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vendredi 22 juillet 2022

Et le sombre natif de Sousse s'éveilla

LU & approuvé

Un petit garçon en tenue de cow-boy pose en couverture du livre "Le fils de la maîtresse" (Arléa, collection "La rencontre", 187 pages). Une photo d'époque, comme on dit. 1955. Ce gamin de six ans qui tient son revolver de la main gauche - à moins que la photo ait été inversée pour les besoins de la mise en page -, c'est Serge Toubiana, un Monsieur cinéma français. L'auteur de nombreux livres sur le septième art a aussi été critique et patron des "Cahiers du Cinéma". Il a dirigé la Cinémathèque française et préside aujourd'hui Unifrance, l'organisme chargé de la promotion et de l'exportation du cinéma français dans le monde.

Ici, il change de focale et se raconte depuis l'enfance. Une enfance heureuse en Tunisie, à Sousse précisément, où une petite communauté juive de  quatre mille personnes environ vivait sereinement. J'avoue que j'ai commencé le livre parce qu'il évoquait la Tunisie d'hier, celle des années 50. Et les pages de Serge Toubiana correspondent exactement à ce que j'en sais. Le mode de vie, le sandwich national souvent dénommé casse-croûte, le marché, les bains de mer... tout y apparaît avec justesse. Et joie.

Ce qui débutait comme un livre des souvenirs de l'enfance évolue logiquement vers un portrait de la mère, la maîtresse d'école du titre, et un du père, horloger de son état. Les courts chapitres racontent la vie un peu décalée des trois puis quatre enfants Toubiana dans une famille française qui s'affiche communiste. On suit tout cela dans la prose fort agréable de l'auteur qui pointe comment le cinéma entre très tôt dans sa vie, bien avant le départ définitif vers la France. Le narrateur balaie alors plus rapidement son existence, aimantée par le cinéma, mettant de plus en plus en lumière l'attention et l'amour de sa mère pour lui. Lui, un fils dont le caractère sombre s'éveille, qui fonce dans ses passions, dans ses amours, quitte à négliger celle qui l'a le plus soutenu, mais a agi dans l'ombre. Le livre de souvenirs devient un livre du repentir, celui du fils qui réalise trop tard ses erreurs mais comprend combien il est le fils de sa mère par le souci de transmettre qu'ils ont partagé dans leurs métiers respectifs, et en finale un livre de l'apaisement. "Nous vivons tous avec nos morts. Nous ne voulons pas rompre le lien."

Vibrant, plein d'amour et d'anecdotes, honnête aussi, "Le fils de la maîtresse" se lit avec bonheur qu'on aime la Tunisie ou le cinéma car il dit surtout une vie, avec ses joies, ses chagrins, ses interrogations et les surprises du destin.

"Le fils de la maîtresse" a reçu le prix Marcel Pagnol 2022, distinguant depuis 2000 un roman français venant s'inscrire dans la lignée de la "littérature des origines", celle qui évoque les découvertes et les émotions de la jeunesse. sur le thème du souvenir d'enfance.



mercredi 20 mai 2020

Le décès de l'homme de lettres et diplomate libanais Salah Stétié

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque39

Salah Stétié.

La famille de Salah Stétié, poète, essayiste, critique d'art et ancien diplomate libanais, a annoncé, ce mercredi 20 mai, son décès au cours de la nuit à Paris.

Né à Beyrouth, le 28 décembre 1929, il avait fait  l'Ecole Supérieure des Lettres de Beyrouth puis des études universitaires à la Sorbonne à Paris. Grande figure de la poésie contemporaine, le nonagénaire  a écrit son œuvre en français, mais elle est traduite dans la plupart des grandes langues d’Europe ainsi qu'en arabe.

Fondateur et responsable pendant des années de l'hebdomadaire culturel "L'Orient littéraire", diplomate longtemps en poste à Paris, ancien délégué permanent du Liban à l'UNESCO, puis ambassadeur au Maroc, secrétaire général du Ministère des Affaires Etrangères à Beyrouth puis ambassadeur à La Haye, Salah Stétié aura été toute sa vie "un grand itinérant du songe et de l'action".

J'avais eu le plaisir de rencontrer Salah Stétié en décembre 2014, à l'occasion de la sortie de ses mémoires,  "L'extravagance" (Robert Laffont, 644 pages), bouquin passionnant s'il en est. Et rencontre totalement extravagante. Elle est à lire ici.





vendredi 23 mars 2018

Saison 4 de l'attachante saga "Sauveur & Fils"

Marie-Aude Murail. (c) Claudie Rocard.

Combien de parts pour faire un quatre-quarts? Quatre, me direz-vous. N'y aurait-il toutefois pas place pour une cinquième? Même petite? C'est l'idée qui surgit en achevant la "Saison 4" de la formidable saga romanesque "Sauveur & Fils" de  Marie-Aude Murail (l'école des loisirs, Médium, 302 pages). Question que je m'étais posée à la sortie de la saison 3, moment où la 4 était déjà annoncée: "Bonne nouvelle que ce tome 4, même si le problème de la fin se reposera peut-être à sa sortie." Hahaha.

Car au terme de la "Saison 4", plus familiale, moins psy peut-être que les  précédentes, tout aussi palpitante, attachante et émouvante, on se rend bien compte que Marie-Aude Murail clôt des tas de sujets. Mais elle en ouvre d'autres, et de fameux. Sans oublier ceux en latence, comme les questions de Lazare, le jeune fils de neuf ans du psychologue de la Rue des Murlins à Orléans.  Qu'en penser? Est-ce fini ou y aura-t-il une "Saison 5"? Pas de réponse claire de la romancière pour le moment, qui ne dit ni oui, ni non. Ce qui laisse tout imaginer.

D'autant que la "Saison 4" est la plus réduite en durée de temps, cinq semaines seulement, du 4 janvier au 7 février 2016. Mais quelles semaines! Pour mémoire, la "Saison 1" (lire ici) court sur six semaines, du 19 janvier 2015 au 1er mars 2015, la "Saison 2" (lire ici) sur six semaines également, du 7 septembre au dimanche 18 octobre 2015, la "Saison 3" (lire ici) embraie directement sur la deux et court sur deux gros mois, du dimanche 18 octobre 2015 au vendredi 25 décembre 2015.

Passé le bref résumé des épisodes précédents, le volume 4 commence directement dans la salle d'attente de Sauveur Saint-Yves, psychologue clinicien, quadragénaire athlétique malgré son maigre souci pour la diététique, venu de la Martinique. Deux nouveaux patients y discutent. Une mère et son fils. Madame Luciani et Jean-Jacques Luciani, un grand gamin de vingt-deux ans qui ne quitte plus sa chambre depuis deux ans. Pareil que les hikikomoris japonais. Un problème des jeunes d'aujourd'hui, que Marie-Aude Murail se devait d'aborder dans sa chronique des maux contemporains. Ces jeunes sont "normaux", mais n'ont "plus envie".

Un autre nouveau duo mère-fils aîné fera également son apparition, Madame Naciri, son gros sac à main vissé à elle et ses insomnies, dont le mari est retourné au bled, la laissant avec leurs trois enfants, Solo, surveillant-chef à la prison du coin, Kamil, 14 ans, en décrochage scolaire, Ghazil, 13 ans, bonne élève.

On retrouvera Ella, treize ans, qui participe à un concours d'écriture sous son nom préféré, Elliott. Ainsi que son père, Camille Kuypens, en désintoxication alcoolique. Les sœurs Carré, Margaux et Blandine, toujours à se chamailler mais s'adorant plus que tout, sont également présentes. Et Frédérique, qui ignore que Jovo est son grand-père et consulte une voyante. On verra les trouvailles de la toute petite Maïlys pour rentrer dans le lard de ses parents et ainsi se faire remarquer d'eux.

On découvrira les nouvelles idées pédagogiques de l'institutrice Madame Dumayet et les inquiétudes qu'elles peuvent susciter chez elle. On recroisera des hamsters et même des cobayes, rendant enfin plausibles les photos de couverture des romans.

Voilà quelques éléments du côté du cabinet de consultation. Il y a encore le semi-cabinet, avec Samuel, chaque semaine dans un bar, devant un croque-monsieur, un croque-madame et des bières. Samuel qui tente toujours d'échapper à sa mère ultra-possessive et se soucie autant de son père qu'il vient de retrouver que des filles qu'il n'arrive pas à séduire.

Chaque fois, Sauveur va aider ces patients à exprimer leur mal-être, à dire ce qui va et ce qui ne va pas, à formuler leurs rêves, leurs espoirs, à se confronter à leur passé et à leur présent. A sa manière, discrète, patiente, persévérante, efficace, en pleine empathie et, le plus souvent, dotée de résultats.

Côté maison, cela remue pas mal. La relation entre Sauveur et Louise a repris à fond. La rue des Murlins est toujours aussi pleine, entre Lazare, son pote Paul, Gabin, installé au grenier, Jovo au rez, les rongeurs et les séries télé sur le canapé. Sans oublier Louise, de plus en plus présente, et Alice, sa fille, adolescente qui mûrit doucement entre les volte-face de son père. C'est plein de vie et plein de soucis aussi, certains qui se résolvent et donnent de grands bonheurs, d'autres qui inquiètent et consument. C'est plein de vie, de projets dont certains fondamentaux et donc de questions sur l'avenir.

Résolument du côté des jeunes en proie à trop de problèmes, Marie-Aude Murail nous présente des héros attachants parce que vivants, on pourrait les croiser au coin de la rue, vivre leurs histoires, qui trouvent des appuis grâce auxquels ils peuvent avancer. Ce qui permet aussi de bien s'amuser dans cette saga romanesque qui porte bien son nom, qui aime qui?, qui va gagner? que va-t-il faire?, de rire et de sourire en parallèle aux scènes d'émotion. Tout simplement parce qu'on s'y sent bien.

Voilà pour "Sauveur & Fils".

Il reste deux actualités liées à Marie-Aude Murail.

  • C'est ce lundi 26 mars que seront annoncés les prix Andersen de l'IBBY dont MAM est finaliste (lire ici).
  • A la rentrée littéraire 2018, Marie-Aude Murail fera son entrée en littérature adulte avec un livre de mémoires familiales, "En nous beaucoup d'hommes respirent", aux  Editions de L'Iconoclaste.




mardi 22 novembre 2016

Le legs à ses filles de l'immense Maya Angelou

Maya Angelou.

Comme elle nous manque, Maya Angelou, l'immense poétesse américaine aimée par Barack Obama, décédée le 28 mai 2014 à l'âge de 86 ans, chez elle, à Winston-Salem (Caroline du Nord). Née dans le Missouri  le 4 avril 1928 mais ayant passé son enfance et sa jeunesse entre l'Arkansas et la Californie, l'écrivaine, de son vrai nom Marguerite Johnson, était aussi une importante figure de la cause noire, en Amérique comme en Afrique. Elle a milité avec Malcolm X et avec Martin Luther King. Qu'aurait-elle dit aujourd'hui devant la marche du monde?

2013, Literarian award.
Mais l'oiseau s'est envolé et nous devons nous contenter de réécouter sa voix, de plonger dans ses livres, de nous nourrir ainsi de son énergie sans faille et de sa force communicative. N'a-t-elle pas reçu en 2013, en tant que militante des droits civiques américains, le prestigieux Literarian Award, décerné par le National Book Award pour "services exceptionnels rendus à la communauté littéraire américaine" (lire ici)?

2011, Médaille de la liberté.
Jusqu'à la fin de sa vie, Maya Angelou aura parcouru le monde pour monter sur scène, lire, parler, chanter et enseigner. Toute sa vie, elle a écrit aussi, de la poésie, du théâtre, des scénarios, des livres pour la jeunesse, des essais, des autobiographies - qui nous parviennent peu à peu en traduction française. Elle était devenue une institution nationale aux U.S.A. Ses livres figurent au programme des écoles américaines, au grand dam des conservateurs. Du temps où Barack Obama nous informait de ses lectures, elle y figurait en bonne place. Comme le président avait raison! Le 15 février 2011, il lui avait remis la prestigieuse médaille de la Liberté! Se souvient-on par ailleurs que Bill Clinton l'avait invitée à lire un de ses poèmes, "On the pulse of morning", lors de son investiture en janvier 1993?


Pour retrouver Maya Angelou, on plongera avec délices dans le magnifique "Lettre à ma fille" ("Letter to my daughter", traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne-Emmanuelle Robicquet, Editions Noir sur Blanc/Notabilia, 140 pages). Dédié à la fille qu'elle n'a jamais eue - elle n'a eu qu'un fils, Guy -, ce livre paru aux Etats-Unis en 2009 est à la fois une autobiographie et un livre de mémoires. Il se compose de vingt-neuf textes bouleversants, autant de souvenirs d'événements qui ont marqué sa vie.

Il est préfacé par Dinaw Mengestu, écrivain américain d'origine éthiopienne, né un-demi-siècle après Maya Angelou. Il nous livre un beau témoignage de jeune qui a grandi dans "la banlieue racialement divisée de Chicago dans les années 1980" et qui, bien avant de la lire, avait perçu "le rôle complexe et diffus qu'elle  jouait dans la vie culturelle et littéraire américaine, jusque dans le paysage moral et politique du pays".

Il poursuit: "Avec le recul, on comprend mieux comment l'œuvre de Maya Angelou, qui n'a jamais cédé sur son engagement militant, sans rien cacher des traumatismes physiques et psychologiques subis par la femme afro-américaine, compte parmi les plus importantes sur la scène littéraire aujourd'hui élargie".

Avec ses courts billets, "Lettre à ma fille" montre combien Maya Angelou a eu besoin de persévérance pour tenir et avancer. La "Lettre" elle-même qui ouvre le livre, est particulièrement touchante. Une dame âgée choisit de raconter ce qu'elle a osé tenter, en tremblant parfois. On verra donc une enfant grandir. On lira des histoires drôles et des histoires graves. On découvrira quelqu'un qui endosse ses responsabilités, qui déploie à l'autre le chemin des possibles. La "Lettre" se termine ainsi:
"J'ai donné naissance à un seul enfant, un garçon, mais j'ai des milliers de filles. Des Noires, Blanches, juives, musulmanes, Asiatiques, latinas, Indiennes d'Amérique, Aléoutes. Qu'elles soient obèses, maigres, jolies, ordinaires, homos, hétéros, éduquées, illettrées, je m'adresse à elles toutes. Ceci est mon legs."
Maya Angelou raconte alors des éléments de sa vie, à la première personne. Son enfance, ses difficultés, ses drames, ses joies, tout cela d'un ton léger qui ne s'appesantit pas sur les nombreux malheurs qui lui sont arrivés. En même temps, toujours cette confiance que lui a manifestée son entourage et qu'elle a transmise elle-même à ses proches. Et cette force de caractère qui transpire dans tout ce que cette femme respectueuse des autres entreprend. Une merveille que ce livre. Un cadeau.

Pour lire le début de "Lettre à ma fille", c'est ici.


Pour encore mieux connaître Maya Angelou et encore plus l'aimer, on plongera dans les quatre volumes disponibles en français de son autobiographie en six volumes plus un, publiés aux Etats-Unis entre 1969 et 2013.
  • "I know why the caged bird sings" (1969), de sa naissance à 1944 - "Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage" (traduit de l’américain par Christiane Besse, Les Allusifs, 2008, Le Livre de Poche, 2009)
  • "Gather together in my name" (1974),  de 1944 à 1948
  • "Singin' and swingin' and gettin' Merry like Christmas" (1976),  de 1949 à 1955
  • "The heart of a woman" (1981), 1957-62 - "Tant que je serai noire" (traduit de l'américain par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Les Allusifs, 2008, Le Livre de Poche, 2009)
  • "All God's children need traveling shoes" (1986), de 1962 à 1965 - "Un billet d'avion pour l'Afrique" (traduit de l'américain par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Les Allusifs, 2011, Le Livre de Poche, 2012)
  • "A song flung up to heaven" (2002), de 1965 à 1968
  • "Mom & Me & Mom" (2013), panorama de sa relation à sa mère - "Lady B" (traduit de l'américain par Claire Chabalier et Louise Chabalier, Buchet-Chastel, 2014, Le Livre de Poche, 2016)






























































mardi 9 décembre 2014

Les extravagants mémoires de Salah Stétié

Il a l'air d'un bon-papa gâteau avec ses yeux pétillants de malice et son sourire communicatif. Il est à la fois diplomate, écrivain et poète. Ou écrivain, poète et diplomate. Ou poète, diplomate et écrivain.
Qui est donc cet homme? C'est Salah Stétié, un Franco-Libanais né à Beyrouth fin 1928 dans une vieille famille de la ville. Il publie ses formidables mémoires sous un titre très intéressant, car ouvrant grand les fenêtres, "L'extravagance" (Robert Laffont, 644 pages).

La définition d'"extravagance" du dictionnaire Le Robert correspond assez mal à ce qu'on lit dans ce passionnant récit autobiographique, portant remarquablement son titre. Elle dit: "Etat d'une personne qui n'a pas le sens commun". Ah, le pouvoir mutilant de la négation. "C'est moi qui ai trouvé le titre", m'explique Salah Stétié. "J'ai toujours pensé que toute la vie était extravagante. L'univers est un délire cosmique, avec des mystères sans cesse plus compliqués. Le mot "extravagance" s'est imposé à moi. Nous vivons sans le savoir en essayant de nous protéger par des croyances ou des cultures. Il y a un mystère infini du langage et de l’esprit. L'autre sens du mot "extravagance", je l'ai piqué à Madame de Sévigné, cette idée d'une forme de liberté de la plume qu'on laisse filer comme elle le veut, sans la corseter."

Salah Stétié.
Ecrire en liberté, c'est bien ce qu'a fait l'ambassadeur-écrivain dans cet ouvrage prenant, que l'on soit amateur de politique, de littérature, ou que l'on ne le soit pas. Quel itinéraire! Qu'il soit remercié de nous le faire partager en nous racontant le monde qu'il a vu, le monde à la création duquel il a participé. Pour ses mémoires, Salah Stétié a confié sa vie à son œuvre, tout en sachant que la mémoire est une illusion. "Je voulais raconter l'histoire du monde à travers des choses personnelles et des choses du monde à travers la politique et la poésie, car j'ai deux cordes à mon arc."  On parcourt avec appétit cet itinéraire entre deux rives, entre deux langues et entre deux civilisations.

"Ce livre de mémoires est né d'une pression de l'éditeur", ajoute Salah Stétié. "Mais pour écrire un livre de mémoires, il faut trois choses:
1. avoir beaucoup vécu
2. avoir vécu des circonstances parfois extraordinaires, en bien ou en mal
3. que quelqu’un vous dise qu’il a besoin de vos mémoires."
Conditions assurément remplies dans son cas.

Comment s'est-il attelé à cette tâche? "Je me suis installé à ma table de travail", me répond-il. "Et j'ai écrit, chapitre par chapitre, au fil de la mémoire, ce lac profond, cette mer dangereuse, car ce qu'on rapporte de la mémoire, ce sont des choses qu'on aurait voulu oublier et qui ressurgissent de manière terrifiante. Par exemple, l'incendie de la maison familiale quand j'avais un an. Est-ce un vrai souvenir ou pas? On me l'a tellement raconté que tout s'est imprimé quand j'étais en âge de comprendre. Il y a aussi des choses si redoutables que je n'ai pas voulu les raconter, mais elles se retrouvent sous forme allégorique dans mes livres de poésie. Il faut se protéger soi-même par une vie intérieure intense. Mon livre est une longue confession, ce qui est une forme de psychanalyse, avec le risque de se noyer dans sa propre mémoire."

On découvre une enfance heureuse, une jeunesse heureuse, berceaux d'une vie qui se déroule comme un conte, avec des allers-retours dans le temps et des choix thématiques clairs. "L'âge adulte m'a vu entrer dans la diplomatie, une diplomatie qui a été très vite de combat, en raison des causes dans lesquelles je me trouvais engagé. La cause palestinienne par exemple, car les Palestiniens étaient présents dans mon pays, le Liban. C'est la cause libano-palestinienne qui m'a poussé à être diplomate. Je l'ai défendue dans la mesure de mes possibilités avant de défendre ensuite la cause libanaise qui est celle de mon pays. J'ai toujours travaillé avec les armes de la diplomatie, des armes pacifiques."

"L'extravagance" raconte avec force et enthousiasme l'ambassadeur en mission dans différents pays, l'homme qui fait des rencontres extraordinaires, l'écrivain, le poète, né dans une famille qui aime la poésie, le lecteur qui commença sa vie avec les livres par des bandes dessinées, le journaliste. Et bien sûr l'ami des artistes, créateurs de poésie, de théâtre, de peinture ou de musique contemporaine. Une vie de passions, d'amitiés partagées et d'amour, reçu et donné par cet homme qui se présente comme un fondateur, à l'âme d'entrepreneur. "Le livre est positif", assume Salah Stétié. "C'est mon caractère. L'essentiel est le besoin de créer. J'ai rempli ma vie de livres. J'ai toujours été très lié à la création contemporaine avec des poètes, avec la "Revue des Lettres nouvelles", avec des grands peintres dont Pierre Alechinsky."

Deux autres livres de Salah Stétié viennent de sortir chez Fata Morgana, "L'être", un recueil de poèmes, et "Le chat couleur", un recueil de nouvelles.
"Je suis un auteur qui reçoit beaucoup de lettres de lecteurs", conclut l'écrivain.
"Cela forme une grande armée pacifique d'amateurs de poésie, de guetteurs de sens. Je suis à cheval sur deux mondes, celui de ma profession de diplomate qui n'est pas une science mais un art, et sur la création.
Tant que j'aurai la force de respirer, j'aurai la force de créer."



Pour compléter ses connaissances, au sens le plus large, sur le pays du Cèdre, le "Dictionnaire amoureux du Liban", d'Alexandre Najjar (Plon, 850 pages). Avec un amour immense mais les yeux grand ouverts sur ses dérives, l'écrivain, responsable du mensuel "L'Orient littéraire" à Beyrouth, raconte le pays où il est né en 1967. "J'ai laissé mon amour du Liban me guider en toute liberté en me réjouissant que cet exercice sollicite à la fois le romancier, le biographe, le poète, le journaliste et même le juriste", s'explique l'auteur de cette brique passionnante. Même si son pays marche, à ses yeux, à reculons et aurait mérité pour cette raison un dictionnaire commençant par la lettre "Z" et s'achevant avec la lettre "A". Salah Stétié s'y serait alors retrouvé en page 132 et non 718!

Et pour achever ce tour du monde multifocal, les mémoires d'un autre grand homme qui s'est partagé entre politique et littérature, Abdou Diouf, qui publie lui aussi ses "Mémoires" (Seuil, 381 pages). L'homme servit son pays, le Sénégal, durant quarante ans dont la moitié à la présidence, avant de devenir Secrétaire général de la Francophonie jusqu'à ce mois de novembre 2014. Sa vie se partagea également entre politique et culture, ces deux chemins étant pavés d'un humanisme profond.







mardi 26 novembre 2013

LA dore le "nioulouc" de Dior et Goetzinger


C'est marrant, ce matin à la radio, j'entendais
Régine Deforges défendre son très beau et très épais livre de mémoires, "L'enfant du 15 août" (Robert Laffont, 474 pages). Un ouvrage où celle qu'on dit sulfureuse, courageuse, se décrit sans détour et qu'elle conclut par les mots: "Oui, merci de ce cadeau inouï: la vie."

Cela m'a rappelé un débat que j'ai animé il y a quelques semaines avec la même Régine Deforges et la dessinatrice Annie Goetzinger ("La Demoiselle de la Légion d'honneur", Dargaud, 1980, Les Humanoïdes associés, 1990, "La voyageuse de la petite ceinture", avec Pierre Christin au scénario, Dargaud, 1985, Les Humanoïdes Associés, 1990) qui vient de publier l'excellente bande dessinée, un roman graphique biographique, dans une belle édition à dos toilé, "Jeune fille en Dior" (Dargaud, 128 pages).


Quelle existence que celle de Régine Deforges! Et elle n'est pas finie...
Elle est née le 15 août 1935, juste avant la guerre. La lectrice précoce et boulimique nous raconte tout de sa vie de petite fille, d'adolescente, de femme, d'amante, de mère, d'éditrice, de libraire, d'écrivaine, de brodeuse.. Ses mémoires sont à la fois touchantes et passionnantes.

On comprend très vite dans ce texte qui reprend des épisodes vécus déjà intervenus dans ses romans combien elle a toujours souffert, jusqu'à aujourd'hui, d'une blessure ancienne: son journal intime d'adolescente, où elle relate ses expériences homosexuelles, lui a été volé par un camarade de classe et ne lui  a été restitué qu'à la condition expresse qu'il soit détruit. "Le cahier volé", c'était cette histoire-là. Un drame dont Régine Deforges ne s'est jamais remise.

On la suit avec intérêt dans les divers lieux où elle a vécu, la campagne du Poitou, l'Afrique, Paris, d'autres coins de France... Elle relate ses deux maris et son compagnon, Jean-Jacques Pauvert, ses trois enfants, ses procès, ses luttes pour les libertés, dont celle d'éditer.

L'air de rien, elle nous repasse en toile de fond tout le film du siècle dernier en France. Tout ça rien qu'en une vie! Mais, derrière toutes ces péripéties, se dessinent des aspirations assez fleur bleue de cette rousse magnétique.



"Jeune fille en Dior". (c) Annie Goetzinger/Dargaud.
"Jeune fille en Dior" commence en février 1947. Paris se relève péniblement de la guerre et Christian Dior organise son premier défilé.

Les élégantes se pressent au 30 avenue Montaigne, curieuses, intriguées. A leurs côtés, la jeune Clara Romant, envoyée par le journal "Le jardin des modes" et qui ignore encore qu'elle sera l'héroïne du titre.

Comme toutes les femmes présentes, malgré sa mise modeste, elle sera parfumée de quelques gouttes de "Miss Dior", tout juste créé lui aussi. En montant dans la pièce du défilé, elle découvre de prestigieuses consœurs, déjà placées, venant du "Harper's Bazaar", de "Vogue", de "Elle", des personnalités du Tout-Paris. Et elle assiste à ce défilé prodigieux, qui a enthousiasmé l'ensemble du public. "It's quite a revolution, dear Christian!", déclare Carmel Snow ("Harper's Bazaar"). "Your dresses are wonderful, they have such a new look!" L'expression célèbre était lancée...

Annie Goetzinger a fait un énorme travail de documentation pour concevoir cette épatante biographie de Christian Dior. Elle nous présente la maison de couture et surtout, tous ceux qui l'animent, qu'ils soient importants ou non. "J’ai tenu à montrer que la mode est une création collective", dit-elle. "Au-delà de l’idée géniale d’un créateur, toute une équipe travaille dans l’ombre."

La dessinatrice nous emmène dans les coulisses, dresse un attachant portrait de cet homme voué à son art, mais attentif à ses proches, qu'a été Christian Dior, à travers le regarde de Clara Romant. Son roman graphique est extrêmement prenant, qu'on soit féru de mode ou pas. Surtout, on sent à toutes les pages, simples ou doubles, bousculant les règles strictes de la bande dessinée, l'immense plaisir qu'elle a pris à les concevoir, à les dessiner et à les mettre en couleurs.

Elle s'en explique ici.
http://www.youtube.com/watch?v=s0-xnDSOmBw&list=UURw2Zb9E6WTj8-LTUACCePA



"Jeune fille en Dior". (c) Annie Goetzinger/Dargaud.