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jeudi 30 juillet 2020

Le décès de Janine Despinette, très grande dame de la littérature de jeunesse

Janine Despinette.

Quel âge faut-il avoir pour connaître le nom de Janine Despinette, critique française de littérature de jeunesse, qui vient de s'éteindre ce 24 juillet 2020 à l'âge de 94 ans? Trente ans? Quarante ans? Et pourtant, si la littérature de jeunesse est aujourd'hui ce qu'elle est, c'est en partie grâce à elle, qui a plongé très tôt dans le grand chaudron des albums pour enfants. En réalité, elle a consacré toute son existence aux livres pour enfants, donnant de la noblesse au genre, consacrant les talents affirmés, suivant les œuvres en gestation, traquant les jeunes pousses. Bien sûr, elle avait ses idées, qu'elle défendait haut et fort, mais elle avait surtout une attention extrême et une gentillesse bienveillante vis-à-vis des artistes, doublée d'une curiosité insatiable et de connaissances inouïes. Un œil aiguisé et exigeant, bénéfice de son enfance. Elle a toujours défendu l'idée d'une littérature de qualité pour les enfants et a traqué, analysé et commenté les illustrations avec talent, ce qui était nouveau à une époque où le texte était roi. "Janine a été de ces critiques qui ont tant fait pour que le livre destiné à la jeunesse ne soit plus regardé avec condescendance", témoigne Jean Claverie. "Elle était un peu notre bienveillante "marraine" à tous et nous manque déjà beaucoup", complète Claude Clément.

Les obsèques de Janine Despinette auront lieu ce vendredi 31 juillet à Sancy (Meurthe et Moselle) près de Nancy/Thionville/Hayange, berceau de la Famille Despinette, où Jean Marie et leur fille Anne sont enterrés.
Ceux qui voudraient envoyer une illustration, un témoignage  pour accompagner Janine ce vendredi, peuvent joindre Nicole Despinette née Thiébaut, nièce de Janine (coordonnées sur demande).


Née Janine Constantin en 1926 à Aix-les-Bains, en Savoie, orpheline de mère très jeune, fille unique, elle développe un lien très fort avec son père, le peintre Cyril Constantin (1904-1995) et vit dans un milieu d'artistes. Cheftaine scout, infirmière de la Croix-Rouge pendant la guerre, elle a toujours baigné dans les milieux d'éducation populaire. Après la guerre, à Paris, elle rencontre Jean-Marie Despinette (1918-2009) qu'elle épouse en 1948. Ensemble, ils parcourront le monde pour défendre une littérature de jeunesse de qualité, couple uni partageant les mêmes idées. Couple qui n'avait eu qu'une enfant, Anne, morte jeune, chagrin terrible qu'ils ont porté ensemble.


Janine Despinette et Carla Poesio, les inséparables, ici à Bologne en 2012.

Tout ce qui compte en littérature de jeunesse a vu passer la silhouette longiligne de Janine Despinette. Et revenir. Avec son mari, seule ces dix dernières années, elle était partout et a participé à tout ce qui a fait connaître la littérature de jeunesse, la "littérature en couleurs" selon son expression.

  • La Bibliothèque internationale de la jeunesse à Munich en 1949
  • L'IBBY (Internation Board on Books for Young People), dont elle cofonde la section française
  • La Foire internationale du livre pour enfants de Bologne, la Fiera dell Libro per Ragazzi, créée en 1964 par Carla Poesio (1926-2017)
  • La Biennale Internationale d'Illustration de Bratislava, crée en 1967 (Grand Prix BIB, Pomme d'Or de Bratislava et Plaque d'Or de Bratislava).
  • Les salons du livre, les rencontres, les expositions, les prix littéraires, les jurys nationaux et internationaux.


Avec l'éditeur François David, en 2011. (c) JK


A l'échelle française, Janine Despinette a créé en 1951, avec son mari, l'association Loisirs Jeunes, son hebdo destiné aux familles et les Diplômes Loisirs Jeunes.
En 1965, elle participe à la création du Centre de recherche et d'information sur la littérature pour
la jeunesse (CRILJ), avec Natha Caputo, Isabelle Jan, Mathilde Leriche, Marc Soriano et Raoul
Dubois.
En 1988, elle crée avec Pierre Villière le Centre international d'études en littérature de jeunesse (CIELJ), qui édite la revue "Octogonal "(1993-2004) et décerne les Prix Octogone.
Elle met à disposition de l'association à Charleville-Mezières sa collection personnelle de livres jeunesse, constituée alors de 40.000 titres. Quatre ans plus tard est créé le site Ricochet qui connaît de sacrés déboires financiers vers 2010, manque disparaître durant deux ans et est finalement sauvé grâce à l'acharnement d'Etienne Delessert (lire ici).Faute de financements français, le site et ses précieuses collections (60.000 titres actuellement) ont été transférés en Suisse, à l'Institut suisse Jeunesse et Médias ISJM.

Tout au long de sa longue vie active, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale et jusqu'à sa mort quasiment, Janine Despinette a sillonné avec énergie les allées des foires et fêtes du livre jeunesse. Francfort, Bologne, Bratislava, Paris, elle a été partout, que les rencontres aient été professionnelles ou grand public.  Elle y recensait les nouveautés ou les rééditions, mais, surtout, elle rencontrait les artistes. Volubile, elle leur posait mille questions, et puis les donnait à connaître à un public avide d’informations. Dès son entrée en scène, elle a fait des albums pour la jeunesse des objets de culture. En marge de ses découvertes, elle participe à de nombreux colloques, universitaires ou non, sur le sujet. Quand elle ne les dirige pas! Elle a été l'ambassadrice inlassable de sa cause, invitant chacun à en parler. "Tu n'aimes pas parler en public?", me disait-elle il y a trente ans, "prends des granules de Gelsemium et fonce!"

On peut dire que Janine Despinette a connu à fond la littérature de jeunesse d'avant-d'hier, d'hier et d'aujourd'hui, un peu moins bien celle des toutes dernières années. Elle a espéré jusqu'à la fin publier l'ouvrage qui réunirait tout ce qu'elle a vu, observé, pensé, de cette littérature pour les jeunes qu'elle chérissait comme un enfant, un enfant à la naissance duquel elle a assisté. Ce livre, "La littérature en couleurs", bien épais et largement illustré, restera un projet. Il devait proposer son point de vue sur les premiers éditeurs de jeunesse et bien entendu son analyse de dizaines d'artistes d'hier et d'aujourd'hui. Nés en France ou ailleurs, l'art n'ayant pas de frontières, mais qui ont tous contribué à faire de l'album pour enfants ce qu'il est actuellement.

De sa démarche, Janine Despinette disait ceci:
"La "critique" que je suis devenue, a tendu toute sa vie à essayer de montrer [les livres pour enfants] comme reflet de l'imaginaire des artistes, comme tremplin pour le développement de la sensibilité artistique et esthétique des nouvelles générations d'enfants, et comme support de réflexion pour une meilleure connaissance des diverses cultures (on sait à quel point, en ce sens, l’image est parlante) donc, comme objets culturels représentatifs parce que témoignant de l'évolution sociale, artistique et technologique de notre temps."

Pour retrouver la femme et la critique que Janine Despinette a été, le très bon portrait fait par Etienne Delessert ici.

Pour suivre son parcours biographique, l'article de Josiane Cetlin ici.






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