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vendredi 19 décembre 2014

De A à Z, "le petit peuple des faits divers" amoureusement rendu par Didier Decoin

Difficile de dire le contraire, les pages des faits divers dans les journaux exercent un haut pouvoir attractif chez le lecteur. Ici, on le fait souvent à coup de regards obliques. Dans la famille Decoin, Henri le père cinéaste (1890-1969), Didier le fils écrivain (1945-), c'était une institution. "Chez nous", écrit Didier Decoin dans son "Dictionnaire amoureux des faits divers" formidable d'humanité (dessins d'Alain Bouldoyre, Plon, 821 pages), "ils [les faits divers] étaient chez eux."

Ils étaient dans la cuisine, saturant les journaux froissés en boule en attendant d'éponger les poêles à frire, ils étaient dans le bureau paternel, découpés, annotés et encollés dans des tas de dossiers, ils étaient dans le salon sous forme de compilations. Et ils étaient même dans le pupitre d'écolier du jeune Decoin, mais cachés sous de sages protège-cahiers.

En réalité, ce qu'aimaient le père et le fils, ce n'était pas vraiment les faits divers, mais les personnages à leur origine. "Ce qui nous séduisait", écrit ici Didier Decoin, "c'était le petit peuple des faits divers." Et il en rend admirablement compte dans ce "Dictionnaire amoureux" bien épais. Epais comme quoi? Une tranche d'entrecôte, une cuisse de dinde de Noël, une part de terrine de fête? En tout cas, on mange beaucoup et bien dans les faits divers qu'a rassemblés l'auteur durant les cinq années qu'a duré ce travail. "Oui, on mange beaucoup dans mes histoires", me confirme Didier Decoin, de passage à Bruxelles. "Et de bonnes choses. Maigret mangeait, Miss Marple faisait des confitures, Poirot prenait de terribles petits-déjeuners." Quant à Nabilla qui a fait la une ces derniers temps? "On n'en sait rien et c'est dommage." Mais cela donne l'autorisation à l'académicien Goncourt de surveiller la presse à son sujet.

Didier Decoin.
"J'ai démarré très vite", me dit Didier Decoin. "J'ai choisi des faits divers qui m'interpellent et qui me donnent du plaisir à les écrire. J'ai ralenti quand j'ai cherché le ton du livre. C'est le problème des "Dictionnaires amoureux". Il faut un ton varié mais une unité. Il est resté 800 pages des 1.200 que j'avais écrites. Comme je lis partout, je pense à mes lecteurs, j'ai besoin que mes livres soient portables!"

Portables, portables, c'est vite dit. On en a quand même pour pas loin de 900 grammes. Mais quel bonheur de lecture que ce livre. On sent tout de suite l'intérêt pour l'humain de l'auteur, son désir de comprendre. "J'ai fait ce livre pour le plaisir de raconter des histoires. Les faits divers criminels sont souvent putrides et répugnants, ce qui me touche, ce sont les gens qui habitent les faits divers. La noyée de la Seine, par exemple, est une histoire formidable. Elle est la fille la plus embrassée du monde!"

"Je pense qu'on est criminel par circonstance plutôt que par naissance", m'explique encore l'écrivain. "Je le crois profondément mais certains psys me contredisent." Lui-même se demande quoi par rapport à notre Marc Dutroux. "Est-il né mauvais?" Il est peut-être une exception, celle qui confirmerait la règle Decoin.

Surtout, Didier Decoin a un talent fou pour raconter, pour faire des liens avec d'autres histoires analogues quand il développe un sujet, pour nous entraîner dans son bouquin à découvrir des gens auxquels on n'aurait jamais pensé. On le lit comme s'il nous parlait, comme s'il partageait avec nous des récits sur lesquels il est toujours très bien documenté. Des récompenses de lecture sans aucun effort, il nous gâte.

Dans les récits de vie, ou de mort, qui nous sont présentés, on ne trouvera pas beaucoup de noms très connus, ou alors abordés par des biais différents. "Il y a beaucoup de faits divers du XIXe siècle parce que la presse a tellement bien fait son travail à propos des affaires récentes que je n'ai rien à y ajouter". Mais on trouve plusieurs faits divers qui ont défrayé les colonnes au siècle dernier, dont l'affaire Amanda Knox, "tellement mignonne!". En réalité, Didier Decoin nous balade dans le temps et dans le monde, traquant l'humain derrière le drame, pointant ici un silence, là une vengeance, là encore un rêve inouï. De l'humain, toujours de l'humain. Le plaisir qu'a pris le Secrétaire de l'Académie Goncourt à écrire toutes ces entrées alphabétiques, puisqu'il s'agit d'un dictionnaire, se prolonge naturellement dans le plaisir de lecture du lecteur. Quel élan dans son écriture! Et pourtant, ses sujets choisis, il s'est forcé à les écrire les uns après les autres, de A à Z: "Je ne voulais pas commencer par les histoires que je préférais et avoir les autres à écrire ensuite."

Quant aux histoires écartées par Didier Decoin, "elles dorment dans une mémoire en attendant de peut-être se réveiller sous forme de roman".
Ces livres pourraient alors être les voisins de ceux qui racontent les destins de Kitty Genovese et Ruth Ellis, les formidables romans "Est-ce ainsi que les femmes meurent?" (lire ici) et "La pendue de Londres" (tous les deux chez Grasset, collection "Ceci n'est pas un fait divers", 2009 et 2013, au Livre de poche ensuite, 2010 et 2014).










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