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mercredi 9 novembre 2022

Le prix Interallié à Philibert Humm


Le prix Interallié 2022 a récompensé, ce mercredi 9 novembre au restaurant Lasserre, Philibert Humm, 31 ans, journaliste, reporter chez "Paris-Match", pour son premier roman, un roman comique, "Roman fleuve" (Editions des Equateurs, 288 pages). Un titre qui avait déjà été choisi en 1999 par Antoine Piazza pour un roman deux fois plus long publié aux Editions du Rouergue. Le jury, entièrement masculin, a élu son lauréat par cinq voix contre trois à Pierre Adrian au dernier tour. Les deux finalistes ont la particularité d'avoir publié un livre ensemble en 2018, "Le Tour de la France par deux enfants d'aujourd'hui" (Editions des Equateurs).

Présentation de l'éditeur.
Ce périple, les trois jeunes gens l'ont entrepris au mépris du danger, au péril de leur vie, et malgré les supplications de leurs fiancées respectives. Ils l'ont fait pour le rayonnement de la France, le progrès de la science et aussi un peu pour passer le temps.
Il en résulte un roman d'aventure avec de l'action à l'intérieur et aussi des temps calmes et du passé simple. Ceci est une expérience de lecture immersive. Hormis deux ou trois passages inquiétants, le suspense y est supportable et l'œuvre reste accessible au public poitrinaire. A noter la présence de nombreux adverbes.
L'éditeur ne saurait être tenu responsable des mauvaises idées que ce livre ne manquera pas d'instiller dans le cerveau vicié des nouvelles générations gavées d'écran et pourries à la moelle.


Jury: Gilles Martin-Chauffier, Stéphane Denis, Jacques Duquesne, Éric Neuhoff, Christophe Ono-dit-Biot, Jean-Marie Rouart, Jean-Christophe Rufin, Philippe Tesson, Florian Zeller et Mathieu Palain, le lauréat 2021 (lire ici).



vendredi 25 mars 2022

Féminisme et sexe SM en taxi avec Hyam Yared

Hyam Yared. (c) Astrid di Crollalanza-Flammarion.

L'écrivaine libanaise Hyam Yared était début février à Bruxelles, invitée par la librairie Tropismes à propos de son dernier roman en date, "Implosions" (Editions des Equateurs, 2021, 272 pages). Revoilà la  signataire du Manifeste du Parlement des écrivaines francophones (lire ici) dans la capitale belge, à la maison Autrique cette fois, à l'occasion de la soirée Portées-Portraits qui est consacrée à son roman précédent, "Nos longues années en tant que filles" (Flammarion, 2020). 

Un roman qui commence justement à Bruxelles, rue Antoine Dansaert, et dont les premières lignes surprendront sûrement le lecteur. Piquante, Hyam Yared nous montre son héroïne entrer dans un taxi. Auteure de romans érotiques sous le pseudo de Victoria Akabal a rendez-vous avec Evan, prénom que son maître en sado-masochisme rencontré sur Tinder lui interdit de prononcer. Y penser dans sa tête, elle se l'y autorise, surtout quand elle est déjà apprêtée comme il le lui a ordonné.

Si le texte commence tambour battant, il n'en est pas de même du taxi dans lequel a prix place la Libanaise en instance de divorce, mère de deux enfants, qui parcourt le monde pour obéir aux rendez-vous que lui fixe son maître Evan. Ou son soumis, car il exige du SM switch. Pilotée par une femme transgenre, la voiture n'avance pas, coincée dans un embouteillage monstrueux comme en a connu le Paris post-attentat. Cette course contre la montre vers Melun est l'occasion de magnifiques échanges entre ces deux femmes qui ne se connaissaient pas.

Ecrivaine engagée, poétesse et romancière, Hyam Yared donne la parole à l'une et puis à l'autre, entremêle leur présent et leur passé, questionne les notions de genre, de sexe, de plaisir, de consentement, de féminisme, d'éducation, de déterminisme. L'histoire du Liban est aussi abordée dans ce magnifique roman en très courts chapitres posant toutes les questions qui concernent les femmes, leur désirs, leur soumission, voulue ou héritée. Les mots de l'écrivaine ne se voilent pas de fausse pudeur quand ils traitent de séances de sado-masochisme ou qu'ils retracent les enfances des deux voyageuses. On les suit intensément jusqu'à l'arrivée de ce taxi dont on sort, certaines certitudes ébranlées.

Pour lire en ligne le début de "Nos longues années en tant que filles", c'est ici.

Hyam Yared sera présente à la Maison Autrique dès 19 heures pour une rencontre avec le public. A 20h 15 débutera la lecture-spectacle de "Nos longues années en tant que filles". Le texte sera lu
par Sandrine Bonjean accompagnée par la DJ Laura Di Sciascio, dans une mise en voix de Geneviève Damas.

Pratique
Où? Maison Autrique, chaussée de Haecht, 266 à 1030 Bruxelles.
Quand? Le lundi 28 mars.
A quelle heure? La lecture-spectacle commence à 20h15. Elle est précédée d'une rencontre avec l'auteure à 19 heures.
Durée? 1 heure.
Combien? 8 euros (possibilité de visiter toute la maison)
Renseignements ici,  réservation indispensable. Par mail à reservations.compagniealbertine@gmail.com

Terminons avec un mot sur le superbe "Implosions" au titre piquant où Hyam Yared traite à sa manière l'explosion qui a eu lieu dans le port de Beyrouth le 4 août 2020 à 18h07. Le livre s'ouvre sur la narratrice qui explique où elle était au moment de la déflagration. Chez une thérapeute où elle consulte avec son mari pour leurs problèmes de couple. Immédiatement reviennent à l'esprit les images du port et de ses alentours revues et revues. Mais surtout à lire ce récit, tragique et drôle, on réalise combien les Libanais sont marqués dans leur chair et dans leur esprit par les guerres qui s'y sont succédées depuis plusieurs générations.


Deux autres visions littéraires de l'explosion à Beyrouth ici.


Bibliographie
  • "Reflets de lune", poésie (Editions Dar An-Nahar, 2001-
  • "Blessures de l'eau", poésie (Éditions Dar An-Nahar, 2004)
  • "L'Armoire des ombres", roman (Sabine Wespieser Éditeur, 2006)
  • "Naître si mourir", poésie (L'Idée Bleue, 2008)
  • "Sous la tonnelle", roman (Sabine Wespieser Éditeur, 2009)
  • "Beyrouth, comme si l'oubli", témoignage (avec Nayla Hachem, Éditions Zellige, 2012)
  • "La Malédiction, Sainte-Marguerite sur Mer", roman (Editions des Équateurs, 2012)
  • "Esthétique de la prédation", poésie (Mémoire d'Encrier, 2013)
  • "Tout est halluciné", roman (Fayard, 2016)
  • "Nos longues années en tant que filles", roman (Flammarion, 2020)
  • "Implosions", roman (Editions des Équateurs, 2021)


mercredi 9 septembre 2020

La violence de l'école publique française

"Cas d'école" (c) Editions des Equateurs.


Les habitués de ce blog connaissent déjà les "Cas d'école" de Remedium, pseudo littéraire de Christophe Tardieux, professeur des écoles en Seine-Saint-Denis depuis 2005. Des bandes dessinées dénonciatrices de la violence faite aux enseignants par l'Education nationale française, sobres et percutantes, qui jouent sur les cadrages et sur l'alternance textes-images. Remedium les a d'abord publiées sur sa page Facebook tant il était révolté par la violence de l'Education nationale de son pays. Egalement en hommage à ces enseignants broyés par une machine sourde à l'humain. J'en ai relayé plusieurs, l'histoire de Jean (ici), celle de Laurent (ici), celle de Christine (ici) Il y en a eu d'autres, hélas, bien sûr, sept sont actuellement toujours visibles sur le site de Remedium et quelques-unes sur le blog que Mediapart lui a proposé au printemps.

Ces bandes dessinées sociales et engagées ont aussi éveillé l'attention d'une maison d'édition française qui a décidé d'en faire un album papier. "Les Editions des Equateurs", m'explique Remedium, "avaient entendu parler du projet après le suicide de Christine Renon (NDLR: en septembre 2019) et l'histoire que j'avais faite sur elle. Elles ont eu dans l'idée d'en faire un album avant que je ne l'envisage réellement moi-même."

Cet album, le voici, "Cas d'école - Histoires d'enseignants ordinaires" (Éditions des Équateurs, 100 pages), tout juste arrivé en librairie. Et le moins qu'on puisse en dire est qu'il secoue son lecteur! Impossible de ne pas avoir l'estomac retourné après avoir lu ces quatorze histoires. Ou plutôt ces treize histoires d'enseignants plus celle de leur ministre, aussi estomaquante mais pour d'autres raisons. C'est que Remedium fait ici un terrible inventaire de drames humains causés par l'école de la République française. "La moitié des histoires ont été publiées sur Facebook", précise-t-il, "et n'ont pas été modifiées (à part celle sur Blanquer complétée d'une page). L'autre moitié, la plus longue en terme de pages, est inédite."

Ce qui frappe surtout, c'est combien les bonnes volontés des enseignant(e)s sont balayées par des esprits jaloux qui savent comment opérer pour jeter l'opprobre sur des instituteurs dynamiques, motivés, efficaces, aimés des enfants comme des parents. Mensonges, harcèlement, rien n'est inutile pour venir à bout de ces belles âmes. Le pire est de découvrir le soutien de la hiérarchie, l'aveuglement de l'inspection plus prompte à couvrir les méfaits qu'à encourager les initiatives louables. Ce qui est terrible, révoltant, c'est le mépris pour l'humain au nom de.., au nom de rien finalement. Ce qui est dramatique, ce sont les vies humaines perdues ou irrémédiablement gâchées en vertu de règlements idiots, au profit de quelques minables. L'espèce humaine n'en est pas dépourvue, on le sait, mais quand il est question d'enseignement et d'éducation des enfants, cela ne passe plus du tout.

L'histoire de Jean-Pascal. (c) Editions des Equateurs.

On saluera la bonne idée de Christophe Tardieux d'avoir choisi "Cas d'école" comme nom générique à ses dénonciations salutaires et nécessaires, et maintenant comme titre de son album, l'expression signifiant "cas correspondant au modèle théorique enseigné". Les quatorze histoires qu'il consigne dans son "Cas d'école" doivent être connues maintenant qu'elles sont dites. Elles sont le tombeau de ces enseignants et des ces enseignantes qui n'ont plus eu foi en l'école publique, en leur école, et n'ont trouvé d'autre issue que de s'effacer. Par la dépression ou même le suicide.

L'histoire de Christine Renon. (c) Editions des Equateurs.

Effroyables destins que ceux de Jean, Laurent, Sabrena, Manal, Chloé, Christine, Jacques, Annie, Fatima, Rachida, Jean-Pascal, Christophe et Cécile, pleins d'idéal et d'enthousiasme, broyés par la machine administrative orchestrée par le ministre Jean-Michel, avant-dernier des portraits. Christophe car Remedium raconte aussi l'histoire terrible à laquelle il a été confronté. Comme ceux qu'il sort de l'ombre, de ses mots qui s'attachent à la réalité et de ses dessins bien pensés, il a vécu la violence hiérarchique qui cache, enterre, ignore, blesse et met en colère. Si la colère et la révolte contre un système qui écrase relie les récits de celui qui enseigne le jour et dessine le soir, elles passent immédiatement chez le lecteur. Certes la profession d'enseignant est en crise mais ces morts ne peuvent pas êtres vaines. Elles ne le seront pas grâce au travail de mémoire de Remedium qui rompt courageusement le silence officiel.





dimanche 23 octobre 2016

Le matin où les yeux de l'opticien se sont ouverts

Dépêche de l'agence de presse Belga ce dimanche: "Depuis le début de l'année, l'Italie a vu arriver 132.000 migrants sur ses côtes - presque tous originaires d'Afrique -, soit un niveau comparable aux deux dernières années (138.000 en 2014, 129.500 en 2015), selon les derniers chiffres datant de septembre 2016". Elle indique aussi que "les garde-côtes italiens ont secouru pas moins de 5.700 personnes et retrouvé quatorze corps en mer Méditerranée durant ces dernières 48 heures".


Emma-Jane Kirby.

Difficile de rester indifférent face à de telles infos qui se répètent tous les jours. Et pourtant... Ce n'est pas que personne ne bouge, mais ce sont toujours les mêmes qui bougent. Il n'est pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, dit-on. Il n'est pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, fut-il opticien. C'est la voie qu'emprunte Emma-Jane Kirby  pour son secouant premier livre, "L'opticien de Lampedusa" (traduit de l'anglais par Mathias Mézard, Editions des Equateurs, 168 pages).

Un récit qui porte le même titre que le reportage radio de six minutes pour lequel la journaliste de la BBC a remporté le prix Bayeux-Calvados 2015 des correspondants de guerre. Sachant que le public en a assez de voir des reportages tragiques sur les migrants, elle avait tenté de biaiser pour tenter d'éveiller de nouvelles consciences. Dix-huit mois après les faits, elle avait rencontré une série de personnes à Lampedusa qui ont été en rapport direct ou direct avec les migrants, dont Carmine, le vrai prénom de l'opticien de l'île, qui a participé au sauvetage de 47 migrants en Méditerranée, 46 hommes et une femme, le 3 octobre 2013.

C'est Jeanne Pham-Tran, éditrice aux Editions des Equateurs, présente à Bayeux à la remise de son prix, qui lui a demandé d'écrire ce livre. Emma-Jane Kirby a alors repris contact avec l'opticien, personnage central de cette journée pas comme les autres. Il a accepté le projet d'écriture, persuadé que son expérience pourrait toucher d'autres personnes, les bouleverser peut-être et les inciter également à bouger.

Le livre est en effet tout autre chose qu'un récit journalistique à propos d'un naufrage. On suit l'opticien, sa femme, leurs six amis dans leur quotidien. Le boulot, le sport, un restaurant, des discussions, des rires. Et puis, comme octobre présente encore de très belles journées, le projet d'une sortie en mer. Le bateau à peine parti, un vacarme se fait entendre au ras des flots. Des oiseaux? Non, ce sont des silhouettes qui apparaissent. Qui crient à l'aide. Le Galata se rapproche d'elles. Des migrants sont en train de se noyer car leur barque a chaviré. Des hommes, des femmes, des enfants, il y en a partout. Immédiatement, l'excursion change de but. Les quatre couples viennent en aide aux naufragés, hissent ceux qu'ils peuvent sur le pont, les réconfortent, les sèchent, leur donnent de l'eau, des vêtements. Ils parent au plus urgent, confrontés à des choix atroces, dévastés par la faible capacité de charge de leur embarcation de quinze mètres. La Marine italienne intervient également de son côté. Mais les minutes coûtent cher en termes de vies, comme ils vont l’apprendre. Quel retour au port!

En quelques minutes, ces habitants de Lampedusa ordinaires ont été (r)attrapés par la cause des migrants. Quand les autorités de l'île leur ont refusé ensuite d'entrer dans le camp, ils ne se sont pas laissés faire. Ils ont bougé, tempêté, et même enquêté sur ce naufrage atroce, ignoré par le bateau qui les précédait. Des centaines d'Africains ont péri ce jour-là. Ils n'en dorment plus. N'auraient-ils pas pu faire davantage? Des cauchemars les poursuivent encore aujourd'hui. Par un hasard total, ces quatre hommes et ces quatre femmes qui ne voulaient rien voir ont ouvert les yeux. S'ils ont particulièrement ouvert leur cœur à "leurs" rescapés, dont ils ont des nouvelles de temps en temps, ils ont aussi adopté la cause de tous les autres.

"L'opticien de Lampedusa" débute par un prologue à l'imparfait qui plante le décor du naufrage. Il se déroule ensuite entièrement au présent, commençant la veille du jour de la sortie en mer et se terminant longtemps après. Le récit de cette journée ineffaçable est évidemment poignant et bouleversant. Différent du reportage journalistique, il prend le temps de s'arrêter sur la vie de chacun des protagonistes. De rendre humains ces habitants d'une île à la fois martyre parce qu'elle accueille du mieux qu'elle peut une bonne partie de la misère du monde et espoir absolu pour ceux qui quittent l'Afrique. De montrer que Monsieur et Madame Toulemonde ont un cœur et un vrai, qu'ils sont capables de devenir des héros en une seconde. On ne trouve jamais de jugement de la part de l'auteure mais, en filigrane, l'aspiration que d'autres apprennent à voir, comme l'a fait l'opticien de Lampedusa. Voilà un livre ancré dans une terrible réalité qui distille toutefois l'espoir. Un livre dur mais nécessaire. Un seul petit bémol, l'écriture qui tend vers la littérature sans toujours y parvenir. Mais Emma-Jane Kirby a de bonnes cartes en ses mains.


Cette lecture peut se prolonger dans le très beau film de Gianfranco Rosi, "Fuocoammare, Par-delà Lampedusa". Il raconte la vie de Samuele, 12 ans, qui vit sa vie de gamin sur une île sauf que celle-ci s'appelle Lampedusa et qu'elle est le point de passage de dizaines de milliers de migrants qui nous sont présentés en creux, par le biais de ceux qui s'en occupent. Plus qu'un simple documentaire, un film à vision artistique qui a remporté à très juste titre l'Ours d'or au dernier Festival de Berlin, la 66e Berlinale présidée par Meryl Streep.