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lundi 9 septembre 2024

Les 8 prix Atomium Raymond Leblanc 2024

Mina Koraichi, lauréate 2024.
 
Les prix Atomium Raymond Leblanc 2024 ont été remis le premier soir du BD Comic Strip Festival de Bruxelles (6-8 septembre) dans le cadre toujours superbe du Centre belge de la bande dessinée. Une cérémonie qui rassemblait le gratin du monde de la BD. Huit récompenses fort bien dotées ont été proclamées dans une alternance quasi parfaite femme/homme. Dommage à ce propos que sur l'écran d'annonce ne se soit affichée que la mention "LE GAGNANT". Car il y avait pas mal de GAGNANTES.

Palmarès
 
Prix Atomium Leblanc de la jeune création
10.000 euros de la Cocof, 10.000 euros en avance sur droits, contrat d'édition proposé en alternance par les Editions du Lombard, Futuropolis et Casterman.
 
Lauréate: Mina Koraichi pour "Anti-Illiteracy Club"
Traitant de l'analphabétisation en milieu rural au Maroc, l'album de la jeune Marocaine a été choisi par le jury entre 220 projets arrivés du monde entier. Il sera édité par le Lombard.
Arrivée la veille de la remise du prix à Bruxelles, Mina Koraichi entame en cette année 2024 un master en bande dessinée à l’ESA St Luc à Bruxelles.
 
 
 
 
 
 
Prix Atomium Cognito de la BD historique
meilleure bande dessinée à caractère historique (3.000 euros).
 
Lauréat: Lomig pour "Au cœur des solitudes" (Sarbacane)
Sur plus de 50 ouvrages candidats et une shortlist de 5 titres:
  • "La truie, le juge et l'avocat", Laurent Galandon & Damien Vidal (Delcourt)
  • "Le fils de Taïwan, tomes 1-2 -3-4/4", Yu Pei-Yun & Zhou Jian-Xin (Kana)
  • "Au cœur des solitudes", Lomig (Sarbacane)
  • "Environnement toxique", Kate Beaton (Casterman)
  • "Charlotte impératrice - III. Adios", Carlotta. Nury & Bonhomme (Dargaud)
Breton autodidacte, Guillaume Fournier a choisi de publier sous le pseudo de Lomig qui signifie Petit Guillaume en breton. En un noir et blanc qui magnifie les espaces, son album suit le périple effectué en 1867 par le premier écologiste moderne, militant de la protection de la nature, l'écrivain américain John Muir.
 
"Au cœur des solitudes". (c) Sarbacane.



Prix Atomium Le Soir de la BD d’actualité
reportage en bande dessinée (20.000 euros en espace publicitaire, ainsi qu’une forte présence rédactionnelle sur les supports du journal Le Soir). 
 
Lauréat : Hippolyte pour "Le Murmure de la mer" (Les Arènes BD)

Shortlist de 5 titres:
  • "Mahar le lionceau", Anne Poiret et Lars Horneman (Delcourt)
  • "Worm", Edel Rodriguez (Bayard)
  • "Et travailler et vivre", Fabien Toulmé (Delcourt)
  • "Journal de guerre", Nara Krug (Gallimard) 
  • "Le murmure de la mer", Hippolyte (Les Arènes)
Habitant à La réunion, Hippolyte a adressé un message vidéo au public, rappelant son séjour à bord de l'Ocean Viking, le bateau ambulance de l'association SOS Méditerranée qui tente de sauver des vies en mer (40.000 actuellement), et ses rencontres avec les bénévoles. "J'ai voulu rendre hommage à toutes ces personnes qui sauvent des vies. SOS Méditerranée continue à faire vivre cet espoir. Ce prix est pour eux. Je veux aussi rendre hommage à tous les reporters qui essaient de faire leur métier, en Palestine, à Gaza..."
 
"Le murmure de la mer" a emporté le jury par l'histoire, le dessin, le trait, les couleurs, magnifiques, qui prennent le lecteur au cœur et aux tripes.
 
Pour lire un extrait en ligne, c'est ici.



Prix Atomium de la Fédération Wallonie-Bruxelles en bande dessinée
10.000 euros.

Léonie Bischoff. (c) N. Van Campenhoudt.

Lauréate : Léonie Bischoff

Le prix Atomium - Fédération Wallonie-Bruxelles récompense un auteur, une autrice ou un collectif d'auteurs actif à Bruxelles et en Wallonie, qui a déjà une œuvre graphique originale et innovante et qui entend la poursuivre. Il va comme un gant à Léonie Bischoff, née en Suisse en 1981 et devenue belge depuis quelques semaines, pays où elle réside depuis plus de vingt ans. La lauréate affiche une belle bibliographie, les adaptations de romans de Camilla Läckberg, et bien sûr la remarquée BD "Anaïs Nin, sur la mer des mensonges" (Casterman, lire ici), l'adaptation en récit graphique du roman jeunesse de Kathleen Karr "La longue marche des dindes" (Rue de Sèvres, lire ici). En parallèle, elle est un membre très actif de l'Atelier Mille, fondé en 2011 et regroupant plusieurs auteurs et autrices de bande dessinée. Sans oublier son  implication dans des projets collectifs de fanzinat et de microédition. Le prix tombe à point nommé pour Léonie Bischoff qui vient d'entamer deux nouveaux projets en bande dessinée.


 
Prix Atomium Spirou
Histoire publiée dans Spirou et toutes les publications seront rémunérées au tarif professionnel.
 
Lauréat: Samuel Pereira pour "Noël mais presque".

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Prix Atomium de la BD citoyenne
ouvrage de bande dessinée qui suscite une réflexion éthique et sociétale, qui aborde de manière positive, constructive et généreuse des enjeux de société contemporains (5.000 euros).
 
Lauréats: Salomé Parent-Rachdi & Deloupy pour "Amour, sexe et Terre promise - Reportage en Israël et Palestine" (Les Arènes)

Shortlist de 12 titres:
  • "Sang Neuf", Jean-Christophe Chauzy (Casterman)
  • "A l'arrêt", Frédéric Debomy, Sandra Ndiaye, Benjamin Ades (Delcourt)
  • "Petit Pays", Faye, Sowa, Savoia (Dupuis)
  • "Les Yeux fermés", Héloïse Martin, Baptiste Magontier, Valentine De Lussy (Dupuis)
  • "Ce que je sais de Rokia",  Quitterie Simon, Francesca Vartuli (Futuropolis)
  • "Bobigny 1972", Marie Bardiaux-Vaïente, Carole Maurel (Glénat)
  • "Soigne, maltraite et tais-toi!" Ferenc, François Sanz (La boîte à bulles)
  • " La Vie secrète des arbres", Fred Bernard, Benjamin Flao, Peter Wohlleben (Les Arènes)
  • "Amour, sexe et terre promise", Salomé Parent-Rachdi & Deloupy (Les Arènes)
  • "Je suis au-delà de la mort", L'Homme Etoilé (Le Lombard)
  • "L'Œil du marabout", Jean-Denis Pendanx (Maghen)
  • " Les Petites Reine", Magali Le Huche (Sarbacane)
Seize témoins, hommes et femmes, palestiniens et israéliens, arabes et juifs, racontent comment la guerre et la religion s'insinuent dans leur vie amoureuse et sexuelle. Une vie codifiée, contrainte, blessée: l’amour sous le joug de la géopolitique. "Je voudrais remercier les personnages de l'album qui sont des vraies personnes", a dit la lauréate. "Rami notamment qui est journaliste à Gaza et est maintenant réfugié dans une tente. Entamée en 2018, nous avons terminé la BD le 6 octobre 2023. Il nous a fallu rebondir, apporter du contexte dans les premières pages, ajouter des choses à la fin."

 

Prix Atomium Première du roman graphique
prix d'auditeurs (20.000 euros en espace publicitaire, ainsi qu’une forte présence rédactionnelle sur les supports de La Première). 
 
Lauréat: Etienne Davodeau pour "Loire" (Futuropolis).

Shortlist de dix titres:
  • "Le lierre et l’araignée", Grégoire Carle (Air Libre )
  • "Le champ des possibles", Anaïs Bernabé et Vero Cazo (Air Libre)
  • "Sang Neuf",  Jean-Christophe Chauzy (Casterman)
  • "La route", Manu Larcenet (Dargaud)"L'homme en noir", Panaccionne et Di Gregorio (Delcourt)
  • "Le grand large", Jean Cremers  (Glénat )
  • "Bobigny 1972", Marie Bariaux-Vaiente et Carole Maurel (Glénat)
  • "Verts", Patrick Lacan et Marion Besancon (Rue de Sèvres)
  • "Jusqu'ici tout va bien", Nicolas Pitz (Rue de Sèvres)
  • "Loire", Etienne Davodeau (Futuropolis)

Absent car en randonnée, Etienne Davodeau a envoyé un message vidéo où il explique qu'il avait le projet Loire en lui depuis qu'il fait de la BD. Il a aussi rappelé combien la nature réconforte quand elle n'est pas massacrée.



Prix Atomium de Bruxelles
pour un auteur qui a su mettre en avant Bruxelles dans son travail (7.500 euros).  

Lauréats: Simon Spruyt & Nicolas Juncker pour "Les mémoires du Dragon Dragon", tome 2, "Belgique c’est chic" (Le Lombard).

Shortlist de 3 titres:
  • "Les mémoires du Dragon Dragon, Tome 2. Belgique c’est chic", Spruyt & Juncker (Le Lombard)
  • "La Bête", Tome 2, Frank Pé & Zidrou (Dupuis)
  • "Berlin 61", Weber& Deville (Editions Anspach)

Le jury a apprécié l'approche originale de l'histoire de la Belgique et de Bruxelles. Un scénario dû à un Français, des illustrations signées par un Belge néerlandophone.
 


Les chiffres du BD Comic Strip Festival 2024

  • plus de 60.000 personnes en trois jours
  • 75 stands
  • près de 200 auteur.ices et dessinateur.ices
  • plus de 300 séances de dédicaces
  • 14 conférences
  • 8 expositions




lundi 31 octobre 2022

Une très belle adaptation BD de Jean-Paul Dubois

LU & approuvé

Un père terriblement inventif. (c) Futuropolis.

Il y a près de trente ans que Jean-Paul Dubois a publié "La vie me fait peur", son dixième roman (Seuil, 1994; Points, 1996), juste avant "Kennedy et moi" qui le rendra célèbre deux ans plus tard. Il y explorait déjà nos angoisses familières, de son regard désabusé et distancié sur le monde et les rapports humains. On y suivait un anti-héros mélancolique, Paul Siegelman, entre drame et drôlerie, trentenaire à la dérive.

C'est dire si je me suis réjouie en apprenant l'adaptation en bande dessinée de "La vie me fait peur" par Didier Tronchet au récit et Christian Durieux aux dessins (Futuropolis, 80 pages). Lecture faite, j'applaudis  cette adaptation illustrée, première collaboration des deux auteurs, qui s'empare du livre de Jean-Paul Dubois sans le copier bêtement mais en le retravaillant dans l'esprit du romancier. Les pages d'ouverture sont un véritable hameçon. On voit le héros, tout doux, avec sa petite coupe de cheveux, son costume et surtout ses yeux si bleus, face à son épouse. "Quand ma femme m'a licencié de ma propre entreprise, je ne me suis pas révolté. Il devait y avoir une certaine logique là-dessous... mais laquelle?". Il se lève, nous est présenté de dos: "C'était comme l'aboutissement d'un long processus qui m'avait échappé. Mais est-ce que tout ne m'avait pas échappé depuis le début?"

L'histoire de Paul va commencer. (c) Futuropolis.

Contrairement au roman qui était un long flash-back, la bande dessinée suit l'histoire de Paul dans l'autre sens, à l'endroit. Depuis son enfance, entre un père génial inventeur de projets invendables et une mère davantage terre à terre. Avec des voyages aussi fous que foireux. Avec un drame familial caché. Avec une foi inébranlable en l'avenir qui va un jour s'écraser. "C'est ainsi que j'ai grandi... Dans cette atmosphère de cabaret entretenue par un illusionniste inconstant et sa partenaire bienveillante..."

La fin de la jeunesse de Paul est toutefois brutale. Il fuit son père veuf loin, très loin, teste la vie, les métiers, les occupations. Plus de sept ans se passent avant qu'il ne comprenne que son fou de père lui manque. La vie va leur réserver un miracle. Un miracle qui va toutefois à nouveau séparer père et fils avant de les réunir définitivement, apaisés, donnant toute sa force au titre "La vie me fait peur". Texte sobre et précis et dessins tout en douceur portent merveilleusement le destin de cet homme, témoin de sa vie jusqu'au jour où il décida d'en être l'acteur.

Pour feuilleter en ligne le début de "La vie me fait peur", c'est ici.






mardi 1 mars 2022

Quand le Louvre s'invite au CBBD


Invitée d'honneur obligée, la Joconde.




Inviter le Musée du Louvre qui a lui-même invité la bande dessinée au Centre Belge de la Bande dessinée? Quelle drôle d'idée, m'étais-je dit. La visite de l'exposition temporaire du CBBD "Bulles de Louvre" faite, je me ravise et je dis que c'est une fort bonne idée. Peut-être avais-je été négativement influencée par l'affiche avec une Joconde faisant un selfie? La scénographie de l'expo qui se tient jusqu'au 11 septembre (infos pratiques ici) définit trois espaces thématiques accueillant chacun quelques reproductions géantes des nombreuses planches exposées. Un parcours original et plaisant.

"Depuis 2005", explique Fabrice Douar, le responsable éditorial bande dessinée du musée du Louvre et co-commissaire de l'exposition avec Mélanie Andrieu du CBBD, "le musée du Louvre donne carte blanche aux auteurs de bande dessinée pour dialoguer avec ses collections, ses espaces, son histoire." 

Expo "Bulles de Louvre". (c) Daniel Fouss/CBBD.

En dix-sept ans, dix-neuf albums de bande dessinée ont été publiés dans la collection Futuropolis/Musée du Louvre. Un vingtième est en préparation pour cette année, réalisé par la Belge Judith Vanistendael, première femme à participer à l'aventure en tant que scénariste et dessinatrice. De quoi permettre une riche exposition célébrant à la fois le musée, ses trésors et les artistes qui s'y sont frottés, composée uniquement de grands noms du neuvième art.

Vingt auteurs et cent cinquante œuvres, des originaux et des reproductions, sont réunis aux cimaises dont les fonds varient de couleur selon les espaces pour un parcours en six temps:
  1. les icônes que sont la Joconde et la Victoire de Samothrace
  2. les lieux emblématiques de la Pyramide et de la Grande Galerie
  3. les hommes et les femmes au service des œuvres
  4. le parallèle entre public et auteur
  5. les muses et les sources d'inspiration
  6. la manière de travailler de Judith Vanistendael

Visite guidée, commentée par Fabrice Douar.

Hommes et femmes au service des œuvres


"Nicolas de Crécy inaugure la collection en 2005 avec "Période Glaciaire", où il projette le Louvre dans un futur lointain et indéterminé où notre civilisation a été ensevelie sous la glace."

"Dans "Les Sous-sols du Révolu" (2006), Marc-Antoine Mathieu nous invite, lui, à découvrir les espaces du Louvre fermés au public en compagnie de son personnage Eudes le volumeur, anagramme de musée du Louvre."

Originaux et agrandissements au fil du parcours. (c) Daniel Fouss.

"En 2009, Jean-Claude Carrière qui signait ici son premier scénario de BD a reçu carte blanche pour composer une histoire du Louvre que Bernar Yslaire a illustrée." Un écran montre les différentes étapes de travail de son dessin.

"Eric Liberge dévoile son story-board sur les agents d'accueil et de surveillance en comparaison de son œuvre finie (2008) et la juxtaposition des deux est édifiante."

"En 2019, le passionné de SF Stéphane Levallois choisit Léonard de Vinci comme "cadre imposé". Son album lui a pris deux ans car il a redessiné toute l'œuvre de Léonard de Vinci et l'a intégrée dans son travail."

Stéphane Levallois-Léonard de Vinci en agrandissement.

"Avec le dix-septième titre de la collection, Christian Lax sort du Louvre (2019). Il a découvert la maternité rouge d'un sculpteur dogon et veut sauver cette œuvre en l'amenant du Mali en France, à l'instar des migrants."

"En 2010, c'est au tour de Hirohiko Araki, le premier mangaka qui a accepté l'invitation du Louvre. Il organise un jeu de piste entre les scènes et les œuvres."

"Christian Durieux interroge, lui, le rapport entre l'art et le pouvoir. Il propose un jeu entre une muse, un ancien président et les œuvres (2011)."

"2012 est l'année d'Enki Bilal, incontournable de la BD. Il ne propose pas une BD classique mais des photos d'œuvres sur lesquelles il peint, un texte annexe contant l'histoire du personnage (raison pour laquelle les textes figurent à côté des dessins exposés)".

"En 2013, Etienne Davodeau nous propose de lui-même un projet sur la vie d'un agent de surveillance, le fonctionnement de l'acquisition des œuvres, donnant ses lettres de noblesse à la BD au Louvre."

Un dessin d'Etienne Davodeau agrandi.

"Charles Berbérian s'intéresse en 2021 à la statue de Ebih-II, nu-banda et en fait le narrateur de son roman de Gilgamesh."

"Auteur hongkongais, Li Chi Tak pose en 2019 la question: l'art est-il la vie?"


Parallèle entre public et auteur


"En 2015, Florient Chavouet a l'idée prémonitoire d'une crue de la Seine, juste avant qu'elle se déroule! Il dessine aux crayons de couleurs un Louvre plein de monde qu'il cartographie également avec bonheur."

Florient Chavouet. (c) Futuropolis/Musée du Louvre.

"David Prudhomme conçoit une visite express où les œuvres regardent ke public autant que le public les regarde, arrivant à une bande dessinée géante."

Scénographie à partir de David Prudhomme, invitant le public.

Muses et sources d'inspiration


"Inspirés par le musée du Louvre-Lens, Loo Hui Phang et Philippe Dupuy inventent un ancien mineur qui, tel un Orphée sortant des enfers, découvre la galerie du temps."

"Naoki Urasawa, autre mangaka, oppose en 2018, l'idée du Louvre, patrimoine culturel mondial à celle du patrimoine japonais de la BD."

"Jiro Taniguchi développe un côté plus poétique avec son promeneur solitaire (2014)."

"Pour Taiyô Matsumoto, les chats représentent l'esprit du lieu. un d'entre eux, blanc, a le pouvoir d'entrer dans les œuvres des artistes."

Dans l'atelier de Judith Vanistendael


Un dernier espace accueille le bureau, les carnets, les esquisses de Judith Vanistendael pour son album à paraître, "Atan de Kea", en format plus petit, retraçant l'itinéraire d'un sculpteur de la civilisation des Cyclades.


La collection Futuropolis/Musée du Louvre
  • "Période glaciaire", Nicolas de Crécy (2005)
  • "Les Sous-sols du Révolu", de Marc-Antoine Mathieu (2006)
  • "Aux heures impaires", d'Éric Liberge (2008)
  • "Le Ciel au-dessus du Louvre", de Jean-Claude Carrière et Bernar Yslaire (2009)
  • "Rohan au Louvre", de Hirohiko Araki (2010)
  • "Un Enchantement", de Christian Durieux (2011)
  • "La traversée du Louvre", de David Prudhomme (2012)
  • "Les fantômes du Louvre", d'Enki Bilal (2012)
  • "Le Chien qui louche", d'Étienne Davodeau (2013)
  • "L'Art du chevalement", de Philippe Dupuy et Loo Hui Phang (2013)
  • "L'île Louvre", de Florent Chavouet (2015)
  • "Les rêveurs du Louvre", de collectif de huit auteurs japonais et taïwanais (2016)
  • "Les gardiens du Louvre", de Jirô Taniguchi (2017)
  • "Les chats du Louvre 1", de Taiyô Matsumoto (2017)
  • "Les chats du Louvre 2", de Taiyô Matsumoto (2018)
  • "Mujirushi ou Le signe des rêves 1", de Naoki Urasawa (2018)
  • "Mujirushi ou Le signe des rêves 2", de Naoki Urasawa (2018)
  • "Une maternité rouge", de Christian Lax (2019)
  • "Léonard 2 Vinci", de Stéphane Levallois (2019)
  • "Moon of the moon", de Li Chi Tak (2019)
  • "Les Amants de Shamhat", de Charles Berberian (2021)
  • "Atan de Kea", de Judith Vanistendael (2022, à paraître)


vendredi 13 avril 2018

"Profession du père" en bande dessinée

Sorj Chalandon et Sébastien Gnaedig.

Lire un roman, c'est recevoir et interpréter soi-même les mots de l'auteur.
Lire une bande dessinée inspirée d'un roman, c'est découvrir les mots de l'auteur dans l'interprétation de celui qui l'a adapté et illustré. Surtout quand on connaît le roman initial.

C'est mon cas pour l'épais et remarquable album "Profession du père" que signe Sébastien Gnaedig d'après le livre du même titre de Sorj Chalandon (Futuropolis, 232 pages). Je n'ai donc pas totalement  "découvert" cette excellente bande dessinée puisque j'en connaissais l'histoire - comment l'oublier? - mais j'ai beaucoup apprécié la manière dont elle a été transposée, de façon pudique tout en étant explicite, d'un bout à l'autre, dans ce gros album en bichromie.

Il fallait bien cet important nombre de pages pour rendre justice à Emile, le héros dont l'enfance et sans doute la vie ont été bousillées par un père terrifiant, manipulateur, en un mot fou dangereux. Et pour laisser le lecteur respirer un peu entre deux chapitres.  Les événements, datés, s'enchaînent en autant de séquences davantage dessinées que dialoguées. Les funérailles du père d'abord, où ne sont présents que sa veuve âgée et son fils arrivé dans la deuxième moitié de son existence. Suit alors un long flash-back qui reprend de nombreuses scènes de la vie d'Emile à l'école ou à la maison. On voit le garçon grandir, toujours aussi isolé. Il croit les folles déclarations de son père. Tout y passe. Agent secret, ex-membre des Compagnons de la chanson pour ce qui prête à rire. Pro OAS, anti de Gaulle pour ce qui porte davantage à conséquence. Ce petit homme, gravement fou, sans garde-corps, malin et organisé dans sa méchanceté, terrorise deux personnes.

La première page. (c) Futuropolis.

Jeune, Emile adhère aux thèses paternelles. Pourrait-il faire autrement? Il n'a aucune autre référence. Ce ralliement ne lui permet toutefois pas d'éviter les coups de son bourreau, les raclées et les infernaux entraînements de gymnastique malgré son asthme. La seule chose qui le préserve un peu est son amour pour le dessin, dont il fera sa profession plus tard. La mère est là, bien sûr. Elle tente d'apaiser son mari qui la frappe et la punit régulièrement, de consoler comme elle peut Emile. Elle ne dit rien mais voit tout. On en aura la confirmation dans une des dernières pages de cet album prenant, à l'issue des funérailles. La boucle est bouclée, dans le livre comme dans la vie de cette mère et de ce fils qui n'avaient pas mérité ça.

LA question qui donnera le titre, présent depuis toujours. (c) Futuropolis.

Sébastien Gnaedig a eu la bonne idée de ne pas en montrer trop dans ses dessins, tout en faisant bien ressentir ce qu'Emile a enduré. Sa version en bande dessinée apparaît plus universelle, donnant à entendre la voix de tous les enfants battus par leur père que l'histoire personnelle de Sorj Chalandon petit. Une manière de préserver le gamin d'hier, l'homme d'aujourd'hui, mais de partager son drame et la force qui lui a été nécessaire pour s'en sortir.  Sa "Profession du père", simple et sobre, est moins douloureuse mais dit la même chose, une tragédie domestique et une relation manquée.

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On retrouvera ici l'interview que Sorj Chalandon m'avait accordée en septembre 2015 à l'occasion de "Profession du père" (Grasset).

mardi 20 mars 2018

Un homme et une femme version Baricco

Détail de la première histoire. (c) Futuropolis.

Bien sûr, "Trois fois dès l'aube" est au départ un roman attachant et plutôt déconcertant d'Alessandro Baricco (traduit de l'italien par Lise Caillat, Gallimard, 2015, Folio, 2016), où deux personnes, un homme et une femme, se rencontrent trois fois sans que ce soit vraiment possible puisque leurs âges n'évoluent pas en parallèle. Trois histoires nocturnes et fortes qui se terminent à l'aube sur un nouveau départ, contées dans la liberté que s'offre l'écrivain italien.

Aujourd'hui, "Trois fois dès l'aube" est aussi une remarquable bande dessinée grand format dont le titre a été légèrement modifié, "trois" est devenu "3". Cela donne "3 fois dès l'aube" (Futuropolis, 104 pages), dont le récit adapté de la traduction française du roman d'Alessandro Baricco est signé Denis Lapière et les illustrations Aude Samama. Le temps y est évidemment celui du récit initial, un Temps anormal qui n'existe pas au quotidien.

Hôtel Ambassador. (c) Futuropolis.

On y retrouve les trois récits des trois rencontres entre cet homme et cette femme, dans la chronologie taquine de l'auteur. Alessandro Baricco, écrivain, musicologue, auteur et interprète de textes pour le théâtre, toujours traduit par Lise Caillat, né à Turin en 1958. La même année que le Belge Denis Lapière qui adapte son roman "Trois fois dès l'aube" en bande dessinée. La même année que moi. Alessandro Baricco, lauréat du Prix Médicis étranger 1995 pour son premier roman, "Château de la colère" et qui s'impose avec "Soie" comme un des grands écrivains de la nouvelle génération. L'album est remarquablement illustré par Aude Samama qui a choisi de ne pas border ses peintures et ses dessins de cadre noir. Ce qui permet d'apprécier son travail sur la couleur et la matière, parfois dans le style d'Edward Hopper mais pas toujours. Découpant ses pages en autant de cases que nécessaire pour mettre au mieux le récit en images, c'est elle qui porte véritablement l'album, dont le texte est réduit au minimum.

On suit les trois aubes, à l'hôtel Ambassador ✩✩✩, à l'Hôtel du Centre ✩✩ et à l'Hôtel Univers ✩✩.

Dans la première, un homme assis dans le hall dans l'hôtel sympathise avec une femme qui vient d'y entrer. Après un malaise de celle-ci, il l’héberge dans sa chambre. Il lui raconte un peu sa vie. Etait-ce une découverte pour elle, se demande-t-on à la fin de l'histoire, le soleil arrivé.

Rencontre dans le hall. (c) Futuropolis.

Dans la deuxième, un portier d'hôtel déjà un peu âgé tente de venir en aide à une jeune cliente dont le compagnon s'avère être un individu violent et dangereux. A l'aube, ils sortent dans les rues et il lui confie une part noire de son passé.

Course-poursuite. (c) Futuropolis.

La troisième présente l'homme quand il était encore l'enfant qui a assisté à la mort de ses parents dans l'incendie de leur maison et qui se trouve en compagnie d'une inspectrice de police, à la veille de sa retraite, qui veut le conduire en lieu sûr après ce drame.

Echange de confidences. (c) Futuropolis.

Chaque fois, ces douloureuses histoires de nuit se terminent à l'aube sur un nouveau départ. Elles sont toutefois bien plus que cela, tant elles croisent leurs personnages, leurs récits, qu'elles multiplient les coïncidences et les détails que l'illustratrice excelle à rendre. Ensemble, elles constituent un récit unique qui tord la logique du temps et présente deux humains dans leur force ou leur détresse.


Aude Samama a illustré d'autres albums chez Futropolis mais aussi "A l'abandon" de Laurence Tardieu (Naïve, 2009), "La cuisine du Cahier bleu" de Jacqueline Aubenas (Les Impressions Nouvelles, 2012) ainsi que des romans jeunesse.





lundi 22 janvier 2018

De folles courses-poursuites de bagnoles dans un singulier paradis pour pilotes

La première image, muette, de "Essence". (c) Futuropolis. 


Les bagnoles, c'est pas trop mon truc. Sauf celles conduites dans "Essence", la formidable BD hallucinée que signent Fred Bernard et Benjamin Flao (Futuropolis, 184  pages) dans un inhabituel format quasi carré (240 x 245 mm). Parce que ces bagnoles-là sont des éléments à part entière d'une histoire vraiment incroyable pour ne pas dire dingue. Parce qu'elles donnent lieu à d'incroyables courses-poursuites, tellement bien rendues qu'on se croirait au cinéma. Parce qu'elles sont d'impeccables huis-clos, marchepied de pistes à suivre.

"Essence" réunit des mécanos, des garagistes, des pilotes célèbres ou non, des Russes inquiétants et des anges gardiens rassurants. Normal, on est au "Pilote paradise". Enfin, on voudrait y aller. Pour le moment, on est au purgatoire d'Achille, pilote assassiné amnésique. On le découvre, déambulant, un jerrycan à la main, dans un bâtiment aussi immense qu'étrange. Quand il en trouve la sortie, une Ford Mustang blanche et une belle femme brune semblent l'attendre.

Le purgatoire d'Achille. (c) Futuropolis.

Ils repartent. Destination, les souvenirs que la femme demande à Achille de convoquer. Sa passagère lui a révélé qu'elle est son ange gardien, débutant, qu'il se trouve au purgatoire, qu'il va devoir comprendre comment et pourquoi il est mort afin d'accéder au paradis mais qu'elle va l'aider. Fameuse feuille de route! Ils roulent dans des paysages de fin du monde. Le conducteur a de la peine à fouiller sa mémoire. Des bribes vont toutefois poindre, et il lui faudra les sonder, les assembler, revivre son passé même difficile, même atroce.

Une des missions d'Achille. (c) Futuropolis.

Cela, c'est pour le châssis de l'histoire. Car "Essence" se déroule dans les pages, des dessins de toute beauté de Benjamin Flao qui semble avoir tout donné à cette histoire déjantée, où les rêves les plus fous deviennent des éléments narratifs, et dans le scénario de Fred Bernard solidement ficelé, entre incises, digressions et autres sorties de route. Ce dernier avait initialement écrit l'histoire du "Pilote Paradise" pour Christophe Merlin, fou de bagnoles. Le projet n'avait pas abouti et a été formidablement transformé par le duo Bernard-Flao: si chacun s'occupe de son domaine, il a aussi le droit d'intervenir sur celui de l'autre. Cela donne une BD plus que passionnante, riche de ces inspirations conjuguées, dépassant le sujet strict de la bagnole même si les courses entre elles ont de la peine à rappeler qu'elles ne sont que de papier alors qu'on se croirait au ciné.

Confronté à son pasé. (c) Futuropolis.

Au passage, on discerne des hommages à Moebius évidemment, à Hergé et des clins d’œil l'un à l'autre des deux créateurs. Les gammes chromatiques qui apparaissent dans les pages densifient ce traitement original de la mort, l'amour et la rédemption. "Essence" est un album qui impressionne durablement.

Pour feuilleter en ligne le début de "Essence", c'est ici.