Nombre total de pages vues

mardi 20 novembre 2018

L'auteure-illustratrice Frédérique Bertrand en résidence à Bruxelles


Frédérique Bertrand, comment la présenter? Illustratrice jeunesse originaire de Nancy où elle a également fait ses études d'art, elle a participé à l'aventure des éditions du Rouergue jeunesse dès le début, souvent en duo avec un auteur qui a été très souvent Olivier Douzou, son grand ami, ou avec Frédéric Rey, sa moitié, ou avec Michael Leblond pour les "Pyjamaramas" (lire ici), ou avec Catherine Grive dans des temps plus récents, parfois en solo, parfois chez d'autres éditeurs.


Illustratrice pour les plus grands dans ce qu'elle publie chez Esperluète.










Ce qui ne l'a pas empêchée de faire du dessin de presse, en France et ailleurs dans le monde. Tout en réalisant des peintures et des collages qui ont été régulièrement exposés. Tout en se lançant dans de très intéressantes recherches graphiques, que ce soit sur du papier carbone ou sur des fragments de porcelaine.

Frédérique Bertrand, c'est une manière de dessiner ses personnages, d'assembler ses couleurs, d'utiliser l'espace de la page, de jouer avec le support, papier ou autre, de faire partir dans la fantaisie des images nées du réel, de raconter des histoires qu'on aime. Une patte reconnaissable tout de suite, un talent fou, une bonne dose de fantaisie, d'humour et d'empathie.

(c) Frédérique Bertrand.

(c) Frédérique Bertrand. 

(c) Frédérique Bertrand.

Pour en savoir plus sur cette immense artiste, invitée aux quatre coins du monde, c'est sur son site (ici),  sur ses livres que j'ai chroniqués sur ce blog depuis 2013, c'est ici. Ce sera aussi de visu durant toute la semaine à Bruxelles, au Wolf, juste à côté de la Grand-Place de Bruxelles, où Frédérique Bertrand est en résidence toute la semaine, jusqu'au 25 novembre. Elle succède à François Place (2016) et Christian Epanya (2017).

Pour découvrir qu'elle aime aussi bien parler avec d'autres artistes, rigoler, ou déguster de bonnes choses, ce sera demain soir, mercredi 21 novembre de 18h30 à 20h30 au Wolf. Pour cette soirée tout public (entrée gratuite mais réservation obligatoire), Frédérique Bertrand a invité Anne Herbauts, artiste et illustratrice comme elle, et Anne Leloup, artiste et éditrice aux commandes des Editions Esperluète.

Le lendemain, le jeudi 22 novembre, Frédérique Bertrand se rendra à l'Hôpital des enfants (HUDERF) où sera  inaugurée une fresque tirée d'une de ses illustrations, intitulée "L'arbre de vie".


L'arbre de vie. (c) Frédérique Bertrand.

Durant le reste de la semaine, la Frede se partagera entre rencontres avec des scolaires et des étudiants des écoles d'art, ateliers, master classe et exposition.
A son programme notamment:

  • jeudi 22, apéritif à Passa Porta
  • samedi 24, atelier pour adultes au Wolf (payant)
  • dimanche 25, atelier tout public à partir de 6 ans au Wolf dans le cadre de CurioCity (gratuit)


Davantage d'informations et réservations à info@lewolf.be ou +32 (0)2.512.12.30
Le Wolf: 20 rue de la Violette, 1000 Bruxelles.


Doublé en blanc et noir pour P.O.L. au Wepler

Marie-Rose Guarniéri, de la librairie des Abbesses
et les lauréats 2018, Bertrand Schefer et Nathalie Léger.

Faille spatio-temporelle. Sept jours se sont écoulés sans que je les voie. Où est donc passée la semaine du 12 novembre? Je reprends pied dans la réalité, en léger différé.

Plaisir de découvrir le verdict du prix Wepler-Fondation La Poste, créé par Marie-Rose Guarniéri, de la librairie des Abbesses (Paris 18e), soutenu par la brasserie Wepler et la Fondation La Poste, et qui pointe chaque année des livres littérairement intéressants.

Affiche pleine des couleurs de Lamia Ziadé pour l'édition 2018 et verdict en noir et blanc, en cette vingt-et-unième édition qui  attribue le prix (10.000 euros) à Nathalie Léger pour "La robe blanche" et la mention spéciale (3.000 euros) à Bertrand Schefer pour "Série noire", deux romans publiés chez P.O.L.

Deux excellents livres et un hommage discret, et même unique, à la mémoire de Paul Otchakovsky-Laurens, fondateur et patron de P.O.L., mort dans un accident de la route le 2 janvier de cette année (lire ici).


Chez Nathalie Léger, la mariée n'était pas en noir, mais en blanc. Et elle était en route vers Jérusalem. Dans ce très beau roman qu'est "La robe blanche" (P.O.L., 144 pages), la romancière met en correspondance la performance que l'artiste conceptuelle milanaise Pippa Bacca tenta en 2008, et l'histoire de sa propre mère dans les années 1970, épouse abandonnée, désireuse que son histoire se sache, que sa fille la venge de son père. "La robe blanche", comme si les mots pouvaient rendre justice à la détresse d'une mère. Comme si une robe de mariée pouvait être un symbole de paix. Comme si des rêves pouvaient être plus forts que le réel.

Ce sont ces deux récits distincts dans le temps et sur la carte, sans rapport l'un avec l'autre, que Nathalie Léger nous donne à connaître et entrecroise tout au long de son troisième roman chez le même éditeur, bref et dense, après "L'exposition" (2008) et "Supplément à la vie de Barbara Loden" (2012, prix du livre Inter), après une biographie au ton original, "Les vies silencieuses de Samuel Beckett" chez Allia (2006).

Pippa Bacca, une artiste italienne de 33 ans, voulait promouvoir la paix mondiale en réalisant un voyage en auto-stop de Milan à Jérusalem, via les pays de l'ex-Yougoslavie, la Turquie, le Liban, la Syrie, la Palestine et Israël, afin de faire "un mariage entre les différents peuples et nations" en portant symboliquement une robe de mariée lors de son voyage. Arrivée à Gebze en Turquie, elle fit une mauvaise rencontre, fut violée et assassinée.
Elles étaient deux jeunes femmes en réalité, Pippa Bacca et Silvia Moro, et leur projet "Brides on Tour" devait se terminer par une exposition, à leur retour en Italie de cette robe blanche portée du début à la fin de la performance, ainsi que la documentation filmée et écrite de ce voyage symbolique. On sait ce qu'il est avenu et l'idée de porter un "message de paix et de solidarité" s'est terminée d'une manière "aussi terrible qu'absurde", selon ceux qui ont soutenu le projet. Il a été décidé d'organiser malgré tout l'exposition autour de cette robe de mariée maculée. Avec une symbolique différente, celle de la défiance entre êtres humains. Et peut-être celle des limites de l'art face à l'horreur humaine.
Quand Nathalie Léger a découvert cette histoire il y a quelques années, elle en a été intriguée et bouleversée. La jeune artiste était-elle artiste ou martyre? Candide ou sacrifiée? Son intention de vouloir faire régner l'harmonie par sa seule présence en robe de mariée captive la narratrice. Mais il la submerge par sa volonté de réparer par ce voyage quelque chose de démesuré et qu'il n'ait pas abouti. Et lui fait réaliser que si cette histoire vraie la touche tant, c'est qu'elle en accompagne une autre, la sienne, plus précisément celle de sa mère. Cette mère qui lui demande inlassablement de raconter son mariage et de l'injustice criante du jugement de divorce qui été prononcé en 1974, pour pouvoir réparer sa propre histoire blessée.

Les mots ont-ils le pouvoir de réparer? Assemblés par Nathalie Léger, ils ont en tout cas celui de nous embarquer dans un livre richement documenté sur différentes performances artistiques, d'une humanité et d'une compassion contagieuses et d'une liberté de pensée précieuse.

Pour lire en ligne le début de "La robe blanche", c'est ici.



Chez Bertrand Schefer et son roman "Série noire" (P.O.L., 176 pages), on découvre aussi un livre épatant, qui tresse habilement la réalité, du côté faits divers, on s'en doute, l'art, cinéma et littérature, et la fiction. Mais dans un tout autre genre que Nathalie Léger. Il s'agit du quatrième roman du cinéaste et romancier chez P.O.L., après "Martin" (2016), le beau portrait d'un ami d'enfance qui s'est marginalisé, "La photo au-dessus du lit" (2014, lire ici) et "Cérémonie" (2012), sur la disparition de la mère aimée, ainsi qu'un premier roman relatant un parcours initiatique chez Allia en 2008, "L'âge d'or".

Avec régulièrement de longs passages sans alinéas, comme écrits d'un souffle, "Série noire" rappelle ce roman qui a inspiré un fait divers et devient lui-même un roman. En 1960, la France vécut son premier grand kidnapping, un enfant de quatre ans de la famille Peugeot enlevé contre rançon, avant de découvrir qu'il était calqué mot pour mot sur un roman américain de la Série noire!

On y rencontre un jeune ouvrier, revenu de la guerre d'Algérie, reconverti dans la vente d'électrophones, grand séducteur arpentant les nuits parisiennes, une jeune Danoise superbe qui découvre Paris et Saint-Germain-des-Prés en compagnie d'Anna Karina et un escroc de trente-neuf ans, antisocial viscéral.

S'appuyant sur une enquête approfondie et des documents judiciaires inédits, Bertrand Schefer raconte ces trois personnages que rien ne destinait à s rencontrer et qui se retrouvent au centre d'un fait divers retentissant. Son livre se déploie comme un roman policier et se déplace peu à peu sur une autre scène où la littérature et le cinéma deviennent les vrais protagonistes de l'histoire. On y croise Antonioni au festival de Cannes, Anna Karina, Françoise Sagan, Kenneth Anger, Jean-Jacques Pauvert, Simenon, Histoire d'O et les tournages de Clouzot et de Truffaut. On y rencontre le monde des artistes de music-hall, des concours de beauté. Une France où les médias de plus en plus puissants prennent désormais en charge le récit des événements. Une enquête autour de photos passées à la loupe et de scènes de films dont on découvre l'envers du décor. Une investigation sur les puissances de la fiction et les frontières de plus en plus floues entre la réalité et ses images. Une lecture épatante.

Pour lire en ligne le début de "Série noire", c'est ici.


Les lauréats 2018, Bertrand Schefer et Nathalie Léger. (c) David Raynal.


Les discours des lauréats

NATHALIE LÉGER
PRIX WEPLER FONDATION LA POSTE 2018

"Ça se passe un dimanche, la nuit est tombée depuis longtemps, il pleut. Une dernière fois, vous ouvrez mélancoliquement le merveilleux petit dossier du Prix Wepler reçu par La Poste, affiches, affichettes, cartons: de toutes façons, il est trop tard maintenant, vous ne l'aurez pas ce fameux Prix, vous ne l'aurez pas, vous décevrez: vos amis, votre éditeur – vous vous dites une fois encore cette phrase dont vous ne savez plus si elle est de Barthes ou de Gide: "Seul un dieu accepte de décevoir" — histoire de vous remonter le moral. Eh bien, voilà! vous décevrez, il faut y consentir.Et puis le téléphone sonne.
La voix de Marie-Rose Guarniéri.
Et derrière: un fond sonore de jubilation, celle de tout un jury, des exclamations, une présence vibrante, euphorique, semble-t-il. Alors brutalement, presque douloureusement tant c'est soudain, l'affolement joyeux chasse toute morosité, c'est une frénésie, une discrète électrisation qui empêche d'ailleurs de répondre intelligemment à l'annonce qui vous est faite. Parce que c'est étrange et c'est bête, mais, à ce moment-là, ce coup de fil ressemble un peu à une annonciation. Vous êtes plongée dans l'écriture, dans la construction d'une abstraction; vous êtes plongé dans ce travail, dans cette solitude — et on vient vous en tirer pour vous annoncer que vous êtes un écrivain. Vous n'y pensiez pas, vous pensiez à cette chose un peu folle (écrire), mais on vous dit: vous l'êtes. Parce que c'est ça un Prix, un Prix, c'est le réel. Et le réel de l'écriture, ce sont les lecteurs, tous ces ardents lecteurs qui ont passé, par exemple ici, au Wepler, leur été dans nos livres, ceux qui autour d'une table hier, ce fameux dimanche de pluie, ont été furieusement attentifs à nos livres, l'ont été dans les livres, attentifs et combatifs, ce sont bien eux qui nous éclairent sur qui nous sommes. Et c'est heureux.
Mais dans cette surprise émue, je voudrais dire surtout ceci: l'émotion vient de ce prix-là, le Prix Wepler, pour ce livre-là. Un Prix à qui le mot de littérature ne fait pas peur, un Prix qui déclare, avec entêtement, que la littérature est follement désirable, c'est plus rare qu'on ne croit. Et si je dis: ce prix-là pour ce livre-là, c'est que j'ai cherché dans la texture de cette "Robe blanche", dans l'intention de cette artiste dont je raconte le périple, cette artiste qui voulait faire régner le bien par la seule grâce de sa robe de mariée, j'ai cherché, dans la force impuissante de sa bonté, à réparer, par les mots, l'humiliation faite à une autre femme, ma mère, j'ai cherché non pas à faire justice, mais, pour sécher enfin ses larmes, à dire le juste.
En reconnaissant ce livre, le jury du Prix Wepler donne de la voix et fait écho à ce désir fou: dire, dans la pesée des mots, l'amplitude du sentiment, l'exactitude de l’émotion.
Et je veux dire enfin, que c'est aussi: ce prix-là pour cette maison-là. P.O.L. Ce prix-là, avec vous, amis, jury, soutiens, ce prix-là pour l'histoire de cette maison, pour sa vitalité, pour la fierté d'y appartenir, la fierté!, ce Prix pour celui qui l'a créée, ce Prix pour celui qui aujourd'hui dessine son avenir, pour toute cette équipe qui lui donne souffle chaque jour. Ce Prix pour une maison qui a tant d'esprit."


BERTRAND SCHEFER
MENTION SPÉCIALE DU JURY DU PRIX WEPLER FONDATION LA POSTE 2018

"Les choses ont parfois du sens… une mention spéciale, pour un livre qui restera pour moi justement très spécial, parce qu'il a marqué un tournant dans le travail entrepris depuis quelques années avec Paul Otchakovsky-Laurens – et ce n'est pas facile à dire aujourd'hui – à qui j'avais donné jusqu'alors des textes sensiblement plus autobiographiques. Paul s'est engagé à m'aider sur ce projet qui nécessitait du temps et des recherches et un tout autre rapport à la fiction. Il m'a épaulé, il a eu la patience d'attendre, il m'a fait confiance. Et pour reprendre le dernier mot de son film "Éditeur", je pense à lui ce soir qui m'a dit "oui" pour la dernière fois, et je remercie Frédéric Boyer, de tout cœur, qui m'a dit "oui" pour la première fois.
Spécial aussi, parce qu'il s'agit d'un livre sur un fait divers inédit en France, le premier grand kidnapping médiatisé, qui s'inspire lui-même pour la première fois à la lettre d'un roman. J'ai tenté de comprendre le lien qui unissait ici la réalité des faits et la réalité des livres, et voir comment les deux pouvaient communiquer et parfois s'échanger au point de brouiller toute notre perception des événements. Et j'ai constaté une chose: ce qui démarrait comme une enquête documentaire devait se transformer en roman pour parvenir à son terme.
Chemin faisant j'ai essayé de retraverser une époque étrange, le début des années 1960, dont je n'arrive pas à savoir s'il reste encore quelque chose aujourd'hui, hormis dans la mémoire de quelques films. Quand on pense que tout a disparu, que la marche du monde a consciencieusement effacé toutes les traces, tous les usages et les modes de vie, il suffit parfois de se promener dans Paris pour sentir ces temps remonter à la surface et les époques se superposer. Les personnages de cette affaire habitaient et hantaient justement le quartier où nous sommes, entre République, les Batignolles, Clichy et Pigalle. Et lorsqu'ils n’étaient pas dans un café de Montparnasse ou un club de Saint-Germain-des-Prés, c'est au Wepler qu'ils se retrouvaient, j'en ai la preuve formelle. Ils élaboraient là un nouveau plan devant des huîtres et une coupe de champagne, et ce plan se retrouverait dans un livre qui, avec un peu de chance, et c'est finalement ce qui rend les choses si spéciales, se retrouverait à son tour au Wepler un soir comme celui-ci, en si bonne compagnie."



Les "grosses légumes" de Bernadette Gervais

Photo ou peinture? (c) Albin Michel Jeunesse.

Dans le cas de l'auteure-illustratrice jeunesse Bernadette Gervais, la "grosse légume", ce pourrait être elle car l'expression signifie "personnage influant qui exerce un métier important". Car oui, hier, et même avant-hier, légume était du genre féminin. L’expression désignait d'abord un officier supérieur. C'était une manière familière de prendre le contre-pied du "gros légume", qui aurait tendance à végéter au point d'avoir de la bedaine comme un gros légume. Au lieu de dire "grosse légume", on peut aussi dire aujourd'hui "C'est une huile", "C'est un gros bonnet".  Néanmoins, en littérature de jeunesse, l'artiste belge mérite le titre de "grosse légume" avec sa centaine d'albums publiés en duo avec Francesco Pittau et une bonne dizaine en solo.

Il n'en reste pas moins que l'expression "grosses légumes" est la formule qui vient spontanément à l'esprit quand on découvre le tout nouvel imagier muet de Bernadette Gervais, l'extraordinaire  "Légumes" (Albin Michel Jeunesse, collection "Trapèze", 48 pages) en très grand format (29 x 38,5 cm). Car ses pages confrontent toute une série de légumes en taille XXL, représentés en page de gauche par une photo noir et blanc et en page de droite par une peinture au pochoir sur fond de couleur. Un album de toute beauté qui montre que les légumes peuvent inspirer des œuvres d'art.

L'album très grand format se présente comme une sorte de match entre la photographie et la peinture. Il confronte en effet le réel et l'art. Mais à l'examen, il n'y a pas vraiment de gagnant ou de perdant car Bernadette Gervais est aussi bonne photographe (ceux qui la suivent sur Facebook le savent) que peintre, dédiée à la technique du pochoir. Ce beau livre se présente comme un imagier devinette. Les légumes apparaissent sans légende, dans leur simplicité, dans leur majesté. Occupant tout l'espace de la page, sans souci d'échelle. A gauche, on l'a dit, un tirage contrasté en noir et blanc, à droite une réplique à l'acrylique. L'effet est spectaculaire. Et génère parfois le doute: où est le légume réel, où est le légume peint? Ce jeu de trompe-l'œil est extrêmement plaisant et démontre subtilement combien la nature regorge de beauté.

In "Légumes". (c) Albin Michel Jeunesse.

De l'artichaut à l'asperge verte, en passant par la tomate, la pomme de terre, la courge, l'oignon rouge, ce sont vingt légumes usuels qui se présentent à nous, nous offrent leur beauté et leur diversité. Formes, couleurs, brillances, matières, tout concourt à nous les faire apprécier, comme cadeau de la nature et comme œuvre d'art. Pour ceux qui n'ont pas la main potagère, une double page en fin d'ouvrage réunit un damier des miniatures des œuvres présentées et en donne le nom.

In "Légumes". (c) Albin Michel Jeunesse.


Exposition


A noter que l'ensemble des illustrations originales de "Légumes" est exposé à la librairie Joli Mai (28 rue de Roumanie, 1060 Bruxelles) jusqu'à la fin de l'année sans doute (aux horaires de la librairie 😉).

Chez Joli Mai.






lundi 19 novembre 2018

Opération ZigZag à la Bibliothèque Sésame

Les auteurs de l'opération ZigZag 2018.

Le samedi 24 novembre se déroulera de 10 à 15 heures à la Bibliothèque Sésame, en partenariat avec la Compagnie Albertine, la troisième opération ZigZag. C'est-à-dire que sept auteurs, vieillesse et jeunesse, Barbara Abel, Béatrice Delvaux, Thomas Lavachery, Jean-Louis Sbille, Samir Barris, Emilie Seron et Sébastien Ministru, se transformeront pour l'occasion en bibliothécaires en herbe.

Ils proposeront chacun à un petit groupe de lecteurs (une douzaine de personnes) de découvrir des livres, des musiques, des films qu'ils ont aimés en traversant les rayons de la bibliothèque avec eux. L'occasion pour le public de mieux connaître un auteur, de passer un moment intime avec une personnalité.

Des séances de dédicaces sont prévues avant ou après les explorations.

Concrètement
Parcours 11h30 à 12h15, Barbara Abel, auteure de romans policiers, et Samir Barris, chanteur jeune public.
ANNULÉ Parcours 13 heures à 13h45, Myriam Leroy, journaliste, auteure, et Sébastien Ministru, journaliste littéraire, écrivain.
Parcours 14 heures à 14h45, Jean-Louis Sbille, comédien, auteur, et Béatrice Delvaux, journaliste et auteure.
Parcours 10h30 à 11h30, Thomas Lavachery, auteur-illustrateur jeunesse.

Par ailleurs, la nouvelle génération ne sera pas oubliée.
Thomas Lavachery animera un atelier pour ados de 11h30 à 12h30
et un atelier pour les 6-12 ans de 13h30 à 14h30.
Et Emilie Seron, illustratrice jeunesse, animera un atelier pour les 4-6 ans de 10 à 11 heures
et un atelier pour les 7-9 ans de 11h30 à 12h30.

Pratique
Bibliothèque Sésame, 200, boulevard Lambermont, 1030 Schaerbeek
Tout public, gratuit mais réservation souhaitée, le nombre de places étant limité  sur www.mabiblio.be ou au 02/240.43.70.

mercredi 14 novembre 2018

Quand l'auteur-illustrateur Claude Ponti s'oppose au McDo au salon de Montreuil

(c) Blaise Anonyme.


Hier, je relayais la pétition lancée contre la présence de McDonald's au Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis, la réponse du SLPJ et je donnais mon avis sur cette polémique (lire ici).

En un jour, 948 signatures ont été récoltées! Que se passe-t-il?

Voici un soutien de poids aux auteurs de la pétition, en la personne de l'auteur-illustrateur Claude Ponti qui a écrit une lettre à ce salon qu'on appelle encore et toujours Salon du livre de Montreuil. Et clairement, il dit non au Malbouffeur.

Cher Salon du Livre de Montreuil,
Nous autres auteur-es étions présent-es à ta manifestation, pour certain-es d’entre nous depuis ta fondation (sous une tente au début, tu te souviens ? Parfois dans le froid, et les planchers qui tremblent).
Nous étions là. Parce que tu défendais l’idée que tous les enfants avaient droit à la littérature, quel que soit leur milieu ou leur niveau de social. Ton Crédo était:
Respect des enfants. Entrée dans une littérature jeunesse, enrichissante, valorisante, non ségrégationniste, non sexiste. Non soumise aux groupes de pressions, ni aux puissances de l’argent. Tu t’es battu pour les enfants de Seine-Saint-Denis et pour tous ceux d’ailleurs. Tu as participé à la bataille pour la présence de livres jeunesse dans les classes (pas dans les écoles, dans les classes.) Rude bataille. Gagnée.
Tu dis, cher salon, que la facilité n’est pas toujours le chemin le plus efficace. Tu as raison. La facilité, aujourd’hui c’est MacDo. Le 28 novembre ce symbole de malbouffe, employeur attaqué pour son manque d’efforts pour défendre ses employées contre le harcèlement sexuel, tiendra un espace de lecture. Ne jouons pas au jeu d’y ajouter Hachette, son partenaire qui lui édite des livres offerts avec les menus Happy Meal. L’essentiel est MacDo. La facilité consiste à accepter MacDo chez toi. En échange de quoi ? L’année dernière tu répondais « de l’argent ».
Quoi que tu en dises, nous pensons sérieusement qu’en faisant cela, tu développes et soutiens le rayonnement de la marque. Tu dis qu’il te paraît important « que les enfants qui fréquentent familièrement le livre au MacDo de leur quartier se voient invités chez toi à cheminer vers d’autres univers, d’autres livres. » Tu abuses mon cher. Les enfants qui mangent dans un MacDo ne viennent pas nécessairement te visiter. Ils MacDonnent tout simplement. Quelle inversion des choses. Ou tu crois sincèrement que la caution MacDo valorise les livres ? Ce que tu fais, au contraire, c’est inciter des enfants en visite chez toi à aller dans un MacDo.
D’autant que tu fais tranquillement l’amalgame entre livre et lecture. Tu sais pourtant que ce n’est pas la même chose. Tu l’expérimentes régulièrement dans tes ateliers. Ce n’est pas parce qu’on donne un livre qu’on donne la lecture.
Nous autres, auteur-es sommes consterné-es. La culture des enfants ne passe pas par le Malbouffeur. Elle passe par toi et… par nous. Car tu oublies que tu existes parce qu’il y a des auteur-es, des éditeurs et éditrices, des libraires, des médiathèques, des « acteurs du livre », qui œuvrent pour les enfants et leurs familles. Par notre présence, ou la présence de nos livres, nous ne pouvons pas cautionner ton comportement. Et nous ne le voulons pas.
Claude Ponti
Pour nous apporter votre soutien, signez la pétition ici.

mardi 13 novembre 2018

Une pétition contre McDo au salon de Montreuil

McDo à Montreuil en 2017. (c) Actualitté.

L'an dernier, les usagers du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis (SLPJ), toujours appelé Salon de Montreuil, s'étaient étonnés, offusqués même, de l'apparition, en annexe du stand Hachette d'un espace McDonald's, le roi du hamburger la justifiant par la présence de livres jeunesse dans ses "Happy meals".

Mon avis sur cette question tout en bas de la note.

(c) Actualitté.

Cette année, les opposants, graphistes, libraires, gens des métiers de l'édition et de l'image, lecteurs, lectrices et militants, sont passés à la vitesse supérieure. A quinze jours de l'ouverture du Salon, le 28 novembre, ils mettent en ligne, via l'ONG ~Le mouvement, une pétition clairement intitulée "McDonald's hors du Salon du livre et de la presse jeunesse" dont les signataires demandent "au Salon du livre et de la presse jeunesse d'annuler la participation de McDonald's" (lien ici).

Ils dénoncent le fait que, sous couvert de promouvoir la lecture des enfants, McDonald's utilise surtout la présence des 175.000 visiteurs, dont 30.000 scolaires, pour faire sa pub et les attirer dans ses temples de malbouffe. Du commerce et rien que du commerce donc, sous un très très très mince vernis culturel. On ne peut que louer cette clairvoyance.

Pour se faire une opinion, voici le texte complet de la pétition, mise en ligne dans la soirée du lundi 12 novembre (la liste des signataires est visible ce mardi 13).

Le Salon du livre et de la presse jeunesse ouvrira ses portes à Montreuil le 28 novembre et la multinationale emblématique de la malbouffe, de l'évasion fiscale et de l'exploitation de ses salarié·e·s, McDonald's, prévoit d'y tenir un stand! Ne les laissons pas faire! Ne nous y trompons pas: ce n'est pas un acteur culturel, mais une chaîne internationale de consommation alimentaire des plus standardisées. Son but est de vendre des hamburgers, sa présence au Salon n'a qu'un objectif publicitaire.
C'est pourquoi nous, signataires de cette pétition, considérons que McDonald's n'a pas sa place au Salon du livre et de la presse jeunesse et demandons l'annulation de sa participation.
Sous prétexte de présenter son action de promotion de la lecture chez les jeunes (principalement le choix d'un livre à la place d'un jouet pour l'achat d'un menu Happy Meal), McDonald's va tenir, comme pour la première fois en 2017, un “espace de lecture” au Salon du livre et de la presse jeunesse (SLPJ). À partir du 28 novembre, ce Salon recevra à Montreuil plus de 175.000 visites, des milliers d'enfants, dont 30.000 inscrits en groupes, notamment des élèves qui viendront avec leurs professeur·e·s. C"est "le plus grand événement européen ouvert au public consacré à l'édition jeunesse": 450 exposant·e·s, des centaines de rencontres avec des auteur·e·s, des illustrateurs et illustratrices, des performances, ateliers, débats, expositions… qui se présente comme "un temps et un lieu de convergence unique des cultures de l'enfance, d'actions et de réflexions autour de la littérature de jeunesse". Que vient faire McDonald's dans ce contexte?
Il est évident que, loin des préoccupations culturelles, le salon offre à McDonald's un public de choix: des dizaines de milliers d'enfants à attirer dans leurs restaurants et une stratégie de communication en or pour tenter de faire oublier les scandales successifs de malbouffe, d'évasion fiscale, d'exploitation de ses salarié·e·s,… McDonald's est la seule entreprise extérieure au monde de l'édition ou de la culture à tenir un stand au SLPJ: tout un symbole, mais aussi, peut‐être, la porte ouverte à d'autres multinationales cherchant à se racheter une conduite ou à toucher un jeune public dans un espace qui jusque-là en était très heureusement protégé.
Nous sommes des fidèles du Salon, fièr·e·s de cet espace magnifique en faveur de l'édition et de la presse jeunesse, conscient·e·s de tout le travail mené par son équipe et ses partenaires en faveur d'une programmation de qualité. Mais nous estimons que McDonald's n'a rien à faire au SLPJ! Ne laissons pas la multinationale emblématique de la malbouffe, de l'évasion fiscale et de l'exploitation de ses salarié·e·s utiliser le salon pour redorer son image et attirer nos enfants dans ses établissements.



Bien informé, le SLPJ n'a pas tardé à répondre via un long communiqué diffusé dès hier, lundi 12 novembre, au matin. Le voici in extenso, afin que chacun puisse se faire son opinion, juger des arguments des uns et des autres et réfléchir à l’éventuel mariage d'une carpe et d'un lapin.

                                                 Montreuil, le 12 novembre 2018
Il semble qu'une pétition circule concernant la présence des espaces de lecture McDonald's / Hachette jeunesse au Salon du livre et de la presse jeunesse. Nous n'en connaissons pas vraiment la teneur, mais il nous a semblé utile d'être transparents sur la réalité de cette présence.
Pour que les choses soient claires, le mieux est de partir des faits. Il n'y a pas de stand McDo au Salon, mais, pour la deuxième année, un espace lecture McDonald's / Hachette jeunesse, associé au stand Hachette, maison d'édition, qui depuis plusieurs années déjà publie la collection d'albums offerts aux enfants qui fréquentent les restaurants. Cet espace occupe 1/1000ème de la surface du Salon. Donc vraiment rien à voir avec la charge symbolique mais fantasmée d'un accueil complaisant et contre-nature de la multinationale de la malbouffe.
La discussion avec les services de McDonald's a été franche, nette et précise. Sur les choix et les rapports que le Salon entretient avec la création et l'idée que nous nous faisons de l'excellence en littérature jeunesse. Nous étions en position pour le faire. Nous avons aussi indiqué qu'il y a des lignes jaunes à ne pas franchir. Rien d'autre que leurs ateliers lecture et la collection réalisée avec Hachette jeunesse, sans vente ni don de livres de leur part.
Pour autant, nous ne sommes ni angéliques, ni naïfs. Nous savons bien que  McDonald's cherche à donner de la visibilité à son opération "un livre ou un jouet" avec son menu Happy-Meal. Nous avons beaucoup réfléchi et discuté à ce sujet. Comme chacun le sait, nous sommes engagés, depuis de nombreuses années, dans un énorme et méticuleux travail dans les quartiers et villes populaires de la Seine-Saint-Denis, pour permettre aux enfants et familles éloignés du livre et de la lecture de découvrir la littérature jeunesse, avec ce qu'elle offre de meilleur, pour leur faciliter et leur offrir l'accès au livre. A moins d'être aveugles, comment ne pas constater que ces publics sont aussi assez massivement ceux des restaurants McDonald's. Et ces derniers leur distribuent 10 millions d'ouvrages par an.
Certes il serait plus facile de ne pas le voir, de ne pas se sentir concernés, d'ignorer ou de regarder de haut ce rapport-là au livre. Tout le monde serait satisfait et tranquille si les espaces de lecture McDonald's /Hachette n'étaient pas au Salon? En tout cas pour nous, ce serait apparemment plus confortable cette année! Mais ce n'est pas le choix que nous avons fait. La facilité n'est pas toujours le chemin le plus efficace. Nous avons accepté cette présence, sans rien retrancher des exigences du salon en termes de contenus et d'offre éditoriale de qualité, au contraire. 
Au vu du nombre d'albums distribués, de la notoriété des auteurs qui les ont écrits, quel que soit l'avis de chacun sur McDonald's, personne ne peut sérieusement penser que le SLPJ va développer le rayonnement de la marque. En revanche, que de très nombreux enfants qui fréquentent familièrement le livre au Mc Do de leur quartier, se voient, en venant au Salon, invités à cheminer aussi vers d'autres univers littéraires, d'autres livres, d'autres médiations nous paraît important.
Proposer cette ouverture, cet enrichissement, c'est ce que nous faisons tous ensemble grâce à la diversité des créations et démarches éditoriales, grâce à l'implication des auteurs dans les rencontres et sur le Salon, grâce au programme d'une grande richesse qui est proposé. Faisons confiance aux enfants pour qu'ils construisent leurs propres chemins littéraires, faits de multiplicités. Invitons plus particulièrement à cette découverte ceux qui n'ont pas facilement la possibilité de  fréquenter la littérature. C'est ce combat qui nous mobilise. 
A tous ceux qui s'alarment, nous disons, que le plus simple serait de nous en parler et surtout de prendre le temps d'échanger. Nous y sommes toujours prêts. 
Le Salon ouvrira cette année ses portes autour du thème Nos Futurs. La grande exposition du Salon et de nombreux événements, aborderont de grands enjeux de société avec la rigueur et l'exigence artistique que l'équipe du Salon défend depuis toujours: problématique des migrations et de l'accueil des réfugiés (avec des auteurs, illustrateurs, La CIMADE, le collectif Encrages), égalité femmes-hommes, questions de genres, avenir de la planète… Un programme de qualité dont nous ne doutons pas qu'il retienne l'attention de toutes et tous. 


Mon avis

Plusieurs personnes m'ont demandé mon opinion à propos de cette polémique. Je la donne donc, et elle n'engage que moi.

Pour moi, l'entreprise McDonald's n'a pas sa place au Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis (SLPJ) qui va se tenir à Montreuil du 28 novembre au 1er décembre. Ni seule, ni sur le stand des éditions Hachette.

D'abord, parce que les stands du salon doivent être réservés aux métiers du livre, éditeurs, auteurs, libraires, bibliothécaires et associations œuvrant dans le milieu de la littérature. Que McDo glisse des livres dans ses "Happy meals" n'en fait pas un élément de la chaîne du livre.

Ensuite, parce que McDonald's est avant tout une multinationale, spécialiste de la malbouffe de surcroît, et que logiquement, elle fait du marketing, éventuellement culturel en passant par les livres. Elle cherche simplement des clients pour sa chaîne de restaurants. Que son enseigne, même discrète, soit présente sur un stand, dans un salon réputé comme celui de Montreuil, est un aval muet donné aux passants.

Encore, parce que si le SLPJ dit "oui" à McDo, et même "oui mais" à lire son communiqué, à qui pourra-t-il dire "oui" ou "oui mais" lors d’une autre édition? A un marchand d’armes qui entend promouvoir la lecture des plus jeunes, par le geste simple et finalement bon marché du don de livres alors qu'on sait combien la lecture est triangulaire au début (enfant, livre, médiateur) et qu'elle nécessite une présence humaine?

Enfin, parce que dans ce genre de polémique, je ne supporte pas le "mais" qui accompagne un "oui". Dans un autre domaine, on entend "Je ne suis pas raciste mais ces étrangers sont dangereux" ou "Je n'aime pas l'extrême-droite mais elle fait de bonnes choses". Pour moi, la position doit être "oui" ou "non". Donc "non" dans le cas présent. Et pas l'hypocrisie q'un "oui mais".

On me dit que McDo amène des livres aux enfants qui n'en ont jamais. OK, mais si l'initiative est culturelle et sociale, faut-il utiliser le sigle McDo? Le mécénat anonyme en est la plus belle forme.

On me dit que les livres Hachette/McDo ne sont pas terribles mais que c'est mieux que rien pour des enfants qui n'en ont jamais eus. Est-ce vraiment la bonne voie pour les mettre sur le chemin de la lecture quand on sait que ce sont les "bons", notion sans définition fixe mais dont on voit le profil général, qui font les lecteurs. Pour info, les douze nouveautés 2018 sont écrites par Marc Levy, illustrées Carine Hinder par et portent sur l'histoire, "Les peintures de Michel-Ange", "Les jeux d'Olympie", "Le mystère des dinosaures à plume", "La perruque du Roi Soleil", "Les pouvoirs fabuleux de la roue", etc., etc. Tout est dit.

Idéaliste et bisounours, je suis. Idéaliste et bisounours, je resterai. Ce qui ne m'empêche pas de déplorer que la lecture des enfants ne soit pas une cause nationale et qu'elle dépende trop souvent de la bonne volonté d'associations, de militants et de bénévoles.



samedi 10 novembre 2018

Nager, flotter, sourire et réfléchir dans la merveilleuse piscine de Geneviève Casterman

Une longueur de 3,59 mètres. (c) Esperluète.

Entre mille activités, dessiner pour elle, donner cours d'illustration à ses étudiants, animer des ateliers pour enfants (lire ici), voyager, lire, jardiner, cuisiner, Geneviève Casterman en a une très régulière et fort matinale, aller à la piscine. Là, elle enfile les longueurs, s'immerge dans l'eau, flotte sur le dos. Normal. Ce qu'elle fait aussi, c'est observer les autres nageurs, les écouter, fixer leurs traits et leurs attitudes dans son esprit, les bébés qui rient, les enfants qui jouent ou qui pleurent, les adultes qui posent sur le bord ou dans les couloirs, ceux qui déposent leurs soucis au vestiaire pour savourer un instant de liberté, les maîtres-nageurs qui encouragent ou terrifient, les nageurs qui papotent, discutent, se cognent, se posent, s'opposent.


Tout ce petit monde de la vie à la piscine municipale, Geneviève Casterman l'a couché de ses pinceaux et ses crayons dans le leporello tout juste sorti de la douche, le formidable "Se jeter à l'eau" (32 volets à déplier, Esperluète, collection "Accordéons"). Un format livre de poche, qui, déplié, avoue ses 3,59 m au mètre-ruban. Une immense fresque longiligne qui présente une seule piscine, de la petite à la grande profondeur, ses différents usagers et leurs accessoires. Quoique, parfois, l'eau de la piscine prenne le dessus sur le bord carrelé du bassin et nous emmène dans une immensité aquatique à tendance marine.

Déplié.
(c) Esperluète
Les séquences de ce livre-accordéon sont d'une infinie richesse, avec une légèreté de trait qui se pose sur une observation tendre et précise de tout ce petit monde en caleçon de bain, bikini ou maillot une pièce, coiffé de l'obligatoire bonnet.

On croise les divers usagers de la piscine aimablement croqués dans leurs apprentissages, jeux, défis, entraînements, exercices d'aquagym, retrouvailles, exploits.

On appréhende des micro-événements natatoires dans de mini-textes joliment tournés ("Les petits se cramponnent, les moyens s'abandonnent, les grands papillonnent" ou "Parfois un roi Dagobert a mis son maillot à l'envers").

On découvre aussi des souvenirs personnels de l'auteure-illustratrice nageuse qui éveilleront questions et réflexions ("Le stress et la fatigue n'entrent jamais avec moi. Ils m'attendent au vestiaire ou dans la cafétéria" ou "Si jamais on pleure dans l'eau où vont les sanglots?" ou "L'eau dissout mes colères, filtre mes peurs, épuise mes doutes, je nage").

En ligne de fond des pages qui ondulent, toute une série de verbes ayant un rapport avec la natation ou la piscine et en lien avec la portion de fresque, "patauger, faire trempette, avoir pied, inspirer, expirer, respirer, mettre sa tête sous l'eau..." Jusqu'à la conclusion, "Tout ce qui arrive à la piscine se passe aussi dans la vie..."

Le petit bain où on a pied. (c) Esperluète.

Il y a mille histoires à observer chez les baigneurs mouillés de Geneviève Casterman. Ou les secs, car il se passe aussi plein de choses au bord du grand bain. Chacun a sa manière de nager et cette diversité - plus de cent cinquante nageurs sont dessinés - enchante par sa neutralité, dans le respect et la tolérance. "Quitté le premier bassin où l'on évoluait sans peine de notre mer intérieure à la piscine municipale nager ne s'apprend pas sans mal" sont les mots qui ouvrent l'album.

Que se passe-t-il? L'eau monte. (c) Esperluète.

Quand la piscine devient la mer. (c) Esperluète.

Avec "Se jeter à l'eau", superbement dessiné, pensé et composé, Geneviève Casterman s'adresse aussi bien aux enfants qu'aux adultes. Ce qu'elle nous partage fait sourire et émeut quand ses mots ne résonnent pas profondément en nous. Une justesse qui s'accompagne aussi d'imagination comme lorsque la piscine s'échappe vers les grandes profondeurs de la mer, poissons, dauphins, méduses, crabes, pieuvre, algues, coraux et coffre au trésor y étant au rendez-vous pour faire la ronde avec les explorateurs en maillots et bonnets. Voilà un leporello charmant, tendre et joyeux pour tous les publics.

On arrive à l'autre bout du bassin, avec le plongeoir. (c) Esperluète



Geneviève Casterman apprécie le livre-accordéon. Il suffit de se souvenir des trois précédents qu'elle a publiés chez Esperluète, les superbes "Costa Belgica" (2008), "E 411" (2005) et "rue De Praetere" (1999, épuisé).





vendredi 9 novembre 2018

"Jour blanc", un livre-fleuve au sens premier

In "Jour blanc". (c) Allia.

Tout a commencé par hasard. Et par une blague.
Quand j'ai découvert un jour, bien longtemps après qu'il ait été posté, un commentaire sur une de mes notes de blog. "Très beau travail...mais un peu court jeune fille ;-p. !!!", était-il écrit à propos de "Pauline Kalioujny, lauréate 2018 du Grand prix de l'illustration de Moulins" pour son album "Promenons-nous dans les bois", un leporello (livre-accordéon) de 56 pages paru chez Thierry Magnier en 2017 (lire ici).

L'auteur du commentaire, Alexis Gallissaires, l'avait accompagné d'un lien menant à son "Jour blanc" (Allia, 70 pages), son second livre chez cet éditeur après "Jimmy" en 2006. Un leporello entièrement réalisé au crayon noir, long de 16,10 mètres! Pas d'explication en page de titre. Guère davantage dans les mots de l'auteur en quatrième de couverture: "Ce sera important. Ce sera essentiel. Ce sera faux." 

Il me restait donc à examiner "Jour blanc" en détail, sans chercher davantage à savoir à qui s'adressait le "jeune fille" du commentaire? C'est un ouvrage de bon format, pesant près d'un kilo, en papier épais, et qui cache bien son jeu. Rien en couverture ne laisse imaginer la fresque hallucinante et hallucinée que recèlent ses pages en accordéon. Expérience sensuelle, voyage vertigineux, tourbillon paranoïaque. Pour bien l'apprécier, le livre est à manipuler plutôt posé sur une table que sur les genoux car dérouler ce travail d'artiste double page par double page - ou plus - nécessite de l'espace.

(c) Allia.

L'immense frise est organisée en boucle. Il s'agit en réalité d'un seul dessin gigantesque qui se décline en de multiples séquences s'attelant les unes aux autres. Mots et dessins se répondent et se poussent chacun plus loin. "J'ai longtemps cherché comment organiser cette matière que je voulais asphyxiante", en dit l'auteur. "Jour blanc" est un cheminement échevelé entre rêves et cauchemars, ponctué de bribes de réalité.
"Il y a environ quatre ans", m'explique Alexis Gallissaires, "je songeais à un nouveau projet. Je voulais mêler à nouveau mes dessins à mes écrits. Depuis "Jimmy", mon travail avait beaucoup évolué. Mes envies aussi avaient changé. J'ai commencé à rassembler mes idées et les images affluaient naturellement. Cependant ces visions étaient martelées par le tambour des pages. Je voulais dessiner une rivière mais toutes mes intentions se trouvaient disséquées par l'intransigeance du format du livre. Même mes idées étaient conditionnées par la structure de cahier et les coups de poignard de ses pages. J'étais fatigué de ne pas trouver de solution et de courir après un désir impossible à assouvir. Ma foi en mon travail s'épuisait. J'ai souvent pensé abandonner, m'avouer vaincu.
Une nuit, j'ai décidé d'arrêter et d'enterrer ce rêve de fleuve. J'étais presque heureux. Mon livre était mort, mon avenir aussi.
Parfois l'inconfort a ce talent de changer notre regard sur ce qui nous entoure. Certaines situations hors du commun font resurgir des instincts dont on ignorait jusqu'alors l'existence. Quand j'ai eu devant moi cette longue table dans le lieu où je logeais, elle est apparue comme ma solution. Mon livre est devenu possible. Immédiatement, son hérédité fut révélée. J'ai revu la tapisserie de Bayeux, la colonne Trajan. J'ai repensé aux rouleaux de la Torah, aux codex mayas, aux fresques et bas-reliefs antiques. Je devais revenir à l'origine de la narration, aux bêtes noires et rouges sur les parois des cavernes. Je devais désapprendre le livre. Il me fallait être inculte.
J'ai commencé à dessiner. Dans ma tête, une petite fille chantait: "3 p'tits chats, 3 p'tits chats…" 
C'était évident. Je dessinais et écrivais en même temps. Les mots m'avouaient parfois leurs visages. Les figures démasquaient parfois le texte. J'étais heureux. Tout ceci était certainement inutile. Je ne m'en souciais pas. Tout l'était avant ça et le serait aussi après. J'étais au milieu de nulle part, à ma place. Je n'avais pas peur. Je savais que le papier savait tout, qu'entre les irrégularités du grain s'allongeaient déjà tous les dénouements. Je ne voulais écouter que ses vergetures car elles en savaient plus que moi. Alors j'ai regardé ces nuages et j'ai dessiné les secrets que mon ventre gardait.
Je ne voulais pas l' image comme le miroir de l'histoire. Je ne voulais pas qu'elle radote ce que les mots disaient plus simplement. Je voulais que les dessins soient l'inconscient du texte. Le seul bégaiement qu'il m'importait de montrer était celui de l'obsession, celle de Paul. J'imaginais cet "éternel retour". Dans ses répétitions seulement, l'avenir et le passé pourraient enfin mourir et ne plus jamais montrer que la paisible certitude du jour blanc. Je voulais dire combien la liberté est une épreuve, combien la contrainte peut être un refuge et que dans chaque fascisme, il y a le soulagement de l'obligation. Car, celui qui serre autour de son cou le collier des dictatures, se prémunit des brûlures de la responsabilité. 
Du deuil de cet ouvrage était né ce livre. Aujourd'hui, je ne m'en étonne plus. La mort est le berceau de chaque vie. La matière est en permanence recyclée comme dans un jeu de construction. Je voulais témoigner de ces métamorphoses et j'ai construit cet ouvrage comme une boucle, dans ses rondeurs tournent les miracles de la réincarnation.
"Jour blanc" est un objet unique que nous voulions pourtant rendre accessible au plus grand nombre. Allia a eu le courage de soutenir ce projet et de se battre pour qu'il existe. Chaque instant de sa production fut un défi technique. Le format du livre traditionnel a complètement découragé toutes les autres formes primitives de narration. Elles ont dû s'expatrier et tenter d'exister malgré tout dans la marginalité. Le "livre" est un objet sacré. C'est un lieu de savoir, de liberté et d'émancipation. Il affranchit. Paradoxalement, l'intelligence et l'évidence de sa structure ont aussi invalidé toutes les autres possibilités. Se faisant, ce classicisme formate aussi la pensée et la création. Une des lois fondamentales de la théorie de l'évolution veut que la contrainte engendre l'invention de réponses adaptatives. "Jour blanc" est le fruit de cet instinct."

(c) Allia.

En ouvrant "Jour blanc", on découvre le narrateur dans sa chambre. C'est la fin de la nuit. Il médite. Un hamster joue avec des fleurs de papier peint nées de courbes sinusoïdales comme sorties d'un graphique. Puis, tout de suite, images et propos s'emballent. Des pupilles se multiplient et se déforment, entrent en résonance avec les motifs muraux, glissent vers des analogies de forme comme les bonbons M & M's... Entrent d'autres hamsters, des têtes de Mickey. Le texte nous en dit plus sur l'identité du narrateur et son état de détresse.
"J’ai découpé des bandes de deux mètres dans mes rouleaux de papier et j'ai dessiné. Tout était simple les premiers temps. Quand le doute m’accaparait  alors c’est dans  dans la fatalité et l impossibilité d’abandonner que je trouvais suffisamment d’inconscience pour ne pas reculer.  Impossible de renoncer, j étais allé trop loin. Quand le plaisir a lui aussi disparu, j’ai persévéré en imaginant rembourser ainsi tous les chagrins, toutes les culpabilités et m’acquitter un peu au moins de cette dette contractée des années durant auprès de ceux que j aime tant et si mal pourtant."

(c) Allia.

On s'enfonce dans le rêve, dans des images où tout est à comprendre et à interpréter, ou à laisser infuser. Dans des mots qui ricochent toujours plus fort, s'enfoncer toujours plus loin, dans une quête où le temps et la gravité ont muté. Comme le héros, qui se livre de plus en plus. Son passé de travailleur, dans un autre pays, ses errances actuelles, ses manies et ses observations. Que ce soit dans sa chambre d'hôtel ou au fast-food voisin. Et toujours ce thème des aliénations qui transparaît dans les dessins, souvent très inquiétants, ces souvenirs de jeux d'enfant avec les formes abstraites, ces jeux graphiques qui rebondissent les uns sur les autres, ces images qui prolongent les mots, les déforment. Ici un visage dans un miroir, là des mains soldats, et partout des hamsters, des roues, des bulles, une tête de poisson ici, des yeux en séries là. Le vent du coin rendrait-il fou?
"Je souhaitais uniquement que mes intuitions défilent. J'ai accepté qu'elles n'avaient pas à être justifiées. Je voulais réprimer le consentement narcissique du motif. Les mystères ne seraient jamais des énigmes. Je devais uniquement voir et respecter l'injustice de leur existence. Etre un spectateur médusé par l'incompréhensible."
Les mots reprennent, en longues giclées, comme cédant à une panique. L'imprévu s'annonce-t-il? Inimaginable pour le narrateur qui veut suivre son protocole, se rappeler ces quelques jours de neige recouvrant tout de sa blancheur, ce "jour blanc", ces moments de bonheur, de contrôle, laminés par le retour de la boue.


"Paranoïa". (c) Allia.

"Dans un dessin intitulé "paranoïa", j'ai tenté de mettre en scène ce que modestement j'avais compris de ce mon court séjour dans l'illusion de la persécution. On y voyait un corps entouré d'une foule d'animaux de compagnie.
A mon sens, la paranoïa se manifeste entre autres dans le fait d'appréhender un élément autrefois amical ou au moins indifférent en tant que menace. Ainsi la méfiance naîtrait finalement des images du quotidien.
(c) Allia.
Ce compagnon si docile, dévoué et domestiqué dépendant qu'est l'animal de compagnie me semblait être l'emblème de ce que la folie déroute et enfin retourne contre le paranoïaque.
Les hamsters (les souris, les rats, mais uniquement les blancs sur qui les expériences sont menées en laboratoire) personnifient au sein de la frise les dangers (le fantasme alarmant de tout ce qui encercle la chambre de Paul).  Suivant le même raisonnement, les doigts sont les effets de la loi imparable et organisée de la dépendance."


Un dernier somme mène le narrateur à une autre urgence, une dépendance à de minuscules cailloux blancs, à une chimie dont il connaît le pouvoir et qu'il recherche. S'en suivent des visions graphiquement délirantes et une réflexion sur le noir du pétrole récolté, contagieux sur l'être humain, et le rappel de la rencontre avec Bill, déterminante, minante, les illustrations en attestent. Un évanouissement, une fuite, une halte dans cette chambre. Entre chaînes et jeux d'enfant jusqu'à la disparition finale.

"Jour blanc" est une œuvre d'art rare et exigeante qui récompense ceux qui s'y risquent.





jeudi 8 novembre 2018

Michaël Ferrier, lauréat du prix Décembre 2018




Michaäl Ferrier.
La saison des prix se poursuit en beauté avec l'attribution du prix Décembre, ce jeudi 8 novembre, à Michaël Ferrier, 51 ans, pour le superbe "François, portrait d'un absent" (Gallimard, "L'Infini",  236 pages). L'écrivain a été choisi au troisième tour grâce à la double voix de la présidente du jury, Cécile Guilbert.

Bonne nouvelle, le lauréat du prix Décembre 2018 recevra 20.000 euros, la dotation du prix ayant été en suspens l'an dernier en raison du décès de Pierre Bergé, son mécène (lire ici).
Le jury du prix est composé de Cécile Guilbert, Laure Adler, Michel Crépu, Charles Dantzig, Arnaud Viviant, Dominique Noguez, Patricia Martin et Amélie Nothomb.

Professeur de littérature française à Tokyo depuis 1992, auteur de plusieurs livres remarquables pas assez connus du public, Michaël Ferrier a composé ici un tombeau pour son ami de jeunesse, François Christophe, emporté à l'âge de 47 ans, ainsi que Bahia, la fille de douze ans de ce dernier, par une vague sur l'île de La Graciosa, au large des Canaries, le 26 décembre 2013.

"François, portrait d'un absent" est le sensible récit du deuil inattendu, du choc de la nouvelle, de la souffrance terrible et de la séparation brutale. Mais le livre fait aussi revivre une longue amitié, depuis le lycée jusqu'aux années à Radio France où François Christophe avait en charge les fictions, en passant par les voyages au Japon, en Afrique et la passion commune pour le cinéma.

Hommage magnifique à l'ami disparu, mort par noyade, ce récit à la première personne, bouleversant, entre France et Japon, montre aussi comment la mémoire peut se déployer et composer la chronique d'une amitié plus forte que la mort bien entendu, mais aussi celle, profonde, riche, longue de trente ans, de eux adultes qui se sont rencontrés grands ados. Michaël Ferrier enfile les souvenirs en une prose simple qui touche au cœur. Il nous partage son chagrin en laissant une place pour les nôtres.

Pour lire en ligne le début de "François, portait d'un absent", c'est ici.


Les finalistes du prix Décembre 2018
  • Michael Ferrier, "François, portrait d'un absent" (Gallimard)
  • Elisabeth de Fontenay, "Gaspard de la nuit" (Stock)
  • Francesco Rapazzini, "Un été vénitien" (Bartillat)