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vendredi 28 octobre 2011

LM les mots de Sorj Chalandon

A l'écrit, comme à l'oral, Sorj Chalandon qui a reçu jeudi le Grand Prix
du Roman de l'Académie française pour "Retour à Killybegs" (Grasset),
son cinquième roman,  est un orfèvre des mots. Il les polit, il les sculpte,
il les râpe jusqu'à l'os. Aucun gras dans son écriture. L'essence des émotions.
La force des faits. A l'oral, c'est sa sincérité qui frappe, ce qu'il donne sans compter.



(c) AFP.



Dans "Mon traître" (2008), Sorj Chalandon offre au lecteur de partager la douleur du trahi.
Dans "Retour à Killybegs",
il se met dans la peau du traître et raconte son histoire.
Il change de focale.
Il prend la place du traître.
Il tente de le comprendre à défaut de lui pardonner.




"Mon traître" est un livre poignant, fracassant. L'auteur y romance la trahison d'une amitié de vingt ans  entre lui, alors journaliste à "Libération", et Denis Donaldson, membre de l’IRA. Il y est devenu Antoine, un petit luthier français qui découvre l’Irlande et ses combats ; le traître prend le nom de Tyrone Meehan et vingt-cinq ans de plus que le négociateur des accords de paix avec les Britanniques.
"Retour à Killybegs" est tout aussi fracassant. Cette fois, c'est Tyrone Meehan qui s’exprime. Qui raconte son histoire d’Irlandais devenant un traître. Sans cesse, il confronte son présent, la révélation de cette trahison sur laquelle il ne s’est jamais expliqué, et sa vie de résistant irlandais. Un roman éreintant, qui détecte le côté noir en chacun.
Les deux romans, écrits chacun à la première personne, racontent les deux versants d'une même histoire. Mais ils peuvent se lire de façon indépendante.

Echos d'une rencontre avec Sorj Chalandon à Bruxelles.

« Mon traître » était centré sur une trahison incompréhensible et non expliquée. Il a résonné chez beaucoup de lecteurs qui avaient vécu la même situation à des degrés divers. On en sortait fracassé. "Retour à Killybegs" fracasse tout autant si pas plus. En même temps, il ouvre des portes qui étaient fermées.
Je permets à mon traître de répondre à des interrogations mais c’est moi qui pose les bases des réponses.
Ce livre était-il là depuis le précédent ? On a l’impression qu’il flottait déjà dans l’univers des histoires.
Pas du tout. Quand j’ai écrit "Mon traître", j’ai écrit "Mon traître". A la fin, il me manquait deux choses : pourquoi il avait trahi et qui l’avait assassiné. Ces deux choses restaient dans les interrogations parce que, dans la vraie vie, c’étaient des interrogations. Ensuite, j’ai écrit "La légende de nos pères", une autre recherche de vérité et de mensonge, de nos parts d’ombre... A Pâques il y a trois ans, un groupe qui s’appelle l’IRA véritable - des dissidents républicains opposés au processus de paix qui pensent que l’IRA a eu tort de déposer les armes - a revendiqué le meurtre de Denis comme leur première opération militaire depuis la fin du cessez-le-feu.
"Mon traître" m'a permis de partager cette stupéfaction avec tout le monde. En même temps, je lui trouvais un petit côté obscène. Un homme trahit son pays, son combat, sa famille, et un petit Français dit "Ah j’ai été trahi aussi"»... Travailler sur mon désarroi m’a semblé utile mais pas suffisant. Je pensais que je pourrais faire le deuil. Ce que je voulais faire, c’était le deuil, non pas de mon traître, non pas de Denis, mais celui de la rancœur que je lui portais. Mais le deuil de la rancœur, il n’était pas fini. Quand j’ai terminé "Mon traître", je savais qu’il me manquait quelque chose mais qu’on en resterait là. Et puis, apprenant qui l’avait tué, je me suis dit qu'un truc me manquait. C'était lui, mon ami, le traître. Et ce petit Français, j’avais envie de régler mes comptes avec lui, pas méchamment, mais je voulais opposer une stupéfaction à l’autre.
C'est ainsi qu'a germé ce nouveau projet?
Je ne pouvais pas faire une suite, un "Mon traître 2", ou "Le retour". Je me suis dit que j'allais faire un écho à "Mon traître", le faire parler. Qu'il nous raconte.
Cela a-t-il été difficile à mettre en place?
Assez. Je voulais que les deux livres soient indépendants. Je ne voulais pas que ceux qui n’ont pas lu "Mon traître" ne comprennent pas ce qui se passe dans "Retour à Killybegs". Une nuit, je me suis dit, il faut que ce soit non pas Denis, mais Tyrone qui parle. Denis ne pourra pas parler, Denis est mort. Denis, je j’ai vieilli dans le roman, il n’avait pas 81 ans quand il est mort mais 55. J'avais créé un traître de papier que l’on frôlait dans "Mon traître". C'était à lui de parler maintenant. Et qu’en plus, il nous dise que tout ce qui avait été écrit avant n'était pas vrai, était un mensonge, était faux. J’avais besoin que quelqu’un me remette à ma place de petit Français, de simple passant dans cette histoire-là.
Vous avez alors commencé à écrire "Retour à Killybegs".
La première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est que dans "Mon traître", Tyrone Meehan est interrogé par l’IRA et donne des dates et des faits : né en 1925 à Killybegs, arrêté en 1947, en 1950 etc. Brusquement, je me rends compte que ce canevas impératif que je ne soupçonnais pas, je l’avais mis en place dans "Mon traître". Je me retrouvais obligé à faire naître cette personne en 1925, à Killybegs alors que mon ami était né en 50 à Belfast.
Je me suis rendu compte que, sans être une suite de "Mon traître", il y avait des impératifs dans ce nouveau roman, les arrestations, la naissance, les combats et la mort. Par exemple, dans "Mon traître", j'ai écrit: je me suis engagé à l’IRA vers seize ans. C'était juste une conversation face à une caméra de l’IRA. Je ne soupçonnais pas qu’il fallait que tout cela prenne corps. Et donc s’est ouvert un chantier incroyable. Je devais donner vie à ce personnage, vu par le petit Français qui n'était qu'une ombre. Le petit Français tournait autour des choses. Il tournait autour des pubs même s’il pensait y être admis. Il tournait autour de la lutte même s’il pensait y être favorable. Il tournait autour de tous ces gens et je me suis dit, là on va aller à l’intérieur. Le petit Français allait visiter les gens autour de la prison, alors on va être dans la prison.
Cela a dû être un travail énorme?
J’ai d'abord fait un travail tout bête d’histoire. Il a fallu que je retravaille sur les années 20, sur les années 30, sur les années 40. Tout ce que notre héros, Tyrone Meehan, fréquente, tout ce qu’il voit, tout ce à quoi il assiste, est réel. Quand, à Killybegs, le petit enfant voit arriver un bateau anglais qui a une avarie et que les policiers d’Irlande montent pour mettre le drapeau. Ce bateau est arrivé, il y a son numéro. Je voulais qui si un historien s’amuse avec ce livre, tout soit exact. Les bombardements de Belfast sont absolument exacts. J’ai toutes les photos. Tous les décors, tous les gens que Tyrone croise, ont des noms gravés dans la pierre, dans le marbre.
Pour moi, c’était impératif que Tyrone Meehan traverse la vraie Irlande, pas une Irlande sublimée, pas une Irlande inventée. Les prisons, les grèves de la faim, les grèves de l’hygiène, ce sont mes amis. Ceux qui ont été nus sous des couvertures, dans leurs excréments, pendant quatre ans, j’ai parlé avec eux, je les ai vus vivre après, manger, tournés contre le mur parce qu’ils trouvaient que le cul comme la bouche c’était obscène. Ils n’imaginaient pas manger en public. Ils trouvaient cela sale, après dix-sept ou dix-huit ou dix-neuf ans d’isolement absolu. Le journaliste que j’étais avait la matière, non pas pour faire du journalisme, mais pour emmener la personne dans la prison. Tout ce que je décris, les humiliations, les cris, etc., ce sont des choses que mes amis ont vécues. Tyrone Meehan est une construction de beaucoup de gens, de beaucoup de douleur, de beaucoup de combats. Tout est absolument exact mais je ne pensais pas l’écrire. Je me suis mis à l’écrire parce qu’il me manquait. J’en étais resté au trahi et à son désarroi et moi, ce que je voulais, après avoir parlé avec ces gens, beaucoup de gens qui me disaient "Mais il vous aimait, c’était un copain, mais quand même il vous aimait" et d’autres qui le jugeaient, j’ai eu envie après avoir dit aux lecteurs  j’aimerais que vous partagiez mon désarroi, j’ai eu envie de leur dire, maintenant, je voudrais que vous trahissiez avec moi.
Et vous nous emmenez trahir.
Pour moi, ce qui était important, c’était de montrer comment on peut devenir un traître. On ne naît pas traître, on ne naît pas héros, on ne naît pas lâche et Tyrone Meehan. D’autres de mes amis ont, eux, avoué tout de suite qu’ils avaient été approchés par les Britanniques. Le piège mis en place est un piège que les Britanniques ont fait. Je voulais en finir avec les questions "Mais pourquoi il a fait ça ?", "Tu crois que ?" Je me suis dit: chut, on va le laisser parler. Je lui prête ma voix, je lui prête mon traître.
Je ne sais pas comment Denis était dans les pubs, avec les gens qui l’applaudissaient "Hi Denis, Hello Denis", qui l’embrassaient. Lui, dans quel état de solitude il était! Tous ces gens qu’il aime, il les trahit à chaque seconde, à chaque minute. Il est l’ennemi. Quand tout le monde se lève pour chanter l’hymne national irlandais et que des vieux se penchent vers lui, se tournent vers lui dans la salle en faisant bravo, l'homme qu’ils saluent est l’ennemi. C’est monstrueux. Denis ne m’a pas dit ce qu’il ressentait, il est mort avant. En tout cas, moi, mon traître à moi, dans mon ventre à moi, je l’ai mis dans ces situations-là. Je l’ai mis dans ce pub. Je l’ai mis avec ces gens-là. Je l’ai mis marcher dans les rues. Je l’ai mis dans la solitude. Je l’ai mis dans les silences. Je l’ai mis dans les mensonges. Pour parler de mon traître, j’ai écouté le mien et c’est cela qui a été le plus difficile. J’avais écrit "Mon traître" pour qu’il devienne le tombeau de ma rancœur et, en fait, "Retour à Killybegs" est le tombeau de mon ami.

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