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jeudi 2 août 2012

LD fend Joanna Trollope

Joanna Trollope vaut bien mieux que la réputation qui lui est faite : un écrivain mineur, soupire-t-on souvent à propos de la Britannique, la bouche pincée. Il est vrai que la romancière écrit sur la vie comme elle va, sur la vie comme elle vient, sur la vie au quotidien. Mais elle le fait drôlement bien, scrutant jusqu’à la moelle ses personnages. Elle les fouille jusqu’au tréfonds d’eux-mêmes et nous les donne à aimer. Rien à voir avec les séries télévisées superficielles auxquelles on la compare parfois.

Son nouveau roman vient de paraître en français sous le titre "Désaccords mineurs" (traduit de l'anglais par Johan-Frédérik El Guedj, Editions des Deux Terres). Il est tout simplement excellent. La mort inattendue d'un pianiste fait se croiser ses deux familles, l'ancienne et la nouvelle. Ce n'est pas pour rien que le titre original est "The other family" (L'autre famille). Les deux tranches de vie de Richie vont s’y percuter. Mais il ne sera plus là pour arbitrer les confrontations.

La crise cardiaque qui emporte Richie Rossiter bouleverse donc deux familles. L’apparente, que le pianiste crooner forme avec Chrissie, son agente, 23 ans de vie commune, et leurs trois filles, Tamsin, Dilly et  Amy, la benjamine de 18 ans. L’ancienne, soit Margaret, son ancienne agente, l’épouse dont il n’a jamais divorcé, et Scott, leur fils de 37 ans, duo auquel il lègue son piano et ses droits musicaux. Une décision qu’il a gardée secrète et qui n’est découverte par tous qu’à l’ouverture du testament… Des deux côtés, c’est la stupeur, l’effondrement, l’affolement. De part et d'autre, la guerre sera-t-elle déclarée à "l’autre famille"?

Le livre est épais et c'est bien nécessaire pour que la romancière puisse déployer finement son intrigue, révéler peu à peu ses personnages et faire vibrer le lecteur devant ces destins peu originaux. Son prenant roman est tout en minutie, plein de petits détails que l'on découvre avec plaisir. Chacun des personnages sonne juste parce qu’il est perçu, considéré, admis dans ses parts de lumière comme d’ombre.

De passage à Bruxelles pour raisons familiales, sa fille et son gendre y vivent et ses petits-enfants y sont scolarisés, Joanna Trollope nous a accordé un long entretien dans son anglais exquis. Une vraie conversation autour "Désaccords mineurs".


Joanna Trollope (c) Barker Evans.

Comment ce roman est-il né dans votre esprit ?
Il a commencé avec les grands titres dans la presse britannique à propos de la loi sur les testaments. Chez nous, si vous avez vécu ne fut-ce que dix minutes avec un homme avec lequel vous êtes marié, s’il meurt sans faire de testament, vous héritez de tout. Alors que si vous avez vécu avec un homme pendant trente ans, en parfaite fidélité, si vous avez même des enfants ensemble, s’il ne fait pas de testament avant de mourir, si vous n’êtes pas mariés, vous n’aurez rien. La presse a réclamé un changement de la loi. Partout, on ne parlait que de cela. J’entendais les gens en discuter dans les transports en commun. Il m’a semblé que cela ferait le départ d’un très beau roman, surtout en optant pour la situation moderne d’un homme avec deux familles.
Et comment est né Richie?
Je voulais que mon personnage principal masculin, que je dois tuer au premier chapitre, ait non seulement deux familles, mais deux sortes de testament. Un pratique (la maison, la voiture, un peu d’argent) et un émotionnel (le legs de ce qui était spirituel, le plus important à ses yeux):  sa musique de crooner, avec des chansons très romantiques, qui parlent du cœur, d’amour. Et je voulais compliquer les choses en lui faisant léguer ces parts émotionnelles à la famille qu’il avait désertée. Mais dont il n’avait jamais divorcé. La seconde "femme" de sa vie avait dû acheter elle-même son alliance parce qu’il refusait de l’épouser, qu’il refusait de divorcer de la précédente. Mais il ne voulait pas l’admettre dans son propre esprit.
Le roman est né de la loi sur le testament mais il s’est enrichi de plus en plus au fur et à mesure que j’y réfléchissais. La situation a acquis de la profondeur, des complications aussi. Finalement on a une situation moderne très classique d’un homme qui file avec une femme plus jeune avec qui il a des enfants et qui n’en fait jamais l’égale de son épouse précédente.
En réalité, Richie déserte deux fois.
Oui et même trois fois parce qu’il est mort sans rien terminer. Je pense qu’il est sentimentalement paresseux comme le sont beaucoup d’hommes. Ils font ce qui est facile, ce qui est simple. Ils ne veulent ni la confrontation, ni les difficultés, ni les dépenses. Il y a une expression américaine qui dit "to go with the flow", se laisser porter par la vague. Vous êtes comme un coquillage dans un courant, vous vous laissez emporter par l’eau. Et vous êtes très charmant, très talentueux, très souriant et très facile et tout le monde vous pardonne. Jusqu’à ce que la fin arrive.
Tous vos personnages semblent cantonnés dans le passé.
Richie doit rester dans le passé, puisqu’il ne peut aller de l’avant. Il veut que le passé demeure, que personne ne l’abîme.
Quelle différence avec Margaret!
J’adore Margaret, l’avez-vous remarqué? Margaret, c’est la dignité, l’énergie, le courage. Elle a été abandonnée avec un fils de 14 ans, ce qui n’est sans doute pas la période la plus facile.Et un cœur brisé. Auparavant, elle a fait ce que font beaucoup de femmes, elle a soutenu son mari financièrement, le temps qu’il se fasse un nom dans la chanson. Et ensuite, elle se l'est ramassé dans la figure. Je pense que lui n’a pas de courage. C'est un lâche, un couard.Mais il est toujours souriant et avenant et on lui pardonne. Ses enfants voulaient l’aimer, l’admirer et le respecter. Ce sera une terrible révélation pour eux de découvrir qu’il n’était pas admirable.
Ce qui est intéressant dans votre roman, c’est que chaque lecteur se se fait sa propre idée peu du personnage. On parle peu de lui, mais il se révèle peu à peu comme dans un bac photographique.
Ce que je veux faire, ce n’est pas dire au lecteur ce qu’il doit penser, je ne suis pas le professeur, je ne vais pas lui enseigner quelque chose. Je veux l’amener dans le livre, lui dire il est comme ça, elle est comme ça, qu’en pensez-vous? Parce que chaque personne qui lit ce livre s’identifiera avec quelqu’un de différent. Il y a plein de femmes de mon âge qui sont très en colère contre Chrissie, qu’elles jugent égoïste, dure, sans cœur, sans sens du devoir, sans aucune des valeurs anciennes qu’a Margaret. Et j’ai eu aussi reçu beaucoup d’emails de femmes qui sont dans la position de Chrissie, qui ont le même âge qu’elle et qui ont le sentiment d’avoir été trahies. Chacun entrera dans ce livre différemment. Quand un lecteur me dit: "Je déteste Chrissie ou je déteste Tamsin", je réponds toujours: "Y avez-vous cru? Pensez-vous qu’ils soient vivants, que ce sont des vraies personnes?". Et quand ils me répondent "Oh oui!", je leur rétorque "hé bien, c’est tout ce que je veux."
Chrissie, la seconde femme, veut avoir la paix dans sa maison  mais combien de sacrifices n’a-t-elle pas consenti pour cela ?
J’ai été mariée deux fois et je pense que quand on pose un regard sur les relations de longue durée, il se passe que si elles commencent à aller mal, on pense qu’on a passé tellement d’années, qu’on a investi tant d’énergie, qu’on ne peut pas accepter une cassure. Chrissie considérait toutes les années avec Richie, leurs trois filles, le fait qu'elle n'avait pas d’alliance (elle doit l’acheter elle-même; il lui dit : "Porte-là si cela te rend heureuse, je la paierai mais je ne vais pas en acheter une et puis te la donner, je ne vais te demander en mariage, mais tu peux le prétendre si tu veux"). Je pense qu’elle a compris qu’il l’avait peu à peu laissée tomber au fil des années. A la fin, c’est la grande chute. Il meurt et la laisse sans rien.
Oui, il a modifié son testament sans l’avertir, en secret.
Ce doit être horrible, mais si vous savez quand même dans un petit coin de votre esprit que les choses ne vont pas très bien. Quand vous vous êtes engagée vis-à-vis de quelqu’un, émotionnellement, vous voulez croire ce que cette personne vous dit, vous voulez que cette personne soit une bonne personne parce que vous voulez avoir fait le bon choix, vous ne voulez pas avoir été fou ou idiot, et vous laissez aller.
Comment avez-vous décidé de faire Margaret et Chrissie comme elles sont ?
La ville de Newcastle est très importante dans ce livre. C’en est presque un personnage supplémentaire. Si vous regardez la carte de la Grande-Bretagne, Newcastle est aussi au nord que Liverpool, mais sur la côte est. C’est sur la mer du Nord, avec beaucoup de collines. La ville a été reconstruite en architecture néo-classique vers 1810. C’est une ville merveilleuse, avec son fleuve qui la traverse, le Tyne, et tous les ponts qui le surplombent. Son histoire est largement industrielle : la pêche (la mère de Margaret vidait des harengs sur les quais) et la construction navale. Tout le monde travaillait dans ces deux secteurs. Et il y a aussi une grande tradition de musique folk, qui apparaît dans le livre; il y a même un cours à l’université. C'est une ville dédiée à la musique.
Les gens de Newcastle ont un dialecte  particulier, l'accent des gens du nord. Margaret et Scott n’ont pas la même manière de parler que moi qui viens du sud de l’Angleterre. Ils ont ce très agréable accent du nord. Et Richie, comme Margaret, comme leur fils, devait être fier de venir de Newcastle. C’est dans votre ADN que vous venez de là.Quand Richie déménage vers le sud, qu'il emménage avec Chrissie, il ne se sent plus jamais chez lui. Il apporte une boîte à thé et y conserve du thé du Yorshire: c’est une partie de chez lui qu’il emmène. Je ne suis pas sûre qu’il se soit vraiment enraciné à Londres. Dans son esprit, Newcastle et son passé sont toujours restés un peu romantiques. Il ne voulait pas que Chrissie, ou leurs enfants, aillent au nord.
Et Chrissie a senti cela, non ? Elle n’a donné aucune information sur le passé de leur père à ses enfants.
Non, elle est jalouse de son passé. Comme beaucoup de secondes épouses, ou de secondes femmes dans la vie d’un homme, elle éprouve un sentiment d'insécurité permanente.
Comment avez-vous construit leurs trois filles, Tamsin, autoritaire, Debbie, un peu idiote, et la magnifique Amy ?
Tamsin veut contrôler sa mère, Amy, la seule qui est musicienne, la seule qui est mûre et adulte, la seule qui comprend qu'il leur faut aller vers l’autre famille (le titre anglais est "L’autre famille", ce qui est la réalité de chaque famille pour l’autre, mais il a été changé pour la traduction française parce que le public se méfie des romans trop sentimentaux). Je voulais que les trois filles soient très différentes, qu’elles adorent leur père sans vraiment le connaître jusqu’à sa mort. Je pense qu’il a fait bien attention à ce qu’elles ne le connaissent pas trop, pour qu’il puisse se présenter à elles comme quelqu’un de charmant. Elles ont découvert sa vraie nature après sa mort seulement. Il était mort, ce n'était plus son problème. Tamsin se rend très responsable de sa mère. Debbie est l’enfant du milieu classique, une "airhead", une tête sans cerveau, avec juste des bulles, de l’air et des choses en rose. Elle ne veut rien prendre vraiment au sérieux parce que cela lui fait peur. Elle ne s’occupe donc que de ses cheveux, de ses ongles, de son facebook.
Et de son boy-friend.
Elle voulait plus un boy-friend que ce garçon-là comme boy-friend. Ce n’est pas sa personnalité qui l’intéressait mais le fait qu’il soit un mâle. Comme avoir un sac Hermès ou Mulberry. Elle en avait besoin comme d’un accessoire. Et il le savait. Et quand il l’a laissé tomber par texto, il savait qu’il avait été une distraction pour ne pas penser à son père. Elle n’est pas une mauvaise personne mais elle est légère. Amy est la seule qui est vraiment musicienne. Et bien entendu, elle veut davantage de famille. Elle veut son grand frère, elle veut en savoir plus et elle est la seule qui va comprendre Newcastle et les racines de son père.
Amy était la seule à vouloir un avenir, les autres sont figés dans le présent. Ou dans le passé. Scott a 37 ans et est comme un enfant, il n’a ni femme, ni enfant. Il est très immature, il est sous la coupe de sa mère.
Son développement s’est arrêté quand il a eu 14 ans et que son père est parti de la maison. Il a été comme congelé. Il n’a pas compris ce qui se passait et pendant cinq ans rien n’a changé chez lui.Mais il joue du piano et il joue bien.Margaret a eu peur qu’il ne devienne bon pianiste et efface ainsi l’image qu’elle gardait de son père, si doué. Elle a tellement investi pour que Richie devienne musicien qu’elle ne veut pas de comparaison. Elle a peur que Scott soit bon et il est bon. Comme si Margaret et Scott jouaient aux "statues musicales". C'est Amy qui va tourner la clé pour lui et il rejoindra alors la vie à nouveau.En venant à Newcastle, elle lui dit que la musique peut reprendre.
Tous les personnages sont-ils fictionnels ou sont-ils inspirés de personnes réelles ?
Un peu des deux. Je ne prendrais jamais une vraie personne entièrement dans un livre, pour la raison que ce n’est pas bien, la seconde étant que c’est que c’est terriblement difficile. Vous devez être un génie comme Evelyn Waugh pour que quelqu’un de la vraie vie soit toujours vivant sur le papier. Par ailleurs, j’observe les gens tout le temps. Je suis tellement heureuse dans un aéroport à seulement regarder les gens. Les personnages de mes livres sont faits de toute une série de petites pièces venant de vraies personnes, le visage de quelqu’un, la voix de quelqu’un d’autre, l’humeur d’un autre, les expressions d’encore quelqu’un d’autre, les gestes, les manières. Chaque personnage est comme un patchwork de toute une série de choses réelles. Peut-être 50 ou 100% viennent de personnes réelles mais ils n’existent pas dans une seule personne. Seulement dans l’imagination que j’ai de ces personnes.
Quand vous commencez à écrire, connaissez-vous la fin du livre ou la découvrez-vous en cours d’écriture ?
De nouveau, un peu des deux. J’ai toujours les quatre, cinq premiers chapitres, et la fin. Je sais que je vais vers là mais je ne sais pas comment sera la route. Cela permet au livre de se développer biologiquement. Avec des relations comme dans la vie quotidienne. Et cela donne la chance de se mouvoir sur leur propre chemin. Parce qu’au début d’un livre, je ne connais pas très bien mes personnages. Au fur et à mesure que le roman avance, je les connais mieux. Je peux les faire évoluer. Par exemple, dans ce livre, Chrissie n’a jamais dit à ses filles que leurs parents n’étaient pas mariés.  Et il y a donc une erreur chez le notaire. Quand il lui dit qu’elle ne doit pas s’inquiéter, que tout ira bien, qu’elle va hériter de tout puisqu’elle est sa femme, elle doit répondre qu’elle n’est pas sa femme. Ce genre de choses à utiliser dans le livre pour lui donner du ressort, une couleur qu’il n’aurait pas autrement.
Votre roman est aussi sur la loyauté.
La loyauté est différente pour chacun des personnages. Et spécialement entre les filles et leur mère. Elles sont comme en prison. Il y a cette terrible scène, que je n’avais pas prévue au début, où Chrissie gifle Amy. C’est instinctif chez Chrissie : si tu vas à Newcastle, tu n’es pas loyale vis-à-vis de moi. Ce que Chrissie veut dire, c'est "Ton père n’a jamais été loyal avec moi, il a été plus loyal avec sa première femme qu’il ne l’a jamais été avec moi, et je suis tellement furieuse et maintenant il est mort, et je ne peux plus l’atteindre, et comme je ne peux pas me fâcher avec lui, je me fâche contre toi puisque tu es là".  Ce n’est pas un bon contact, mais c’est humain. Je pense que quand des crises arrivent, comme un décès, les barrières internes cèdent souvent. Au service funèbre, on est très civilisé, très poli, on a de belles manières et on parle doucement et quand un grand drame arrive, on oublie tout.
C’est un livre avec un triste début et une fin heureuse.
Une fin plus heureuse. Tout n’est pas résolu mais les choses sont sur la bonne voie pour chacun. Le pivot pour Chrissie est quand elle décide que ses filles ne doivent plus vivre avec elle. Avant cela, elle ne voyait pas de possibilité de futur. La vie peut vous paralyser mais un choc, comme un décès, peut vous réveiller. Son instinct ne l’a pas lâchée mais elle avait besoin de laisser passer un peu de temps.La fin est plus heureuse. Chacun peut évoluer de nouveau. C’est déjà ça mais ils vont bouger chacun individuellement. Peut-être Scott trouvera-t-il une copine ? Je ne sais pas, je n’ai pas fort confiance en lui. Mais je pense qu’il sera plus heureux, qu’il jouera de la musique.
Ce sont des vies ordinaires, finalement.
Je ne pense pas qu’il n’y a pas de chose plus triste qu’une vie ordinaire. Pour chacun de nous, nos vies, même si elles semblent banales vues de l’extérieur, sont pleines de drames à l’intérieur. Et un cliché n’en est un que s’il arrive à quelqu’un d’autre. Si ça vous arrive à vous, c’est la chose la plus importante au monde. Ainsi, votre premier bébé, c’est comme s’il n’y avait jamais eu de bébé avant. La première fois que vous tombez amoureux, c’est comme si cela n’avait jamais existé. Et c’est ce que j’essaie de faire dans mes romans, montrer l’importance de chacune des vies pour les personnes qui les vivent. C’est pour cela que je trouve que si la fiction devient trop philosophique, trop intellectuelle, elle s’éloigne des lecteurs. Je pense que vous avez besoin de sentir quand vous lisez un roman que quelqu’un vous tient la main.
A noter aussi la réédition du roman le plus célèbre de Joanna Trollope, paru en français en 1994, "Un amant espagnol" (traduit par Dominique Peters, Editions des Deux Terres).

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