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mardi 28 juillet 2020

Le décès de Gisèle Halimi, féministe et avocate

Gisèle Halimi.

Gisèle Halimi vient de mourir ce 28 juillet 2020, au lendemain de son anniversaire. Elle avait 93 ans.

Gisèle Halimi, féministe, avocate, militante, écrivaine, mère et grand-mère, les cinq étant intimement liés. Elle était née le 27 juillet 1923 à La Goulette (Tunis) en Tunisie d'une mère juive et d'un père d'origine berbère. Une famille qui préférait les fils et à qui elle en fera voir de toutes les couleurs. Après des études en droit en France, elle retournera travailler dans son pays natal en 1949 et poursuivra une carrière d'avocate à Paris en 1956.

Si elle a défendu avec acharnement les droits des femmes, Gisèle Halimi s'est aussi engagée dans de nombreuses causes liées aux droits humains (en Tunisie, en Algérie et ailleurs dans le monde). On se souvient évidemment du procès de Bobigny en 1972 (elle défend une jeune fille de 16 ans que sa mère a aidée à avorter après un viol) qui fera avancer la cause de la libéralisation de l'avortement en France.

Elle a publié à partir de 1961 divers ouvrages en lien avec sa profession d'avocate. Mais à partir de 1988, elle se lance avec "Le lait de l'oranger" (Gallimard) dans son autre passion, l'écriture de fiction. Suivront à bon rythme une dizaine de romans, récits, autobiographies, le dernier étant "Histoire d'une passion" (Plon) en 2011.

J'avais eu le bonheur de rencontrer Gisèle Halimi à la sortie de ses trois derniers livres. Petite dame menue, toute mince aux longs cheveux blonds parfaitement coiffés.


La Kahina, "première femme-libertés"


La Kahina
Gisèle Halimi
Plon, 2006

Gisèle Halimi fait revivre celle que son grand-père considérait comme leur ancêtre.

La Kahina fut reine de l'Aurès au VIIe siècle. Elle dirigea les tribus berbères, résista au général arabe Hassan, tomba amoureuse du neveu de ce dernier. Un destin exceptionnel, fait de guerres et d'amour. Gisèle Halimi raconte cette femme dont elle descend.

Tous vos livres sont autobiographiques, "La Kahina" aussi?
La part autobiographique y est très grande et très ancienne. "La Kahina" est une étrange histoire dans ma vie et une étrange histoire dans l'Histoire. Quand j'étais enfant, mon grand-père paternel me racontait, en suivant la tradition orale, que nous descendions d'une reine berbère, la Kahina. Il la décrivait comme d'une beauté extraordinaire, vêtue d'une tunique rouge, avec de longs cheveux couleur de miel lui coulant jusque dans le milieu des reins, chevauchant à la tête de ses tribus qui l'adoraient, qui l'idolâtraient.

Qu'est-ce qui vous a poussée à l'écrire, à faire autant de recherches?
Je voulais remonter à cette femme qui a été pour moi la première image de femme indépendante. Je l'appelle la "femme-libertés". Elle nous donne des leçons de dignité, d'indépendance, de courage, de sensualité. Ça m'avait frappée même si mon grand-père n'aimait pas beaucoup ce dernier aspect. On trouve trace de cet épanouissement charnel dans les écrits des historiens. Toute mon enfance, j'ai porté cette femme. Je voulais faire ce livre mais je reculais devant l'ampleur du travail: près de deux ans de documentation, pour restituer exactement les lieux, le temps, les batailles, la guerre.

La Kahina était une guerrière?
Oui, même si on n'aime pas tellement la guerre. Mais j'ai vérifié, elle n'a jamais fait de guerre de conquête ou d'hégémonie. C'était une résistante, en osmose complète avec ses montagnes, avec le vent des Aurès, la nature. Elle s'arrêtait parfois au milieu d'un moment tragique pour cueillir une fleur. La première, la Kahina a été une rassembleuse politique et une femme épanouie. Je la trouvais extraordinaire: elle avait ce côté sensuel, charnel et restait un leader politique (générale en chef).

En quoi êtes-vous proche d'elle?
Nous avons vécu des choses semblables. Dont la malédiction de naître fille: la Kahina était la seule héritière du roi Tabet. Les chefs de tribus disaient à son père: "Mais alors, tu n'as pas de descendant." Elle répondait: "Mon père, je suis une fille, mais je serai aussi un garçon." Ce livre est à la fois la source de ma vie, de la vie de mes ancêtres et la source de mes choix. C'est un portrait et une épopée. La Kahina a unifié nomades et sédentaires, a fait de la résistance, de la politique. Elle a adopté Khaled, son jeune amant arabe, par le simulacre de l'allaitement: elle l'a mis sur un de ses seins, ses deux autres fils sur l'autre, l'Arabe et les deux Juifs, et leur a dit: "Maintenant vous êtes frères."

Un féminisme comme projet de société tout entier 



Ne vous résignez jamais
Gisèle Halimi
Plon, 2009

Dans "Ne vous résignez jamais", votre quinzième livre, vous évoquez un "devoir de non-résignation".
Je pense que la résignation est la pire des "vertus" parce qu'elle supprime en vous le projet, la révolte contre le mal, contre la douleur. Elle aplatit complètement l'individu, fait de votre vie quelque chose de statique et coupe finalement l'espérance. A ce titre-là, c'est la pire des choses. Mon livre s'adresse à tout le monde, mais un peu plus aux femmes qu'aux hommes parce que c'est surtout aux femmes qu'on prêche la résignation, qu'on dit "C'est la vie". Je voudrais les voir refuser cette idée de la résignation.

Vous, êtes-vous née "non résignée"?
Je ne sais pas, mais je n'ai pas le souvenir de m'être résignée à quoi que ce soit. Ma révolte est venue très tôt, dès l'enfance où on me disait "Puisque tu es une fille, tu ne dois pas étudier, tu dois servir à table, laver et repasser les vêtements de tes frères". J'ai eu plus qu'un refus de résignation: une révolte radicale, presque dramatique. Je préférais mourir. J'ai fait la grève de la faim. Après trois jours, mes parents ont pris peur et ont cédé. Dans mon journal, j'ai écrit "C'est mon premier morceau de liberté".

Pourquoi ce quinzième livre?
C'est la recherche du fil rouge. A 80 ans, j'ai voulu voir s'il y avait une cohérence entre les moments d'autobiographie que j'avais déjà écrits. J'ai voulu me retourner sur mes chemins parcourus. Y trouver un fil rouge qui m'a apporté une grande sérénité. Bien sûr, j'ai fait des erreurs, comme tout le monde. Mais dans l'ensemble, j'ai un fil rouge, dû au fait que ma prise de conscience de femme, et de femme de gauche, est venue de ma vie même: mon enfance, la colonisation autour de moi ont été autant de leçons de choses vivantes pour mon appréhension de mes engagements plus tard.

Vos engagements, dont le féminisme, mentionné à la cinquième page de votre texte…
A la cinquième page? C'est tard. Réduire mon engagement au féminisme ne serait pas exact, sauf si on le définit, comme moi, comme un féminisme politique, au sens large du mot. Ce n'est pas "On est marginales, on se met dans un coin, on fait la guéguerre". C'est un projet de société tout entier, incluant les hommes, ce qui n'est pas la moindre de nos difficultés. Lutter contre le colonialisme, comme je l'ai fait, est plus simple: c'est faire partir l'occupant. Première étape: "Hop, à la mer!" On ne peut pas faire cela avec les hommes puisqu'on partage leur vie. Il faut que notre force de conviction, que notre démarche, que nos combats, les obligent à conquérir eux-mêmes une nouvelle liberté.

Vous rappelez que les chiffres de l'IVG restent constants.
C'est une victoire féministe! On nous a tellement dit, avec une passion haineuse, qu'il y allait avoir des millions d'avortements légaux avec cette loi. Le chiffre reste le même et c'est ça qui est important. Le problème est que la majorité des femmes qui pratiquent l'IVG sont des jeunes. S'en servent-elles comme moyen de contraception, pour se rassurer sur leur fertilité? Sont-elles inconscientes, immatures? Elles n'ont pas compris la signification de cette conquête: non pas un moyen de contraception, mais un ultime recours. Les femmes sont obligées d'être très lucides pour ne faire un enfant que lorsqu'elles sont sûres de pouvoir l'accompagner jusqu'au bout. L'IVG est un passeport philosophique, pour avancer. Je crains que pour beaucoup de jeunes, cela ne le soit pas.

Vous dites non à la prostitution.
Je suis une abolitionniste radicale. Rien à voir avec le système français qui se dit abolitionniste mais tolère à peu près tout et ne pénalise que les malheureuses prostituées. Moi, je suis pour le système suédois, devenu aussi le système norvégien. Je le préconise pour toute l’Europe: la prostitution est interdite. Quand on arrête une prostituée, on lui dit "C'est terminé", et on pénalise le client. La prostitution est la forme d'esclavage moderne. On a aboli l'esclavage, sauf pour les femmes. Contrairement à certaines intellectuelles, je ne crois pas que jamais, la prostitution soit un choix libre. Pour en venir à bout, il faut pénaliser, condamner le client. Comme il n'aime pas cela… Et qu'on ne me parle pas des "instincts" du client, les femmes ont les mêmes et elles se tiennent très bien.


L'extraordinaire bonheur d'être grand-mère



Histoire d'une passion
Gisèle Halimi
Plon, 2011


Mère de trois garçons, de deux pères différents, Gisèle Halimi a toujours regretté de ne pas avoir eu de fille. Alors quand en 1992, à 65 ans, elle devient grand-mère d'une demoiselle, c'est l'explosion de bonheur. Dans "Histoire d’une passion", elle raconte avec émotion ce lien unique entre elle et ses deux petits-enfants, les joies inouïes et les tristesses terribles que lui ont values les trois années où elle a été privée de Tahfouna et du Petit Prince. Un récit magnifique où la militante pour les droits de l’homme et les causes féministes se livre intimement, tout en tendant au lecteur un miroir où se réfléchit l'art d'être grand-mère.

Quand avez-vous décidé d'écrire ce livre?
Le livre était écrit par petits bouts puisque je tiens un journal. Mais j'ai décidé de le publier l'an dernier en voyant ma petite-fille grandir – elle a eu dix-huit ans. Le temps passe. Je voulais fixer certains émerveillements que j'avais eus avec elle enfant.

Je suppose que M., votre petite-fille, a lu le manuscrit avant publication. Qu'en a-t-elle pensé? Et ses parents?
Bien entendu, elle a lu le manuscrit avant. Et elle n'y a rien changé. Elle m'a regardée avec un sourire très tendre et elle m'a dit "C'est trop, Mamie". Elle était heureuse de cet amour et de l'expression de cet amour. Elle était fière en même temps. Aujourd’hui, elle est étudiante à Cannes. Son frère est toujours à Paris, il passe son bac. Il est très autonome. Il a compris très vite l'immense amour qu'il y a entre moi et eux deux, mais particulièrement entre sa sœur et moi. Leurs parents, que j'appelle l'"Autorité parentale" dans le livre, n'ont fait aucun commentaire.

Vous vous livrez à fond dans ce livre, vous dévoilez vos sentiments intimes, la passion qui a uni votre petite-fille et vous. Cela vous a-t-il été facile?
Cela m'a été facile de l'écrire parce que j'ai toujours beaucoup écrit. J'ai voulu l'éditer parce que j'ai remarqué qu'il y a très peu de témoignages de grands-parents qui ont pratiquement élevé leurs petits-enfants et qui en ont été privés ensuite. J'ai voulu faire ce plaidoyer parce que j'ai ressenti très fort la différence de relation entre parents et grands-parents. Je suis mère. Les petits enfants, je sais ce que c'est. Mais devenir grand-mère a été un lien tout à fait nouveau, qui s'est créé sui generis. Je découvrais une force réciproque et partagée. Ma petite-fille me répétait le secret qu'elle avait inventé "On est amoureuses, Mamie!". Le mot le plus fort à ses yeux pour dire l'amour.

C'est quoi, être grand-parent?
Depuis la parution du livre, j'ai reçu une douzaine de lettres de grands-parents me disant: "Enfin! on ne parle jamais de nous". Pour certains, la séparation s'est bien terminée. Pour d'autres pas. L'image qu'on me renvoie est la gratitude pour avoir exprimé des choses qu'on n'imagine pas. Etre grand-parent peut être une raison de vivre! C'est un tel échange! On voit les progrès des petits, on a une vie commune avec eux, qui a ses propres histoires racontées, différentes de celles des parents. Les grands-parents ne sont pas dans la même situation que les parents. On a un grand parcours de vie derrière soi. On est en dehors de la répression nécessaire. On est plus indulgent en vieillissant. La relation dans les racines mêmes est différente de celle qu'on a avec ses enfants. Quel émerveillement, et avec ma petite-fille en particulier.

Vous ne citez qu'un cas dans le livre, mais avez-vous mené des actions en justice pour des grands-parents privés de leurs petits-enfants?
Oui j'en ai fait. Ce droit existe dans le code civil en France. Mes actions ont conduit à renforcer la jurisprudence. Aujourd’hui, on estime que ce lien est nécessaire aussi bien pour les grands-parents que pour les enfants.

Comment s'est déroulée la séparation, cette absence qui vous a déchirés? Les enfants s'étaient-ils résignés?
Je n'ai jamais su ce que leurs parents leur avaient dit. S'ils les avaient menacés, s'ils leur avaient fait peur. Je n'en sais toujours rien aujourd’hui.

Et les retrouvailles?
Passé le premier instant de la rigidité de quelque chose qui vous arrive brusquement, nous sommes partis en week-end à Bruges. Un moment de bonheur extraordinaire. Trois années avaient passé. Nous les avons retrouvés à la fois dans la tendresse de l'enfance et dans les prémisses de l'adolescence. Ça s'est reformé, je dirais même, ça s'est refermé sur nous.





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