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mardi 6 septembre 2022

Au début d'un duo jeunesse prometteur, la vie

Juillet 2020, sous le néflier. (c) Les Grandes Personnes.


Une petite devinette en littérature de jeunesse? L'une écrit, l'autre dessine. Jusqu'à présent avec d'autres. Par exemple, en tandem avec Benjamin Chaud, Loren Capelli, Amélie Jacowski ou encore Delphine Durand pour la première, en duo  avec Anne Cortey, Alice Babin ou Nadja Belhadj pour la seconde, quand elle ne réalise pas le doodle de Google pour la fête nationale française. Qui sont-elles? Mais ouiiiiiii, les chevronnées Ramona Badescu et Julia Spiers, qui collaborent pour la première fois dans un épais album coup de maître, coup de maîtresses plutôt, le savoureux "Au début" (Les Grandes Personnes, 80 pages).

Une double couverture, une devant, une derrière, on verra pourquoi, montre les quatre saisons de la nature dans un arbre qui s'avère être un néflier du Japon (celui qui offre ses fruits en été). L'album, quant à lui, raconte bien davantage de saisons d'une famille, puisqu'il couvre soixante-huit années en réalité. Il le fait à reculons, de juillet 2020 à juin 1952, quand on le lit à l'endroit. De double page en double page où rétrécit l'arbre toujours présent, on remonte le temps de cette famille qui affiche trois générations en 2020.

Décembre 2000. (c) Les Grandes Personnes.

Au début, à la première lecture, l'exercice est curieux, fait travailler les méninges. On n'a pas l'habitude de découvrir une histoire de cette façon-là. Mais il vaut la peine. Surtout qu'il peut s'accompagner d'une lecture à l'envers, à reculons des pages, dans le sens du temps qui passe (d'où la couverture arrière). En réalité, les deux sens de lecture sont nécessaires tant ils se complètent formidablement bien, donnant à connaître ces enfants de 1952 devenus des grands-parents en 2020.
"un grand arbre
une maison pleine
un petit cri
l'ombre fraîche des oiseaux
des fruits mûrs
la chaleur de l'été
des enfants..."

Le texte initial se retrouve en dernière page, également en sens inverse, donnant à l'album une universalité hors du temps. Il y en est en effet question d'enfants du sud de la France qui jouent, s'amusent, expérimentent, qui grandissent, deviennent adultes, ont des bébés, dans une nature évoluant à son rythme - on découvrira aussi l'origine du néflier. Un cartouche donne la date de la scène dessinée. Un bref texte informatif, toujours entamé par le prometteur "Au début", marque les sauts dans le temps. Il permet un magnifique rapport texte-images car bien sûr tout est à lire dans les très belles images de Julia Spiers. On imagine que Ramona Badescu a collaboré aux idées apparaissant dans ces pages aux teintes douces, dans une nature luxuriante, aux personnages, souvent de profil, très expressifs. "Au début" est une façon originale et réjouissante de dire la vie et le temps qui passe. Ses protagonistes sont nos proches dont on a envie de tout savoir. Pour cela, il faut se balader sur leur ligne du temps. Chaque regard à l'album capte de nouveaux détails à savourer, liés à l'arbre pivot ou pas. Une merveille d'album dont la lecture sera sûrement plus aisée aux enfants, ces redoutables observateurs, qu'aux adultes souvent cramponnés aux textes.

Septembre 1957. (c) Les Grandes Personnes.


En vidéo ici ou ici le "portrait d'artiste" de Julia Spiers réalisé par la maison d'édition.






jeudi 30 juin 2022

Le divin Pomelo a fêté ses vingt ans

Une édition originale qui a été beaucoup lue. (c) Albin Michel Jeunesse.

Bigre! Les réseaux sociaux m'apprennent que Pomelo, l'éléphant rose de Ramona Badescu et Benjamin Chaud vient de fêter ses vingt ans. L'album "Pomelo est bien sous son pissenlit" (Albin Michel Jeunesse, 96 pages) est en effet sorti le 3 juin 2002! Voici ce que j'en écrivais dans "Le Soir" du 21 août:
"Il est extrêmement agréable de constater que, dans un domaine graphique où l'on se plaît à répéter que tout a déjà été inventé, certains arrivent encore à renouveler le genre de façon plaisante. Ainsi en est-il avec le réjouissant album "Pomelo est bien sous son pissenlit", agréablement épais sous sa couverture mate brochée. Déjà, le titre rigolo laisse entrevoir la fantaisie de l'ouvrage, Pomelo n'étant pas le fruit bien connu mais un petit éléphant de jardin, tout rose et nanti d'une trompe démesurée; on la confondrait presque avec un ver de terre!
Le volume présente trois histoires savoureuses qui se déroulent au ras des légumes du potager. Laitues, poireaux, carottes, navets, radis et autres variétés subissent une très jolie interprétation artistique tout en demeurant reconnaissables. Ils constituent le décor de cet album plein d'humour tout en participant activement au récit. Un récit où se raconte l'éléphanteau, avec ses joies, ses soucis et ses peurs: sa trompe qu'il écrase en dansant mais dont il peut faire un turban, les conseils de ses copains pour mieux vivre avec son appendice nasal hors norme, ses rêves d'épater les fourmis ou ses craintes de s'être trompé d'histoire en rencontrant le petit Chaperon rouge au détour d'une page.
Autant de petites touches amusantes, emplies de finesse et de fantaisie, joliment rythmées, que met en valeur une illustration pétillante où alternent scènes sur fond de couleurs et images détourées. Un album vraiment jubilatoire. Pour tous, dès 4 ans."

Vingt ans plus tard, je partage toujours mon avis. Et je suis particulièrement enchantée que quatorze autres albums "Pomelo" aient rejoint le premier, dans tous les formats, dans tous les genres et parfois ailleurs qu'au potager initial (lire ici). Puissent les enfants des nouvelles générations découvrir les histoires du petit éléphant de jardin.

2002-2020.


L'illustrateur Benjamin Chaud célébrant les 20 ans de Pomelo.









 

lundi 29 novembre 2021

La Partie, c'est très très bien parti!

"Adieu Blanche-Neige" de Beatrice Alemagna. (c) La Partie.

Il avait fallu attendre quatre mois entre l'annonce de la création des nouvelles éditions La Partie (lire ici) et sa première salve d'albums à la rentrée de septembre. Normal, disaient les pragmatiques. Long, disaient les passionnés. Aujourd'hui, avec les cinq albums parus en août-septembre et les cinq d'octobre-novembre, on a de quoi s'en mettre plein les yeux car ils sont excellents. Logique, l'équipe de La Partie n'est pas tombée de la dernière pluie. Elle est aguerrie, a ses auteurs, publie ce qu'elle aime et ce en quoi elle croit. Quel feu d'artifices que ces dix albums, chacun ayant sa particularité, son charme, son genre, son public.

"Adieu Blanche-Neige". (c) La Partie.


Un coup de chapeau particulier au dernier titre paru, le grand format à reliure cousue de Beatrice Alemagna "Adieu Blanche-Neige" (96 pages, La Partie). Un album qui reprend l'histoire de Blanche-Neige selon la version originale des frères Grimm mais du point de vue de la belle-mère, donné à la première personne. Soit la jalousie dévorante, la souffrance, la vengeance, la noirceur, portées par un graphisme extrêmement fort. Idem pour les scènes avec Blanche-Neige, le chasseur, les sept nains ou le prince! Le résultat est tout simplement époustouflant! Enthousiasmant! A mille lieues de la version édulcorée de Walt Disney, revu par Beatrice Alemagna, le conte original, terrible, reprend toute sa force narrative et y confronte le lecteur.

Le livre a une genèse particulière. Hantée par l'univers sombre du conte des frères Grimm, Beatrice Alemagna a d'abord peint une série de trente-quatre tableaux puissants, saisissants, d'une incroyable beauté, quasiment hypnotiques tant il y est à voir. Expressionnistes, proches de l'abstrait parfois, ils racontent la folie d'une jalousie aveuglante. Ce n'est qu'ensuite que l'auteure-illustratrice a écrit le texte. La confession tragique d'une femme folle de jalousie, d'une reine vengeresse, d'une belle-mère narcissique dont le destin sera aussi triste que terrifiant.
"Il y a 3 ans, j'ai commencé à peindre.
Ce travail n'était pas destiné à être vu. C'était mon projet secret, car il répondait juste à un besoin viscéral de trouver un autre espace que celui destiné à ma création de livres pour enfants. 
C'était une envie impérieuse de peindre, de ne plus me laisser porter par une narration précise, d’échapper à ma routine de dessinatrice, de me soustraire à ce monde parfois étriqué et contraignant du livre pour enfants. Peut-être même, a posteriori, une envie d'y retourner avec un nouveau bagage.
Pendant trois ans, j'ai peint à l'instinct d'un enfant qui aurait pillé son intérieur le plus noir. En m'arrachant les cheveux, en pleurant, en dansant même, par moments. Mais surtout en me demandant incessamment si je faisais de la peinture: si je ne fabriquais pas une illustration peinte ou plutôt une peinture illustrée. Et aussi, si ces images étaient pour adultes ou pour enfants. Je n'ai pas trouvé de réponse.
Mais à sa place, j'ai trouvé Béatrice Vincent, éditrice assez téméraire pour décider de publier ces 3 ans de travail. Mes peintures sont devenues les images du livre "Adieu Blancheneige" que j'ai aussi écrit et qui sortira le 23 novembre prochain. Ces mêmes peintures que j'expose et vends (pour la toute première fois de ma vie) dans la géniale galerie Arts Factory, à Paris. Aujourd'hui je vous invite à venir les découvrir en vrai.
Hardiment, résolument, intensément."
Le texte apparaît en double page entre des séquences de quatre images (cinq au centre du récit), elles aussi sur double page, à bords perdus, conférant encore davantage de force aux propos. Chance pour les Parisiens, les peintures originales d'"Adieu Blanche-Neige" sont exposées à la galerie Arts Factory jusqu'au 24 décembre (infos ici). Double chance pour les Parisiens, une autre exposition de 26 dessins originaux et d'une fresque murale de Beatrice Alemagna se tient jusqu'au 9 janvier à l'Institut Suédois, autour de l'album "On va au Parc", écrit par l'autrice suédoise Sara Stridsberg et à paraître en français à l'automne 2022 (traduction de Jean-Baptiste Coursaud, La Partie).

"Adieu Blanche-Neige" est un album exceptionnel. Un livre d'artiste pleinement accessible à tous les publics. Une merveille à ne pas manquer.

"Adieu Blanche-Neige". (c) La Partie.


Et les autres titres?

Bébé
Pauline Martin (lire ici)
La Partie
36 pages
dès la naissance

Qu'il est mignon ce bébé qu'on suit pendant une grosse année depuis ses premiers jours. Un imagier joyeux et sensible jouant agréablement sur des graphismes simples, où le héros fait ses premiers apprentissages. Il tête, il rêve, il nage, il écoute, il gazouille... Il pleure et il rit. Il mange tout seul et s'en met plein partout. Il découvre ses sens et le monde. Il fait ses expériences. Il apprend à marcher, quitte à tomber parfois. Un délicieux album plein de bienveillance qui plaide en filigrane pour l'autonomie des bébés. Les parents du héros sont là, mais pas tout le temps. Ils veillent. Ils le protègent mais ne l'étouffent pas. Ils l'aiment. Laissons donc vivre nos bébés. Pour les tout-petits et leurs parents.

"Bébé". (c) La Partie.

"Bébé". (c) La Partie.




Il faudra
Ramona Badescu
Loren Capelli
La Partie
96 pages
dès 4 ans

Une petite fille apprend de ses parents qu'elle va être grande sœur: "Bientôt, tu sais/ il faudra que tu partages…/ le chocolat… le temps/ et aussi nos bras./ Chacun aura toujours sa place/ ne t'inquiète pas/ mais il faudra…" Si, accompagnée de son chat, elle commence par rappeler ses droits du tac au tac, "il faudra que je garde mon lit, mon doudou chouette aussi et le tipi des Indiens", elle se projette immédiatement dans cette vie future. "Il faudra..." C'est désormais la jeune narratrice qui utilise l'expression, présentant au bébé à venir toute une liste de découvertes qu'il va faire, chaque fois entamées par ladite expression.

"Il faudra". (c) La Partie.

Une ritournelle où l'héroïne se dévoile comme enfant et comme grande sœur. Toute sa vie défile dans ces pages touchant à la poésie, les moments doux de l'enfance, ceux sérieux ou plus durs de l'école, ceux chaleureux en famille, les joyeuses découvertes des vacances... Comme le bébé à naître est déjà aimé! Un quotidien passionnant et apprécié défile en séquences aussi exquisément écrites que dessinées. Les mots de Ramona égrènent la vie avec une délicate gourmandise, les crayons de couleurs de Loren les complètent, scènes esquissées ou plus figuratives, pleines de détails ou estompées en motifs graphiques. "Il faudra" célèbre l'amour en gestation comme le bébé.

"Il faudra". (c) La Partie.

"Il faudra". (c) La Partie.




Le ver vert
Bruno Gibert
La Partie
40 pages
dès 3 ans

Un ver vert, d'accord. Mais un ver vert aux yeux vairons? Surtout s'il quitte Nevers pour Versailles? Et qu'il confond Roi Soleil et Vercingétorix? Auteur fécond tant en littérature générale qu'en jeunesse, créateur joueur, expérimentateur, illustrateur à la sobriété éloquente, Bruno Gibert utilise ici avec grand succès la contrainte oulipienne du son "ver" dans une histoire complètement loufoque. On suit, hilare, les trouvailles littéraires lors des différents épisodes pleins de surprises de son ver vert qui échappera aux soldats du roi mais pas au pivert! Les images en aplats colorés incitent le lecteur à retrouver le héros tandis que le texte déclinant le son "ver" à toutes les sauces et même encore plus l'invite à s'approprier lui aussi la langue française. Une lecture à partager entre générations.

Le ver vert rencontre le roi. (c) La Partie.




Le cauchemar du Thylacine
Davide Cali
Claudia Palmarucci
traduit de l'italien par Béatrice Didiot
La Partie
56 pages
dès 6 ans

Fiction? Documentaire? Les deux, parfaitement imbriqués dans ce fabuleux album dont la page de titre s'orne d'une arche de Noé contemporaine, le bateau en bois étant remplacé par un navire en acier moderne. Un petit goût d'Australie avec le héros, le docteur Wallaby, "spécialiste en mauvais rêves", et ses malades. En visite ou en consultation à son cabinet, il écoute les rêves répétitifs, ombres, menaces, persécutions, de ses patients, un échidné, un wombat, un émeu, un opossum, un diable de Tasmanie, un koala, une roussette... Autant d'espèces animales qu'on connaît.

"Le cauchemar du Thylacine". (c) La Partie.

Monté sur son fidèle dingo Sirius, le docteur Wallaby se fait aussi chasseur de cauchemars. Il est bien équipé! Un manuel dont il partage les pages et les conseils avec le lecteur. C'est alors que surgit le thylacine avec un rêve dont n'avait jamais entendu parler le praticien. Malgré ses recherches, il ne trouve rien. Et pour cause! Le thylacine appartient à une espèce éteinte. Il est un fantôme qui va rejoindre l'île des Ombres qui recueille les animaux disparus. Très construit, l'album s'achève sur les portraits de ces derniers, qu'on avait déjà aperçus en réduction en pages de garde.

Le Thylacine. (c) La Partie.


Les mauvais rêves. (c) La Partie.
Quelle claque visuelle que cet album qui nous fait comprendre combien les espèces animales sont menacées d'une manière particulièrement originale, à la fois dans la structure du livre et dans le graphisme d'une beauté sidérante. Entre carte à gratter pour les cauchemars, peinture à l'huile pour les panoramas et crayon pour le manuel, le tout se combinant dans une mise en page fort bien pensée. Un seul petit regret: si la liste des œuvres citées et des inspirations apparaît en fin d'ouvrage, il n'est pas fait mention des numéros de page et tout le monde n'est pas capable de reconnaître tous les tableaux.




Nous, les émotions
Tina Oziewicz
Aleksandra Zajac
traduit du polonais par Lydia Waleryszak
La Partie
72 pages
dès 4 ans

Rouge de colère, vert de rage, blanc de peur... On a l'habitude de lier émotions et couleurs. Rien de ça dans ce très bel album bien plus original et pertinent où se succèdent trente-et-une créatures représentant chacune une émotion. Elles composent une magnifique galerie de personnages, toute en rondeur, dans des gris bleutés parfois rehaussés de rose, l'un doté de bizarres oreilles, l'autre de tentacules, chevelus ou non. Tout en douceur même pour des sentiments violents. L'atout de cet album est que les trente-et-une saynètes présentent les émotions dans des mises en scène assorties de textes brefs, sans aucun jugement de valeur.

"Nous, les émotions". (c) La Partie.

"Nous, les émotions". (c) La Partie.

"Nous, les émotions". (c) La Partie.

Les idées des images sont à la fois simples et éloquentes: la curiosité perchée tout en haut d'une cheminée (atteinte par un bricolage d'échelles), la joie bondissant sur un trampoline, la crainte toute menue et cachée, la jalousie destructrice, la honte terrée... Comment n'y avait-on pas pensé plus tôt? On est immédiatement charmé et séduit par la finesse des mots et des images de cet album, le premier de l'illustratrice. On sourit, on se projette, on réfléchit, on est ému et on tourne les pages pour en découvrir toujours plus tant il est réussi sur le fond comme sur la forme.




Chats méchants
Delphine Chedru
La Partie
40 pages
dès 5 ans 

Images numériques pour une farce d'arroseur arrosé sur les préjugés. En l'occurrence, quatre chats qui ne sont ni doux ni gentils mais atrocement méchants et une souris qui n'est pas le menu et mignon animal escompté mais un monstre. Encore pire que les chats qu'elle déteste de surcroît. Les rôles vont s'inverser, et bien sûr, se réinverser car un chat méchant reste un chat méchant. Un album un peu lourd malgré son intention joyeuse.




La perle
Anne-Margot Ramstein
Matthias Arégui
La Partie
56 pages
dès 4 ans

Magnifique livre que celui-ci, dessiné à quatre mains, en boucle et muet, ce qui accentue l'impression d'images en hauteur. Bordées de blanc, en aplats,  agréablement fort colorées, elles se posent sur les doubles pages selon un rythme défini, plan rapproché en page de gauche, plan large en page de droite. Avec la contrainte que la perle soit toujours au centre de la page de gauche et de la même taille, expliquait Anne-Margot Ramstein au Salon de Montreuil. La perle du titre est celle dont on suit le voyage à travers le monde et le temps, le temps d'une vie humaine. La dernière illustration fermera avec douceur et éloquence la boucle entamée en couverture.

L'histoire débute simplement. Un jeune plongeur découvre une perle dans une huître au fond de l'océan. Il offre la bille précieuse insérée dans une fleur tout juste cueillie pour faire office de bague à son amoureuse. Quand elle se couche, elle dépose le bijou à côté de son lit. C'est la nuit que tout se corse et que le récit visuel s'emballe. Une pie vole la perle et la dépose dans son nid, à côté d'autres babioles. Un nid accroché au mât d'un bateau visité par le chat marin... On suit, éberlué et conquis, dans les images de deux tailles, les péripéties de la boule de nacre. Et elles sont nombreuses, une bijouterie, une exposition, le sac d'un voleur, les égouts, un cours d'eau, l'estomac d'un saumon et d'autres endroits inattendus jusqu'à la finale magistrale, célébration d'un couple amoureux tout au long du temps.

Au fil de l'album et du hasard, la perle change de statut et met en lumière divers sentiments humains. Divers comportements humains aussi quand on parcourt la nature à ses côtés. Elle nous montre en réalité l'humain et la nature dans ce qu'ils ont de pire et de meilleur. Admirablement composées, les superbes illustrations aux couleurs chatoyantes regorgent de scènes pleines de détails que chacun décryptera à sa guise, jusqu'à la finale aussi apaisée que réjouissante. 

La découverte de la perle. (c) La Partie.

La scène du vol. (c) La Partie.




Une vie de chatons
Fleur Van Der Weel
traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron
La Partie
96 pages dès 3 ans

Premier album traduit en français de l'auteure-illustratrice néerlandaise, cet épais petit format presque carré aux délicieuses illustrations toutes en douceur nous entraîne dans la folle vie quotidienne de deux chatons, le tigré Noyau et la noire Plume. Leurs aventures sont racontées par le menu et on comprend tout de suite que les chatons sont de sacrés chenapans, ce que confirme s'il en était encore besoin l'image finale.

Jeux, croquettes, rencontres, tout ce qui les concerne se présente au fil de la centaine de pages qui abordent aussi, en toute discrétion, les thèmes habituels des imagiers, les couleurs, les contraires, les chiffres, etc., et propose encore plein d'informations sur la nature par exemple, à hauteur de chaton et d'enfant. Tant de choses sont à regarder dans ces pages si joliment illustrées. En bonus, un lexique des miaulements! A vérifier, comme le fait de donner du lait aux deux héros, ce que ne recommandent pas les vétérinaires mais qui persiste dans l'imaginaire collectif. Ce n'est toutefois pas très grave tant les chatons aux expressives mimiques sont craquants.

 
"Une vie de chatons". (c) La Partie.

"Une vie de chatons". (c) La Partie.

"Une vie de chatons". (c) La Partie.


Dinosaures
Bastien Contraire
La Partie
64 pages
dès 3 ans

Pochoirs, découpages, couleurs vives, dessins stylisés, voilà Bastien Contraire (lire ici). Il nous propose un très plaisant documentaire pour les plus jeunes sur un sujet d'immense fascination des enfants, les dinosaures! Une approche pédagogique qui n'exclut ni l'amusement, ni la beauté. Ses pages où évoluent des dinos en pochoirs et peinture vaporisée sont des merveilles graphiques qui fourmillent d'informations sur les fossiles, l'évolution, les espèces... 

L'auteur-illustrateur a la très bonne idée d'évoquer son sujet par des comparaisons accessibles aux enfants, du compsognathus de la taille d'un poulet au diplodocus long comme deux autobus. Il traite aussi du mode de vie et de l'alimentation de ces animaux disparus, présentés de toutes les couleurs car personne ne sait quelle était leur couleur, des variétés vivant sur terre, dans les mers ou dans les airs...

Quant à la fin de l'ère des dinosaures, elle est abordée dans une page rendant graphiquement hommage à la graphiste allemande réfugiée en Angleterre pendant la guerre, Marie Neurath (1898–1986, plus d'infos ici): "J'y ai glissé", explique Bastien Contraire sur les réseaux sociaux, "un petit hommage à une série de livres documentaires que j'aime beaucoup, ceux de Marie Neurath et l’institut Isotype [qu'elle a fondé avec son mari Otto]. Les informations contenues dans ces livres des années 50 sont parfois obsolètes mais la clarté du graphisme ne l'est pas du tout.  S'il est difficile de s'en procurer, on peut voir pas mal d’images sur internet."

Avec sa reliure cousue, "Dinosaures" est un assez grand format qui enchante l'œil et l'esprit, un documentaire bien pensé et remarquablement original.

 
"Dinosaures". (c) La Partie.


"Dinosaures". (c) La Partie.

"Dinosaures". (c) La Partie.





mardi 7 février 2017

Le tigre, héros de la littérature de jeunesse

Au milieu des années 1960 sont sortis en Grande-Bretagne deux albums pour enfants devenus célébrissimes, impliquant chacun un tigre et la sacro-sainte cérémonie du thé. Le second était resté inédit en français jusqu'à ce jour.

Joie non dissimulée donc de voir sortir en élégant grand format le célèbre album de Judith Kerr, "Le tigre qui s'invita pour le thé" ("The tiger who came to tea" (G-B, 1968), traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Ramona Badescu, Albin Michel Jeunesse, 32 pages). Un livre qui lui a été inspiré par sa fille et qui est un véritable best-seller avec ses dix millions d'exemplaires vendus de par le monde. L'histoire est toute simple: on sonne à la porte au moment où Sophie prend le thé dans la cuisine avec sa maman.

Qui cela pourrait-il être? La maman énumère ceux qui sont pas censés sonner ce jour-là. Suspense. Sophie va ouvrir. C'est un tigre, bien poli: "Excusez-moi, mais j'ai une faim terrible. Pensez-vous que je peux prendre le thé avec vous?" "Bien sûr", répond la maman, même pas déconcertée. Les voilà attablés à trois, tout sourire.

Le tigre s'invite pour le thé. (c) Albin Michel Jeunesse.


Même l'eau du robinet y passe. (c) Albin Michel Jeunesse.
Et c'est là que les surprises vont se succéder à bon rythme. Car le visiteur inopiné a plus qu'une faim terrible. Il est carrément affamé et va faire en sorte de se rassasier. Un appétit qui étonne et divertit Sophie, sa maman et les lecteurs. Le tigre est assoiffé aussi...

Des scènes très amusantes le montrent faisant un sort à tout ce qui est mangeable ou buvable dans la maison. Ensuite, il s'en va, "Merci pour ce délicieux goûter", laissant une cuisine ruinée de ses provisions. Plus rien à manger? Pas grave. Papa qui est rentré entre-temps a une excellente idée, qui sera l'occasion de la seule illustration à bords perdus de l'album, les autres images apparaissant sur fond blanc.

Il est l'heure de se séparer. (c) Albin Michel Jeunesse.

Ce qui est formidable dans cet album, c'est la bonne humeur constante qui se dégage de ces pages où le non-sense est partout présent mais jamais signalé. Judith Kerr signe un texte charmant qui va bien faire rigoler les enfants à partir de 3 ou 4 ans et un graphisme forcément un peu daté qui ne détonne pas du tout. On voudrait plus d'histoires drôles qui bousculent la normalité. Excellente idée d'avoir traduit cet épatant album!


Entamant son programme de découverte d'une œuvre considérée comme un trésor national anglais, l'éditeur parisien avait déjà publié fin 2016 deux albums inédits en français de Judith Kerr, consacrés à son célèbre chat Mog (17 titres en anglais), "Mog oublie tout" et "Joyeux Noël, Mog!" (traduits de l'anglais (Royaume-Uni) par Ramona Badescu, Albin Michel Jeunesse, 40 pages chacun).


Rappelons enfin que Judith Kerr, née le 14 juin  1923 dans une famille juive de Berlin qui, devant la montée de l'hitlérisme, s'installe finalement à Londres en 1936, est l'auteur de deux excellents romans pour ados, totalement autobiographiques, "Quand Hitler s'empara du lapin rose" (traduit de l'anglais par Boris Moissard, l'école des loisirs, 1987, indisponible) et "Ici Londres" (traduit de l'anglais par Antoine Lermuzeaux, l'école des loisirs, 1991, disponible). Judith Kerr est décédée le 22 mai 2019  à Londres.




L'autre album des années 1960 dont je voulais parler est l'extrêmement délicieux "Un tigre dans la théière" de Betty Yurdin, illustré par Solvej Crévelier dans la version française (traduit de l'anglais par A. Telier, Père Castor- Flammarion, Castor poche, 1986) indisponible depuis trop longtemps. La version originale anglaise, "The tiger in the teapot" date de 1967 et est illustrée par William Pène du Bois.

Un album tellement lu et relu chez moi qu'il est tout usé - une autre raison de demander sa réimpression.

Il commence ainsi. Qui ne s'en rappelle pas?
"C'est l'heure du thé.
Comme chaque après-midi, Mrs Smith se préparait à faire le thé. Il y avait aussi, pour ce jour là, un cake, un pudding à la crème, des biscuits et un gâteau au chocolat.
Mrs Smith mit sur le feu la bouilloire pleine d'eau et descendit la théière de l'étagère.
C'était une très grande théière, parce que Mrs Smith est une mère de famille nombreuse. 
Mrs Smith posa la théière sur la table. Elle souleva le couvercle et s'aperçut qu'elle ne pouvait pas faire le thé. Il y avait un tigre dans la théière."
Tous les membres de la famille vont tour à tour tenter de chasser l'intrus, chacun à sa façon, occasion de situations plutôt comiques. Finalement, c'est Josy, la plus jeune de tous, qui saura se faire entendre du tigre installé dans la théière familiale. Dès 4 ans.


Et aussi


Un tigre dans le jardin
Anne-Marie Pol
PKJ, 116 pages

Le roman se déroule dans une famille nombreuse française d'Indochine, en 1931. Elle est inspirée de l'enfance de la maman de la romancière. Paule, 8 ans, a de la peine à accepter les règles familiales: être sage, ne pas bouger, ne pas aller à l'école... Elle a un grand frère et des petites sœurs pour jouer mais aucun n'a son goût pour l'imagination et l'aventure. Alors, pour échapper au monde compliqué des adultes, la petite fille se construit un univers autour du tigre qu'elle voit se glisser dans les hautes herbes à l’heure de la sieste. Elle ne dort pas, bien entendu, malgré la consigne de sa maman. Elle explore le jardin, seule, insensible à la chaleur. Le tigre devient son confident.

En arrière-plan se déroule la vie de la famille bourgeoise et des domestiques, dont la nounou que Paule a maltraitée. On ne peut pas ne pas penser à Sophie de la Comtesse de Ségur. Le roman se poursuit au rythme du pays et se terminera par un drame qui sera néanmoins l'occasion d'un rapprochement entre Paule et son papa. Un joli texte, intéressant aussi par le décalage qu'imposent l'époque et le lieu choisis. Dès 9 ans.


Il y a un tigre dans le jardin
Lizzy Stewart
adapté en français par Sophie Koechlin
Gautier-Languereau, 2016, 40 pages

Plein de choses à observer dans cet album au style vintage. Que ce soit dans la maison de Grand-Mère où Nora s'ennuie. Ou dans le jardin où va jouer la petite fille, accompagnée de sa girafe Jeff. Un jardin que Mamie a présenté comme une jungle, avec tigre, libellules géantes, plantes carnivores, ours polaire grincheux... Nora n'en croit pas et mot et grogne jusqu'au moment où elle croise des libellules géantes. Et si? La petite fille va aller de découverte en découverte. Sa Grand-Mère aurait-elle finalement raison? Nora devra utiliser toute son imagination pour trancher entre rêve et réalité. Cet album agréablement illustré navigue joliment sur la frontière du réel, privilège de l'enfance, et raconte une histoire pleine de charme entre tous ces gros animaux, dont un tigre. Dès 5 ans.


Rugissement dans la nuit
Paola De Narvaez
Versant Sud, 2016, 36 pages

Cette histoire vraie, venue de la jungle colombienne que connaît bien la jeune auteure-illustratrice, commence par une double page sans texte, pleine de couleurs de plantes et d'une silhouette orange et tigrée. Au village, c'est la désolation. Le tigre mange les poules la nuit puis va se cacher dans la forêt. Le jeune narrateur, accompagné de ses amis Second et Troisième, décide de partir à la chasse au tigre. Ils sont bien équipés et seront aidés par trois chiens. Après une longue traque, c'est la confrontation avec l'animal, terrible, inquiétante, terrorisante. Jusqu'à ce que les chiens montrent qu'autre chose est possible avec le tigre. Un album plein de couleurs pour se faire peur par plaisir. Dès 4 ans.