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vendredi 18 décembre 2020

Quand les albums jeunesse ouvrent sur le monde

"Ce qui compte, c'est qu'elles s'aiment!" (c) CotCotCot Editions.

A l'exact opposé des livres-médicaments que j'abhorre, une sélection de sept albums jeunesse ancrés dans l'actualité récente ou interrogant l'avenir. Parce que la littérature de jeunesse peut aussi ouvrir des fenêtres sur le monde.


Mariage pour tou(te)s


Princesse Pimprenelle se marie
Brigitte Minne
Trui Chielens
adapté du néerlandais par Emmanuèle Sandron
CotCotCot Editions
32 pages
dès 5 ans

Ce jour-là, le château est en fête. Princesse Pimprenelle va choisir quel "prince sur son cheval blanc" elle épousera. Sauf que le cœur de la demoiselle ne bat pour aucun des prétendants qui lui sont présentés. Pire, ce défilé l'ennuie. Au château, le roi et la reine sont consternés. Pimprenelle restera-t-elle sans mari? Oui et non.Soudain, le cœur de la princesse se met à bondir dans sa poitrine. Elle a vu passer la princesse Aliénor, campée sur son beau cheval noir. Un coup de foudre réciproque qui mène à une demande en mariage. Bigre! Pas vraiment dans les standards de la cour, ni même du royaume. Pimprenelle est la cible de toutes les méchancetés.

L'album se poursuit avec l'intervention des parents qui, inquiets pour leur fille, s'adressent à la docte Sophie. La sage femme écoute leur plainte avant de leur démontrer que ce qui compte, c'est que les deux princesses s'aiment. Formule valable dans toutes les combinaisons, précise-t-elle, prince et princesse, prince et prince, princesse et princesse. C'est la révélation pour les parents qui se chargent de communiquer ce message d'amour à leur fille d'abord, à tous les étages du palais ensuite. "Elles s'aiment, c'est l'essentiel!" La phrase se répand et tout le royaume change d'attitude. 

Honnêtes, le roi et la reine expliquent à la Princesse Pimprenelle qu'ils n'avaient jamais vraiment réfléchi à la question. La suite est classique, mariage, nombreux enfants et en finale de l'album une explication en termes simples sur les moyens pour les princesses d'avoir des enfants ensemble.

C'est la première fois qu'on découvre le beau travail de l'illustratrice Trui Chielens en français. Et c'est une belle découverte. Ses dessins font parfois penser à Kitty Crowther en des teintes plus limitées et, pour certains personnages, à Gerda Dendooven dont elle a suivi l'enseignement. Un décor à l'ancienne et des personnages en tenue de cour pour une histoire contemporaine dont certains éléments sont repris en texte dans les images. Il ne faut pas oublier de regarder les pages de garde avant et arrière: tout y est dit. Quant au texte de Brigitte Minne, il présente avec beaucoup d'humanité le cheminement des protagonistes vers l'idée du mariage pour tous. Un beau message de tolérance.

Pour feuilleter en ligne le début de "Princesse Pimprenelle se marie", c'est ici.

Rappelons, sur le même sujet décliné cette fois au masculin, le rigolo "Heu-reux" de Christian Voltz (Rouergue, 40 pages, 2016) où, sa majesté Grobull, le tout puissant taureau, veut marier son fils Jean-Georges à une des vaches prétendantes.




Au placard, les démodé(e)s


Résidence Beau Séjour
Gilles Bachelet
Seuil Jeunesse
dès 4 ans

Que deviennent les animaux chéris des enfants quand ils sont déclassés par un nouveau venu, objet de toutes les attentions? Ils vont à la Résidence Beau Séjour, sorte de maison de repos où ils peuvent passer une retraite luxueuse, en attendant un éventuel retour en grâce. C'est ce qui arrive à Mademoiselle Poufy, la licorne narratrice de cet album grinçant sous ses atours drôles. Détrônées par le grovoliou à poils doux, elle et ses congénères arrivent en bus dans ce lieu apparemment idyllique. Elles y découvrent les autres animaux délaissés, pandas, dauphins, dinosaures... 

La très chic Résidence Beau Séjour et ses résidents. (c) Seuil Jeunesse.

Les activités sont multiples et donnent lieu à des illustrations extrêmement amusantes, bourrées de détails que chacun, enfant comme adulte, associera à ses références personnelles. Elles n'empêchent pas les résidents de se poser des questions sur certaines absences et le lecteur de repérer ce qui se passe dans l'obscurité du couloir ou de la nuit. C'est bien entendu Poufy, associée à son ami grovoliou Dodu récemment arrivé - la roue des modes enfantines tourne parfois vite - qui mettra au jour les sombres expériences du lieu. 

Tout en nous faisant bien rigoler avec sa licorne qu'il représente en mille situations, Gilles Bachelet pointe, l'air de rien, deux situations tragiques, le destin des vieux, mis au rebut, et les expérimentations à la Frankestein, personnage qu'on croise ci et là. "Résidence Beau Séjour" fourmille de détails qui sont autant d'indices à savourer.

Le selfie à la licorne de Gilles Bachelet.



Tableaux détournés


Quel tableau!
Julien Couty
Rouergue 
56 pages
dès 5 ans

Dans ce premier album jeunesse, en assez petit format, le dessinateur Julien Couty envoie un père et son fils visiter un musée. Mais il s'y passe quelque chose de bizarre. Les œuvres, toutes plus célèbres les unes que les autres, ne sont pas comme on les connaît. Des perches à selfies ont poussé entre les coquelicots de Monet, les animaux ont disparu de la toile du Douanier Rousseau, du béton remplace les arbres du déjeuner sur l'herbe de Manet, des bouteilles en plastique flottent entre les nymphéas... En fait, l'auteur-illustrateur a pastiché ces œuvres célébrissimes pour dénoncer le monde moderne. Il les a polluées pour faire ressentir les dérèglements climatiques, sociaux,  sanitaires... 

Masque obligatoire pour le dimanche à la Grande Jatte. (c) Rouergue.

Chaque tableau détourné, aisément reconnaissable (*), est complété d'une ligne de texte, fort explicite. Leur enchaînement permet une double lecture, enfant et adulte, mais aboutit à la même consternation. Cet efficace système permet aux deux visiteurs de conclure leur visite au musée en jouant sur les sens du mot "tableau": "Tu as vu ça? Non mais... Quel tableau! Quel laisser-aller! Il va falloir sérieusement se prendre en main." Ils ont tout dit.

(*) La liste des œuvres pastichées apparaît en première page de garde avant, celle qu'on regarde peu en général.


Construire aujourd'hui et demain


Toi et moi
Ce que nous construirons ensemble
Oliver Jeffers
traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Rosalind Elland-Goldsmith
Kaléidoscope
48 pages
dès 6 ans

Après l'album "Nous sommes là" (Kaléidoscope, 2018), dédié à son fils, "écrit pendant les deux premiers mois de ta vie alors que je cherchais un moyen pour tout t'expliquer. Voici les choses que je pense que tu dois savoir....", Oliver Jeffers s'adresse cette fois à sa fille, Mari. Le message de l'immense amour d'un père pour sa fille, sa foi en l'amour et la capacité à changer ensemble le monde. 


"Qu'allons-nous construire, toi et moi? D'abord regroupons tous nos outils pour assembler petit à petit. (...) Fabriquons une montre car le temps est précieux, notre avenir ensemble nous le créons à deux." A raison d'une ligne par page, le texte se déroule comme une comptine, scrutant le quotidien, le positif à garder en souvenir, le négatif à améliorer. Ingrédient indispensable à cette vie commune, l'amour, qu'Oliver Jeffers, traduit dans ses illustrations chaleureuses. Voilà un auteur qui manie aussi bien le registre léger de l'humour que celui plus grave de la vie.

Fille et père se préparent. (c) Kaléidoscope.



Sauver la planète


Demain la forêt
Rosie Eve
traduit et adapté de l'anglais
par Nadja Belhadj
Saltimbanque Editions
40 pages
dès 6 ans

Dans cet album aussi, les pages de garde sont importantes car elles montrent la situation de départ et celle d'arrivée. On se trouve dans une forêt tropicale, dévastée par les hommes au profit d'une usine d'huile de palme, de routes et d'une ville. Les éléphants du lieu? Coincé dans deux minuscules réserves éloignées l'une de l'autre. C'est là qu'intervient Mimpie, une petite éléphante qui souffre d'être seule. Elle voudrait rencontrer ses cousins installés dans l'autre réserve. Comment faire? Elle a l'idée lumineuse de reconstruire pour les réunir une route tropicale constituée d'arbres, au moyen de graines qu'elle se propose de semer.

Le passage des hommes. (c) Saltimbanque Editions.

Si elle n'est guère encouragée dans un premier temps par le troupeau d'éléphants, d'autres animaux l'aident dans son projet visionnaire. Un projet long dont l'avènement sera semé d'embûches mais qui réussira finalement après bien des péripéties. Le choix du format à l'italienne accentue utilement le caractère dramatique de la situation dénoncée. L'album est toutefois complètement à hauteur d'enfant avec ses nombreux protagonistes animaux qui s'allient pour mener leur mission à bien. Agréablement illustré, il est solidement documenté et de nature à sensibiliser les plus jeunes à l’écologie.

Le lancement d'un projet fou. (c) Saltimbanque Editions.



Déchets perdus, déchets tribuns


Seuls, moches et abandonnés
Gilbert Legrand
Clémence Sabbagh
Plume de carotte
80 pages
pour tous

Idée originale que de donner la parole aux déchets que l'on trouve en quantité sur les plages. On les rejette en général. Mais la faute à qui? A eux ou à ceux qui les ont abandonnés ici ou là, laissant les marées décider de leur destination? Les auteurs ont photographié tous ces déchets échoués sur le sable. Ils les ont maquillés en personnages et ils leur ont adjoint des phylactères d'où ils nous interpellent sans hésitation quand ils ne conversent pas entre eux. Le procédé est très réussi et permet de bien faire comprendre notre responsabilité dans la pollution et nos moyens d'action par rapport aux déchets.

La situation. (c) Plume de carotte.

L'avenir éventuel. (c) Plume de carotte.

Pour feuilleter en ligne "Seuls, moches et abandonnés", c'est ici.



Et si on jetait moins?


Le camion-poubelle
Max Estes
traduit du norvégien
par Jean-Baptiste Coursaud
La joie de lire
44 pages
dès 3 ans

Dans ce petit format en carton brut, toilé et joliment illustré, on suit les éboueurs Sigmund et Oskar lors de leur journée de travail à travers toute la ville. Ils nous racontent leur travail, entamé tôt matin, et tout ce à quoi ils doivent faire attention. Ils nous invitent aussi à réfléchir à ce que serait la ville sans eux. Et surtout, l'air de rien, ils nous interrogent sans le dire sur les quantités de choses qu'on jette alors qu'on pourrait peut-être les recycler ou les donner.

Des chiffres vertigineux. (c) La joie de lire.




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