cela visuellement?
Je ne voulais faire ni une BD porno ni une BD érotique mais pas non plus une BD trop prude. Anaïs Nin est souvent considérée comme une écrivaine érotique alors qu'elle n'a écrit ses nouvelles érotiques que pour vivre. La sexualité est belle en elle-même, elle est un moyen d'échanges, d'explorations. Pour cela, le crayon à mine multicolore est un outil parfait.

Pour finir, on dit merci au confinement?
Le confinement m'a aidée à terminer l'album dans les délais. Je dessine en musique. J'adore le plaisir et la sensation du crayon sur le papier. Mes originaux sont en A3, j'ai un scanneur A3. Le dessin terminé, je passe une heure par planche pour scanner et nettoyer. J'aime le faire moi-même pour décider de ce que j'efface et de ce que je garde, par exemple, certains tracés en bleu. Je crayonne avec un crayon bleu et je fais l'encrage au crayon magique. Je passe aussi une demi-heure par planche pour le lettrage, à la palette graphique, les bulles venant de la bibliothèque de bulles que je me suis faite.


Léonie Bischoff sera ce samedi 5 septembre en dédicace (11-14h) à la librairie Flagey.


La vie. (c) Casterman.