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vendredi 1 août 2014

Parce qu'on n'en a jamais fini avec la poésie

Soleil à peine voilé, jardin jungle, terrasse accueillante.
Qu'y picorer au mitan de l'été?
De la poésie.
Justement, deux anthologies viennent de paraître et permettent cette cueillette itinérante.

"Vivre sa vie et autres poèmes" (Espace Nord, 256 pages), de Jan Baetens, "critique et poète flamand d'expression française" comme le présente l'éditeur, propose un parcours dans ses ouvrages poétiques.

On trouve dans le format poche les recueils "Autres nuages" (2012), illustré par Olivier Deprez, et "Vivre sa vie" (2005), novellisation du film de Godard, ainsi que des fragments de "Cent ans et plus de bande dessinée" (2007) et de "Cent fois sur le métier" (2003). Des livres parus aux Impressions nouvelles.

Jan Baetens.
Les très nombreux poèmes de l'anthologie sont suivis de plusieurs textes de réflexion de l'auteur flamand je le rappelle (il est né à Saint-Nicolas le 5 septembre 1957), sur son choix de la langue française pour l'écriture. Mon cher français qui n'est ni sa langue maternelle, ni sa langue d'adoption, ni sa langue de travail! A découvrir.


"Autres nuages" batifole notamment entre arbres et nuages.
Plutôt que de pérorer, je vous en présente quelques extraits, dont une des seize études de nuage. Ils parlent très bien tout seuls.


Dans "Comment les sujets viennent aux poètes" (page 20)

"Le nuage au ciel:
Mot que le texte
Ne comprend pas.
Et l'arbre au sol:

Phrase restée
A l'état-mot.
Tout nuage est arbre
Qui marche à force
D'être récrit."



Dans "Hommage à Stieglitz, mais léger" (page 51)

"Étude de nuage (I)

Voilà l'avion, voilà l'oiseau, voilà Batman,
Et voici le poète sur sa feuille volante.

Toujours en quête de nuages qui le poursuivent,
Il joue des joues pour imiter le vent.

Ses mots claquent, puis pètent,
Ils sont libres de laisser des traînées.

Vive notre poète. Le voilà qui s'endort.
A son réveil un siècle a passé.

Le soleil est maintenant d'avant-garde.
Il change toutes les nuits telle une lune.

La poésie d'antan est un papier de verre
Qu'on passe sur le nouvel objectif.

S'il savait tomber de son tapis,
Le poète inventerait de nouvelles figures."


Dans "Petit précis d'art et de littérature" (page 86)

"Librement d'après Mattotti, "Feux" (1984)

Il est là depuis le début.
C'est un mot.
Il revient jour et nuit, à l'instar d'une rime on dirait.
Il teint l'eau, couvre toute l'île, étouffe les ciels.
Il se répand, feu follet, brûlure d'âme, prairie en flammes.
Il saigne la langue, condamnée à redire comme poule sans tête qui court à plus mais.

"Le vert", "le vert", "le vert", "le vert".

Le rouge qu'on voit est vert aussi.
Pour le rouge qu'il cherche
Mattotti devra passer au noir et blanc,
Commencer à faire des dessins au bic,
Nus comme des mots,
Blancs comme les mots qui ne sont plus là."

"Vivre sa vie" présente de nouvelles formes poétiques à chaque nouvelle section - dont le détail est donné en fin de texte. Mais je laisse Jan Baetens présenter son travail: "Vivre sa vie n'est pas seulement un essai de transposer en vers le film homonyme de Jean-Luc Godard (1962). Le sujet de cette œuvre (la prostitution) ainsi que sa forme (la prostitution) ainsi que sa forme (le tournage hors studio, le découpage en tableaux ou "chapitres") m'ont finalement moins intéressé que la poésie et l'amour du quotidien que ces images continuent à évoquer en moi. Banalité, grisaille; ennui, par moments un peu de dégoût et quelques illusions d'amour, voilà, faussement habillés d'une musique de fait divers, le thème et le corps de ce recueil).
(...) Ce qui suit est bel et bien une histoire, mais racontée avec des ruptures de ton et de forme systématiques, dont j'espère évidemment qu'elles collent bien aux péripéties du sujet."

Soit quinze poèmes, une note finale et une longue postface.


Dans les fragments de "Cent ans et plus de bande dessinée", on trouve bien sûr des portraits, courts, de maîtres du neuvième art. Et dans ceux de "Cent fois sur le métier", prix triennal de poésie 2007 de la Fédération Wallonie-Bruxelles, différentes professions cernées par le trait poétique de l'auteur.



A noter que paraît aussi l'ouvrage de Jan Baetens "Pour en finir avec la poésie dite minimaliste" (Les Impressions Nouvelles, 158 pages, ou en version numérique). Un de ces livres de combat comme il sait les faire.

Son essai analyse la poésie française contemporaine, en plein renouvellement aujourd'hui  mais qui peine parfois à se défaire de ses historiques contraintes de forme. Il prend appui sur le travail d'auteurs contemporains comme Pierre Alferi, Vincent Tholomé, Virginie Lalucq, Stéphane Bouquet, Philippe Beck, Sophie Loizeau ou Jean-Christophe Cambier.


* *
*



L'autre anthologie qui vient de sortir est "Les poètes du Taillis Pré, une anthologie partisane" (Le Taillis Pré, 300 pages), composée par Yves Namur.
Partisane parce que seuls les auteurs publiés au Taillis Pré y figurent. Une manière de célébrer les trente ans de la maison d'édition que dirige Yves Namur, également médecin et auteur. De sa première profession, il a gardé l'écriture, plutôt difficile à déchiffrer. Pas grave, j'en souris.
.
Cet important travail anthologique reprend donc des fragments des publications de la maison trentenaire, établie à Châtelineau. Le premier titre publié en 1984 avait été  le livre calligraphié "Dans l'autre scène" de Cécile et André Miguel. Il fut alors publié à partir d'une photocopieuse!

Près de quatre-vingts auteurs y ont vu depuis leur nom apparaître au catalogue. Beaucoup de Belges mais aussi des Portugais, des Espagnols, des Français, des Israéliens, des Syriens, des Argentins, des Vénézuéliens, des Suisses, des Italiens, des Libanais, des Américains... On voyage avec les auteurs du Taillis Pré!

Yves Namur.
Comment sont-ils arrivés là? Yves Namur s'en explique: "On le devine: il n'y a pas d'école du Taillis Pré, il y a simplement la curiosité, l'émotion, l'amitié, et je crois, l'enthousiasme d'un éditeur. Mais ne faut-il pas être de ceux-là pour éditer aujourd'hui de la poésie? Et cela dure depuis trente ans!"

Etablir une anthologie au départ d'un catalogue implique de faire des choix. "Dans cette présente anthologie", poursuit joliment Yves Namur (qui n'y figure pas), "la part de chacun ne tient pas toujours compte du nombre de livres publiés au Taillis Pré. Peu importe en soi le nombre de pages des uns ou des autres - certains avec un seul titre nous ont offert un moment unique de poésie - pour d'autres nous avons marché à leurs côtés d'un livre à l'autre, et le Taillis Pré les a suivis, les a aimés." Un moment unique de poésie...

Les poèmes sont titrés du nom de leurs auteurs et organisés selon des thèmes dont les titres sont une œuvre existante, "Ce fragile aujourd'hui", "Figures de l'ouvert", "Le bestiaire insoupçonné", "L'étrange langue", "Mesures de la vie", "La lueur des mots", "L'écart, la distance", "Témoignage du lieu", "Le temps qui bat", "Le corps voisé" et "La chose humaine".

Extraits.

Dans "Figures de l'ouvert"

Roberto Juarroz (page 33)

"Il ne s'agit pas de parler
non plus de se taire:
il s'agit d'ouvrir quelque chose
entre la parole et le silence.

Lorsque tout sera passé,
la parole comme le silence,
restera peut-être cette zone ouverte
comme une espérance à reculons.

Et sans doute ce signe inverse
sera-t-il une marque d'attention
pour ce mutisme illimité
où manifestement nous nous enfonçons."

Onzième poésie verticale, 1992.


Dans "Le bestiaire insoupçonné"

Saleh Diab (pages 77 et 78)

DEUX POISSONS ROUGES

"Je voudrais écrire un livre érotique
le plus beau livre
le meilleur, sans discussion.
il sera traduit dans plusieurs langues.
il aura un titre facile
qui se prononcera aisément
"deux poissons rouges"
même pour ceux qui détestent la lecture
je le remplirai d'histoires torrides
de la première à la dernière page
tout s'unira avec tout

les insectes, les oiseaux, les poissons
les arbres, les fleurs, les légumes avec les herbes
la pluie et les champignons, le tonnerre et les éclairs
les rivières avec les ruisseaux et leurs pierres
les couleurs et les goûts et puis les odeurs
les falaises et les ciels de neige, les nuits avec les jours
et aussi les hommes et les femmes"

J'ai visité ma vie, 2012.


Dans "Mesures de la vie"

Vera Feyder (pages 112 et 113)

FAIRE TRIOMPHER

"Faire triompher la vie
quand en bas meurent les arbres

Le hasard ne peut servie à tout

J'ai peu compris les pierres
mal aimé les hommes
Chaque jour je m'apprête à vivre pour demain
frère de ce jour sans frontière

Survit le bruit du dehors au dedans
et je vais à l'échelle
d'heure en heure montante
dans l'après-midi des maisons
surprenant la tragédie lente des grues

Tandis qu'un cri fait route vers la mémoire
jusqu'à rejoindre loin un train passé
je guette le dernier sifflet de six heures
pour ouvrir la soirée
comme une lettre attendue."

Contre toute absence, 2006.

Dans "Le corps voisé"

Liliane Wouters (page 246)

"Aimer, c'est à travers le corps
Rencontrer l'âme, c'est aussi
Par les sentiers de l'âme aller
A la découverte du corps.
Aimer, c'est mêler l'âme au corps,
Le corps à l'âme, c'est encor
Du bout des doigts, au fond de l'être,
Toucher, sentir et reconnaître
Avec la chair, avec l'esprit,
Sans deviner lequel est pris
Et lequel prend, sans pouvoir dire
Qui se réveille et qui s'endort,
Lequel commence, où finit l'autre,
Quel est le vif, quel est le mort."

Le livre du soufi, 2009.


Voilà, la journée s'achève, la fraîcheur revient.
Deux anthologies m'ont joliment accompagnée.
Je vous souhaite la pareille.








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