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vendredi 13 avril 2018

"Profession du père" en bande dessinée

Sorj Chalandon et Sébastien Gnaedig.

Lire un roman, c'est recevoir et interpréter soi-même les mots de l'auteur.
Lire une bande dessinée inspirée d'un roman, c'est découvrir les mots de l'auteur dans l'interprétation de celui qui l'a adapté et illustré. Surtout quand on connaît le roman initial.

C'est mon cas pour l'épais et remarquable album "Profession du père" que signe Sébastien Gnaedig d'après le livre du même titre de Sorj Chalandon (Futuropolis, 232 pages). Je n'ai donc pas totalement  "découvert" cette excellente bande dessinée puisque j'en connaissais l'histoire - comment l'oublier? - mais j'ai beaucoup apprécié la manière dont elle a été transposée, de façon pudique tout en étant explicite, d'un bout à l'autre, dans ce gros album en bichromie.

Il fallait bien cet important nombre de pages pour rendre justice à Emile, le héros dont l'enfance et sans doute la vie ont été bousillées par un père terrifiant, manipulateur, en un mot fou dangereux. Et pour laisser le lecteur respirer un peu entre deux chapitres.  Les événements, datés, s'enchaînent en autant de séquences davantage dessinées que dialoguées. Les funérailles du père d'abord, où ne sont présents que sa veuve âgée et son fils arrivé dans la deuxième moitié de son existence. Suit alors un long flash-back qui reprend de nombreuses scènes de la vie d'Emile à l'école ou à la maison. On voit le garçon grandir, toujours aussi isolé. Il croit les folles déclarations de son père. Tout y passe. Agent secret, ex-membre des Compagnons de la chanson pour ce qui prête à rire. Pro OAS, anti de Gaulle pour ce qui porte davantage à conséquence. Ce petit homme, gravement fou, sans garde-corps, malin et organisé dans sa méchanceté, terrorise deux personnes.

La première page. (c) Futuropolis.

Jeune, Emile adhère aux thèses paternelles. Pourrait-il faire autrement? Il n'a aucune autre référence. Ce ralliement ne lui permet toutefois pas d'éviter les coups de son bourreau, les raclées et les infernaux entraînements de gymnastique malgré son asthme. La seule chose qui le préserve un peu est son amour pour le dessin, dont il fera sa profession plus tard. La mère est là, bien sûr. Elle tente d'apaiser son mari qui la frappe et la punit régulièrement, de consoler comme elle peut Emile. Elle ne dit rien mais voit tout. On en aura la confirmation dans une des dernières pages de cet album prenant, à l'issue des funérailles. La boucle est bouclée, dans le livre comme dans la vie de cette mère et de ce fils qui n'avaient pas mérité ça.

LA question qui donnera le titre, présent depuis toujours. (c) Futuropolis.

Sébastien Gnaedig a eu la bonne idée de ne pas en montrer trop dans ses dessins, tout en faisant bien ressentir ce qu'Emile a enduré. Sa version en bande dessinée apparaît plus universelle, donnant à entendre la voix de tous les enfants battus par leur père que l'histoire personnelle de Sorj Chalandon petit. Une manière de préserver le gamin d'hier, l'homme d'aujourd'hui, mais de partager son drame et la force qui lui a été nécessaire pour s'en sortir.  Sa "Profession du père", simple et sobre, est moins douloureuse mais dit la même chose, une tragédie domestique et une relation manquée.

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On retrouvera ici l'interview que Sorj Chalandon m'avait accordée en septembre 2015 à l'occasion de "Profession du père" (Grasset).

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