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mercredi 25 janvier 2023

Il faut sauver le "Journal des poètes"

Premier numéro, daté du 4 avril 1931.

"Lorsque paraissent, le 4 avril 1931, dans une presse bruxelloise, quatre feuilles inédites, en format A3, sommairement agrafées et regroupées sous le nom de "Journal des Poètes", l'historiographie revuiste ne sait pas encore l'importance de ce nouveau périodique pour la diffusion et la promotion de la poésie, belge ou étrangère.

L'époque, en effet, regorgeait de revues qui défendaient et illustraient la littérature contemporaine, belge ou française. Du moderniste "Ça ira!" à l'académique "Thyrse", en passant par la doyenne "Revue générale", le champ littéraire belge foisonnait en périodiques, de tous genres, de tous styles et de tous formats."
Ainsi Primaëlle Vertenoeil entame-t-elle l'histoire du "Journal des Poètes" sur le site qui lui est dédié (ici). Dans le premier comité de rédaction, on trouve, entre autres, les noms de Maurice Carême et de Norge.

Au cours des ans, le "Journal des Poètes" va changer de rythme de parution, de nombre de pages, de personnes qui le portent. Son nom va être associé à des biennales de poésie, à une Maison de la poésie, s'ouvrir au monde... Et puis il va petit à petit s'effacer avant qu'Yves Namur, poète et éditeur, le reprenne en 2014 aux éditions du Taillis Pré. Dans la continuité de ses prédécesseurs mais en modifiant le format, aujourd'hui plus proche du livre que du journal.

Aujourd'hui, en 2023, à huit ans du centenaire, s'il veut passer le cap du nombre à trois chiffres, le "Journal des poètes" a besoin de soutien. Comprenez, il a besoin d'abonnés. Yves Namur, qui en est le directeur, lance un appel aux lecteurs et aux lectrices de poésie.

L'abonnement pour l'année 2023 porte sur quatre numéros (plus de 500 pages).
Différents tarifs sont proposés:
  • Belgique = 40 €
  • Abonnement de soutien = 70 €
  • Abonnement bienfaiteur = 100 €
  • Le numéro: 12.50 €
Pour le paiement: ÉDITIONS LE TAILLIS PRÉ, 23, rue de la Plaine,
B – 6200 Châtelineau (Belgique)
IBAN : BE54 3600 4341 6697

Les envois d'inédits, soumis au comité de lecture, sont à adresser au rédacteur en chef, Jean-Marie Corbusier (j.m.corbusier@outlook.com).

dimanche 13 février 2022

Les lauréats 2021 de l'ARLLFB (Académie belge)

L'œuvre de Francis Joiris qui dote le prix Découverte 2021.


Séance de nuit à l'Académie,
en marge de Bright Brussels 2022.
Et voilà, les différents jurys ont tranché, déterminant le palmarès 2021 des prix littéraires de l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique, qui a été proclamé ce samedi 12 février, alors que se tenait en trois lieux de Bruxelles le festival de lumières Bright Brussels 2022. Les différents finalistes se trouvent ici. Une cérémonie en public, ce qui a rendu "triplement heureux" Yves Namur, le secrétaire perpétuel (lire ici) après deux éditions confinées à cause du covid. Une remise de prix ponctuée de la lecture d'extraits des ouvrages primés par Stéphanie Moriau.
Six lauréats ont été fêtés, deux femmes et quatre hommes. A noter aussi, deux trentenaires figurent au palmarès. L'Académie belge a toujours aimé récompenser les jeunes, à raison au vu de leur parcours ultérieur. Et le théâtre, puisque trois pièces figurent au palmarès 2021.
Un peu moins de prix que précédemment, on s'y perdait et les dotations étaient parfois épuisées.

Palmarès

Grand prix du Roman

annuel, doté de 1.500 euros.
        

Emmanuelle Dourson, pour "Si les dieux incendiaient le monde" (Grasset, 248 pages, 2021).
Née à Bruxelles en 1976, études de langues et littératures romanes, pianiste amateur.
"Ce premier roman est mon premier texte de fiction. Avant j'écrivais mon journal intime. Il a été comme un atelier pour moi. Je tentais d'y restituer mes impressions, mes pensées, des faits minuscules. je prenais beaucoup de libertés avec la réalité. En fait, je tendais vers la fiction. Avant ce texte, j'ai écrit une nouvelle pour franchir le pas de la fiction. Il devait être une autre nouvelle, il est devenu un roman!"
L'avis du jury (Jean Claude Bologne, Gérard de Cortanze, François Emmanuel, Sylvie Germain, Jean Klein, Pierre Mertens, Jean-Luc Outers).
"Si les dieux incendiaient le monde", premier roman d’Emmanuelle Dourson, a enthousiasmé, sinon incendié, plusieurs membres du jury du roman.
Grand texte choral en six longs chapitres, le roman explore un moment particulier d'une famille grande bourgeoise où la transmission se fait par les femmes, fusionnelles ou rivales.
Traversant les mondes du père Jean, d'abord, de sa fille aînée, Clélia, du mari de celle-ci, Yvan, de leur fille aînée, Katia, tout le roman se dirige vers son lieu d'apothéose au Palau de la Musica de Barcelone, où Albane, la fille cadette, pianiste prodige, va jouer l'opus 111 de Beethoven.
Il faut dire que tous les fils familiaux vont à ce moment-là se renouer. Car Albane a claqué la porte de la famille quinze ans auparavant, elle s'est exilée à New York et elle revient pour la première fois en Europe pour ce concert unique dans ce décor somptueux, sous le regard des Walkyries du Palau de la Musica.
Ajoutons que Mona, la mère morte, s'invite dans l'univers intérieur des membres de la famille, son mari, ses filles, sa petite-fille… Elle seule parle à la première personne et depuis l’ombre où elle se trouve, depuis l'espace invisible qu'elle a rejoint, elle semble tirer tous les fils des monologues et acheminer tout le roman vers son point d'embrasement.
C'est cette qualité de sur-sensibilité, d'ardeur de la langue, ces accents cosmiques, "woolfiens", bribes d'un réel à la fois très concret et pourtant vibratoire, qui a emporté l'adhésion de la majorité des membres du jury. 
C'est sans doute encore la tâche de la littérature de convier les dieux dans le monde et de l'incendier quelquefois. Ici, pour ce roman d’Emmanuelle Dourson, magnifiquement construit, orchestré, d'une maturité étonnante pour une primo-romancière, d'un style, d'une palette — musicale — qui promet une grande écrivaine.
                                                                   François Emmanuel


Grand prix de Poésie

annuel, doté de 1.500 euros.


Francesco Pittau, pour "Épissures" (L'arbre à paroles, 260 pages, 2020)
Né en 1956 en Sardaigne, écrivain toujours, poète souvent et de plus en plus illustrateur, auteur de romans, de quatre recueils de poésie actuellement et d'une bonne centaine d'albums pour la jeunesse (Seuil, Gallimard, Les Grandes Personnes, Albin Michel, L'École des Loisirs, Memo, etc.).
"Je fais avec ce que j'ai. J'essaie de regarder mon quotidien. Je suis content de vivre - pas toujours satisfait - contrairement à beaucoup de poètes torturés. Je suis assez triste qu'on évacue toujours l'humour de la poésie. Dans ce recueil, tout est mélangé."
L'avis du jury (Eric Brogniet, Corinne Hoex, Philippe Lekeuche, Yves Namur, Gabriel Ringlet).
Francesco Pittau est un auteur reconnu dans ce qu'on appelle, à tort ou à raison, "la littérature jeunesse". (...) Il n'en était cependant pas à son premier recueil de poésie: "Un crabe sur l'épaule" était paru au Seuil et les Carnets du dessert de Lune avaient publié "Une maison vide dans l'estomac" et "La Quincaille des jours". Aujourd’hui, notre Académie salue la publication d'"Épissures" à l’Arbre à paroles.
Rappelons simplement que le nom épissure est féminin, provient du verbe épisser et que le Robert en donne deux définitions: une réunion de deux bouts de corde, de câble ou de fil électrique par l'entrelacement des torons et d'autre part, un motif ou garniture fait de lanières de cuir entrecroisées.
Ce recueil de plus de 250 pages entend nous balader dans le quotidien d'un homme, dans ce qu'il y a de plus banal, au cœur même de la réalité. Si ce n'est que cette réalité est ici sublimée. Le poète, et son sens aigu de l'observation, nous donnant à voir ce qu'il faudrait peut-être regarder au-delà des simples réalités: qu'il s'agisse d'un supermarché et "le froid de la solitude", de figues qu'on mange "dans l'éblouissement du petit matin", d'une tondeuse et une pelouse, représentation d'un monde sans pitié pour le pauvre escargot écrasé, etc.
Un livre, donc, où foisonne la banalité repensée. Qui ose parler de sa machine à laver? Pittau! Qui parle d'une assiette creuse, métaphore de l'absence dont il est souvent ici question, et nous propose d'y "mettre autant de vie qu'elle peut en contenir"? Pittau! Qui fleurte avec la métamorphose comme Gregor Samsa et se verrait bien en fourmi? Pittau, je vous l'assure!
"Épissures" est un livre d'émotion, peut-être aussi un bréviaire de la mélancolie, où pointent l'étonnement mais aussi un certain fatalisme. Un livre qui, transposé dans la peinture, serait probablement un tableau d'Edouard Hopper… Reste à demander à l'auteur: lequel? 
Yves Namur

Grand prix des Arts du spectacle

annuel, doté de 1.500 euros.


Noémie Carcaud, pour "Take care" (Les oiseaux de nuit, 124 pages, 2020)
Comédienne, auteure et metteure en scène française, Noémie Carcaud est installée depuis longtemps à Bruxelles.
"Rappelons que je pratique l'écriture de plateau. Je soumets un thème aux acteurs. Je les filme. Je les écoute. Je retranscris alors les morceaux de leur texte qui m'intéressent, je les modifie, je les rerythme. Comme un montage cinématographique. J'écris plutôt des spectacles que des pièces de théâtre."
L'avis du jury (Anne Carlier, François Emmanuel, Paul Emond, Xavier Hanotte, Caroline Lamarche).
Comédienne de formation, Noémie Carcaud est aussi metteuse en scène. Avec sa compagnie franco-belge Le Corps Crie, elle construit ses spectacles en développant un travail d'écriture à partir du plateau, où les émotions sont portées par le corps autant que par la voix. Comme formatrice, elle a dirigé de nombreux stages et ateliers, et depuis 2019 elle enseigne au cours Florent à Bruxelles.
Dans "Take care" (Editions  Les Oiseaux de Nuit), il s'agit de la fin d'un monde. Dans une famille composée de jeunes adultes de la même génération, l'heure est au partage, chacun disposant de ressources inégales et de motivations divergentes. Les sept protagonistes se retrouvent pour un week-end dans la maison familiale, isolée et vétuste, avec un trou, à reboucher ou non. Ensemble, ils doivent décider de la destination de cette maison, préoccupation aggravée par la présence parmi eux d'une jeune fille fragile, Mona, dont l'avenir les préoccupe et polarise leur désarroi. Autour de leurs tentatives maladroites de prendre soin d'elle, surgissent des discussions, des dissensions, des angoisses communes ou non. Des souvenirs refont surface, tout se rejoue comme en un kaléidoscope dont les dessins successifs se révèlent par brisures. Mona semble échapper aux assignations et vivre dans sa bulle bien qu'elle dépende en partie, physiquement, de ses proches. En attendant, la question se pose: qui, dans notre monde déstructuré, va veiller sur les fragiles? Qu'est-ce que cela veut dire "prendre soin" (take care)? Quels intérêts sont en jeux? Quelles attentes? Quelles compensations idéologiques, altruistes, égoïstes, quel masque posé sur l'angoisse? Et comment est-il possible d'être à ce point "à côté de quelqu'un et ne rien voir de ce qui se passe à l'intérieur"?
En découvrant "Take care", on est frappé par la simplicité et la force des dialogues. C'est leur montage qui donne le rythme, provoque chez le spectateur, compassion, rire ou inquiétude. Leur attribution aux sept personnages révèle les différents caractères avec leurs désaccords, leurs vacillements, leur ambivalence à l'heure de la fin, sinon du monde, du moins d'un certain monde. Il y a quelque chose de tchékhovien dans cette vitalité mélancolique et drôle. (...)
Caroline Lamarche


Grand prix d'Histoire de la littérature

biennal, doté de 1.500 euros.



Benoît Denis, pour "Michel Audiard – Georges Simenon", Scénarios présentés et édités par Benoît Denis (Institut Lumière et Actes Sud, 924 pages 2020).
Directeur du Centre d'études Georges Simenon de l'Université de Liège, professeur de littérature à la même université, auteur d'essais marquants sur Sartre, la littérature belge dont Georges Simenon (coéditeur du volume en Pléiade) et Pierre Mertens.
"Ce livre est une commande de Jacques Audiard qui voulait un livre différent sur son père, Michel Audiard. C'est en travaillant que je me suis rendu compte qu'il avait croisé Georges Simenon à plusieurs reprises."
L'avis du jury (Sophie Basch, Danielle Bajomée, Michel Brix, André Guyaux, Jacques Charles Lemaire).
À l’occasion du centenaire de la naissance de Michel Audiard, Benoît Denis a voulu interroger trois films scénarisés et dialogués par celui-ci et adaptés de romans de Simenon:
- "Le sang à la tête", de Gilles Grangier, 1956 (le roman: "Le Fils Cardinaud", 1942);
- "Maigret tend un piège", de Jean Delannoy, 1958 (adapté du roman éponyme, 1955);
- "Le Président", d'Henri Verneuil, 1961 (adapté du roman éponyme, 1958).
Ce fort volume de 914 pages impressionne tout d’abord par le travail de bénédictin qui a dû présider à son élaboration: nous nous trouvons ici, en effet, devant une recherche qui associe édition critique des scénarios d'Audiard, genèse de la collaboration entre Simenon, Audiard et les réalisateurs parfois. Il s'agit d'une enquête serrée dans les correspondances échangées, dans des livres de souvenirs, d'une enquête qui recourt à des témoignages et en passe par l'examen des contrats passés (...)
Les présentations rigoureuses et érudites de Benoît Denis en portent la trace et permettent de commencer à entrevoir pourquoi ces réalisateurs ont choisi ces romans-là dans l'œuvre de Simenon. Pourquoi ils ont sollicité Audiard, quand ce n’est pas l'inverse.
Non content d’établir la genèse — et les étapes — de la collaboration entre Simenon et Audiard, Benoît Denis examine scrupuleusement les remaniements intervenus, du roman au scénario, et du scénario au film. Ainsi, l’édition des textes d'Audiard s'accompagne d'analyses solides qui manifestent l'adoption (selon les mots de Jean-Claude Carrière, "adapter, c'est d’abord adopter") par Audiard d'un univers romanesque qui n'est pas le sien, lui qui est une sorte de dialoguiste-écrivain-caméléon. (...)
Tout ceci est essentiel. Et la masse des données offertes par cette étude est étourdissante.
Mais ce qui est proprement éblouissant — et relevé partout par la critique — est l'importance qu'accorde Benoît Denis à la figure d'un très grand acteur: Jean Gabin. Denis ose en effet l'hypothèse (qui sera vérifiée) selon laquelle celui-ci serait en quelque sorte — partiellement — un co-scripteur des scénarios et des films, sa notoriété et son talent pesant fortement sur des modifications de l'intrigue (par exemple, lorsqu’il refuse de jouer le mari trompé). Benoît Denis démontre, par ailleurs, qu'Audiard devient, dans les années qui l'occupent, une sorte de "gestionnaire" de l'image de Gabin, celui-ci ne s'exprimant plus que selon les bons mots du dialoguiste-star et ce, jusqu'à la caricature. (...)
Danielle Bajomée

Prix Verdickt-Rijdams

biennal, doté de 3.000 euros.


Pierre Schoentjes, pour "Littérature et écologie. Le mur des abeilles" (José Corti, 464 pages, 2020).
Professeur en littérature française à l'Université de Gand, fondateur et directeur de la formidable "Revue critique de fixxion française contemporaine" (ici), le lauréat était malheureusement absent car retenu par un colloque à l'étranger.

L'avis du jury (Véronique Bergen, Lydia Flem, Jean Klein, Philippe Lekeuche, Yves Namur).
(...) Ce prix 2021 est attribué à Pierre Schoentjes pour son essai, "Littérature et écologie, Le mur des abeilles", paru dans la collection "Les essais", aux éditions Corti, un volume de plus de 450 pages. Pierre Schoentjes est professeur de littérature française à l’Université de Gand, auteur de plusieurs essais dont "Poétique de l'ironie" et "Fictions de la Grande Guerre". 
Cet essai entend répondre à la question suivante: "Comment la littérature s'empare-t-elle des questions environnementales, pour penser notre présent et notre futur?" Ce travail circonscrit à la littérature contemporaine et à des auteurs belges, suisses et français, tente, selon l’expression d'Anne Pitteloud, d'en "tracer les lignes de force et les questionnements, tout en éclairant sa quête de formes nouvelles".
Cette réflexion apparaît récente dans la littérature française alors qu’elle s'est développée aux États-Unis depuis 1970. On pense là à Henry David Thoreau. Et si la France avait son Giono, il faut évoquer aujourd'hui Alice Ferney et "Le Règne du vivant" ou Sylvain Tesson.
Ce volume (et les autrices et auteurs auxquels Pierre Schoentjes s'attache) est de ceux qui nous mènent à cette réflexion qu'il faut tenir aujourd'hui, et c'est une urgence: comment un livre et son écriture peuvent-ils rendre compte "des problèmes et des défis en matière d'écologie"?
S'il est impossible de résumer cet ouvrage, sachez simplement qu'il est, parmi d'autres points, question de littérature verte qui "implique un partage avec la nature et inclut le principe de solidarité"; de littérature marron, liée aux différentes formes de pollution; et d'écriture postapocalyptique et ses scénarios de fin de monde.
Si Maeterlinck ne fait pas partie du corpus étudié, j'en terminerai par ce mot de notre illustre Gantois: "On dirait que la nature ne sait pas ce qu'elle veut, ou plutôt, ne fait pas ce qu'elle veut, que quelqu'un lui retient le bras pour l'empêcher de trop bien faire."
Yves Namur

Prix Découverte

annuel, regroupant plusieurs prix antérieurs, doté d'une œuvre d'art de Francis Joiris.


Florian Pâque, pour ses deux pièces "Avec le paradis au bout" (Les cygnes, 92 pages, 2021) et "Etienne A." (Lansman, 56 pages, 2021).
"Je suis comédien au départ. Les actrices du "Paradis" sont des amies que je connais très bien. Je parle beaucoup, si une phrase émerge, je la garde. Le "Bataclan" s'est déroulé quand j'étais à Paris. Qu'en faire, en parler? Dans ma pièce, chaque histoire est différente. C'est la somme de tous les événements, établissant une sorte de cartographie des souvenirs. La pièce a été créée il y a un certain temps et est transformée au fur et à mesure que le temps avance. Elle a toujours la même durée, certaines scènes sont ajoutées, d'autres sont enlevées."
L'avis du jury (Éric Brogniet, Paul Emond, Corinne Hoex, Philippe Lekeuche, Gabriel Ringlet).
Né en 1992, Florian Pâque est également metteur en scène et acteur. Après une première formation théâtrale à l'Académie César Franck de Visé et des études de philologie romane à l'ULiège, il suit à Paris le cours Florent, dans le cadre duquel il monte ses premiers spectacles. Il anime aujourd’hui la compagnie Le Théâtre de l'Éclat. Le Prix Découverte lui est décerné pour ses deux premières pièces publiées, "Avec le paradis au bout" (Éditions Les Cygnes) et "Étienne A." (Lansman Editeur). Le Prix entend mettre en évidence le talent d'un jeune auteur maniant avec une égale maîtrise deux registres très différents: d'une part une œuvre chorale qui reparcourt l'histoire du monde depuis la chute du Mur de Berlin, le moment où sont nés les acteurs pour lequel elle est rédigée; de l'autre, une pièce intimiste où se trouve décrite l'existence sans horizon d'un manutentionnaire de la firme Amazon.
En une grande fresque chatoyante composée de scènes rapides, "Avec le paradis au bout" (ce titre est emprunté à un vers de Verlaine) évoque une série d'événements dramatiques ou de problèmes majeurs qui ont marqué le début de ce siècle; de Berlin en liesse en 1989, on passe entre autres à l'écroulement des Twin Towers, la mise à feu du Moyen-Orient, la crise financière, l'incessante tragédie de la migration, la poubellisation de la planète ou le début de l'actuelle pandémie. Des personnages en tout genre, tantôt émouvants, tantôt drôles et inattendus, à moins que n'apparaisse telle ou telle personnalité connue ou que les acteurs s'expriment en leur propre nom, se succèdent pour faire entendre le point de vue d'une génération sur "ce nouveau monde sans boussole", comme l’écrit Amin Maalouf. "J'ai mal au monde", dira un des interprètes; et un autre: "Voilà vingt ans que nos enfances ont disparu." D'où la question posée dans un dernier tableau consacré au nettoyage de toilettes communes: "Mais quel matin possible pour une nuit sans fin?"
Fourmi parmi les fourmis, soumis à une cadence épuisante, alors même que son chef lui reproche sa baisse de rendement (un siècle plus tard, "Les Temps modernes" de Chaplin sont toujours d'actualité), "Étienne A." n'arrête pas, jusque dans ses rêves, d'expédier des cartons. Même en ce soir du 24 décembre où se passe la pièce, il est obligé de prester, puisqu'il est travailleur de nuit. Dans les heures qui précèdent, il a porté les cadeaux de circonstance à un père plutôt indifférent; son ex-femme a exigé inopinément qu'il garde leur fils de sept ans pendant l'après-midi; manager dans la même "grande famille" Amazon — le hasard veille à tout —, le nouveau mari lui en a remis une couche sur ses mauvaises prestations. Quand il arrive au travail, la collègue qui est l'objet de ses pensées constantes, lui annonce qu'elle va se marier. Cette vie de grisaille, de misère morale et de contraintes permanentes, Florian Pâque la décrit sans pathos mais avec empathie, voire avec tendresse, allant jusqu'à offrir à son protagoniste, en guise de dénouement, une échappatoire de l'ordre de la fable poétique. Une description accomplie avec une grande justesse d'écriture qui, la plupart du temps, évite le dialogue et juxtapose des tirades s'apparentant bien davantage au monologue, sinon au soliloque.
Paul Emond


*       *


Francis Joiris dans son atelier.

La pièce "Etienne A." de Florian Pâque se termine dans une boîte en carton. Est-ce une blague du destin car l'œuvre qu'il reçoit a été créée par l'artiste cartonniste (pas cartooniste) liégeois Francis Joiris. Il parvient à transformer le carton banal en objet artistique.

Né à Namur en 1955, mais vivant à Liège où il a fait des études de photographie à Saint-Luc et donné cours, Liège où il a son atelier rempli de cartons, "un véritable foutoir", Francis Joiris n'utilise que le carton pour ses œuvres. "Quand je travaillais dans une agence de publicité comme chef de produit, j'ai rencontré un artiste qui faisant des meubles en carton. Un jour, bêtement, un copain a mis un de ces meubles au mur, comme un tableau. Cela m'a fait un déclic. Le carton n'offre aucune contrainte technique. Il est ma matière première et ma source d'inspiration".

S'il dessinait avant, depuis 2011 et des problèmes de santé, Francis Joiris apprécie le carton qu'il utilise en l'arrachant de diverses manières. Il compose alors ses tableaux, "plutôt des petits formats car les gens n'ont pas de grands espaces à leurs cimaises", en relief où les cartons sont disposés sur le champ, en planos à la façon de puzzles, en mixtes se rapprochant davantage de la sculpture.

En harmonie de couleurs ou en opposition frontale, ses tableaux sont autant de paysages où chacun peut faire son histoire.







mercredi 18 septembre 2019

Yves Namur est le neuvième secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique

Yves Namur.


Jacques De Decker.
Toujours discret sur son âge et rebelle à fêter son anniversaire, Jacques De Decker est, cette fois, cuit! Enfin, presque cuit! En effet, le Secrétaire perpétuel de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (ARLLFB), poste qu'il occupe depuis 2002, est admis à la retraite, selon les statuts, à la fin de l'année civile au cours de laquelle il a accompli sa septante-cinquième année (il devient alors secrétaire perpétuel honoraire). Pour lui, né le 19 août 1945, journaliste, écrivain, conférencier, homme de cinéma, de télévision, de théâtre, défenseur inconditionnel de la littérature belge, ce sera le 31 décembre 2019. Un an plus tôt que la limite. Son choix personnel, éminemment respectable.

Il a donc été procédé à l'élection du prochain secrétaire perpétuel. Ce sera Yves Namur, poète, éditeur (Le Taillis Pré existe depuis 35 ans) et médecin. Il entrera en fonction le 1er janvier 2020, dix-huit ans après son élection à l'Académie belge, au fauteuil de Georges Sion, où il avait été reçu par la regrettée Liliane Wouters. Né le 13 juillet 1952 à... Namur, il peut y rester jusqu'au 31 décembre 2027.

Yves Namur sera le nouveau visage de l'ARLLFB pour le grand public. A l'intérieur des murs de l'institution sise dans le splendide Palais des Académies, 1, rue Ducale, il formera, avec le directeur et le vice-directeur (élus pour un an parmi les membres belges), le bureau de l'Académie, son instance dirigeante.

Rappelons que l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique compte quarante membres, comme celle de Paris, mais répartis différemment, trente membres belges et dix étrangers, vingt-six littéraires et quatorze philologues. Sa composition actuelle se trouve ici.

Les secrétaires perpétuels de l'Académie


1922–1946 Gustave Vanzype
1946–1951 Charles Bernard
1951–1960 Luc Hommel
1960–1972 Marcel Thiry
1972–1988 Georges Sion
1989–1996 Jean Tordeur
1996–2001 André Goosse
2002-2019 Jacques De Decker
2020- Yves Namur



mardi 8 mars 2016

Trois visages de Liliane Wouters

Quand on a appris la triste nouvelle du décès de Liliane Wouters le 28 février dernier (lire ici), on savait que son recueil "Trois visages de l'écrit" (Espace Nord, 224 pages) devait paraître quelques jours plus tard. Tanguy Habrand, de la collection Espace Nord, écrivait en ce jour de deuil: "J'ai appris ce matin avec beaucoup de tristesse le décès de Liliane Wouters. Nous savions, tout en préparant depuis quelques mois un volume de ses œuvres à paraître dans la collection "Espace Nord". Samedi dernier, à la Foire du livre de Bruxelles, Yves Namur, son ami, éditeur, médecin et postfacier, est venu nous voir inquiet. Le livre nous était parvenu la veille. Il a emporté un exemplaire et s'en est immédiatement retourné à l'hôpital. Yves Namur a pu montrer le livre à Liliane Wouters. Elle lui a dit être heureuse, qu'elle l'attendait. Elle lui a dit merci. D'ici quelques jours, va donc paraître en librairie un livre sans son auteur. Je ne sais si c'est beau ou si c'est triste. Je pencherais pour la deuxième solution si Yves Namur ne s'était empressé d'offrir à Liliane Wouters une ultime preuve de son amitié. Nous ne l'en remercierons jamais assez. Aussi allons-nous considérer ces "Trois visages de l'écrit" comme l'expression la plus brute de ce qu'un éditeur peut offrir à un auteur de talent: une modeste contribution à la résonance de son œuvre. La portée spirituelle du "Journal du Scribe", du "Billet de Pascal" et du "Livre du Soufi" est telle que leur publication simultanée prend un relief singulier et apaisant à l'heure du départ."

Liliane Wouters.
Le voilà donc maintenant en librairie ce volume rassemblant "Journal du scribe" (1990), "Le Billet de Pascal" (2000) et "Le Livre du soufi" (2009). Les livres republiés font entendre trois voix d'homme qui ont en commun l'écrit et qui sont la Liliane Wouters des livres.Les recueils de textes poétiques sont suivis d'une très intéressante conversation entre Liliane Wouters et Yves Namur, son éditeur et ami. Ensemble, ils abordent toutes les grandes questions de la vie avec justesse et franchise, l'amour, la foi, la poésie, la mort... Enfin, l'ouvrage s'achève sur une postface d'Yves Namur qui parcourt l'œuvre poétique de la grande dame.

"Trois visages de l'écrit" est donc un livre posthume. Le parcourir dans cette nouvelle condition renforce encore le pouvoir des textes qui y sont réunis. Ecrits de dix en dix ans, les trois livres qui le composent donnent à connaître et aimer une femme de lettres qui nous manque déjà. Liliane Wouters fut membre du Pen Club belge, a-t-il été rappelé hier, lors de la séance inaugurale de la résurrection de l'association. Personnellement, il me plaît de rappeler son souvenir et son œuvre en ce 8 mars, journée internationale des droits des femmes.

Dans "Journal du Scribe"
Aujourd'hui j'ai vécu exactement
onze fois cinq ans, treize jours.
Sans compter les mille existences précédentes,sans compter les dix mille vies à venir

Onze fois cinq ans que je tente
de retrouver ce que j'étais,
d'accepter ce que je serai, 
de devenir ce que je suis

Dans "Le Billet de Pascal"
J'étais poète et nul ne le savait,
même pas moi. Assise au bord des chaises,
rien qui disait le permanent malaise,
l'être en sommeil où la pâte levait.
Aucune trace sur le front, aucun indice.
Nul pour me dire: mon enfant, ma sœur,
pour mettre en garde: traitez-la avec douceur, 
détournez d'elle ce calice.

Dans "Le Livre du soufi"
À l'heure de ma mort ouvre grand la fenêtre
Que je puisse partir
Sans rencontrer d'obstacle au moment où mon être
Tentera de sortir.

Et puis, regarde moi que je te dise adieu.
À l'instant où mon âme prendra son essor
Elle s'attardera si longtemps dans tes yeux.
Je ne sentirai pas qu'elle quitte mon corps.





vendredi 1 août 2014

Parce qu'on n'en a jamais fini avec la poésie

Soleil à peine voilé, jardin jungle, terrasse accueillante.
Qu'y picorer au mitan de l'été?
De la poésie.
Justement, deux anthologies viennent de paraître et permettent cette cueillette itinérante.

"Vivre sa vie et autres poèmes" (Espace Nord, 256 pages), de Jan Baetens, "critique et poète flamand d'expression française" comme le présente l'éditeur, propose un parcours dans ses ouvrages poétiques.

On trouve dans le format poche les recueils "Autres nuages" (2012), illustré par Olivier Deprez, et "Vivre sa vie" (2005), novellisation du film de Godard, ainsi que des fragments de "Cent ans et plus de bande dessinée" (2007) et de "Cent fois sur le métier" (2003). Des livres parus aux Impressions nouvelles.

Jan Baetens.
Les très nombreux poèmes de l'anthologie sont suivis de plusieurs textes de réflexion de l'auteur flamand je le rappelle (il est né à Saint-Nicolas le 5 septembre 1957), sur son choix de la langue française pour l'écriture. Mon cher français qui n'est ni sa langue maternelle, ni sa langue d'adoption, ni sa langue de travail! A découvrir.


"Autres nuages" batifole notamment entre arbres et nuages.
Plutôt que de pérorer, je vous en présente quelques extraits, dont une des seize études de nuage. Ils parlent très bien tout seuls.


Dans "Comment les sujets viennent aux poètes" (page 20)

"Le nuage au ciel:
Mot que le texte
Ne comprend pas.
Et l'arbre au sol:

Phrase restée
A l'état-mot.
Tout nuage est arbre
Qui marche à force
D'être récrit."



Dans "Hommage à Stieglitz, mais léger" (page 51)

"Étude de nuage (I)

Voilà l'avion, voilà l'oiseau, voilà Batman,
Et voici le poète sur sa feuille volante.

Toujours en quête de nuages qui le poursuivent,
Il joue des joues pour imiter le vent.

Ses mots claquent, puis pètent,
Ils sont libres de laisser des traînées.

Vive notre poète. Le voilà qui s'endort.
A son réveil un siècle a passé.

Le soleil est maintenant d'avant-garde.
Il change toutes les nuits telle une lune.

La poésie d'antan est un papier de verre
Qu'on passe sur le nouvel objectif.

S'il savait tomber de son tapis,
Le poète inventerait de nouvelles figures."


Dans "Petit précis d'art et de littérature" (page 86)

"Librement d'après Mattotti, "Feux" (1984)

Il est là depuis le début.
C'est un mot.
Il revient jour et nuit, à l'instar d'une rime on dirait.
Il teint l'eau, couvre toute l'île, étouffe les ciels.
Il se répand, feu follet, brûlure d'âme, prairie en flammes.
Il saigne la langue, condamnée à redire comme poule sans tête qui court à plus mais.

"Le vert", "le vert", "le vert", "le vert".

Le rouge qu'on voit est vert aussi.
Pour le rouge qu'il cherche
Mattotti devra passer au noir et blanc,
Commencer à faire des dessins au bic,
Nus comme des mots,
Blancs comme les mots qui ne sont plus là."

"Vivre sa vie" présente de nouvelles formes poétiques à chaque nouvelle section - dont le détail est donné en fin de texte. Mais je laisse Jan Baetens présenter son travail: "Vivre sa vie n'est pas seulement un essai de transposer en vers le film homonyme de Jean-Luc Godard (1962). Le sujet de cette œuvre (la prostitution) ainsi que sa forme (la prostitution) ainsi que sa forme (le tournage hors studio, le découpage en tableaux ou "chapitres") m'ont finalement moins intéressé que la poésie et l'amour du quotidien que ces images continuent à évoquer en moi. Banalité, grisaille; ennui, par moments un peu de dégoût et quelques illusions d'amour, voilà, faussement habillés d'une musique de fait divers, le thème et le corps de ce recueil).
(...) Ce qui suit est bel et bien une histoire, mais racontée avec des ruptures de ton et de forme systématiques, dont j'espère évidemment qu'elles collent bien aux péripéties du sujet."

Soit quinze poèmes, une note finale et une longue postface.


Dans les fragments de "Cent ans et plus de bande dessinée", on trouve bien sûr des portraits, courts, de maîtres du neuvième art. Et dans ceux de "Cent fois sur le métier", prix triennal de poésie 2007 de la Fédération Wallonie-Bruxelles, différentes professions cernées par le trait poétique de l'auteur.



A noter que paraît aussi l'ouvrage de Jan Baetens "Pour en finir avec la poésie dite minimaliste" (Les Impressions Nouvelles, 158 pages, ou en version numérique). Un de ces livres de combat comme il sait les faire.

Son essai analyse la poésie française contemporaine, en plein renouvellement aujourd'hui  mais qui peine parfois à se défaire de ses historiques contraintes de forme. Il prend appui sur le travail d'auteurs contemporains comme Pierre Alferi, Vincent Tholomé, Virginie Lalucq, Stéphane Bouquet, Philippe Beck, Sophie Loizeau ou Jean-Christophe Cambier.


* *
*



L'autre anthologie qui vient de sortir est "Les poètes du Taillis Pré, une anthologie partisane" (Le Taillis Pré, 300 pages), composée par Yves Namur.
Partisane parce que seuls les auteurs publiés au Taillis Pré y figurent. Une manière de célébrer les trente ans de la maison d'édition que dirige Yves Namur, également médecin et auteur. De sa première profession, il a gardé l'écriture, plutôt difficile à déchiffrer. Pas grave, j'en souris.
.
Cet important travail anthologique reprend donc des fragments des publications de la maison trentenaire, établie à Châtelineau. Le premier titre publié en 1984 avait été  le livre calligraphié "Dans l'autre scène" de Cécile et André Miguel. Il fut alors publié à partir d'une photocopieuse!

Près de quatre-vingts auteurs y ont vu depuis leur nom apparaître au catalogue. Beaucoup de Belges mais aussi des Portugais, des Espagnols, des Français, des Israéliens, des Syriens, des Argentins, des Vénézuéliens, des Suisses, des Italiens, des Libanais, des Américains... On voyage avec les auteurs du Taillis Pré!

Yves Namur.
Comment sont-ils arrivés là? Yves Namur s'en explique: "On le devine: il n'y a pas d'école du Taillis Pré, il y a simplement la curiosité, l'émotion, l'amitié, et je crois, l'enthousiasme d'un éditeur. Mais ne faut-il pas être de ceux-là pour éditer aujourd'hui de la poésie? Et cela dure depuis trente ans!"

Etablir une anthologie au départ d'un catalogue implique de faire des choix. "Dans cette présente anthologie", poursuit joliment Yves Namur (qui n'y figure pas), "la part de chacun ne tient pas toujours compte du nombre de livres publiés au Taillis Pré. Peu importe en soi le nombre de pages des uns ou des autres - certains avec un seul titre nous ont offert un moment unique de poésie - pour d'autres nous avons marché à leurs côtés d'un livre à l'autre, et le Taillis Pré les a suivis, les a aimés." Un moment unique de poésie...

Les poèmes sont titrés du nom de leurs auteurs et organisés selon des thèmes dont les titres sont une œuvre existante, "Ce fragile aujourd'hui", "Figures de l'ouvert", "Le bestiaire insoupçonné", "L'étrange langue", "Mesures de la vie", "La lueur des mots", "L'écart, la distance", "Témoignage du lieu", "Le temps qui bat", "Le corps voisé" et "La chose humaine".

Extraits.

Dans "Figures de l'ouvert"

Roberto Juarroz (page 33)

"Il ne s'agit pas de parler
non plus de se taire:
il s'agit d'ouvrir quelque chose
entre la parole et le silence.

Lorsque tout sera passé,
la parole comme le silence,
restera peut-être cette zone ouverte
comme une espérance à reculons.

Et sans doute ce signe inverse
sera-t-il une marque d'attention
pour ce mutisme illimité
où manifestement nous nous enfonçons."

Onzième poésie verticale, 1992.


Dans "Le bestiaire insoupçonné"

Saleh Diab (pages 77 et 78)

DEUX POISSONS ROUGES

"Je voudrais écrire un livre érotique
le plus beau livre
le meilleur, sans discussion.
il sera traduit dans plusieurs langues.
il aura un titre facile
qui se prononcera aisément
"deux poissons rouges"
même pour ceux qui détestent la lecture
je le remplirai d'histoires torrides
de la première à la dernière page
tout s'unira avec tout

les insectes, les oiseaux, les poissons
les arbres, les fleurs, les légumes avec les herbes
la pluie et les champignons, le tonnerre et les éclairs
les rivières avec les ruisseaux et leurs pierres
les couleurs et les goûts et puis les odeurs
les falaises et les ciels de neige, les nuits avec les jours
et aussi les hommes et les femmes"

J'ai visité ma vie, 2012.


Dans "Mesures de la vie"

Vera Feyder (pages 112 et 113)

FAIRE TRIOMPHER

"Faire triompher la vie
quand en bas meurent les arbres

Le hasard ne peut servie à tout

J'ai peu compris les pierres
mal aimé les hommes
Chaque jour je m'apprête à vivre pour demain
frère de ce jour sans frontière

Survit le bruit du dehors au dedans
et je vais à l'échelle
d'heure en heure montante
dans l'après-midi des maisons
surprenant la tragédie lente des grues

Tandis qu'un cri fait route vers la mémoire
jusqu'à rejoindre loin un train passé
je guette le dernier sifflet de six heures
pour ouvrir la soirée
comme une lettre attendue."

Contre toute absence, 2006.

Dans "Le corps voisé"

Liliane Wouters (page 246)

"Aimer, c'est à travers le corps
Rencontrer l'âme, c'est aussi
Par les sentiers de l'âme aller
A la découverte du corps.
Aimer, c'est mêler l'âme au corps,
Le corps à l'âme, c'est encor
Du bout des doigts, au fond de l'être,
Toucher, sentir et reconnaître
Avec la chair, avec l'esprit,
Sans deviner lequel est pris
Et lequel prend, sans pouvoir dire
Qui se réveille et qui s'endort,
Lequel commence, où finit l'autre,
Quel est le vif, quel est le mort."

Le livre du soufi, 2009.


Voilà, la journée s'achève, la fraîcheur revient.
Deux anthologies m'ont joliment accompagnée.
Je vous souhaite la pareille.








mardi 1 octobre 2013

LE tait aux Midis de la Poésie


Ce 1er octobre débutait la 66e saison des Midis de la Poésie.
Honte sur moi, je n'avais jamais mis les pieds aux "Midis", comme disent les habitués - soixante-cinq ans d'existence, ça compte pour une manifestation consacrée à la poésie!
Envie mais pas le temps, envie mais oublié la date, envie mais... Les excuses habituelles.
C'est pourtant facile: c'est à Bruxelles, tous les mardis d'octobre à fin mars, de 12h40 à 13h30 au Petit Auditorium des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (3 rue de la Régence, pile en face de la Cour des comptes).

Assise au dernier rang, je comptais les têtes grises et blanches, majoritaires parmi la septantaine de personnes présentes lors de cette première séance. Dont la mienne. Normal, il s'agissait d'une reprise de la représentation qui avait fêté officiellement, le 15 janvier dernier, les 65 ans des jumeaux Monsieur Midi et Madame Poésie, nés le 11 janvier 1949. Le sujet en était très logiquement: "Les premiers passeurs des Midis". Aux autres séances, la couleur des chevelures est plus variée et quand ce cher vieux La Fontaine est au programme, le public se multiplie par quatre tout en se rajeunissant considérablement.

Alexis Curvers.
Charles Bertin.
Andrée Sodenkamp.

Ce midi, c'était donc souvenirs, souvenirs, mais de quelle qualité!
Entendre l'interview de Sara Huysmans en 1948 avec les crachotements d'époque, la fondatrice et fille du ministre Camille Huysmans, expliquer cette initiative qu'elle avait vue à Londres durant la guerre, est un ravissement. Pareil pour Pierre Wigny, ministre des Colonies, qui inaugure les tout neufs Midis de la poésie avec une conférence traitant de "L'honnête homme devant la poésie".
 
Georges Sion.
Jean Mogin.


Jeanine Moulin.
Paul Neuhuys.

Enregistrements anciens et extraits de textes lus par Marie-Christine Duprez et  Luc Vandermaelen, soutenus par Roger Hindricq au piano, se succèdent durant les 50 minutes annoncées et non dépassées. Par exemple, "La route du sel", de Roger Bodart, avec ces mots "Se donner à chacun, n'être rien pour personne". Ou Marie Gevers qui dit dans "Madame Orpha" son amour pour ses parents et la nature et explique la dualité qu'elle a vécue entre une éducation intellectuelle en français et l'humanité, les expressions personnelles, les choses perçues par les sens qu'elle exprime en flamand.
Lucienne Desnoues.

Paul Willems.



Roger Bodart.
Séance de rigolade aussi quand on écoute converser Paul Willems et Paul Neuhuys, avec ce roulement des "r" que Jacques Brel a repris par la suite, expliquer le trajet pour aller découvrir le poème "Le ventre de ma mère" de Blaise Cendrars, alors inédit. Mais entre les sourires, on entend comment il a été "initié au mystère de la poésie". Mélange identique de sérieux et de drôlerie quand est lu un extrait d' "Ecrire" de Paul Willems, où il est question d'aller à la chasse aux phoques mais sans fusil. Ou celui de Paul Neuhuys, "Mémoires à Dada", où "ça n'a encore une fois pas marché!" Sans oublier la quête de la Chapelle Sixtine par Alexis Curvers dans "Tempo di Roma".

Pierre Seghers.
Marie Gevers.











Suzanne Lilar.

Moment plus sérieux avec Suzanne Lilar interviewée lors de la parution de son livre, "Le malentendu du sexe", aux PUF. Elle y pose le problème du féminin, plaide pour la coexistence d'un mode masculin et d'un mode féminin chez chacun. Un extrait de "La confession anonyme" démontre que malgré les sacrifices, l'amour peut être toujours là.




La séance des Midis se poursuit entre sons anciens et lectures en direct. D'autres passeurs sont évoqués, Pierre Seghers, Charles Bertin, Lucienne Desnoues, Jeanine Moulin, Jean Mogin, Andrée Sodenkamp, Georges Sion. Autant de grands noms de notre poésie qu'on appréhende avec moins de complexes après ce passionnant panorama des figures marquantes des Midis de la Poésie à leur création, mis en place pas l'asbl Le Plaisir du Texte.



Tous les participants à cette première séance ont reçu un poème inédit d'Yves Namur.


"Enivrez-vous! De vin, de poésie ou de vertu, mais enivrez-vous" écrivait Baudelaire. 

   Les Midis de la Poésie ont répondu depuis bien longtemps à cette invitation de Charles Baudelaire. Ainsi nous enivrent-elles depuis quelque septante ans, de mots, de rêves et de souvenirs biscornus, alambiqués, sulfureux et tutti quanti... et tout ça, s'il vous plaît, dès l'heure du déjeuner!
   À Paul Valery qui disait que "poésie était chose préservée", il y a fort à penser que les Midis ont compris d'emblée que la poésie était chose à préserver plutôt que préservée.

   À l 'heure de la tartine beurrée et du café chaud, la poésie s'invite à votre table. Enivrez-vous donc de poésie, les nourritures terrestres suivront bien par la suite et, s'il vous reste une petite faim, peut-être  penserez-vous à la vertu et au vin dont parlait Baudelaire!

Et ils sont tous repartis avec la mission de faire connaître les Midis de la Poésie autour d'eux, car, a-t-il été dit, "si la relève est assurée du côté des auteurs, côté public, c'est à vous de le faire".
Au programme de cette 66e saison: conférences et récitals littéraires où les poètes belges seront très présents. Quelques séances en dehors des mardis sont également prévues. Le programme complet se trouve ici.