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samedi 30 décembre 2017

Garder le meilleur pour la fin (de l'année): Thierry, Francis, Gilles, Elvis et Emelyne

En bref pour ne pas les perdre, dix romans qui ont aussi fait 2017.


Pascal Voisine.

Parce qu'il est réalisateur de films courts et qu'il a filmé l'univers de la psychiatrie, Pascal Voisine a eu envie d'en faire le cadre de son premier roman, "Mon gamin" (Calmann-Lévy, 240 pages). Un titre qui est le surnom que porte depuis sa naissance, Thierry Poivet, connu comme chanteur sous le nom de Marc Alder, mais retraité dans la fleur de l'âge. Ce petit nom lui a été donné par le gentil Francis, pensionnaire de l'hôpital psychiatrique voisin que dirige le père de Thierry et avec qui il passe ses journées.

Le livre commence en 2017 quand Thierry est rappelé pour le décès d'Emelyne, sa belle-mère qu'il n'a plus vue depuis quarante ans. "Emelyne est là dès le départ", fait remarquer l'auteur, "elle est l'élément déclencheur, elle est la passion. Tout arrive par sa faute sans qu'elle le veuille." On remonte tout de suite en 1977, été de tous les dangers, été de toutes les passions, où l'adolescent de 14 ans a été éloigné de sa maison. Août 1977, la mort d'Elvis, celle d'un infirmier qui en était fan... Un été dense et intense, empli de zones grises qu'il va bien falloir éclaircir un jour.

Pascal Voisine fait de beaux portraits des personnages principaux, Thierry, son père, sa belle-mère, et aussi des pensionnaires de l'hôpital psychiatrique, le gentil Francis dont on a déjà parlé, l'impressionnant Mains-de-Marteau et d'autres. On s'y croit. Il conduit un récit compliqué, sur quarante ans, qu'il a imaginé au fur et à mesure de l'écriture, dit-il. Un roman à suspense bien entendu puisqu'il s'agit de réunir les pièces d'un puzzle détenues par différents personnages. Et un roman de fuites, celle d'Emelyne notamment qui a aussi ses secrets, celle de Thierry dont la lâcheté va buter sur des vérités insoupçonnées.

Un premier roman ambitieux dont les intentions sont toutefois un peu trop visibles.

Et aussi
1. "Tout un monde lointain", Célia Houdart, P.O.L.
2. "Madone", Bertrand Visage, Seuil
3. "Point Cardinal", Léonor de Récondo, Sabine Wespieser Editeur
4. "Mon autopsie", Jean-Louis Fournier, Stock
5. "La beauté des jours", Claudie Gallay, Actes Sud
6. "Traité des gestes", Charles Dantzig, Grasset
7. "Une autre Aurélia", Jean François Billeter, Allia
8. "La nuit des enfants qui dansent", Franck Pavloff, Albin Michel
9. "Les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable", Hervé Le Tellier, Le Castor Astral



Garder le meilleur pour la fin (de l'année): Budapest après Berlin et Barcelone

En bref pour ne pas les perdre, dix romans qui ont aussi fait 2017.


Franck Pavloff. (c) Samuel Kirszenbaum.

Né en Bulgarie en 1940, Franck Pavloff aime écrire sur des villes dont le nom est lié à l'Histoire mais qui vivent un nouveau destin aujourd'hui. Après Berlin et Barcelone, il nous emmène cette fois à Budapest. "Mes trois B", sourit-il. "La nuit des enfants qui dansent" (Albin Michel, 282 pages) est un sensible road-movie, un voyage initiatique dans une Europe hantée par les drames. Ceux du passé comme dans "L'enfant des marges" (lire ici), ceux d'hier et d'aujourd'hui dans ce nouveau roman.

Ce très beau récit s'ouvre sur une scène étonnante qui se déroule sur le côté suisse du lac de Constance. En deux temps, trois mouvements sont réunis les trois personnages principaux qui, eux, ne se connaissent pas encore. Il y a d'abord le jeune Zâl, qui pratique le slack (discipline entrevue à Barcelone) en parlant aux oiseaux qu'il élève. C'est-à-dire qu'il avance en funambule sur un élastique tendu entre deux supports, sans balancier. Des jeux de lumière accompagnent ses performances qui ont lieu dans des lieux tenus secrets jusqu'au dernier instant mais qui drainent un public inouï. Il y a ensuite le vieil Andras, arrivé au lac en taxi depuis l'Autriche et qui l'observe, tout en ruminant sans fin ses souvenirs d'une Hongrie qu'il a quittée vingt ans auparavant. Il y a enfin la toute jeune Téa qui semble très attirée par le jeune athlète suisse. Chacun fuit quelque chose. Chacun traîne derrière lui de lourds secrets, on le comprend vite.

Franck Pavloff va faire en sorte que ces poids se séparent de ceux qui les portent. Il mène son trio sur les routes de l'Europe avec Budapest et son festival musical en destination finale. "Ce qui se passe en Hongrie nous montre ce qui se passe par chez nous. Ce pays est le miroir grossissant de l’Europe", analyse-t-il. On sait donc qu'il sera aussi question des migrants dans ce roman. "Je veux refaire vivre les liens sociaux dans mes livres. L'opposition au franquisme dans le précédent, le soutien aux réfugiés dans celui-ci."

"Je veux", ajoute l'écrivain, "écrire sur des pays hantés par l'Histoire, qui sont la destination de la jeunesse d'aujourd'hui. Les enfants de mes amis vont à Budapest faire des fêtes dans des bars construits sur des ruines, sans savoir ce qui s'y est passé. Mais je remarque aussi que c'est comme si les cicatrices des villes étaient la raison de l'exubérance des plantes actuelles."

Le point central du livre est cette nuit où la jeunesse d'Europe se retrouve à Budapest lors d'un festival. "Cette nuit a aussi été le point de départ du roman", se souvient l'écrivain qui s'est rendu à ce festival de musique sur le Danube. "Cent mille jeunes s'y retrouvent. C'est l'occasion de montrer les fractures des personnages, leurs oppositions."

Si au début Zâl et Andras sont comme chien et chat, ils vont s'apprivoiser pour finir par révéler le lien qui les unit et même s'aimer. Ce chemin tortueux va les obliger à se délester de leurs carapaces respectives, au propre et au figuré. Son état d'orphelin pour le jeune, son passé et le poids de l'Histoire dont il se charge, on verra pourquoi, pour l'homme âgé. Sans que tout soit blanc ou noir. "J'aime bien que la psychologie de mes personnages soit ambiguë", rappelle Franck Pavloff. 

Si Andras est dans le passé et Zâl dans le futur, les femmes du roman sont, elles, dans le présent. Téa, qui voue un amour total, complet, à l'adepte du slack. Sara, la Tzigane rencontrée à Budapest, qui aide qui il faut aider et donc beaucoup les migrants et un peu Andras.

Les enfants qui dansent aujourd'hui peuvent-ils repousser les ténèbres de leurs aînés, c'est une des questions que pose ce prenant roman de Franck Pavloff dont l'écriture légère et imagée s'apprécie toujours autant.

Pour lire le début de "La nuit des enfants qui dansent", c'est ici.


Et aussi
1. "Tout un monde lointain", Célia Houdart, P.O.L.
2. "Madone", Bertrand Visage, Seuil
3. "Point Cardinal", Léonor de Récondo, Sabine Wespieser Editeur
4. "Mon autopsie", Jean-Louis Fournier, Stock
5. "La beauté des jours", Claudie Gallay, Actes Sud
6. "Traité des gestes", Charles Dantzig, Grasset
7. "Une autre Aurélia", Jean François Billeter, Allia






Garder le meilleur pour la fin (de l'année): Aurélia, Nerval, Wen et Jean François

En bref pour ne pas les perdre, dix livres qui ont aussi fait 2017.


Jean François Billeter.

Dans "Une autre Aurélia" (Allia, 96 pages), Jean François Billeter compose un journal de deuil. Celui qui l'a pris de plein fouet au décès subit de son épouse, Wen, il y a cinq ans, le 9 novembre 2012. Ils se connaissaient depuis quarante-huit ans. Ce texte bref reprend une partie des notes qu'il a prises à ce moment, celles, douloureuses, du premier mois, particulièrement éprouvant, et une partie de celles, plus équilibrées, qu'il a rédigées ensuite, toujours datées pour marquer les moments de sa longue aventure. La dernière est du 16 avril 2017.

Le titre est une allusion à l'"Aurélia" de Gérard de Nerval où le poète raconte sa quête d'une femme inconnue et la folie qui s'empare de lui. Ce drame personnel lui ouvrit de nouvelles portes à la connaissance des "mystères de notre esprit", nota-t-il. Jean François Billeter raconte, lui, une femme qui a existé, qu'il connaît intimement, qui est bien présente, et un homme sain d'esprit même si cette mort le bouleverse complètement. Il parle bien sûr de lui et de Wen mais de façon universelle. "De tels bouleversements", écrit-il, sont riches en enseignements d'une portée plus grande. Ils nous apprennent de quoi nous sommes faits."

On lit cette succession de notes, parfois plusieurs par jour, la plupart du temps assez brèves, quelques lignes formant un court paragraphe, mais s'étendant de temps en temps sur l'espace d'une page. On y découvre une femme exceptionnelle et aussi humaine, un homme désemparé, plein de souvenirs, l'amour qui les a unis, les projets qu'ils ont eus. Pas d'exhibitionnisme dans la douleur mais l'impression qu'elle nous est donnée en partage, comme une étape avant une acceptation du destin et une capacité à vivre à nouveau. Parce que les épreuves, si on accepte de nous y confronter, nous apprennent "de quoi nous sommes faits". Avec le temps de l'apaisement, les notes s'espacent mais Wen reste toujours aussi présente. Quel couple que celui qui se dessine en filigrane!

Pour lire le début d'"Une autre Aurélia", c'est ici.


Et aussi
1. "Tout un monde lointain", Célia Houdart, P.O.L.
2. "Madone", Bertrand Visage, Seuil
3. "Point Cardinal", Léonor de Récondo, Sabine Wespieser Editeur
4. "Mon autopsie", Jean-Louis Fournier, Stock
5. "La beauté des jours", Claudie Gallay, Actes Sud
6. "Traité des gestes", Charles Dantzig, Grasset




vendredi 29 décembre 2017

Garder le meilleur pour la fin (de l'année): Jeanne, Rémy et Marina Abramović

En bref pour ne pas les perdre, dix romans qui ont aussi fait 2017.

Claudie Gallay.

L'épais volume qu'est le formidable "La beauté des jours", le dixième roman de Claudie Gallay (Actes Sud, 416 pages), a ceci de surprenant et d'agréable qu'il conte  de façon évocatrice et captivante mille petites choses du quotidien tout en ayant comme fils rouges la beauté de l'imprévisible et la force libératrice de l'art. Un mélange extrêmement réussi qui nous fait suivre Jeanne, postière de son état, mariée depuis longtemps à Rémy, mère de leurs deux jumelles étudiantes. Une eau tranquille en apparence mais qui peut s'avérer surprenante pour ses proches. Un peu pour elle aussi, sans doute.

Jeanne mène une vie d'habitudes. Cela lui convient. Elle en est heureuse. Mais Jeanne aime également le hasard, les surprises, l'inattendu. Elle a des singularités, comme guetter les voyageurs des trains du soir, attendre le renard du jardin, suivre l'un ou l'autre en rue, amasser de la documentation sur l'artiste serbe Marina Abramović, qu'elle a découverte quand elle avait dix-huit ans et qui la fascine. Une artiste qui n'hésite pas à engager son corps dans son travail, dans sa recherche artistique, à risquer une part d'elle pour vivre autrement. Un esprit audacieux, avide de liberté, qui résonne chez la sage quadragénaire qui lui écrit régulièrement des lettres.

Cet été-là sera-t-il celui où Jeanne saisira sa chance de vivre autrement? Si son mari aimant, Rémy, demeure l'élément stable, le reste tangue autour d'elle. Les filles sont en vacances, sa meilleure amie Suzanne ne se remet pas d'avoir été plaquée pour une autre, Jeanne a croisé en rue un amour de jeunesse. Sans oublier sa nièce Chloé, cette petite fille différente qui est comme une invitation à davantage de liberté pour elle...

Jeanne la songeuse est aussi fantasque, révélant à chacun la part enfouie de ses propres rêves. Elle réfléchit beaucoup, hésite sans cesse, se décide parfois et on ne peut qu'aimer cette figure lumineuse, soleil entre tous les personnages qui l'accompagnent. Claudie Gallay a composé un très beau roman, ambitieux, chaleureux et tendre, mêlant quotidien et art, célébrant constamment la beauté.

La romancière en écrit ceci.
"JE ME DEMANDE SOUVENT pourquoi certaines choses me touchent autant, ce qu'elles viennent bouleverser en moi pour me laisser à ce point troublée. Marina Abramović, je l'ai découverte il y a deux ans, un article dans "Télérama". Une femme qui part de sa vie pour raconter la vie des autres, et atteindre une sorte de vérité commune. Le roman a commencé comme ça. Il me semble que je suis encore à la table. Une sorte d'enchantement s'était emparé de moi. Après, j'ai tout lu sur elle. Lire ne suffisait pas. Il me fallait la partager. J'ai écrit – une première version qui racontait sa vie. Ça ne suffisait toujours pas. Jeanne est née de cette insuffisance à dire parfaitement la vérité de M. A. Elle est née parce que M. A. toute seule n'existe pas.
Jeanne est la figure lumineuse du livre. Dans son petit quotidien banal, elle a tout pour être heureuse, mais il y a ce que l'on montre et ce que l'on ne montre pas. Jeanne porte en elle une petite fille inconsolable. Quand elle retrouve Martin, elle sait qu'elle a le choix. Que fait-on de nos choix? Je partage avec elle des racines paysannes aux puissants attachements. Comme elle, quand j'envisage d'oser, je crois parfois que le ciel va me tomber sur la tête. Mais le ciel ne tombe pas. Ce sont les peurs qui nous figent.
Toujours, quelque chose manque à nos vies. Jeanne, anonyme provinciale, M. A., célèbre New-Yorkaise, il était improbable que les deux se rencontrent. Souvent la vie empêche cela: l'éducation, le milieu de naissance, les peurs incrustées. Nous sommes éduqués pour vivre une vie, et parfois nous voulons en vivre une autre. Notre marge de liberté est étroite. Étroite ne veut pas dire inexistante. C'est dans cet espace que Jeanne s'amuse, qu'elle joue. Avec ce roman, j'ai voulu mettre en lumière son extraordinaire capacité à percer la beauté du quotidien.
C'est dans cette marge aussi qu'elle décide d'oser, parce que l’art, quel qu'il soit – poésie, littérature, sculpture –, a un pouvoir curateur et rassurant."

Le début de "La beauté des jours" peut être lu ici.

Et aussi
1. "Tout un monde lointain", Célia Houdart, P.O.L.
2. "Madone", Bertrand Visage, Seuil
3. "Point Cardinal", Léonor de Récondo, Sabine Wespieser Editeur
4. "Mon autopsie", Jean-Louis Fournier, Stock






Garder le meilleur pour la fin (de l'année): Egoïne, la salle de dissection et Fournier

En bref pour ne pas les perdre, dix romans qui ont aussi fait 2017.


Jean-Louis Fournier. (c) Ulf Andersen.

Ce pourrait être la dernière blague de l'année: Fournier est mort.
Mais c'est heureusement une
BLAGUE
BLAGUE
BLAGUE
Jean-Louis Fournier n'est pas mort. La preuve? L'écrivain publie l'hilarant roman "Mon autopsie" (Stock, 194 pages) où il raconte sa dissection par le menu.

Autodérision un jour, autodérision toujours. De l'humour à fond et aussi une bonne dose de tendresse, presque de reconnaissance envers l'existence. Après avoir donné plusieurs récits personnels, excellents, où il évoquait ses fils handicapés, sa femme, sa mère, il ne restait à Jean-Louis Fournier que de devenir son propre matériau d'écriture. Il le fait à sa manière, avec sa désinvolture, en racontant sa mort et surtout sa dissection, morceau par morceau. Le texte est impeccable, découpé en courts chapitres qui sont autant d'éléments de son autobiographie. "J'ai plein d'amis en ce moment qui écrivent leurs mémoires ou des livres de souvenirs", me confie-t-il. "Comme je ne veux pas faire comme tout le monde, que j'ai toujours été le mauvais élève de la classe, je me suis dit que j'allais raconter mon autopsie."

La manière de son autobiographie n'est pas sérieuse, bien entendu. Fournier ne se refera pas et c'est comme ça qu'on l'aime. "C'est une entreprise périlleuse et inhabituelle qu'une autopsie et une histoire d'amour entre un vieux mort et une jeune docteur. Un mort n'a pas d'arme pour séduire. Il ne peut ni toucher ni faire rire. Ma seule chance était qu'elle lise mes livres et qu'ils lui plaisent."

"Mon autopsie" raconte, scalpel battant, les faits saillants de l'existence de l'auteur en regard des organes examinés, mais finalement rien de sa relation avec la doctoresse Egoïne. "Mort, on ne peut rien cacher à personne. C'est pire qu'un strip-tease. J'ai utilisé au sens premier, au pied de la lettre, des expressions françaises comme savoir ce qu'il a dans le ventre, ce qu'il a dans le cœur, ce qu'il a dans la tête. Dans le livre, il y a de l'émotion et des pirouettes pour faire rigoler. L'humour est la seule arme que nous ayons pour supporter la vie. Comment les gens sans humour survivent-ils?"

Un sujet inconvenant? Pas du tout si on accepte le parti-pris de l'humour. "Je me suis beaucoup amusé à écrire ce livre", confirme Jean-Louis Fournier. "J'imaginais que j'étais mort, ce qui n'était pas si désagréable. Et je l'ai vraiment terminé la veille du jour de Pâques, jour de ma résurrection. J'avais une autre fin, que j'ai aujourd'hui oubliée, mais qu'un club de lecture à qui je l'avais soumise n'a pas retenue."

Un roman qui célèbre une femme aussi. "J'ai toujours été fou des femmes. Depuis que j'ai dix ans. Le vieillard que je suis ne peut plus approcher les petites jeunes filles. Alors je vais dans les musées. Je passe pour un amateur d'art plutôt que pour un vieux dégoûtant."

Super Fournier, ne change rien.

Pour lire les dernières pages de "Mon autopsie", c'est ici.

Et aussi
1. "Tout un monde lointain", Célia Houdart, P.O.L.
2. "Madone", Bertrand Visage, Seuil
3. "Point Cardinal", Léonor de Récondo, Sabine Wespieser Editeur


Garder le meilleur pour la fin (de l'année): Mathilda, Laurent, Solange et les autres

En bref pour ne pas les perdre, dix romans qui ont aussi fait 2017.


Léonor de Récondo (c)  Emilie Dubrul-Sabine Wespieser Editeur.

Pour son cinquième roman, "Point Cardinal" (Sabine Wespieser, 224 pages), Léonor de Récondo n'a pas choisi un sujet facile. Carrément casse-gueule même. Mais elle nous entraîne magnifiquement à la découverte de Laurent qui aimerait mieux être Mathilda. Les premières pages sont particulièrement bluffantes et réussies. Il y a quelque temps que Laurent, heureux dans son ménage avec Solange et père de deux ados, se doute qu'il est une femme dans un corps d'homme. Au début, il se travestit en cachette. Mais il sait bien que ce n'est qu'un leurre. Il lui faudra du temps, de courage, de l'audace et un coup de pouce du destin, pour avancer dans son destin.

Ce qui est magnifique dans cet excellent roman, c'est que c'est justement un roman. Avec tout ce qu'une écriture, un ton, une approche littéraire peuvent apporter de suppléments au simple récit journalistique. Léonor de Récondo bichonne tous ses personnages. Elle nous les fait entendre, ne les juge pas et permet à chacun d'avancer à son rythme. On est aux côtés de Laurent/Mathilda qui sent qu'il ne peut plus reculer, de Solange qui ne comprend pas mais tente de faire au mieux, des enfants qui ont leurs réactions à eux, des collègues de travail qui préfèrent l'incrédulité à l'empathie. "Point Cardinal" a pour titre ce moment où on est obligé d'être soi, quitte à changer de sexe. Un romain inoubliable.

Pour lire le début de "Point Cardinal", c'est ici.

Et aussi
1. "Tout un monde lointain", Célia Houdart, P.O.L.
2. "Madone", Bertrand Visage, Seuil



Garder le meilleur pour la fin (de l'année): Gréco, Eileen Gray, la villa, Louison et Tessa

En bref pour ne pas les perdre, dix romans qui ont aussi fait 2017.


Célia Houdart.

"La littérature, pour mettre le désordre là où l'ordre s'installe", lit-on sur le signet glissé dans le nouveau roman, le cinquième, de Célia Houdart, "Tout un monde lointain" (P.O.L., 200 pages). Vaste et engageant programme qui fait rêver autant que cet excellent roman où on retrouve tout de suite la petite musique de l'auteure (lire ici), à la fois légère et grave, virevoltant entre les lieux et les gens.

Ce nouveau livre se déroule dans le sud, à Roquebrune-Cap-Martin, durant l'été. Après un intriguant prologue, on plonge dans l'histoire de Gréco. Agée, elle fut ensemblière et cultive l'art en général et une admiration pour l'architecte et designer irlandaise Eileen Gray en particulier. Par chance, elle habite tout près de la villa E.1027 que cette dernière a construite. Tous les jours, elle se promène sur le sentier qui la longe, espérant même l'acquérir. Quelle ne sera pas sa surprise de découvrir qu'un couple de jeunes gens s'est installé dans la villa blanche!

Gréco est âgée mais pas psycho-rigide. Elle va rencontrer les deux squatteurs, leur parler. Ils vont s'apprivoiser, s'opposer, se découvrir, guetter ensemble la "femme à la fenêtre". Chacun des trois va apprendre des deux autres. Gréco la pudique va ainsi nager nue avec ce couple et aimer le faire.
Tout n'est pas rose évidemment dans ce superbe roman qui entrecroise les histoires des uns et des autres, celles du passé et du présent, sans jamais perdre son lecteur.

On peut le dire. C'est une histoire d'amour imprévu qui réunit les trois. A la manière d'Harold et Maude. Gréco va aussi se souvenir de son passé enfoui comme si la jeunesse de Tessa et Louison lui en donnait enfin l'occasion. L'écriture magnifique, précise et sans gras de Célia Houdart nous emmène à la rencontre de ces personnages attachants, dans des lieux de toute beauté, que ce soit la villa E.1027 ou la nature environnante. "Tout un monde lointain" séduit en enchante, et, suivant la consigne initiale, met le désordre de la littérature là où l'ordre aurait pu s'installer.


Pour lire le début de "Tout un monde lointain", c'est ici.

lundi 27 novembre 2017

Une belle histoire de l'oncle Jean-Michel

Jean-Michel Guenassia.

Il est arrivé dans le petit monde de la littérature avec un premier roman, une brique, à l'âge de 59 ans. Bon, il avait publié un autre livre avant, un "petit polar", mais il préfère l'oublier. Son "Club des incorrigibles optimistes" (Albin Michel, 768 pages, 2009) avait tout de suite été remarqué. Il avait même figuré dans la sélection du prix Goncourt de l'année "Mais c'était un livre trop positif, pas assez sombre, pour être primé", analyse Jean-Michel Guenassia, raconteur d'histoires d'exception - les lycéens du Goncourt opteront toutefois pour lui.

Ont suivi ce véritable phénomène d'édition en France et dans le monde, "La vie rêvée d'Ernesto G." (Albin Michel, 544 pages, 2012), "Trompe-la-mort" (Albin Michel, 400 pages, 2015), "La Valse des arbres et du ciel" (Albin Michel, 2016). Un million d'exemplaires en tout quand même.




Pour son cinquième roman, "De l'influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles" (Albin Michel, 331 pages),  Jean-Michel Guenassia change de registre. Il quitte l'Histoire avec son grand H et sa grande hache pour suivre Paul, un grand ado, un presque adulte. Surtout, un personnage androgyne qui cherche sa voie dans une existence peu commune dont les chapitres sont conduits par cinq chansons: "Con te partirò", "In the Mood for Love", "Puisque tu pars", "Heroes" et "Papa was a Rolling Stone".

Bizarre? Pas du tout. Pas plus que le titre en tout cas qui ne prend toute sa signification qu'une fois le roman refermé. "De l'influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles" est un roman passionnant, qui captive jusqu'au bout et conduit en mille lieux insoupçonnés. Une histoire pleine de rebondissements, tenant diablement bien la route et convoquant  à l'occasion divers éléments d'actualité, la question des migrants, le trafic de drogue ou la garde à vue. "J'aime bien qu'il y ait des rebondissements dans mes romans parce que j'aime qu'il y en ait dans les romans que je lis", explique Jean-Michel Guenassia, de passage à Bruxelles. "Je suis un raconteur d’histoires."

On y suit Paul, 17 ans, fils unique de Lena qui vit en couple depuis douze ans avec Stella. Paul, dont l'apparence est autant celle d'une fille que d'un garçon. Paul qui a l'oreille absolue et s'interroge sur lui-même et sur son père inconnu. "Mon personnage fait un coming-out à l'envers", analyse l'écrivain. "Tous les codes sont renversés." Paul, résolument hétéro, est attiré par les filles et prêt à tout pour se faire remarquer d'elles.  Une colonne vertébrale qui devient accessoire tant s'y greffent de florissantes branches.

Le personnage de Paul n'est pas né d'hier. "Il y a environ dix ans", se souvient Jean-Michel Guenassia, "je me suis retrouvé dans le métro parisien face à une personne jeune, très belle, de 18-20 ans, dont j'étais incapable de dire si c'était un homme ou une femme. Ce fut très troublant pour moi. Si je suis convaincu d'être hétérosexuel, j'éprouvais de l'attirance pour cette personne. Mais si elle était un homme? Je n'ai jamais su. J'ai longtemps conservé ce cœur émotionnel et je l'ai placé au cœur de mon roman."

"De l'influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles" est un roman palpitant qui vous mène constamment là où vous n'imaginiez pas aller. Lié par le sang à Lena, par le cœur à Stella, Paul nous entraîne dans son amour de la musique en général et du piano en particulier, nous introduit dans un univers réservé aux lesbiennes, que ce soit un studio de tatouage, un restaurant branché foot certains soirs ou des clubs ultra-mode. Il nous ouvre son cœur d'artichaut en recherche de l'âme-sœur, nous dévoile le job de client-mystère, nous fait passer du rire aux larmes, nous présente une cohorte de personnages incroyablement attachants. Dont David Bowie évidemment (le concert de Werchter en Belgique en 1997). L'ensemble paraît rocambolesque mais s'avère parfaitement maîtrisé. Difficile à résumer de peur de gâcher les surprises de la lecture. On se cogne, on s'embrasse, on s'engueule, on se réconcilie, on se cherche. On s'aime pour finir. Et le lecteur, la lectrice?, se lave la tête avec ce roman positif.


Cinq questions à Jean-Michel Guenassia

Comment avez-vous construit ce cinquième roman?
J'avais dès le début l'essentiel de l'intrigue ainsi que les personnages. Et j'ai commencé ce roman, comme tous les précédents, par la fin. J'ai délibérément choisi d'alterner entre romans sur l'Histoire et romans plus contemporains. J'essaie d'attraper la vie entre les personnages.
Ce livre emporte le lecteur dans son histoire.
Je suis partisan du roman narratif. L'autofiction, ce n'est pas pour moi. Le sujet est borderline avec le risque d'être glauque. Mon narrateur a 17 ans. C'est un ado, pas sérieux. Il y a des drames mais des éclats de rire aussi. Je me rapproche de la comédie italienne, des Dino Risi, Ettore Scola, etc. Avec cette tonalité où on balance du pathétique au rire.
Il devient rare aujourd'hui de voir un livre positif.
On est gouverné par l'esprit de sérieux. Il écrase tout aujourd'hui. Il n'y a qu’à voir les romans primés cette année. J'ai eu une relation amicale avec Jorge Semprun qui a toujours dit avoir été sauvé de Buchenwald par le rire.
Comment arrivez-vous à la fluidité de votre écriture?
Je travaille énormément. Les gens n'ont aucune idée de la quantité de travail que ce roman a représenté. Je travaille tout le temps, tous les jours quand je peux et j'en suis ravi. Le style doit être au service du roman. C'est parce que je le reprends vingt fois que j'arrive à la fluidité. Je travaille par séquences que je retravaille jusqu'à ce que je ne puisse plus retravailler. Alors je passe à la suivante. C'est en retravaillant que des idées me viennent pour la suite.
Vous vous mettez au défi?
Je change de registre pour changer et par défi personnel. Je me documente et j’imagine. Le fait d'entrer dans la réalité donne de la vie. Les détails du quotidien crédibilisent les personnages comme les anecdotes. Chaque roman est différent. Ici, il est à la première personne, le nouveau sera à la troisième et cela change tout. Il y a une plus grande proximité dans la première personne mais il est impossible de dire certaines choses. Dans le nouveau, il y aura aussi un narrateur en voix off qui raconte et commente.

On peut lire le début de "De l'influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles" en ligne ici.








jeudi 9 novembre 2017

Le prix Médicis à Yannick Haenel

Yannick Haenel.

Candidat malheureux au Goncourt lundi dernier, Yannick Haenel, 50 ans, a remporté ce jeudi 9 novembre le prix Médicis 2017 pour son septième roman,  "Tiens ferme ta couronne" (Gallimard, "L'infini", 352 pages). Le lauréat a dédié son prix à Anne Wiazemsky, romancière, comédienne et réalisatrice française, membre du jury du prix décédée le 5 octobre dernier à l'âge de 70 ans: "Comme mon livre porte sur les noces entre le cinéma et la littérature, si quelqu'un l'a incarné merveilleusement c'est elle. Baisers à Anne Wiazemsky", a-t-il dit.  Il a été élu au quatrième tour de scrutin, étant finalement préféré à Jean-François Désérable ("Un certain M. Piekielny", Gallimard) et à Chantal Thomas ("Souvenirs de la marée basse", Seuil).

"Tiens ferme ta couronne" est un roman drôle pour ne pas dire comique parfois. Avec des airs de thriller aussi à certains moments. Surtout c'est un roman ambitieux, drôlement casse-gueule mais qui tient jusqu'au bout. Yannick Haenel y fait se rencontrer un homme qui a écrit un énorme scénario sur la vie de Herman Melville dont aucun producteur ne veut et le cinéaste américain Michael Cimino, le réalisateur mythique de "Voyage au bout de l'enfer" et de "La Porte du paradis".

Ce qui compte surtout, c'est la manière dont les événements s'enchaînent, parfois de façon rocambolesque même. On passe de Paris à New York. On va en Italie. On croise Isabelle Huppert et d'autres personnages surprenants. Tout cela à la recherche d'une histoire. Un beau morceau de littérature.

Les premières pages de "Tiens ferme ta couronne" peuvent être lues ici.


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Le prix Médicis Etranger 2017 a été décerné à l'Italien Paolo Cognetti, 39 ans, pour son premier roman (après un recueil de nouvelles et un récit de voyage) "Les huit montagnes" ("Le otto montagne", traduit de l'italien par Anita Rochedy, Stock, "La Cosmopolite", 299 pages). Le livre qui a déjà reçu dans son pays les prix Strega, l'équivalent du Goncourt, et Strega jeunesse cet été, est en cours de traduction dans trente-six pays.

"Les huit montagnes" est un excellent roman, passionnant de bout en bout. Tellement prenant que j'ai avalé avec bonheur cette histoire de vie en montagne, de marches sur les glaciers notamment, moi qui ai horreur de cela. On y suit deux gamins que rien ne réunit à part leur âge, onze ans. Pietro, le narrateur, vient de la ville, Bruno est originaire de Grana, le village du Val d'Aoste où s'installe la famille de Pietro. Paolo Cognetti donne une épaisseur incroyable à ces deux garçons et à leurs proches. Il entre dans leurs têtes et dans leurs cœurs et nous permet de bien les connaître, lors de leur jeunesse, avec tous les écarts d'éducation qu'on suppose entre eux, et vingt ans plus tard, quand Pietro veut retrouver son passé. C'est très beau, un peu sauvage, surprenant, émouvant et follement emballant.

Pour lire le début du roman "Les huit montagnes", c'est ici.


Shulem Deen.

Le prix Médicis Essai 2017 va au livre "Celui qui va vers elle ne revient pas" de l'Américain Shulem Deen, 43 ans (traduit de l'anglais par Karine Reignier-Guerre, L'école des loisirs/Globe, 416 pages), sorti en mars de cette année. Ce récit autobiographique raconte la vie dans une communauté juive hassidique et les difficiles efforts qui ont été nécessaires pour la quitter, tout en s'interrogeant sur l'identité.





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Si on fait, à ce jour, le compte des prix qui comptent (Cinq continents de la Francophonie, Prince Pierre de Monaco, Jean Giono, Académie française, Goncourt, Renaudot, Décembre, Femina, Premier roman, Flore, Médicis), sans penser une seconde que ces prix sont mal attribués, bien au contraire cette année, peut-on faire remarquer qu'une seule femme apparaît dans un palmarès? Justine Augier, lauréate du Renaudot essai (lire ici). Et Françoise Héritier pour un prix Femina spécial (lire ici). Pour le reste, des hommes et rien que des hommes, seize à mon compteur aujourd'hui. Faut-il tourner son regard vers les jurys?


mercredi 8 novembre 2017

Le prix Femina à Philippe Jaenada

Philippe Jaenada.

Les dames qui composent le jury du prix Femina (Évelyne Bloch-Dano, Claire Gallois, Anne-Marie Garat, Paula Jacques, Christine Jordis, Camille Laurens, Mona Ozouf, Danièle Sallenave, Josyane Savigneau, Chantal Thomas, Diane de Margerie) aiment les romans. Elles aiment encore plus les romans "vrais". La preuve par leur palmarès 2017 qui couronne Philippe Jaenada pour un roman d'investigation, John Edgar Wideman pour un roman d'enquête et Jean-Luc Coatalem qui a mis ses mots dans les pas de l'écrivain-voyageur Victor Segalen.


Et dire que j'ai raté la rencontre à Bruxelles avec Philippe Jaenada! J'avais une bonne excuse. Je devenais grand-mère ce jour-là. Aujourd'hui mercredi 8 novembre, Philippe Jaenada reçoit un prix Femina bien mérité pour son pavé - on se se refait pas - énigmatiquement intitulé "La serpe" (Julliard, 643 pages). La serpe, l'arme des crimes sur lesquels se penche le romancier, amateur de faits divers non assez élucidés à son idée.
Un roman dont le premier tirage, un collector, arbore fièrement en page de titre le nom de Phlipppe Jaenada. Un "P" supplémentaire qui pourrait faire dire à l'écrivain: "Putain, j'ai gagné!". Un "I" manquant alors que l'écrivain est immense.

Le Prix Femina 2017 a été remis à Philippe Jaenada, 53 ans, au cinquième tour de scrutin par six voix contre quatre pour Véronique Olmi ("Bakhita", Albin Michel), Miguel Bonnefoy ("Sucre noir", Rivages) ayant aussi obtenu des voix. Son livre retrace le parcours d'Henri Girard qui prendra en 1950 le pseudonyme de Georges Arnaud pour publier "Le salaire de la peur". Mais quand le roman débute, nous sommes en 1941 et le jeune homme est accusé d'avoir assassiné à la serpe son père, sa tante et leur bonne dans leur château près de Périgueux, au fin fond du Périgord.  Les indices sont contre lui. Il est le seul survivant du massacre. Toutes les portes étaient fermées. Aucune effraction n'a été constatée. Il est aussi l'unique héritier des victimes. Et avait, deux jours plus tôt, emprunté l'arme du crime aux voisins.

Henri Girard sera emprisonné près de deux ans. Et même si un ténor du barreau obtiendra son acquittement, l'opinion publique reste convaincue de sa culpabilité. Le jeune homme s'exilera en conséquence au Vénézuéla pendant plusieurs années. Henri Girard-Georges Arnaud (1917-1987) reviendra en France mais toujours nimbé d'un halo noir, le triple assassinat du château n'ayant jamais été élucidé.

Jamais, jusqu'à ce qu'un écrivain aussi têtu et minutieux que Philippe Jaenada s'en mêle... Ce fait divers diabolique ne pouvait le laisser indifférent. Il s'est immergé dans cette histoire, a plongé dans les archives, a mené son enquête qu'il nous livre dans ce gros livre à sa sauce, illuminé d'apartés, de digressions et de propos personnels comme il l'avait déjà fait avec bonheur dans "La petite femelle" (Julliard, lire ici).

Pas d'extrait en ligne malheureusement.


Le prix Femina étranger 2017 distingue l'Américain John Edgar Wideman, 76 ans, auteur d'une dizaine de romans dont "Le projet Fanon" (2013), pour "Ecrire pour sauver une vie, le dossier Louis Till" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Catherine Richard-Mas, Gallimard, collection "Du monde entier, 224 pages), sorti en mai de cette année. Le lauréat l'emporte de peu sur Paolo Cognetti ("Les huit montagnes", traduit de l'italien par Anita Rochedy, Stock, "La Cosmopolite"): par cinq voix contre quatre.

Basé lui aussi sur un fait divers, le récit mêle réalité, fiction et autobiographie.. En 1955, Emmet Till, un adolescent afro-américain, accusé d'avoir sifflé une femme blanche, est enlevé et violemment assassiné. Il est assimilé à son père, exécuté pour viol en 1945, et le jury décide d'innocenter ses meurtriers. L'auteur relate ses recherches sur cette affaire puis raconte la vie du jeune homme.

Le début du roman peut être lu ici.


Le Prix Femina essai 2017 récompense Jean-Luc Coatalem, 58 ans, pour "Mes pas vont ailleurs" (Stock, 283 pages). Il y revisite l'œuvre de l'écrivain-voyageur breton Victor Segalen, mort mystérieusement à 41 ans. En étudiant les lettres d'amour de ce dernier, ses nombreux  voyages, le lauréat fait apparaître de nombreuses résonances entre lui-même et son sujet d'écriture.

Pour lire le début du livre, c'est ici.


Enfin, le jury du Femina attribue un Prix spécial pour l'ensemble de son œuvre à Françoise Héritier (lire ici). Un cadeau d'anniversaire à l'avance puisque l'anthropologue, ethnologue, féministe fêtera ses 84 ans dans une semaine.
Elle avait été retenue dans la dernière liste du Femina pour son dernier ouvrage, "Au gré des jours" (Odile Jacob), où elle livre ses réflexions sur la capacité à se souvenir des sensations et moments heureux qui font la richesse de la vie.


mardi 7 novembre 2017

Le prix Décembre 2017 pour Grégoire Bouillier

Le lauréat 2017 du prix Décembre, souvent remis en novembre.

C'était pesé, 970 grammes, c'est emballé! Le Prix Décembre 2017 a été attribué ce mardi 7 novembre à Grégoire Bouillier, 57 ans, rédacteur en chef adjoint à "Sciences & Vie", pour son quatrième roman "Le Dossier M" (Flammarion, 880 pages). Pour le premier tome de son roman, devrait-on dire puisque le second est annoncé pour le 18 janvier prochain. En attendant, un site internet du même nom, fournit déjà des compléments nommés "pièces" ou "extensions".
Ses trois livres précédents ont été publiés aux éditions Allia: "Rapport sur moi" (prix de Flore 2002), "L'Invité mystère" (2004) et "Cap Canaveral" (2008).
Grégoire Bouillier l'a emporté au premier tour de scrutin avec cinq voix contre trois à Christophe Honoré ("Ton Père", Mercure de France). Joann Sfar était également en lice avec "Vous connaissez peut-être" (Albin Michel). Pas de chance, selon "Livres-Hebdo", le prix ne sera pas doté cette année (30.000 euros quand même)  en raison du décès de Pierre Bergé, mécène du prix et de sa succession en cours.

Le jury du prix Décembre, présidé par Cécile Guilbert, se compose de Laure Adler, Michel Crépu, Charles Dantzig, Eric Neuhoff, Patricia Martin, Dominique Noguez, Amélie Nothomb, Josyane Savigneau, Philippe Sollers et Arnaud Viviant.

"Le dossier M" a été l'Ovni de cette rentrée littéraire. Mille huit cents pages, quatre millions et demi de signes, en deux volumes, pour raconter une histoire d'amour! Il paraît dix ans après le précédent de l'auteur et consigne ces dix années de sa vie. De sa vie sentimentale principalement mais pas que. Le livre a suscité l'enthousiasme de la critique qui l'a positivement chroniqué. Quand j'en disposerai, je le lirai. Dédié à "qui veut bien", il peut se lire par bribes ou en entier, paraît-il.

Il s'ouvre par cette phrase:
"M comme une histoire d’amour.
Mais quand on a dit ça, on n'a rien dit. 
Ou alors, il faut tout dire."
Tout un programme.


Pour lire le début du livre, c'est ici.





jeudi 26 octobre 2017

Le Grand prix du roman de l'Académie française 2017 va à Daniel Rondeau

Daniel Rondeau.(c) JF Paga/Grasset.

Il en restait quatre, par ordre alphabétique, Louis-Philippe Dalembert, Yannick Haenel, Daniel Rondeau et Julie Wolkenstein, en lice pour le Grand prix du roman de l'Académie française.

Daniel Rondeau a finalement été choisi, pour son roman polyphonique "Mécaniques du chaos" (Grasset, 458 pages), entré en deuxième sélection, ce jeudi 26 octobre 2017. Il a obtenu, au troisième tour de scrutin, treize voix contre douze à Yannick Haenel et une à Louis-Philippe Dalembert. Rien donc pour Julie Wolkenstein et ses "Vacances" (P.O.L.). Dommage.

Belle journée par contre pour les éditions Grasset qui avaient déjà engrangé quelques heures plus tôt le Prix Jean Giono (lire ici).

Candidat à l'Académie écarté par deux fois mais auteur accompli avec plus de vingt livres à son actif, Daniel Rondeau se penche ici sur un monde où l'argent sale et le terrorisme mènent la danse. Il le fait par la voie bienvenue du roman, presque un thriller, qui se déroule entre l'Orient et Paris et suit la préparation d'un attentat. Ses personnages nous ressemblent par le fait qu'ils sont otages du chaos qui se généralise. Chacun est aussi l'otage de son destin, que ce soit Habiba, l'adolescente somalienne rescapée d'un naufrage sur les côtes maltaises, Grimaud, l'archéologue français qui feint de s'engager dans un trafic d'œuvres d'art en Libye, Harry, le jeune orphelin et informateur au sein des cités d'une banlieue parisienne pour le compte de Patron M'Bilal, ou encore Levent, en mission pour les services secrets turcs à Kobané. "Mécaniques du chaos" est une brique nourrie des expériences personnelles de l'auteur qui fut ambassadeur de France à Malte et voyagea beaucoup dans les régions en ébullition aujourd'hui.

Daniel Rondeau présente son livre ici.


Le début de "Mécaniques du chaos" peut être lu ici.

Palmarès
En 2016, l'Académie française avait primé Adélaïde de Clermont-Tonnerre pour "Le dernier des nôtres" (Grasset, lire ici) et tout juste passé en format de poche au Livre de poche.
En 2015, un doublé Gallimard avec Hédi Kaddour pour "Les Prépondérants" et Boualem Sansal pour "2084" (lire ici).
En 2014, Andrien Bosc pour "Constellation" (Stock, lire ici).
En 2013, Christophe Ono-dit-Biot pour "Plonger" (Gallimard, lire ici).
En 2012, Joël Dicker, "La Vérité sur l’affaire Harry Quebert" (de Fallois).
En 2011, Sorj Chalandon, "Retour à Killybegs" (Grasset, lire ici).










Jean-René Van der Plaetsen prix Jean Giono

Jean-René Van der Plaetsen. (c) JF Paga/Grasset.

Jean-René Van der Plaetsen, directeur délégué de la rédaction du "Figaro Magazine"  a reçu ce jeudi 26 octobre, en avance sur le calendrier habituel, le Prix Jean Giono pour son premier livre, "La nostalgie de l'honneur" (Grasset, 234 pages). Inspiré par la figure de son grand-père, compagnon de la Libération, son essai littéraire avait été publié début septembre. Le nouvel auteur l'emporte sur Olivier Guez ("La disparition de Josef Mengele", Grasset également) et Frédéric Verger ("Les rêveuses", Gallimard).

Jean-René Van der Plaetsen mêle dans ce premier livre souvenirs personnels, conversations avec son grand-père, le général Crépin, et réflexions que lui inspirent le courage, l'argent, la carrière et la fidélité. Des interrogations que l'auteur confronte à la tendance contemporaine d'oublier l'intérêt général, d'effacer le souci d'autrui, de faire fi du respect du passé et de la grandeur.

Créé en 1990,  doté de 10.000 euros, le Prix Jean Giono est soutenu par la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent. Il distingue "un ouvrage de langue française faisant une large place à l'imagination dans l'esprit de Jean Giono". Le jury est composé de Tahar Ben Jelloun, Paule Constant, David Foenkinos, Franz-Olivier Giesbert, Gilles Lapouge, Pierre Pain, Marianne Payot, Franco-Maria Ricci, Yves Simon et Frédéric Vitoux.

On peut lire le début de "La nostalgie de l'honneur" ici.

Palmarès
En 2016, le jury avait distingué Alain Blottière pour "Comment Baptiste est mort" (Gallimard, lire ici).
En 2015, Charif Majdalani pour "Villa des femmes" (Seuil, lire ici).
En 2014, Fouad Laroui pour "Les tribulations du dernier Sijilmassi" (Julliard).
En 2013, Pierre Jourde pour "La Première Pierre" (Gallimard).







jeudi 12 octobre 2017

Retrouver le beau pays de l'enfance absolue grâce à Timothée de Fombelle

Timothée de Fombelle.

Sur l'élégante couverture se suivent, ou plutôt se répondent, le nom de Timothée de Fombelle et le titre "Neverland" (L'Iconoclaste, 120 pages). On ne s'en étonne pas vraiment, l'auteur ayant jusqu'à présent publié de magnifiques romans jeunesse, "Tobie Lolness", "Vango", "Le livre de Perle" (Gallimard Jeunesse, 2006, 2010 et 2014). Et "Neverland" étant, on le sait, cette île imaginaire créée par J.M. Barrie pour la pièce de théâtre "Peter Pan" et le roman "Peter Pan et Wendy".

Il n'est pas inutile de savoir que le terme anglais de "Neverland" est défini par le dictionnaire Longman comme "un lieu imaginaire où tout est parfait" ("[an] imaginary place where everything is perfect"). Car c'est exactement ce que fait Timothée de Fombelle dans ce premier roman destiné aux adultes, superbe, où il se met en quête de l'enfance merveilleuse dont il a bénéficié et dont ne reste chez l'adulte qu'il est devenu que d'évanescentes traces.

De passage à Bruxelles, l'écrivain français explique sa démarche: "L'enfance est la source de tout le reste. C'est l'énergie vitale. Je sentais que je n'avais jamais pris frontalement le sujet. Il me manquait en effet la description du réservoir qui a permis mes autres livres, destinés à la jeunesse. J'ai écrit ce livre pour protéger l'enfance, pour protéger l'enfant en moi. Mais il ne m'était pas possible de l'écrire pour les enfants."

Ce premier roman sort donc chez un autre éditeur et à la rentrée littéraire pour indiquer le changement de lectorat. "Mais mon écriture pour la jeunesse n’est pas un escabeau pour la littérature adulte", précise Timothée de Fombelle. "L'Iconoclaste m'avait demandé si je n'aurais pas un livre qui ne tienne pas en jeunesse."

Et voilà "Neverland", petit bijou dont on découvre et savoure chaque phrase. L'auteur y raconte toutes ses tentatives de se rapprocher de son enfance, un haut territoire qui lui semble désormais inaccessible. "Je suis parti un matin d'hiver en chasse de l'enfance", écrit-il. "De l'enfance absolue", précise-t-il. Il nous confie sa quête minutieuse, ses découvertes précieuses. Il est peut-être un chasseur fou, il est surtout un chercheur d'or.

En sa compagnie, on visite la maison des grands-parents, on découvre ces deux personnes extraordinaires, attentives, fines et conscientes du temps qui passe, on partage des émotions, des secrets. On escalade des grilles et on traverse des frontières. Est-il possible de se glisser dans la maison de son enfance? Est-on prêt à le faire? Avec une infinie délicatesse et d'une plume aussi riche que subtile, Timothée de Fombelle emmène ses lecteurs à la recherche de ce qu'ils ont été, que leur enfance ait été heureuse ou non. Il nous interroge sur la place des enfants dans nos vies, dans nos villes. Une douceur absolue, émaillée de chocs émotionnels comme la lettre du grand-père jeune à son épouse ("une lettre retrouvée au hasard d'un des innombrables paquets") et une lumière enveloppante émanent de cette magnifique exploration longue d'une année, porteuse de beauté et de paix.

"Le thème de "Neverland" est celui de l'enfance", complète Timothée de Fombelle, "un plaisir dans une certaine souffrance. J'ai voulu retrouver la source de l'enfance dans ma vie, même si prendre ce chemin à rebours est toujours un peu douloureux. J'ai voulu mettre en ordre, faire un rangement de l'enfance. Au-dessus de mon épaule, j'ai des témoins, mes frères et sœurs, ma mère, une quinzaine de cousins. Nous avons une partie commune que je ne pouvais trahir. Je ne pouvais donc pas tricher. "Neverland" est un chemin de ronde, je ne plus y rentrer alors je l'invente. Mais cette vérité est validée par les lecteurs qui ont eu une enfance différente de la mienne et s'y retrouvent aussi. J'ai essayé d'attraper l'enfance dans le contexte de notre monde. De retrouver l'énergie de l'enfance et de l'adolescence."

Le livre se remarque aussi par la beauté de son écriture. "Le travail de la langue est un long travail. Je recherche la précision, la tension, la densité. Mais je ne pourrais pas écrire autrement. Ici, il y a du flou, du brouillard. Par contre, écrire pour la jeunesse impose la clarté, c'est la politesse de l'auteur." Dans "Neverland", le temps s'arrête puis repart. Et s'offre un tremplin en dernière page, une phrase de Rimbaud sur l'éternité. "Cette phrase, "Elle est retrouvée! Quoi? - L'éternité." me hante depuis très longtemps", dit l'écrivain. "J'avais utilisé cette idée dans "Le livre de Perle" avec une phrase de J.M. Barrie venant de "Peter Pan: "Chaque fois que quelqu'un dit: "Je ne crois pas aux contes de fée", il y a une petite fée quelque part qui tombe raide morte." Quel tremplin!


Timothée de Fombelle enfant. (c) D.R.