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mardi 28 avril 2020

Une révolte au nom de toutes les femmes

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque24

Par Sarah Trillet, invitée de LU cie & co


Nina Bouraoui. (c) Sarah Trillet.


Dans "Otages" (Editions J-C Lattès, 170 pages), son dix-septième roman, Nina Bouraoui nous raconte un séisme, le drame intime d'une femme ordinaire. Sylvie Meyer a la cinquantaine. Femme volontaire et fiable, parcours sans faute, elle semble parfaitement emboîtée dans le puzzle type de la réussite personnelle et sociale. Mère de deux enfants et cheffe de département dans une entreprise de production, elle poursuit une vie certes sans sel mais qui lui apporte une sécurité confortable.




Première faille. Lorsque son mari lui annonce qu'il la quitte, elle reste de marbre et elle poursuit, sans bruit, sa routine quotidienne.

Deuxième faille. Lorsque son employeur lui impose de collaborer au plan de licenciement de son entreprise, elle s'exécute. Elle obéit avec zèle et, en s'acquittant de cette terrible tâche, elle ressent une forme de jouissance coupable. En vain tente-t-elle de rationaliser la justesse de ses actes. Ce faisant,  elle se détache d'autant plus d'elle-même et de ses valeurs. C'est en goûtant au pouvoir de vie ou de mort sur ses collègues et par l'exercice même de cette violence que le bât blesse enfin. Meurtrie d'avoir étouffé ses principes les plus élémentaires en participant à ce qu'elle considère être un désastre, elle finit de se consumer. Le fragile édifice sur lequel sa vie reposait s'effondre.

A ses yeux, elle n'est plus qu'une enveloppe détestable, haïssable. Vide.
"(...) Le plus grave c’est que tu m'as donné le goût du pouvoir, du vrai pouvoir. Celui qui permet de détruire ou de sauver quelqu'un."
"(...) Et j'ai trouvé ça grisant. Et pire encore, ça m'a excitée. J'adorais. J'y pensais tout le temps. Et tu sais pourquoi? Parce que j'ai cru que j'avais gagné en dignité. J'étais devenue quelqu'un,  j'existais, alors que c'était tout le contraire. Je suis devenue une moins que rien. Je suis devenue ce que je déteste chez les autres, ceux qui profitent du malheur et qui en tirent satisfaction."
Cette reprise de conscience douloureuse la reconnecte à son sens moral et fait rejaillir du plus profond de sa mémoire une tristesse intime, ancienne et attachée à un souvenir d'une violence inouïe.

C'est le point de rupture. Le long silence de Sylvie se mue en rage. Sous une impulsion irrépressible, sa révolte se fixe sur son employeur, Andrieux, à qui elle fait subir un scénario dans lequel les rôles de prédation sont inversés. Réduit pour quelques heures à l'état de captif, il paie, par l'effroi, la monnaie de toutes les violences qu'il a exercées, en tant qu'employeur, en tant qu'homme sur les femmes mais aussi et surtout en tant que représentant de la domination masculine.
"(...) car c'est ça qui m'a choquée dans cette histoire de vivier, c'est la morale: l'histoire d'un type derrière son bureau qui est au-dessus des hommes et des femmes, qui se permet de les piétiner, de jouer avec leurs nerfs, de les humilier même, oui, car c'est toujours de l'humiliation de douter du travail des autres et pire c'est une mise en péril en fait, le doute c'est un petit coup de canif à chaque fois, et au bout de cent petits coups de canif, c'est simple, on crève. On ne crève pas en vrai, on tient toujours debout, on se réveille, on se lave, on se nourrit, on conduit les enfants à l'école, on pointe, on se met au travail, mais à l'intérieur de soi c'est mort, et tous les gestes aussi deviennent morts, et finie la performance, on se sabote: on a été mis en péril."
Par cet acte irréparable, Sylvie se sacrifie et se condamne en toute conscience. Surtout, elle reprend sa liberté. Elle se libère radicalement des servitudes et dépendances qui ont toutes à leur manière, en sourdine, peu à peu asséché sa vie.

Par son geste, elle proclame haut et fort son refus d'un monde qui s'en prend à la liberté des femmes, à leur corps et surtout à leur élan de vie ultime: le désir, qui se nourrit de l'estime de soi et meurt avec elle.

L'héroïne se pose en vengeresse et se révolte non seulement au nom de toutes les femmes mais aussi contre tous les enfermements et ce qui, dans nos vies, nous réduit au silence et aux rôles de captifs.
"(...) tous les jours quand tu la regardes tu pries pour ne pas retrouver la tristesse qui mangeait mes yeux car c'est cette putain de tristesse que tu n'avais pas comprise dont je ne t'ai jamais parlé, qui a tout brûlé. Sois serein, vis ta vie, cette tristesse n'est qu'à moi et tu vois quand je t'écris j'aime qu'elle existe car cela veut dire que moi aussi j'existe encore un peu."
Adapté d'un texte destiné au théâtre, un monologue écrit pour le "Paris des femmes" (festival dédié aux auteurs féminins), "Otages", roman rédigé à la première personne est d'une infinie justesse.  L'écriture de Nina Bouraoui est raffinée, incisive, projetée en salves et tout à la fois d'une délicate beauté poétique.


Pour lire les premières pages de "Otages", c'est ici.






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