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jeudi 2 avril 2020

Entre deux femmes, une mystérieuse œuvre d’art

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque11

Par Sarah Trillet, invitée de LU cie & co


Jessie Burton. (c) Sarah Trillet.



Le deuxième roman de la Britannique Jessie Burton, "Les filles au lion" (traduit de l'anglais par Jean Esch, Gallimard, 507 pages, 2017; Folio, 2018) se déploie autour de deux intrigues.

1967. Odelle Bastien, une jeune Caribéenne installée à Londres depuis cinq ans, se rêve écrivain mais peine à trouver ses repères dans une configuration de société raciste qui ne favorise pas son immersion. Sa vie bascule lorsqu'elle est engagée dans une galerie d'art par l'énigmatique Marjorie Quick. Dans ce contexte, un étrange tableau arrive à la galerie, proposé par un cetain Lawrie et enclenche les prémisses d'une énigme que l'héroïne tentera de résoudre.
"La plupart des Anglais que je rencontrais me posaient des questions sur mon île en s'attendant à ce que toute la complexité de Trinidad s'exprime à travers ma seule personne pour leur satisfaction. Aucun d'eux n'y était jamais allé, nous étions des objets de curiosité à leurs yeux, des entités provenant d'une boîte de Pétri tropicale qui, très récemment encore, se trouvait sous un drapeau britannique."
1936 en Andalousie. La jeune Olive Schloss, fille d'un riche marchand d'art britannique exilé, rêve secrètement d'être artiste peintre, dans une famille et une époque refusant ce type d'avenir à une femme. Un artiste révolutionnaire, Isaac Robles, entre avec sa sœur Teresa au service de la famille Schloss. Entre ces deux personnages et la famille, des liens d'amitié empreints de méfiance et de passion se nouent tandis que la guerre civile couve. La violence monte peu à peu comme une fièvre et s'empare des personnages pendant que le talent d'Olive se déploie dans l'ombre. Les circonstances conduisent la jeune femme à conclure une terrible transaction avec les Robles, dont les retentissements se prolongeront jusque dans les décennies suivantes.
"N'étaient-elles pas des artistes? La différence entre un peintre ordinaire et un artiste tenait-elle simplement au fait que les gens croyaient en vous, qu'ils dépensaient deux fois plus d'argent pour acheter votre travail?"
Les deux intrigues s'entremêlent autour d'un pivot: l'œuvre d’art d'un peintre inconnu,"Rufina et le lion", dont la symbolique figure la réalité de l'Espagne des années 30, en guerre contre elle-même. Dans ce roman, Jessie Burton soulève la thématique de l'art, la puissance du désir au sein de tout processus créatif, les ressorts complexes de la reconnaissance et le rôle des artistes en tant que témoins de l'histoire.
"Le passé de l'Espagne est un morceau de viande qui verdit sur l'étal du boucher. Après la guerre, on a interdit aux gens de regarder en arrière, afin qu'ils ne voient pas voler les mouches. Pourtant ils n'ont pu détourner la tête très longtemps, et ils ont découvert que leur douleur n'avait droit à aucun langage. Mais les tableaux, eux, demeurent: "Guernica", les œuvres de Dali et Miro, et maintenant "Rufina et le lion", une allégorie de l'Espagne."
Après "Miniaturiste" très remarqué, Jessie Burton retrace dans ce deuxième roman l'expérience de femmes aux prises avec leurs désirs et leurs doutes au sein de systèmes qui exercent sur elles des forces centrifuges. A travers ces déséquilibres et les velléités de résistance qui animent ses héroïnes, l'écrivaine nous parle des injustices sociales, de la virulence du patriarcat et de la persistance de rapports de classe qui repoussent chacun dans ses assignations. Les personnages composent comme ils peuvent avec ces réalités et on assiste à leurs tentatives de renverser ce rapport de force et d'en réparer les dégâts.

J'ai beaucoup aimé ce livre qui permet de multiples et riches lectures. L'écriture de Jessie Burton est belle et flamboyante, certains passages ont l'éclat des métaux rares et respirent l'air vif des matins qui précèdent les journées brûlantes. Pour construire son roman, la romancière a réalisé un travail de documentation colossal et elle nous propose ici des personnages ciselés, acteurs d'intrigues qui ont une réelle épaisseur. Elle nous conduit subtilement de l'une à l’autre jusqu'à ce qu'elles s'entrecroisent et que nous approchions du dénouement. L'accroche est immédiate depuis les premières pages et la romancière parvient à soutenir le suspense jusqu'aux dernières pages.

Un seul bémol, qui est peut-être très personnel. Le tout semble recouvert d'une sorte de voile de glace qui en refroidit les couleurs, qui tient peut-être des intentions de la romancière ou à la qualité de son écriture. Les personnages semblent ainsi curieusement tenus à distance et cette tonalité générale m'a empêchée de m'y attacher et de les rejoindre entièrement.



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