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mardi 19 novembre 2013

LE entrée dans la tête de Jane Eyre

La littérature réserve d'incroyables bonnes surprises. Par exemple, le roman "Quand j'étais Jane Eyre" de Sheila Kohler (traduit de l'anglais par Michèle Hechter, Quai Voltaire/La Table Ronde, 2012) tout juste passé en poche, chez 10/18. Le troisième traduit en français de l'auteure née en 1942 à Johannesburg, partie en 1981 aux Etats-Unis après avoir passé quatorze ans à Paris. Depuis est sorti cette année un quatrième livre en français d'elle, "L'enfant de l'amour" (Quai Voltaire/La Table Ronde).

Pourquoi cette curiosité pour un roman alors que des centaines d'autres attendent dans la bibliothèque? Le fait que Charlotte Brontë a passé quelques mois à Bruxelles ? Le titre qui intrigue ? Ou tout simplement la baguette d'une bonne fée qui m'a guidée vers ce formidable roman?

Il commence quand Charlotte Brontë veille son pasteur de père, tout juste opéré des yeux. Nous sommes en 1846, à Manchester. C'est dans ce calme que la jeune femme commence à écrire "Jane Eyre", très différent de son premier roman, "Le professeur", malhabile et distancié alors qu'il raconte une peine de cœur. Le vieil homme guéri, toute la famille se retrouve au presbytère de Haworth. Enfin, ce qu'il reste de la famille. La mère est décédée, les deux filles aînées aussi. Dans la sombre bicoque se meuvent les rescapés, le père, sa belle-sœur et quatre enfants : un garçon, le fils unique idolâtré, empêtré dans l'alcool et l'opium, et celles qu'on appellera plus tard les sœurs Brontë. Les trois écrivent, sous un pseudonyme masculin commun, et tentent de se faire publier.

Ce magnifique texte nous entraîne, insensiblement mais de plus en plus profondément, dans la tête de Charlotte Brontë, sensible, souvent blessée, sœur aimable mais aussi jalouse. Il dépasse les événements biographiques pour nous plonger dans les dédales de la création littéraire. Il livre en parallèle un percutant portrait de la société britannique de l'époque en général et de la vie des femmes, combien ennuyeuse, en particulier.

Sheila Kohler explique qu'elle a essayé d'imaginer ce qui avait pu se produire pendant que Charlotte écrivait "Jane Eyre" et comment ce livre a changé la vie des Brontë et de beaucoup de lectrices. "Est-ce que ce sont les moments qu'elle a passés avec son père immobile, impotent, qui lui ont donné la permission d'écrire “ je” sur la page, de s'approcher plus près du matériel qu'elle-même était?"  

"Quand je me pose une question, je commence à écrire", ajoute la romancière. "J’ai choisi des parties de la vie de Charlotte Brontë qui m’intéressaient: la compétition entre les sœurs et le soutien qu’elles se portent les unes aux autres, l’équivalent de nos actuels cours d’écriture".

"Quand j'étais Jane Eyre" nous entraîne dans le sillage de Charlotte Brontë, jeune femme peu gâtée par le destin, à laquelle Sheila Kohler est liée depuis toujours. "J'avais sept ans quand mon père est mort. A cet âge, ma tante m'a lu le premier chapitre de "Jane Eyre". C'était une idée bizarre mais elle a déclenché quelque chose en moi. J'ai commencé à écrire à ce moment-là."

Toute son enfance, la future romancière et professeure universitaire a écrit. Elle a eu ses enfants très jeune. La mort de sa sœur, dans un accident de voiture inexpliqué, a déclenché son premier livre, écrit en trois mois, "par terreur et rage". Refusé, il lui a permis de prendre de la distance.

Depuis, elle se partage entre l'écriture (neuf romans et trois recueils de nouvelles, pas tous traduits) et l'enseignement aux universités de Columbia et de Princeton. Et elle suit à merveille le conseil de l'écrivain J.M. Coetzee: "Quand vous écrivez sur quelqu'un, ne restez pas trop près de la vérité".





Sheila Kohler. (c) Hélène Bamberger.
Sheila Kohler
est aussi depuis toujours une fervente admiratrice de
Charles Dickens



Elle nous confie pourquoi elle aime l'écrivain dans un texte personnel.


"Dickens a été très important dans ma vie comme dans la vie de beaucoup d’écrivains, j’imagine. Ses livres sont peuplés de personnages, souvent mineurs mais qu’on ne peut pas oublier. Ces personnages demeurent peut-être plus vivants dans la mémoire que les vrais membres d’une famille.

Qui pourrait oublier le personnage de Miss Havisham dans "Les Grandes espérances", par exemple? La vieille dame toujours vêtue de sa robe de mariage qui force le pauvre Pip à marcher avec elle autour de la table, couverte de poussière et de toiles d’araignées et présentant les restes du repas de noces? Ou le forçat qui, dans le même ouvrage, apparaît tout un coup, sortant des brumes, renversant le petit Pip, le tenant par les pieds, et lui montrant les tombeaux de sa famille sous cet angle surprenant? 

Comment oublier le bon Joe Gargery ou sa femme qui arrive à mettre des aiguilles dans le pain qu’elle presse contre sa poitrine? Comment oublier Mr. Micawber se tirant par ses propres cheveux dans "David Copperfield", ou le personnage du titre lui-même, qui essaie d’apprendre la sténographie avec autant de difficultés; ou David amoureux et portant des chaussures trop petites pour plaire à sa Dora?

Ces êtres imaginaires sont rendus inoubliables par une phrase ou par un geste qui les expriment parfaitement dans leur entièreté, à moins que ce ne soit qu’un nom ou une simple sensation comme les mains moites de Uriah Heep, aussi dans David Copperfield. Ce sont des personnages exagérés, peut-être, mais rendus éternellement crédibles et vivants par des détails qui nous parlent si éloquemment."

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