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mardi 18 mars 2025

Le prix Prem1ère 2025 à Pauline Valade

Pauline Valade a reçu le prix Prem1ère 2025. (c) RTBF.

Comme chaque année depuis 2007, les auditeurs ont choisi le prix Première 2025 (5.000 euros et une résidence d'écriture de deux semaines à l'ALBA, la Maison des Talents Partagés, à Charleroi). Il a été décerné pour la dix-neuvième fois le jeudi 13 mars à la Française Pauline Valade pour "Bruno et Jean" (Actes Sud, 2024, 368 pages). Hasard du calendrier, c'est le dernier premier roman à avoir été présenté à l'antenne de la RTBF durant les jours précédent la Foire du Livre de Bruxelles (lire ici). Son livre a été choisi par un jury composé de dix auditeurs et auditrices de La Première dans une sélection de dix premiers romans proposés par un comité de professionnels du livre.
 
"Bruno et Jean" est basé sur un fait historique. Le 6 juillet 1750, à Paris, Bruno Lenoir et Jean Diot meurent étranglés puis brûlés en place de Grève à Paris. Ils avaient été arrêtés plusieurs mois plus tôt. Ils seront les derniers condamnés à mort pour homosexualité en France. Historienne de formation, chercheuse en histoire et professeur agrégé, Pauline Valade a découvert ce fait divers discret lors de ses travaux. Elle a voulu le rendre public par le biais d'un roman mêlant fiction et réalité. Un texte long, à l'écriture baroque, avec beaucoup de longues descriptions et de répétitions, dans lequel les lecteurs se sont glissés plus facilement que moi.
 
 
Dix questions à Pauline Valade

Quelle est votre réaction au prix Prem1ère que vous recevez pour "Bruno et Jean"?

Le prix me touche parce que c'est un prix de lecteurs. François Mauriac a dit: "A partir du moment où il prend la plume, l'auteur est responsable publiquement de chacune de ses phrases". J'ai voulu les emmener dans le Paris d'alors avec une approche sensorielle, par besoin de comprendre ce qui s'y est passé.
Comment êtes-vous devenue historienne?
J'ai voulu être historienne depuis que je suis petite fille. J'ai grandi dans une grande maison bourgeoise avec un passé. Je lisais la Comtesse de Ségur. Je me demandais déjà alors ce qui s'était passé avant moi dans ces murs. Mes jeux me portaient à faire comme autrefois, à me plonger dans un monde qui n'était pas le mien. J'ai fait des études d'histoire à l'âge de dix-huit ans, pour acquérir les connaissances nécessaires afin d'écrire un roman. J'ai finalement fait un doctorat avant de revenir l'idée de la fiction.

Comment passe-t-on d'historienne à romancière?

La plaque parisienne.
Je suis historienne, chercheuse en histoire et professeur agrégé. Mes recherches portent sur Paris au XVIIIe siècle. J'ai consacré ma thèse de doctorat aux réjouissances monarchiques à cette époque, à la joie populaire sur la voie publique. Je suis tombée par hasard sur une chronique rapportant une exécution le 6 juillet 1750 pour "crime de s…", le mot sodomie n'était pas écrit. Les contemporains ne la comprennent pas, les deux hommes étaient en prison depuis longtemps (ndlr pour l'époque). Ils pensaient la peine commuée. On n'a pas crié le jugement. Beaucoup de choses dérogent au rituel. Une plaque commémorative existe à Paris.
Ce sera donc l'histoire vraie de "Bruno et Jean".
Après mon doctorat, j'ai voulu retourner à mes premières amours, la littérature, l'écriture. J'ai voulu passer par la littérature pour déjouer le sens de l'Histoire, redonner chair à Bruno et Jean, les incarner. Aux archives, j'ai trouvé le PV de leur arrestation, leurs interrogatoires, des extraits des requérants, la mention du bûcher et de leur étranglement.
Comment s'est construit votre premier roman?
Les deux premiers tiers de mon livre sont de la fiction nourrie d'archives, le dernier tiers, à partir de leur arrestation, est un récit tiré des archives. J'ai voulu créer une empathie fictionnelle avec Bruno, Jean et les personnages secondaires dans la première partie avant de relater ce qui leur est arrivé. C'est pour cela que je glisse des bribes d'archives dans le texte.
Votre livre est gros.
Pauline Valade. (c) DR.
Le livre est long, 366 pages. Je me suis juste laissé aller. Le texte a été repris tel quel par mon éditrice, Aude Gros de Beler. Il n'a pas été retravaillé. J'ai écrit comme je voyais les choses. J'avais un besoin essentiel de raconter, de poser le décor, d'immerger le lecteur. C'est pourquoi mon texte est pictural. Il est comme un tableau, touche par touche, mot par mot.
Je n'avais pas de plan mais une ossature en deux tiers un tiers. J'ai d'abord écrit la fin, ensuite j'ai rembobiné l’histoire. Le vocabulaire fait partie de la restitution. Les expressions populaires donnent du réalisme. Pareil pour les notes de bas de page. J'ai voulu prendre le lecteur par la main, via le vocabulaire et le contexte et lui dire: je t'emmène là.
D'où viennent Rosine, Paulin Lajoie, Demi-Lune?
Les personnages secondaires se sont imposés à moi. A force de lire sur ce Paris, de me plonger dans les archives, il me fallait Lajoie, la plume qui consigne la désinvolture de ce siècle. Il me fallait un personnage féminin qui ait du caractère, Rosine. Demi-Lune est plus jeune. Chacun incarne une réalité du Paris de ce XVIIIe siècle. Quant au juge, c'est moi qui lui prête ses interrogations. Les archives parlementaires ont été brûlées avec Bruno et Jean. Via le procureur, j'ai eu des traces des interrogatoires. Cela a été un processus incompréhensible, incontrôlé, sans explication rationnelle. Car à l'époque, l'homosexualité est banale. On est soucieux de la morale mais on sait composer.
Le passé éclaire-t-il le présent?
Oui, on ne tire aucun enseignement du passé mais il nous éclaire car il donne une mémoire du passé. Cette mémoire nous permet de s'ancrer dans le présent pour construire quelque chose de mieux ou pas, pour donner une conscience. Effacer le passé comme il est souvent demandé, c'est la négation de la pensée. Il faut faire du passé un élan au risque que cela recommence.
Quels sont les auteurs que vous aimez lire?
J'ai une passion pour Emile Zola depuis l'adolescence. J'aime aussi tous les auteurs du courant naturaliste du XIXe siècle. Je lis moins la littérature contemporaine.
D'autres livres en préparation?
Je suis en train d'écrire deux livres d'histoire et un livre de fiction qui sera un contrepoint à celui-ci.


Les neuf autres premiers romans sélectionnés

Dans l'ordre de préférence des votes
  • "Pas d'ici", d'Espérance Garçonnat (Rivages)
  • "Tombée du ciel", d'Alice Develey (L'Iconoclaste)
  •  "Ma fille", de Mathilde Dondeyne (Rouergue)
  •  "La Femme du lac", de Sandra de Vivies (Cambourakis)
  • "Le chagrin moderne", de Quentin Jardon (Flammarion)
  • "La fiancée de personne", d'Ava Weissmann (Le Tripode)
  • "Mythologie du .12", de Célestin de Meeûs (Éditions du sous-sol)
  • "Une trajectoire exemplaire", de Nagui Zinet (Joëlle Losfeld)
  • "Challah la danse", de Dalya Daoud (Le Nouvel Attila)


Lauréats précédents
  • 2024 Sébastien Bailly pour "Parfois l'homme" (Le Tripode, 2023, lire ici)
  • 2023 Anthony Passeron pour "Les Enfants endormis" (Globe, 2022, lire ici)
  • 2022 Mario Alonso pour "Watergang" (Le Tripode, 2021 lire ici)
  • 2021 Dimitri Rouchon-Borie pour "Le Démon de la Colline aux Loups" (Le Tripode, 2020, lire ici)
  • 2020 Abel Quentin, pour "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 2019, lire ici)
  • 2019 Alexandre Lenot, pour "Écorces vives" (Actes Sud, 2018)
  • 2018 Mahir Guven, pour "Grand frère" Editions Philippe Rey, 2017, lire ici)
  • 2017 Négar Djavadi, pour "Désorientale" (Liana Levi, 2016, lire ici)
  • 2016 Pascal Manoukian, pour "Les échoués" (Éditions Don Quichotte, 2015, lire ici)
  • 2015 Océane Madelaine, pour "D'argile et de feu" (Les Busclats, 2015, lire ici)
  • 2014 Antoine Wauters, pour "Nos mères" (Verdier, 2014, lire ici)
  • 2013 Hoai Huong Nguyen, pour "L'ombre douce" (Viviane Hamy, 2013)
  • 2012 Virginie Deloffre, pour "Léna" (Albin Michel, 2011)
  • 2011 Nicole Roland, pour "Kosaburo,1945" (Actes Sud, 2011)
  • 2010 Liliana Lazar, pour "Terre des affranchis" (Gaïa Éditions, 2009)
  • 2009 Nicolas Marchal, pour "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises, 2008)
  • 2008 Marc Lepape, pour "Vasilsca" (Éditions Galaade, 2008)
  • 2007 Houda Rouane, pour "Pieds-blancs" (Éditions Philippe Rey, 2006)


vendredi 5 avril 2024

Le prix Prem1ère 2024 à Sébastien Bailly

Sébastien Bailly. (c) Le Tripode.

 
Il est content, Frédéric Martin, et fier! Sa maison d'édition, Le Tripode, vient de remporter pour la troisième fois - en quatre ans - le prix Prem1ère de la RTBF. A la Foire du livre de Bruxelles, le jury d'auditeurs et d'auditrices a tranché entre les dix livres finalistes (lire ici). Et il a choisi de récompenser le premier roman de Sébastien Bailly, "Parfois l'homme" (Le Tripode, 192 pages), une exploration sévère mais jubilatoire de la condition masculine. Venu de Rouen où il a été longtemps journaliste avant de se tourner vers la consultance en rédaction, le lauréat n'a pas caché sa joie d'avoir été choisi par des lecteurs d'abord, belges ensuite et donc dotés d'humour.
 
"De la naissance à la mort, vivre n'est pas une mince affaire, mais cela a-t-il, au moins, un sens? Déceptions, abandons, rancœurs, courage, exaltation, grâce et un peu de beauté pour faire passer le tout: la condition masculine serait-elle hésitante et égarée? Dans son premier roman, Sébastien Bailly nous le rappelle avec lucidité, humour et panache", ont estimé Laurent Dehossay et les jurés du Prix Prem1ère 2024.

Cent dix nuances de l'homme

En huit chapitres présentés comme les romans d'aventures de Jules Verne ("Où l'homme pousse un premier cri,..") et cent dix séquences numérotées où le mot "l'homme" apparaît, le plus souvent en ouverture, moins souvent dans le corps du texte, deux fois pas du tout, Sébastien Bailly nous raconte un homme, lui?, de sa naissance (notice n°1) à son décès (notice n°110), pas lui. Entre les deux, des notices de longueurs variables abordent une existence masculine de façon chronologique en autant de thématiques. Exemples: 1, la naissance; 2, le choix du prénom; 3, l'accouchement; 4, la raison de la conception... Mais aussi l'enfant maltraité (6) ou choyé (7). Et encore le journal intime (13) ou l'art de collectionner (15). Sans oublier le quotidien, école, études, boulot, chômage, retraite, vacances, incidents de parcours, et la politique dont l'extrême-droite (60) ainsi qu'une impressionnante liste de ratages potentiels (71). On découvre des suites logiques comme des coqs à l'âne.
 
Bailly distille sa critique sociale d'un ton amusé ou au second degré. Pince-sans-rire ici, carrément noir là. De petites phrases percutantes réveillent un sujet banal. D'autres jouent sur le sens des mots. Elaborent des analyses rocambolesques (31) ou vantent la clef de douze (65). Quand il ne s'adresse pas directement à son lecteur. Sa couverture en spermatozoïdes multicolores, symbole masculin absolu, abrite un constat plutôt désenchanté sur la condition masculine. Mais les observations fines et bien rendues offent un réel plaisir de lecture tout en transpirant d'humanité. L'auteur sculpte ses différents tableaux tout en se lançant des défis littéraires. Une liste ici, une note là. Au final, un premier roman lettré dans le bon sens du terme, pesé, rythmé, dans lequel on circule facilement grâce à la numérotation. On pourrait même lire "Parfois l'homme" comme un "livre dont on est le héros". Et on le perçoit différemment après avoir entendu les réponses de l'auteur.

 
Sept questions à Sébastien Bailly

Ecrire un premier roman à votre âge, est-ce tard?
Je publie mon premier roman à 56 ans, mais cela ne veut pas dire que j'ai commencé à écrire maintenant. J'ai été journaliste pendant vingt-cinq ans, dans la presse informatique et dans la presse écrite, notamment locale pour "Ouest-France". On fait tout en locale. On est en prise réelle avec ce que vit la population. Sillonner Rouen a été nourrissant pour l'écrivain qui arrive derrière le journaliste.
En réalité, j'ai écrit mon premier livre à sept ans et demi. C'était un cahier de poèmes que j'ai fait en plus de mon cahier de poésie à l'école. Mon enfance et mon adolescence se sont déroulées avec l'écriture. Toujours de la poésie. Et des bouts de roman. Le travail d'écriture a toujours été là. Ensuite, j'ai fait des études de lettres et j'ai opté pour le journalisme afin d'écrire. C'était aussi une manière de repousser le moment où j'allais faire de la littérature. Comme écrire des livres techniques et non de la littérature blanche. "Parfois l'homme" est nourri de mon expérience. Évidemment, après cinquante-six ans, il n'est pas autobiographique. Et avant, pas complètement...

Mais la première scène l'est?
Oui.

Être un homme, un défi?
Le plus difficile à réussir, de mon point de vue, n'est pas que mon premier roman ne présente pas d'histoires, ni de personnages, mais qu'il se lise comme un page-turner. En l'absence de trame narrative tout en étant grand public. C'est cela qui a été mon défi.
L'écriture, cela s'apprend, le rythme, cela s'apprend. Sans technique, ce livre n'existe pas. Où mettre l'humour, comment l'intégrer? Il faut faire ses gammes. Se faire mal, comprendre ce qui ne marche pas.
 
Qui est cette Germaine Tribochon qui signe l'épigraphe "Parfois l'homme naît; parfois, l'homme meurt."?
C'est une blague. Elle n'existe pas. Comme il n'y a aucun personnage nommé dans le livre, je l'ai inventée pour avoir un nom. Accessoirement, sa phrase est le titre de mon manuscrit initial. Tout le livre est dans le point-virgule.

Comment s'est écrit "Parfois l'homme"?
J'ai composé le livre en suivant la chronologie de l'homme de la naissance à la mort. La numérotation des séquences est une idée de mon éditeur. Au départ, je n'en avais pas mise. C'étaient des blocs de texte. La numérotation donne des repères au lecteur. On découvre comment les gens s'approprient le livre, s'envoient des passages en les identifiant par leur numéro. Les différents paragraphes donnent aussi une idée très claire de tout ce que je pense. Le climat actuel en Europe est incroyable.

Quand écrivez-vous?
J'écris le matin, de cinq à sept heures, quand la maison dort. Dans les mêmes conditions d'écriture, jour après jour. Cela me permet, je pense, de maintenir le même style d'écriture. J'écrirais en fin de journée, les mots me viendraient différemment. Chaque numéro du roman a été écrit d'un coup, selon l'inspiration du jour et dans l'ordre du livre publié.

A part Perec, quelles sont vos admirations littéraires?
L'auteur Alexandre Vialatte qui m'a inspiré mon rythme et le décalage humoristique.
Eric Chevillard pour sa fantaisie et sa noirceur. Mais je ne l'ai découvert qu'a posteriori. Comme d'autres choses dans mon livre.


Lauréats précédents

  • 2023 Anthony Passeron pour "Les Enfants endormis" (Globe, lire ici)
  • 2022 Mario Alonso pour "Watergang" (Le Tripode, lire ici)
  • 2021 Dimitri Rouchon-Borie pour "Le Démon de la Colline aux Loups" (Le Tripode, lire ici)
  • 2020 Abel Quentin, pour "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 2019, lire ici)
  • 2019 Alexandre Lenot, pour "Écorces vives" (Actes Sud, 2018)
  • 2018 Mahir Guven, pour "Grand frère" Editions Philippe Rey, 2017, lire ici)
  • 2017 Négar Djavadi, pour "Désorientale" ;(Liana Levi, 2016, lire ici)
  • 2016 Pascal Manoukian, pour "Les échoués" (Éditions Don Quichotte, 2015, lire ici)
  • 2015 Océane Madelaine, pour "D'argile et de feu" (Les Busclats, 2015, lire ici)
  • 2014 Antoine Wauters, pour "Nos mères" (Verdier, 2014, lire ici)
  • 2013 Hoai Huong Nguyen, pour "L'ombre douce" (Viviane Hamy, 2013)
  • 2012 Virginie Deloffre, pour ;"Léna" (Albin Michel, 2011)
  • 2011 Nicole Roland, pour "Kosaburo,1945" (Actes Sud, 2011)
  • 2010 Liliana Lazar, pour "Terre des affranchis" (Gaïa Éditions, 2009)
  • 2009 Nicolas Marchal, pour "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises, 2008)
  • 2008 Marc Lepape, pour ;"Vasilsca" (Éditions Galaade, 2008)
  • 2007 Houda Rouane, pour "Pieds-blancs" (Éditions Philippe Rey, 2006)


lundi 25 mars 2024

Les dix finalistes du prix Prem1ère 2024


C'est à 14 heures le jeudi 4 avril, premier jour de la Foire du livre de Bruxelles, que sera dévoilé en direct et remis le prix Prem1ère 2024. Lequel/laquelle des dix primo-romancier/ère.s finalistes sera-t-il/elle récompensé.e? L'émission spéciale de Laurent Dehossay, président du jury, vous l'apprendra. Cinq des livres sélectionnés datent de la rentrée littéraire d'août 2023, cinq de celle de janvier 2024.

Rappelons que ce prix est un prix de lecteurs, les jurés étant choisis sur base des dossiers qu'ils ont envoyés à la RTBF. Ils ont à lire les dix premiers romans écrits en langue française qui ont été retenus par un comité de professionnels du livre, libraires, journalistes et critiques littéraires.

Les finalistes

Selon la chronologie de leur passage dans le magazine Le Mug (La Première, ici).


Éléonore de Duve
"Donato"
José Corti, 2023

(c) Bruno de Duve.

L'histoire de Donato, ouvrier mineur originaire des Pouilles venu vivre et travailler au Pays noir, telle que l'imagine Clio, sa petite-fille, dans une très grande inventivité langagière.

Présentation du livre le 21 mars dans Le Mug.


Bruno Markov
"Le dernier étage du monde"
Anne Carrière, 2023

(c) Abigail Auperin.

Bruno Markov réinvente le mythe de la réussite individuelle à l'heure des nouvelles technologies. Captivant, émouvant et subversif, il s'empare des questions éthiques les plus brûlantes autour de l'intelligence artificielle et de l’économie de l’attention.

Présentation du livre le 22 mars dans Le Mug sur La Première.

Virginie Bouyx
"La Varangue"
Le Pommier, 2023

(c) Hannah Assouline.

Avec beaucoup de pudeur et de délicatesse, dans une langue belle et émouvante, ce court roman aux allures de conte écologique nous parle de la disparition des êtres chers, de l'inexorable montée des eaux et de la place du rêve dans nos vies.

Présentation du livre le 25 mars dans Le Mug sur La Première.

Debora Levyh
"La Version"
Allia, 2023

(c) Ayoh Kré Duchâtelet.

Ce récit aux accents anthropologiques nous plonge avec inventivité dans l'observation d'un peuple imaginaire en mue perpétuelle, chez qui la notion d’identité n'a pas de valeur. L'occasion d'analyser finement la question du langage, et la difficulté à parler d'une culture dans une langue qui n'est pas la sienne.

Présentation du livre le 26 mars dans Le Mug sur La Première.

Pascal Lorent
"Retour à Anvie"
Weyrich, 2023

 
Solitaire, rigoureux et austère, un policier va devoir affronter son passé pour résoudre le meurtre qui lui est confié. Affronter un deuil qui se réveille quand il retourne à Anvie, innocente bourgade provinciale.

Présentation du livre le 27 mars dans Le Mug sur La Première.

Sébastien Bailly
"Parfois l'homme"
Le Tripode, 2024

(c) Le Tripode.

Ce roman de la condition masculine et de son agonie nous invite au rire en revisitant toutes les étapes de vies désormais pathétiques, hésitantes, égarées. De la naissance à la mort, des premières craintes aux ultimes lâchetés, des émois adolescents aux dernières rancœurs.

Présentation du livre le 28 mars dans Le Mug sur La Première.

Louis Vendel
"Solal ou la chute des corps"
Seuil, 2024

(c) Astrid di Crollalanza.

Dans ce livre, il n'y a ni personnages inventés, ni histoires imaginées, tout y est strictement vrai. Le rapport au monde de Solal, ami bipolaire du narrateur. Pourtant, on le lit comme un pur roman, au plus proche du réel. Une narration littéraire au service d’une éthique du récit.

Présentation du livre le 29 mars dans Le Mug sur La Première.

Cyril Anton
"Le nain de Whitechapel"
Les Éditions du Sonneur, 2024

A Londres, à la fin du XIXe siècle, la misère rôde. Prostitution, cirques de curiosités, corruption, mendicité, Jack l’Éventreur, Elephant Man, le gang Tabula Rasa... Un nain arrivera-t-il à offrir un refuge à tous les marginaux pourchassés avec son immense boule à neige magique?

Présentation du livre le 1er avril dans Le Mug sur La Première.

Paloma de Boismorel
"La fin du sommeil"
L'Olivier, 2024

(c) Patrice Normand.

Autour d'un architecte devenu malgré lui à la mode, une comédie absurde et pleine d'esprit qui se joue avec vivacité de la tyrannie du bien-être, des vanités et des faux-semblants.

Présentation du livre le 2 avril dans Le Mug sur La Première.

Marion Fayolle
"Du même bois"
Gallimard, 2024

(c) Francesca Mantovani.

Dans une ferme, l'histoire se reproduit de génération en génération: on s'occupe des bêtes, on vit avec, celles qui sont dans l’étable et celles qui ruminent dans les têtes. Les vies se dupliquent en dégradé face aux bêtes qui ont tout un paysage à pâturer.

Présentation du livre le 3 avril dans Le Mug sur La Première.





dimanche 2 avril 2023

Le prix Prem1ère 2023 à Anthony Passeron


Les habitudes printanières ont repris à Bruxelles. La Foire du livre est revenue à Tour & Taxis, dans un espace légèrement décalé par rapport aux années antérieures : une partie seulement des magasins habituels, désormais dénommés Shed 1 et Shed 2, mais toute la Gare maritime voisine, à portée de passerelle. L'inauguration a eu lieu mercredi soir, drainant le tout-Bruxelles littéraire. Les jours suivants, le public a été présent, les auteurs et les éditeurs aussi - des centaines d'éditeurs, regroupés la plupart du temps selon leur origine géographique. Pire que les giboulées autorisées, la pluie a douché avec régularité les amateurs de livres.

Selon la tradition, le premier jour de la FLB a été celui de la proclamation du lauréat du 17e prix Prem1ère de la RTBF (5.000 euros). Sur les dix primo-romanciers francophones finalistes (lire ici), c'est le Français Anthony Passeron, auteur de "Les Enfants endormis" (Globe, 278 pages, août 2022), qui a été couronné par le jury d'auditeurs/trices. Un roman formidable. Encore un homme lauréat, diront peut-être ceux qui se souviennent des éditions précédentes, toutes masculines, alors que le prix a déjà récompensé huit femmes (lire en fin de note). Ont également été appréciés par le jury cette année les premiers romans "La mémoire de nos rêves" de Quentin Charrier (Grasset) et "Brûleurs" de Neïla Romeyssa (JC Lattès/La Grenade, collection dirigée par Mahir Guven, lauréat du prix 2018).

Le premier roman d'Anthony Passeron, né en 1983, a en réalité été remarqué dès sa sortie en août 2022. A raison. Ce livre surprend et emporte par sa double narration sans pathos. D'une part, un récit autobiographique teinté de fiction où le narrateur brise le silence sur un déni familial. D'autre part, une enquête sociologique où il détaille les débuts de la recherche sur le sida. Nous sommes dans les années 80. Du nom de ces gamins qui se piquent à l'héroïne jusqu'à tomber, abattus, en pleine rue, "Les Enfants endormis" a figuré dans le top 15 des meilleures ventes en France de la rentrée littéraire automnale. Il est apparu dans trois sélections de prix littéraires, Décembre, Flore, Wepler, avant de remporter ce dernier. Réimprimé à plusieurs reprises, il est actuellement en lice pour un autre prix d'auditeurs, le prix du Livre Inter (France Inter).

L'écrivain, par ailleurs musicien, est issu d'une famille vivant dans l'arrière-pays niçois, régentée hier par des grands-parents ayant "réussi" dans la vie professionnelle. Sans doute moins dans la sphère familiale où il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. Par exemple, on n'y parle jamais de Désiré, son oncle, le premier de la fratrie, le fils aîné, le fils préféré. Mort quelques années après sa naissance, et depuis, comme effacé de l'arbre généalogique. Mort de quoi ? Du sida. Impossible à admettre pour ses grands-parents à une époque où le virus était associé à l'homosexualité.

Anthony Passeron.
(c) Jessica Jager.
Professeur de lettres et d'histoire-géographie dans un lycée professionnel, le lauréat portait en lui depuis longtemps ces douleurs familiales, ces dénis engendrant jalousie et colère, ces morts qu'on ne pouvait pleurer. Que faire de ce fardeau ? Un livre ? Quel livre ? Jusqu'au jour où ce qui était en latence a germé : "Je ne suis pas d'un endroit où on écrit", me dit Anthony Passeron, venu à Bruxelles  recevoir son prix Prem1ère. "Tout d'un coup, en 2017, dans la salle des profs, j'ai eu l'inspiration. J'allais faire alterner un chapitre sur la famille et un chapitre scientifique. Avant, j'ai traîné cette idée de livre sur ma famille dans une réflexion qui existait depuis des années. J'ai tout de suite écrit le prologue. Pour la suite, autant mener l'enquête scientifique était reposant alors que l'enquête familiale m'était pénible. Les souvenirs sont tellement douloureux."

Dans ce prologue, l'auteur explique comment, ses grands-parents décédés, il a pu se lancer dans son enquête familiale, comment dans sa famille, "chacun à sa manière a confisqué la vérité", effaçant cette histoire qu'il a voulu écrire, sachant, lui, "que la vie de Désiré s'est inscrite dans le chaos du monde." Ensuite, dans les deux parties du livre comme dans l'épilogue, on trouvera en alternance un chapitre sur les recherches scientifiques à propos du sida et un chapitre retraçant l'histoire familiale à travers le prisme de Jacques, le deuxième garçon, le père du narrateur. En face de lui, le prisme de la grand-mère, force incontestable. Une belle écriture, sans gras, posant les choses sans juger, associant régulièrement les mots de façon originale.

Du côté familial, on suit l'ascension sociale de grands-parents devenus bouchers de village pendant les Trente Glorieuses. Ils ont bossé comme des fous. Ils ont suivi et organisé les conventions sociales. Quelle revanche pour la grand-mère italienne qui avait fui la guerre dans son pays! Ils ont eu des enfants, quatre, dont deux interviennent dans le roman. "Il y a d'autres membres de la famille à qui j'ai peu donné la parole dans ce roman. Ils apparaîtront dans d'autres livres, traitant d'autres sujets", me glisse l'écrivain. On découvre le frère aîné, le préféré qui peut tout faire, et même ne rien faire, est adulé, le frère suivant qui va tout tenter pour se faire aimer de ses parents. Désiré le flambeur qui, comme beaucoup de jeunes de son âge dans le coin, va tomber dans les drogues dures et en hériter du sida. Une maladie que ses parents vont nier jusqu'à la dernière limite. C'est une terrible comédie humaine qui s'égrène dans les belles pages d'Anthony Passeron. Lui qui a voulu rendre à la lumière tous les protagonistes de son histoire.

En parallèle se joue une autre comédie humaine tout aussi désastreuse, dans les milieux scientifiques cette fois qui se bagarrent entre continents. La recherche sur le sida débute tôt en France, mais n'est portée que par une petite équipe de médecins inquiets, les autorités sanitaires préférant se voiler la face. De son côté, la recherche américaine fait fausse piste et refuse de l'admettre pour ne pas perdre son prestige établi de longue date. Lire "Les Enfants endormis", c'est aussi retrouver les noms d'hommes et de femmes, pour peu qu'on ait suivi les informations sur le mystérieux virus apparu en 1981. Vertigineux, cet effet rétroviseur permet de réaliser tout ce qu'on doit à ces chercheurs et ces chercheuses qui n'ont voulu ni se taire ni s'arrêter. Une mise en lumière bien nécessaire.

Six questions à Anthony Passeron

Votre écriture peut se dire blanche. Est-ce en hommage à Annie Ernaux ou Didier Eribon que vous avez lus ?
Pas du tout, j'ai opté pour l'écriture blanche pour que ma famille adhère à ce projet de livre. Ma famille qui avait fait le choix du silence. J'ai fait ce choix pour que ma famille puisse se reconnaître dans ce livre, avec sa pudeur. Je ne voulais pas esthétiser leur douleur, pas les froisser non plus. Ma forme a été guidée par la forme de leur expression à eux, ne pas se faire remarquer, ne pas se plaindre, ne pas revenir sur cet événement très factuel. 
On ne voit pas aujourd'hui la parole de la même façon qu'hier.
Oui, c'est une question de générations. Maintenant, la parole est libératoire. Pas pour mes grands-parents qui visaient l'ascension sociale. Eux sont de la génération de l'immédiat après-guerre. Pensant qu'il ne faut jamais se plaindre, qu'il y a toujours plus grave. Il était impossible pour ma grand-mère de parler d'un sujet comme la toxicomanie ou le sida qui, à l'époque, était systématiquement associé à l'homosexualité. Ils ne voulaient pas parler mais quand il s'agissait d'agir, comme de s'occuper des malades, ils le faisaient. Ma grand-mère en est d'ailleurs morte. C'était un déni géographique.
Vous parlez souvent de la colère de votre père contre son frère, Désiré. Ne s'agit-il pas aussi de jalousie ?
Mon père essaie de s'assurer l'affection de ses parents par son travail de boucher dans le commerce familial. Mais la jalousie entre les deux frères est terrible. La jalousie de mon père pour son frère Désiré, l'aîné, le mieux aimé, est cristallisée par le sida et son déni. 
On a un peu de peine à catégoriser votre livre.
C'est à la fois un roman, autobiographique, et un récit des découvertes de l'époque. J'ai lu Annie Ernaux, Marguerite Duras, Pierre Bergounioux et leur manière de raconter l'intime. Ce sont les membres de ma famille qui apparaissent mais revus par la fiction.
Je voulais montrer la solitude d'une famille, et en parallèle, le désarroi des professions médicales, leur ténacité, leur courage. La ténacité de ma grand-mère aussi, qui a soigné son fils, puis sa petite-fille, et y a laissé finalement sa vie. Je voulais montrer ces deux solitudes qui finalement ne se rencontrent jamais.
Vous rappelez aussi tout ce que la science ignorait à l'époque.
On espère que les traitements vont aboutir pour ma cousine Emilie, la fille de Désiré et Brigitte. Avec la bithérapie, cela crée un suspense. Mais elle est née trop tôt. Une autre question arrive : pourquoi ses parents lui ont-ils donné la vie ? Ils étaient contaminés sans symptômes. Il faut se remettre dans les hypothèses de l'époque. On ne savait pas grand-chose. Avant d'écrire, j'ai beaucoup fréquenté les associations. Quand le risque existe, quel droit a-t-on de décider pour eux ? L'histoire de ma cousine est une tragédie d'une telle violence. La mort d'une enfant ! Cela a sûrement causé une partie de la colère de mon père.
La littérature ne s'est jamais intéressée à des enfants séropositifs comme Emilie.
Non, un enfant séropositif comme Emilie n'apparaît pas dans la littérature. Aujourd'hui, avec les nouveaux traitements, ces enfants séropositifs ont eux-mêmes des enfants qui ne sont pas contaminés. Tout cela n'aurait pas été possible sans cette épopée scientifique. On a oublié ce qu'on doit à ces médecins. Je voulais leur rendre grâce. Montrer aussi la détresse des toxicomanes, la culpabilité des familles, rappeler que le pays n'a pas pris conscience du risque malgré les alertes et n'a rien mis en place.

Lauréats précédents
  • 2022 Mario Alonso pour "Watergang" (Le Tripode, lire ici)
  • 2021 Dimitri Rouchon-Borie pour "Le Démon de la Colline aux Loups" (Le Tripode, lire ici)
  • 2020 Abel Quentin, pour "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 2019, lire ici)
  • 2019 Alexandre Lenot, pour "Écorces vives" (Actes Sud, 2018)
  • 2018 Mahir Guven, pour "Grand frère" Editions Philippe Rey, 2017, lire ici)
  • 2017 Négar Djavadi, pour "Désorientale" ;(Liana Levi, 2016, lire ici)
  • 2016 Pascal Manoukian, pour "Les échoués" (Éditions Don Quichotte, 2015, lire ici)
  • 2015 Océane Madelaine, pour "D'argile et de feu" (Les Busclats, 2015, lire ici)
  • 2014 Antoine Wauters, pour "Nos mères" (Verdier, 2014, lire ici)
  • 2013 Hoai Huong Nguyen, pour "L'ombre douce" (Viviane Hamy, 2013)
  • 2012 Virginie Deloffre, pour ;"Léna" (Albin Michel, 2011)
  • 2011 Nicole Roland, pour "Kosaburo,1945" (Actes Sud, 2011)
  • 2010 Liliana Lazar, pour "Terre des affranchis" (Gaïa Éditions, 2009)
  • 2009 Nicolas Marchal, pour "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises, 2008)
  • 2008 Marc Lepape, pour ;"Vasilsca" (Éditions Galaade, 2008)
  • 2007 Houda Rouane, pour "Pieds-blancs" (Éditions Philippe Rey, 2006)


dimanche 26 mars 2023

Les dix finalistes du Prix Prem1ère 2023


C'est à 14 heures le jeudi 30 mars, premier jour de la Foire du livre de Bruxelles, que sera dévoilé et remis le prix Prem1ère 2023. Lequel/laquelle des dix primo-romancier/ère.s finalistes sera-t-il/elle récompensé.e? Je le sais, mais je ne dirai rien. Cinq des livres datent de la rentrée littéraire d'août 2022, cinq de celle de janvier 2023. 

Rappelons que ce prix est un prix de lecteurs, choisis sur base des dossiers qu'ils ont envoyés à la RTBF, et qu'ils ont à lire les dix premiers romans écrits en langue française qui ont été retenus par un comité de professionnels du livre, libraires, journalistes et critiques littéraires. 

Les finalistes par ordre alphabétique

Philippe Alauzet
"Dans les murmures de la forêt ravie"
Le Rouergue, 2023

(c) Laurent Parson.

Agnès n'a jamais quitté la ferme de Jean, son père. Sa mère a disparu quand elle était adolescente et elle a peu à peu pris sa place. Elle rejette les avances des hommes mais accepte les caresses de Pàl, l'ouvrier étranger qui travaille chez eux. Quand vient de la forêt une bête présumée disparue, décimant les troupeaux, Jean prend un fusil et, suivi de son chien Pentecôte, passe l'orée du bois, les limites du monde.

Un conte noir que l'histoire de la libération d'une enfant blessée, dans un monde clos sur ses silences et ses secrets, où les fantômes rendent l'amour impossible.


Isabelle Blochet
"Descendre vers la mer"
Christian Bourgois, 2023

(c) Gilles Lasselin.

A la lisière d'une forêt de l'Oise, dans les années 70, deux adolescentes et leur jeune sœur se délectent des chansons de Sheila, Claude François et Mike Brandt, le préféré de la benjamine. Le plus souvent, ce sont le "Requiem" de Mozart, "Le Vaisseau fantôme" de Wagner ou "La Tempête"  de Tchaïkovski qui résonnent dans la maison. Le père les écoute à longueur de journée, allongé sur le canapé. Il place la musique au-dessus de tout et refuse qu'une de ses filles abandonne les leçons de piano.

Ce sont les vacances. Le temps des plongeons et de la nage. Le temps du bateau offert par sa femme qui permet de retarder la défense des grands hommes, Mozart et Beethoven. Mais la mer s'agite à nouveau, le père creuse une vague qui s'abat sur sa famille, le ton monte. La plus jeune observe, et tente de cerner cet homme fantasque et colérique. D'où viennent cette tristesse et cette solitude qui l'éloignent irrémédiablement des siens?


Quentin Charrier
"La mémoire de nos rêves"
Grasset, 2023

(c) JF Paga.

Simon, la trentaine, prof en banlieue parisienne comme l'auteur, reçoit un appel de la morgue. Franck Aubert est mort, il faut identifier le corps. Vingt ans d'une amitié étrange défilent soudain: celle qui, depuis l'enfance, l'aura tenu lié à ce gamin frondeur, demi-gitan et orphelin de père devenu délinquant puis caïd. Franck, auquel tout l'opposait, lui, le fils de médecin à l'avenir serein. En même temps que remontent les souvenirs, reviennent les sentiments. Notamment ceux qu'il garde pour Clarisse, son premier amour et ultime pièce de cet impossible trio amical. Les funérailles de Franck lui permettent de la revoir. Ensemble, ils partent dans le centre de la France prévenir la fille et l'ex-compagne de leur ami. Un voyage au coeur de leur mémoire et des rêves qu'ils avaient.


Rémi David
"Mourir avant que d'apparaître"
Gallimard, 2022

(c) Francesca Mantovani.

Lorsque Jean Genet rencontre Abdallah, qui sera un jour la figure centrale de son magnifique texte "Le Funambule", le jeune homme a dix-huit ans à peine et vit à Paris. Genet, quarante-quatre ans, est déjà un écrivain consacré. Il est aussitôt ébloui par le charme de cet acrobate, qui a travaillé plusieurs années au cirque Pinder. Il entreprend le projet fou de le hisser jusqu'à la gloire: son agilité, son expérience du cirque devraient lui permettre de devenir un artiste hors pair. Mais comment, après la chute, demeurer le funambule qui danse dans la lumière, le prodige que le poète a forgé de ses mains? Une histoire d'amour et de fascination réciproques.


Anthony Passeron
"Les enfants endormis"
Globe, 2022

(c) Jessica Jager.

Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d'interroger le passé familial. Évoquant l'ascension de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé grandissant apparu entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux histoires: celle de l'apparition du sida dans une famille de l'arrière-pays niçois – la sienne – et celle de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains. En mêlant enquête sociologique et histoire intime, le primo-romancier évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et le malade considéré comme un paria.

 
Laura Poggioli
"Trois sœurs"
L'Iconoclaste, 2022

(c) Céline Nieszawer.

Les trois sœurs du titre sont assises côte à côte dans l'entrée d'un appartement moscovite. Elles ont dix-sept, dix-huit et dix-neuf ans. Elles attendent l'arrivée de la police, à quelques mètres du corps inerte de leur père, Mikhaïl Khatchatourian, qu'elles ont tué. Depuis des années, après avoir terrorisé leur mère, il s'en prenait à elles, les insultait, les frappait, nuit et jour. La presse s'empare de leur histoire.

Les visages insouciants des trois gamines, dissimulant les supplices endurés si longtemps, questionnent l'autrice. Elle se souvient de sa jeunesse moscovite où elle rencontra Marina, son amie la plus chère, et Mitia, son amour violent. Il lui donnait parfois des coups, mais elle pensait que c'était peut-être aussi de sa faute. Alors que Laura Poggioli reconstitue la vie de ces trois sœurs, son histoire personnelle ressurgit.


Polina Panassenko
"Tenir sa langue"
L'Olivier, 2022

(c) Patrice Normand.

"Ce que je veux, moi, c'est porter le prénom que j'ai reçu à la naissance. Sans le cacher, sans le maquiller, sans le modifier. Sans en avoir peur. " Elle est née Polina mais la France l'a appelée Pauline. Quelques lettres et tout change. À son arrivée enfant à Saint-Étienne, au lendemain de la chute de l'URSS, elle se dédouble: Polina à la maison, Pauline à l'école. Vingt ans plus tard, elle vit à Montreuil. Elle a rendez-vous au tribunal de Bobigny pour tenter de récupérer son prénom.

Ce premier roman est construit autour d'une vie entre deux langues et deux pays. D'un côté, la Russie de l'enfance, celle de la datcha, de l'appartement communautaire où les générations se mélangent, celle des grands-parents inoubliables et de Tiotia Nina. De l'autre, la France, celle de la materneltchik, des mots qu'il faut conquérir et des Minikeums.


Neïla Romeyssa
"Brûleurs"
JC Lattès/La Grenade, 2023

(c) Patrice Normand.

De sa fenêtre, Salim regarde la mer, le mouvement des vagues et, enfin, il se sent vivre. Ici, à Alger, le soleil brille mais le quotidien est gris. Pas de boulot. Pas de perspective ni d'espoir. Il n'y a que de mauvaises cigarettes, de mauvaises bières et de mauvaises nuits. C'est la désillusion, et Salim ne veut pas être un désillusionnaire de plus. Il va partir, prendre la mer et rejoindre l'Europe, pour y libérer son énergie et réaliser son envie d'avenir. Mais comment faire? 


Alexandre Valassidis
"Au moins nous aurons vu la nuit"
Gallimard/Scribes, 2022

(c) Francesca Mantovani.

"Toute cette époque, c'était des jours comme aujourd'hui. Des jours du ventre mou de l'été. Où le ciel s'affaisse. En se couvrant de longues traînées mauve et noir. De grandes fleurs tristes." Dans une ville où règnent la langueur et l'ennui, où des immeubles sombres barrent l'horizon, un jeune homme, Dylan, disparaît dans des circonstances propres à susciter toutes les interrogations. Fuite, fugue, meurtre? Pour combler cette absence, le narrateur retrace ce qu'il sait de Dylan, approfondit son mystère, raconte les heures passées à errer tous les deux au cœur de la nuit et qui ont scellé leur amitié. Ces nuits à ne rien se dire, à observer. Jusqu'au jour où les deux jeunes hommes se surprennent à faire un détour dans leur itinéraire…


Daphné Vanel
"Jusqu'à la mer"
Mialet-Barrault, 2023

(c) Maxime Reychman.

Un jeune homme déambule dans un monde semblable au nôtre et pourtant subtilement différent. D'où lui vient cet étrange détachement qui le fait affronter sans broncher les situations les plus imprévues et les personnages les plus inattendus? Chaque chapitre est une surprise, chaque rencontre un étonnement. Avec sa phrase toujours juste et terriblement efficace, Daphné Vanel nous offre un texte remarquable où chaque trouvaille est un enchantement.






jeudi 17 mars 2022

Le prix Prem1ère 2022 à Mario Alonso



Mario Alonso.
Bis pour les éditions Le Tripode, attentives aux nouvelles plumes, dont un auteur remporte deux années successives, deux années de coronavirus et de confinement, le prix Prem1ère. Parmi les dix titres sélectionnés (lire ici), le jury de dix auditeurs/trices de la radio belge a choisi en cette seizième édition du prix le premier roman de Mario Alonso, "Watergang" (Editions Le Tripode, 222 pages). Un roman doux et poétique, à 180° de celui du lauréat précédent, Dimitri Rouchon-Borie, noir, glaçant, bouleversant. Habitant près de Lille, le lauréat est venu à Bruxelles recevoir son prix (5.000 euros) ce 17 mars et rencontrer ses lecteurs.

La couverture du roman, "Baltic Sea" (2010),
 par la peintre lituanienne Natalie Levkovska. (c) Le Tripode.

Un écrivain né en Espagne en 1965 et arrivé tout jeune en France, un titre en néerlandais évoquant la mer du Nord, une intrigue entre Pays-Bas et Grande-Bretagne, une plaisante mise en abyme, il n'en fallait pas plus pour séduire un jury belge, sensible aux brumes marines. Il a choisi de distinguer le parcours initiatique d'un grand gamin plutôt farfelu se destinant à l'écriture. Un prix qui enchante Mario Alonso, familier de notre pays. "J'ai une histoire avec la Belgique", confie-t-il, tout sourire, ce jeudi matin. "Je vis à Lille depuis cinquante ans. Ma compagne a le même amour que moi pour la Belgique. On vient très souvent chez vous. On aime l'art. On visite les galeries. Je me suis fait de vrais amis dans votre pays".
Honnête, le primo-romancier glisse, avant qu'on ne le lui demande, qu'il n'est jamais allé à Middelbourg, ville où se déroule son roman mais qu'il va y aller, promis!
Pourquoi Middelbourg alors? "Je regardais une carte ancienne des Pays-Bas du temps de leur grandeur géographique et le nom de Middelbourg m'a attiré. J'ai fantasmé le lieu, je l'ai composé de différents endroits proches."

Rien dans "Watergang" n'est habituel. Un héros de douze ans, presque adolescent, qui veut devenir écrivain. Un paysage entre canaux et polders. Une forme chorale où prennent la parole aussi bien les personnages que les éléments. Une intrigue mince, douce, en tours et en détours. Des chapitres courts, pièces de puzzle que le lecteur assemble pour saisir ce Paul qui est parfois Jan, sa famille et ses proches, régulièrement rebaptisés. Le tout porté par une écriture singulière, en couleurs et en sonorités, orale ici, théâtrale là, piquée de délicieux aphorismes chers à l'auteur - il en a publié un recueil en janvier 2021, "Lignes de flottaison" (Cactus Inébranlable éditions).

Lecture délicieuse que ce premier roman, qui se savoure lentement pour laisser les paysages et les  personnages se révéler, nous entourer, nous emporter. Qu'il est plaisant de découvrir Paul, dit Jan, ses carnets de notes, ses souhaits d'écrire, son besoin de nature et de solitude. De "no limit" même. A travers toutes les voix du roman, ces "je" vigoureux, on galope en sa compagnie autour de la ville, on entre dans la mer, on se glisse dans un transbordeur. On se couche dans ses couleurs et ses sensations. On suit les transformations de sa famille, sa sœur enceinte et ses copines innombrables, sa mère courage, héroïne fatiguée, son père absent, d'autres proches et le petit monde de Middelbourg. Paul, douze ans, presque treize, qui se rêve écrivain, qui se projette à Buenos Aires, nous emporte à sa suite pour une lecture enchantée.
"Il ne se passera rien, mais rien ne se passera tout à fait normalement. Je serai à l'image de mon auteur, à l'image du pays et de ses coutumes, je serai à l'image des marais, en pièces et complet. On m'écrira sans savoir écrire. On me lira sans jamais avoir lu auparavant. On me refermera comme on referme un missel, en le laissant pour quelqu'un d'autre, pour une autre fois. Ma dernière phrase pourra être..."
Mais ce ne sera pas celle-là car Mario Alonso s'amuse avec son lecteur, ce dont on le remercie.


Sept questions à Mario Alonso

Comment êtes-vous venu à l'écriture?
J'ai été photographe pendant douze ans. Mais j'étais souvent déçu. Je trouvais les choses plates sur mes tirages. Je ne ressentais pas sur le papier ce que j'avais vu et vécu. Il est difficile de donner de la nuance et de la profondeur en photo. Je me suis dit que j'allais tenter de les écrire. Je connais les canaux, je connais les polders. Ces paysages faussement plats où une dune devient une montagne et une crevasse un ravin. Idéal pour un esprit à l'imagination fertile comme le mien. Cela me permet aussi de me projeter hors du temps.

Comment est né "Watergang"?
Le projet de ce livre est d'être ancré dans un terrain imbibé d'eau, de jouer avec la mémoire, avec ce qui remonte qui peut paralyser ou donner des ailes. Paul, mon personnage principal, prend son élan.
Je suis bibliothécaire et lors d'un atelier d'écriture, j'avais écrit une phrase avec Paul: "J'ai treize ans, j'habite Middelbourg et ma sœur est enceinte." Je l'ai reprise pour le roman en la développant: "J'écrirai mon premier roman à treize ans. Treize, ça porte bonheur. J'ai tant de choses à dire sur Middelbourg mais je vais attendre. J'y tiens. Je suis superstitieux. Mon roman commencera par: "J'ai treize ans, j'habite Middelbourg et ma sœur est enceinte." Cette phrase, je l'ai écrite sur un carnet pour ne pas l'oublier. Et le carnet, je l'ai planqué quelque part dans les polders, loin du village." Là-bas, on ne sait pas où commence la terre et où commence la mer. 

Vous avez écrit le livre chapitre par chapitre?
J'ai ajouté des personnages qui me ressemblent et qui ressemblent à l'adolescent qu'est Paul. Tout de suite, il s'est donné un autre nom, Jan. Ensuite, j'ai écrit "Kim" pour le deuxième chapitre. Qui a été renommée en Birgit car Paul renomme tout le monde, même sa mère. C'était alors parti pour une forme chorale sans que je l'aie décidé. Des chapitres courts comme des pièces de puzzle, donnant la parole à des personnages ou à des éléments.

Le récit avance d'un intervenant à l'autre mais parfois se répète.
Le défi du livre est que je pose les pièces comme dans un puzzle et que le lecteur les assemble. Comme un paysage qu'on voit de haut. Je pose les pièces du puzzle une par une ou en double par un effet de miroir. Le reflet est une obsession chez moi. Le procédé choral est connu. Beaucoup d'écrivains l'ont utilisé, dont Gabriel Garcia Marquez.

Pourquoi utilisez-vous souvent les formes négatives?
Pour moi, Middelbourg est un village au milieu de rien. Oui, j'utilise beaucoup la forme négative dans mon écriture. Elle m'aide à dire la beauté et la poésie des choses, à ressentir sans analyser.

Vous convoquez du monde aussi, des écrivains, Florence Seyvos, Raymond Carver, des musiciens, les Beatles, Brian Eno ou PJ Harvey, le peintre Lucian Freud...
Je fais attention à la musique des mots, mes références ne sont pas que littéraires. Elles sont aussi plastiques, par exemple l'artiste allemand Stephan Balkenhol qui, pour moi, est à la sculpture ce que Edward Hopper est à la peinture. Ou cinématographiques, les scènes d'eau et les travellings de paysage chez Tarkovski, les scènes familiales du cinéma italien des années 1970.

Vous qui avez publié un recueil d'aphorismes, n'en avez-vous pas glissé dans le roman comme ce "Je suis cousu d'un fil noir"?
Si, il y en a régulièrement. J'aime beaucoup les images rapides.

Lauréats précédents
  • 2021 Dimitri Rouchon-Borie pour "Le Démon de la Colline aux Loups" (Le Tripode, lire ici)
  • 2020 Abel Quentin, pour "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 2019, lire ici)
  • 2019 Alexandre Lenot, pour "Écorces vives" (Actes Sud, 2018) 
  • 2018 Mahir Guven, pour "Grand frère" (Editions Philippe Rey, 2017, lire ici
  • 2017 Négar Djavadi, pour "Désorientale" (Liana Levi, 2016, lire ici)
  • 2016 Pascal Manoukian, pour "Les échoués" (Éditions Don Quichotte, 2015, lire ici)
  • 2015 Océane Madelaine, pour "D'argile et de feu" (Les Busclats, 2015, lire ici)
  • 2014 Antoine Wauters, pour "Nos mères" (Verdier, 2014, lire ici)
  • 2013 Hoai Huong Nguyen, pour "L'ombre douce" (Viviane Hamy, 2013)
  • 2012 Virginie Deloffre, pour "Léna" (Albin Michel, 2011)
  • 2011 Nicole Roland, pour "Kosaburo,1945" (Actes Sud, 2011)
  • 2010 Liliana Lazar, pour "Terre des affranchis" (Gaïa Éditions, 2009)
  • 2009 Nicolas Marchal, pour "Les Conquêtes véritables" (Les Éditions namuroises, 2008) 
  • 2008 Marc Lepape, pour "Vasilsca" (Éditions Galaade, 2008)
  • 2007 Houda Rouane, pour "Pieds-blancs" (Éditions Philippe Rey, 2006)