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mercredi 22 juillet 2020

Les éditions québécoises D'Eux arrivent en Europe

Une double page de l'album "Adélie", gros coup de cœur. (c) D'Eux.


Fondées au Québec en 2015 par Yves Nadon et France Leduc, 20 années dans l'édition jeunesse et 35 en classe, les éditions jeunesse D'Eux ont vu paraître leurs premiers titres en février 2016. La maison qui "considère la lecture comme un élément de transformation pour l'enfant" publie des "histoires fortes, des illustrations percutantes, dans le noble objectif de créer des lecteurs". Elle affiche actuellement 47 titres à son catalogue, principalement des albums.

Bonne nouvelle, elle est distribuée en Europe depuis mars 2020. Mauvaise pioche, pile au moment du confinement pour cause de coronavirus. Les livres ont donc été retardés de quelques semaines mais ils sont là (distribution Harmonia Mundi). Pas tout le catalogue, six titres actuellement, et sept autres qui arriveront à la rentrée de septembre. Sachant que D'Eux a vendu certains titres à des éditeurs européens à un moment où la diffusion en Europe n'était pas encore d'actualité. Par exemple "Si j'étais Ministre de la Culture" de Carole Fréchette et Thierry Dedieu dont les droits européens ont été cédés à HongFei (lire ici).

On trouve chez D'Eux des créations et des rééditions sans véritable autre politique d'édition que celle des "bonnes histoires". Des créations d'auteurs et d'illustrateurs appréciés en littérature de jeunesse, dont les éditeurs aiment le travail, Philip et Erin Stead, Jean Claverie, Barroux, etc. Des rééditions de livres chéris dont on apprécie qu'ils soient à nouveau disponibles, "L'histoire d'Erika" de Ruth Vander Zee et Roberto Innocenti ou "Le jardin d'Abdul Gasazi" de Van Allsburg par exemple, même si tous ne traverseront pas l'Atlantique. "Des créations à nous et des rééditions", précise Yves Nadon, "On a racheté les droit de "Cassandre" et "Rose Blanche", on achète les droits que l'on aime." Quels critères? "On aime, point. Pas d'autres critères. Le fait d'avoir été en classe 35 années et de n'avoir enseigné la lecture qu'avec des livres m'a sensibilisé à la grande variété de textes et de lecteurs."


Dans les albums disponibles en ce début d'année, j'en ai regardé quatre. Deux excellents, un bon et une déception. Explications.


Adélie, lectrice secrète


Gros coup de cœur pour l'album aux tons de nuit "Adélie" de l'auteur-illustrateur franco-brésilien Jean-Claude Alphen (D'Eux, 32 pages), seulement son deuxième titre à nous parvenir sur une bibliographie riche d'une trentaine de titres! Tout y est bien et il plaît autant aux enfants pour son propos plein d'imagination et ses images éloquentes qu'aux adultes pour la qualité des dessins. De ravissantes aquarelles, comme jetées sur le papier, vives, dynamiques et irradiant de charme. Des scènes souvent de nuit, ci et là colorisées, instantanés superbement croqués.

Le début de l'histoire d'Adélie. (c) D'Eux.

L'album commence par une blague. "Adélie habite à la campagne" dit le texte, placé entre deux maisons habitées. Qui est alors cette Adélie qui "s'amuse avec ses frères" durant la journée? La petite fille ou la petite cochonne rose? On comprend un peu plus loin quand une succession de séquences nocturnes montrent la porcinette quitter son enclos et entrer dans la maison endormie. Direction la bibliothèque où, durant toute la nuit, elle va dévorer des livres dont la lecture l'enchante. "Pour Adélie, chaque nouveau livre qu'elle lit raconte la plus belle histoire au monde."

De magnifiques atmosphères. (c) D'Eux.

Composé en toute grande majorité d'illustrations sur doubles pages, l'histoire avance dans des scènes charmantes, extrêmement visuelles, complétées d'un texte bref. Au lever du soleil, Adélie range les livres et repart chez elle. Evidemment, ce qui doit arriver arrive. La petite fille entraperçue au début va se lever une nuit et découvrir la lectrice secrète. Immédiatement, elles s'entendent à merveille et passent désormais leurs nuits à lire ensemble. Jusqu'au jour où...

Evidemment, on peut prendre "Adélie" pour un plaidoyer en faveur de la lecture. Mais c'est album est bien plus que cela. Bien mieux aussi. Il célèbre tout simplement le bonheur de vivre et de lire dans des scènes justes et pleines de détails à relever ici ou là. Un livre complètement à hauteur d'enfant par son scénario original, une histoire racontée avec justesse. A partir de 2,5 ans.



Une histoire vraie, une résurrection


Si on connaît bien l'auteur britannique David Almond ("Skellig" et d'autres romans chez Gallimard Jeunesse), on découvre la beauté du travail de l'illustrateur australien Levi Pinfold ("La légende du chien noir", Little Urban, 2015, qui lui valut la  Kate Greenaway Medal 2013 en Grande-Bretagne où la version originale avait été publiée, les couvertures des dernières éditions collector pour les vingt ans de la saga "Harry Potter" de J.K. Rowling, Gallimard Jeunesse) dans l'épatant album jeunesse qu'ils signent ensemble. De toute beauté et coupant le souffle, "Le barrage" (traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Christiane Duchesne, D'Eux, 32 pages) se base sur une histoire qui est véritablement arrivée au nord-est du Royaume-Uni à la fin des années 1970. La construction d'un barrage impliquant l'engloutissement de tout un paysage. Champs, fermes, pâturages...

Départ au petit matin vers la vallée.(c) D'Eux.

Mais "Le barrage" n'est pas un récit. C'est une œuvre d'imagination, formidable, tant du point de vue du scénario que de celui des images et de la mise en page. Un matin tôt, un père réveille sa fille et l'invite à prendre son violon. Ils sortent, parcourent la vallée. Partout où ils passent, le père explique à sa fille ce qui va disparaître. Mais il rappelle aussi la mémoire de tous ceux qui ont fait de la musique en ces lieux, ou chanté, ou dansé. Dans une maison abandonnée où volettent de rassurants fantômes, elle joue et il chante et danse "pour tous ceux qui sont partis et pour tous ceux qui viendront". Passant successivement dans les maisons condamnées, le duo les inonde de musique.

Ls perspectives. (c) D'Eux.

On retrouve la père et la fille quelque temps plus tard. Le barrage a été achevé, les terres inondées, un lac magnifique est dorénavant là. Et bien sûr la musique qui accompagne tous ceux qui profitent des joies que permet le nouveau plan d'eau. Plus éternelle que les constructions humaines.

Un chantier gigantesque. (c) D'Eux.

Quel beau texte que celui de David Almond qui traite par la voie poétique cette disparition, cette perte. Hommage vibrant à  ce qui n'est plus et accueil de ce qui sera. Ses mots sont incroyablement portés par les illustrations hyperréalistes de Levi Pinfold, d'une incroyable beauté, jouant avec les tonalités de brume et de lumière, les cadrages et la mise en pages, passant des vignettes juxtaposées aux doubles pages majestueuses dans ce format à l'italienne, célébrant autant la nature que les humains et la musique.

L'album se termine par un état des lieux actuel du Kielder Water, le plus grand lac artificiel de Grande-Bretagne, lieu de création artistique et lieu de nature. A partir de 5 ans.



Célébration de l'amour


On a découvert la belle plume de l'Américain Matt De La Peña avec l'excellent "Terminus" (lire ici), premier de ses cinq albums pour enfants de lui à être traduit en français alors que ses romans pour ados et young adult sont bien présents chez Robert Laffont. En voici un second, très attachant, "Amour" (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Paule Brière, D'Eux, 36 pages), illustré à sa façon si reconnaissable par Loren Long, le prolifique auteur-illustrateur américain qui avait notamment illustré les livres pour enfants de Barack Obama et... Madonna!


La scène du taxi.(c) D'Eux.

Conçu en doubles pages, "Amour" suit l'enfance du début, l'état de bébé, à la fin, l'envol autonome, en insistant sur l'importance et la variété du sentiment de l'amour. La vraie bonne idée de l'album est de présenter différents enfants, garçons et filles, de toutes les couleurs et les religions, pour incarner chaque fois le sujet. A saluer aussi, l'excellent rapport texte-images qui permet au lecteur de comprendre les propos autant par les mots éloquents que par les situations croquées avec le goût du détail. La scène du taxi par exemple qui se dédouble avec ce qui se passe silencieusement à l'avant-plan. Ou celle de la caravane où la pauvreté s'efface devant la lumière de l'amour. Les choses plus difficiles ne sont pas ignorées. Une scène de rupture ici, une séquence télévisée là. "Amour" est la célébration à hauteur d'enfant d'un lien universel. A partir de 4 ans.

La scène de la caravane. (c) D'Eux.



Un trèèèèès long éloge de la lecture


Déception avec l'album "Le jardinier qui cultivait des livres" de la Québécoise Nadine Poirier, illustré par "notre" Claude K. Dubois nationale (= belge) à l'immense talent (D'Eux, 32 pages). On y suit la rencontre entre un vieil homme, fou de livres, et une toute petite fille, elle aussi grande amatrice de lecture. Deux solitaires originaux qui vont s'apprivoiser et se découvrir. C'est bien sûr un éloge de la paternité et une ode à la lecture mais le texte est aussi long que compliqué et finalement embrouillé et embrouillant et si les dessins de Claude K. Dubois sont très réussis dans leur ensemble, deux ou trois sont décevants. A partir de 5 ans.

La rencontre. (c) D'Eux.
 
L'échange. (c) D'Eux.

La lecture. (c) D'Eux.

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