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jeudi 3 mars 2016

Lydia Flem - Georges Perec: 479 - 480

Chouette! Cinq ans après son magnifique "La Reine Alice" (lire en bas de note), Lydia Flem nous donne de ses nouvelles. "Je me souviens de l'imperméable rouge que je portais l'été de mes vingt ans" (Seuil, La librairie du XXe siècle, 233 pages) vient de paraître sous une jaquette corail pétante. C'est un réjouissant recueil de 479 souvenirs, liés de près ou de loin à ses vêtements, introduits chaque fois par la phrase de Georges Perec, "Je me souviens", qui, lui, en avait réunis 480. Quel est le souvenir manquant? Mystère.

On déguste les pages où les souvenirs de Lydia Flem, membre de l'Académie de Langue et de Littérature Françaises de Belgique, s'égrènent, dûment numérotés. On remarque que parfois ils suivent le même fil, et que parfois ils rebondissent d'une idée à l'autre. Autant de bonnes surprises qu'on découvre avec plaisir et curiosité. Longs de deux lignes ou d'un paragraphe, ils matérialisent les situations décrites. De ces mots concis, sobres, intimes ou comiques, graves ou frivoles, naissent autant d'images précises. Quel enchantement de se promener dans la vie de la romancière, également psychanalyste. Elle se souvient et on pourrait presque dire qu'on se souvient comme elle, ou à travers elle. Un vêtement qu'elle évoque rappelle un des nôtres. Une remarque à propos d'un amant nous propulse vers notre propre passé. Une scène de déshabillage nous téléporte vers hier ou aujourd'hui. Ou demain.

Lydia Flem. (c) HV
On sourit quand Lydia Flem fait remarquer qu'elle porte les mêmes initiales que le couturier Louis Féraud dont elle a adopté les sacs. On plonge avec elle dans la boîte à boutons familiale. On se remémore des scènes de films. On rencontre des acteurs, des actrices et aussi des philosophes. On se pose des questions sans réponse. On retrouve les termes techniques du milieu textile, aussi jolis que peu usités de nos jours. On savoure les noms des différentes teintes d'une couleur, de toutes les couleurs même puisqu'elles se présenteront toutes à nous au fil des pages. On croise bien entendu quelques photographes de mode, Lydia Flem est aussi une amoureuse de l'"attrape-lumière", on le sait.

"Je me souviens de l'imperméable rouge que je portais l'été de mes vingt ans" est évidemment bien plus qu'un collier de perles surgies de la mémoire et reprises dans un long index final. C'est un hymne d'amour aux tissus, aux vêtements, à la couture, aux cheveux, au corps, à l'amour sous toutes ses formes, aux couleurs, à tout ce qui, en réalité, fait la vie. Un chant d'estime à soi-même. Savourer les souvenirs évoqués crée autour de vous une petite bulle de bonheur dont il serait idiot de se priver. Foncez!

Et aussi

En réalité, plein de livres sont titrés "Je me souviens".
En voici trois qui m'ont bien plu.



Dans "Je me souviens…" (L'esprit du temps, "Textes essentiels", 2009; Odile Jacob, poche, 2010),  Boris Cyrulnik revient pour la première fois sur les lieux où il a passé son enfance. Après soixante-quatre ans de silence, il y retourne les 1er et 2 septembre 2008. On a beau connaître le travail et les livres du neuropsychiatre renommé, on est profondément bouleversé par le récit de ses jeunes années, et le regard qu'il porte enfin sur cette période lointaine qu'il avait toujours maintenue loin de lui. Il retrouve les lieux habités petit, quand il était un enfant de l'Assistance publique confié à des familles qui en tiraient rémunération. Il raconte l'enfance d'un orphelin, habité par le goût de vivre et sensible aux signes qui modifient le destin. Présentant son livre à la télévision, Boris Cyrulnik sourit quand il explique qu'il ne voulait pas aller dans des wagons "salés", mot compris à son jeune âge, alors qu'il s'agissait de wagons "scellés" destinés à Auschwitz. En le lisant, on sourit aussi avant de grimacer devant les horreurs. Mais le jeune Boris était avant tout un insoumis et son livre de souvenirs est une merveille d'humanité, à lire absolument, tant il est sincère, beau et bienfaisant. De quoi voir autrement nos mini problèmes quotidiens.


Des 480 "Je me souviens" composés par Georges Perec, l'illustrateur Yvan Pommaux en a choisi vingt qu'il a adaptés pour les enfants en les organisant dans le temps: le héros y grandit, au fil des souvenirs égrenés par un vieux monsieur d'aujourd'hui en conversation avec des enfants actuels. L'album "Je me souviens" (Georges Perec et Yvan Pommaux, Editions du Sorbier, 1997, épuisé) est la première prolongation en images de l'œuvre de l'écrivain. Une expérience séduisante même si les puristes pourront déplorer ne pas y retrouver leur Perec. Mais les enfants (dès 5 ans) découvriront dans ces superbes images, dépouillées et fortes, les souvenirs personnels de l'illustrateur. N'était-ce pas le but recherché par Perec, brièvement présenté en tête d'ouvrage? Pour Yvan Pommaux, cet album doit être l'occasion de conversations intergénérationnelles. Les enfants qui verront les voitures d'hier, ces publicités démodées, des jeux comme le Meccano, y trouveront mille prétextes à communiquer avec leurs parents. Pommaux explore en outre différentes facettes de la mémoire: le souvenir sélectif qui transparaît par exemple dans cette page sur le cinéma où seuls sont nets et en couleurs le héros et la jeune fille de son cœur, les autres personnages étant flous. Sa démarche le mène également à s'interroger sur la raison de ses souvenirs-cinéma: les films à l'affiche ou son état amoureux?


Quand un bébé est-il grand? Réponse amusée avec la version de Bénédicte Guettier de  "Je me souviens..."  (l'école des loisirs, loulou & compagnie, 2000, épuisé).
Un comble pour un héros à l'âge des photos sur peau de mouton! Le bébé de couverture y raconte toutefois avec beaucoup de pertinence les démêlés entre lui, sa tétine et ses parents...




Et donc, à propos de "La Reine Alice"


En février 2011, Lydia Flem publiait un roman intense, grave et tendre, magistralement orchestré, "La Reine Alice" (Seuil, 2011; Points, 2013). Magnifique, son dixième livre conte une traversée du cancer comme un chemin au-delà du miroir de Lewis Carroll. Elle en donnera une sorte de suite dans "Journal implicite" (De La Martinière, 2013), livre de photographies (2008-2012) en cinq chapitres dont le premier, le plus long, se rapporte à la "Reine Alice".

Je l'avais lu, influencée par les premiers mots de la quatrième de couverture qui annonçaient: "Hommage discret à Lewis Carroll". Une invitation que j'avais vite acceptée. En entamant ma lecture, j'ai appris qu'Alice a un cancer – ce qui figurait à la ligne suivante du résumé mais que j'avais occulté. Peut-être serais-je passée à côté d'un roman magnifique. Un travail d'écriture splendide, où l'écrivaine belge fait constamment se côtoyer la gravité de la maladie et une délicieuse malice.

Alice "passa réellement de l'autre côté" du miroir, écrit Lydia Flem. De l'autre côté d'elle-même aussi. Il ne s'agit plus, pour elle, de faire semblant comme elle aime à le faire. La petite boule découverte sous son doigt la projette dans le monde de la maladie. Un parcours qu'elle sublime en installant son Alice sur l'échiquier de l'héroïne de Lewis Carroll. Devenue Alice aux turbans avec les premières chimios, elle rencontrera les personnages de l'histoire, bienveillants ou non, et d'autres créatures magiques. "Si au moins elle pouvait s'inventer un fil, un fil de fiction pour reprendre pied dans la réalité…", écrit encore Lydia Flem.

De son écriture souple et vive, l'auteure suit le fil chronologique du cancer. Chacune des étapes est ponctuée de digressions fondamentales. Fiction et réalité s'interpellent sans cesse, s'épaulent, se jaugent, se défient. Pour l'enchantement constant du lecteur qui croise le Ver à Soie et son double volant, Blanc Lapin et le sourire du Chat du Cheshire, le voisin grincheux et la dame pâtissière, rares humains, le Grand Chimiste et Lady Cobalt, la Reine Rouge et les Contrôleurs, autant de personnages qui évoluent autour de cette Alice double, celle de la fiction et celle de la réalité. Ils parlent avec légèreté de choses graves. C'est divertissant et intense.

Tout du long de ce dixième livre, la romancière joue avec les mots, leurs sens, leurs sons, leur orthographe. Un ver à soie apparaît-il? Elle écrit : "cela va de soie, non, de soi". Prendre le pouls de la Reine Alice? "Non, ne me prenez rien." Plus loin, ce sont des paragraphes de mots commençant tous par la lettre B. Est-ce Lydia Flem qui écrit ou Alice, dont le stylo à l'ancienne court tout seul sur le papier? "Depuis que j'ai réellement traversé le miroir en tombant gravement malade", lit-on, "j'ai perdu tous mes repères, j'ignore qui je suis à présent. (…) Suis-je toujours la même avant et après? Non, je ne le crois pas, tout a changé dans ma vie. Je n'avais jamais pensé qu'un tel bouleversement puisse m'arriver. C'est un ouragan, une succession de tempêtes, de tourbillons, vous n'en avez pas la moindre idée…"

Dans ce roman qui n'élude rien de ce qui est difficile, perdre ses cheveux, avoir mal, peur, être fatigué, en traitement, Lydia Flem parvient à métamorphoser la douleur en beauté. Son livre se déguste et nourrit le cœur et l'âme. Il célèbre nourritures terrestres (tant de bonnes choses à manger sont citées), littéraires (il est plein de références de livres) et cinématographiques. Il s'achève par une série de photos prises par l'auteur avec son "Attrape-Lumière", balises d'un chemin vécu. L'Alice aux turbans est devenue une géniale Reine Alice.








dimanche 27 décembre 2015

Quand 10/18 se met en habits de fêtes


Un cadeau de dernière minute? Pourquoi pas un livre de poche mais en version "collector"?
10/18 a revêtu quatre de ses titres, et pas des moindres, d'habits de fête, dont une nouvelle agréable couverture illustrée, à rabats de surcroît.


Un demi-siècle plus tard


Les choses
Georges Perec
10/18, 170 pages

"Une histoire des années 60", selon la définition que Georges Perec donne lui-même de son livre. Se rappelle-t-on que "Les Choses" parut en 1965 chez Julliard, à l'initiative de Maurice Nadeau, et reçut la même année le prix Renaudot? Un demi-siècle plus tard, il est passionnant de (re)lire ce roman, celui de Perec qui eut le plus grand succès. Un livre culte qui met en scène Sylvie et Jérôme, jeunes psychosociologues de la classe moyenne qui cultivent une idée matérialiste du bonheur au risque d'être happés par le vertige des choses... Oui, il y a cinquante ans.

Les premières lignes
"L'œil, d'abord, glisserait sur la moquette grise d'un long corridor, haut et étroit. Les murs seraient des placards de bois clair, dont les ferrures de cuivre luiraient. Trois gravures, représentant l'une Thunderbird, vainqueur à Epsom, l'autre un navire à aubes, le Ville-de-Montereau, la troisième une locomotive de Stephenson, mèneraient à une tenture de cuir, retenue par de gros anneaux de bois noire veiné, et qu'un simple geste suffirait à faire glisser. La moquette, alors, laisserait place à un parquet presque jaune, que trois tapis aux couleurs éteintes recouvriraient partiellement."



Le Cercle littéraire des amateurs
d'épluchures de patates
Mary Ann Shaffer et Annie Barrows
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Aline Azoulay
10/18, 412 pages

Sorti au printemps 2009 en français chez Nil éditions (et en 2014 chez 10/18), le livre aussi délicieux que poignant eut un destin aussi incroyable que sa genèse: un formidable succès tant public (vingt mille exemplaires de la traduction française avaient trouvé preneur en quinze jours de mise en vente) que critique couronna ce roman épistolaire situé durant la Seconde Guerre mondiale. Malgré son titre. En effet, titrer un roman "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates", il faut l'oser! Et encore, la traduction française n'est qu'un raccourci de la version originale, "The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society" (Le cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates de Guernesey).

Sous l'appellation déconcertante se niche un formidable roman, touchant, surprenant et très addictif, qui mêle littérature, amour et esprit de résistance à l'envahisseur. Sa genèse est déjà un roman en soi. Il est l'œuvre unique de Mary Ann Shaffer, une bibliothécaire et libraire américaine née en 1934. En 1976, elle visite l'île de Guernesey et découvre la vie des habitants sous l'occupation allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Vingt-cinq ans plus tard, pressée par son cercle littéraire de se lancer dans l'écriture, elle repense à son excursion anglo-normande – toute sa vie, elle avait rêvé d'"écrire un livre que quelqu'un aimerait assez pour avoir envie de le publier". Elle se lance et opte immédiatement pour la forme épistolaire qu'elle pense plus aisée. Sa première version enchante son entourage et trouve un éditeur. Mais le contrat signé, Mary Ann Shaffer tombe gravement malade. Elle demande alors à sa nièce, Annie Barrows, de poursuivre son travail. Elle décédera en février 2008, peu avant la sortie du livre aux Etats-Unis.

Le roman débute en janvier 1946. Londres se relève péniblement de la guerre. Alors que Juliet Ashton, jeune écrivain, cherche un sujet pour son prochain livre, elle reçoit la lettre d'un jeune fermier de Guernesey, Dawsey Adams, qui possède un livre mentionnant son nom et son adresse. Il lui fait part de son admiration pour l'écrivain Charles Lamb et évoque une affaire de cochon rôti pendant la guerre et la création d'un cercle littéraire local pour échapper aux Allemands. Curieuse, Juliet lui répond, lui pose des questions, s'intéresse à lui, à ses voisins, à leur passé durant la guerre, raconte tout cela à son éditeur, à une amie. Avant de se décider à se rendre sur place, par amitié pour ces amis postaux.

D'autres prennent également la plume: les membres du cercle littéraire, une voisine acariâtre, peu enthousiaste à l'idée que Juliet écrive un roman à partir de ce que les habitants de Guernesey lui racontent. Surtout qu'elle veut y évoquer Elizabeth, personnage finalement central de ce superbe roman. Une jeune originale qui a disparu depuis son arrestation par les Allemands (pour avoir secouru un prisonnier polonais) et a laissé une petite fille née de son amour pour un médecin militaire allemand.

Des séquences du passé se révèlent dans ces échanges épistoliers, d'autres histoires d'amour se construisent au jour le jour. Plein de douceur, de beaux sentiments et de références littéraires, original et percutant, jamais mièvre, cet épatant roman offre une lecture extrêmement réjouissante.

Les premières lignes
"8 janvier 1946
Mr. Sidney Stark, Editeur
Stephens & Stark Ltd.
21 St. James Place
Londres SW1
Angleterre

Cher Sidney
Susan Scott est une perle. Nous avons vendu plus de quarante exemplaires du livre, ce qui est plutôt réjouissant, mais le plus merveilleux, de mon point de vue, a été la partie ravitaillement. Susan nous a déniché des tickets de rationnement pour du sucre glace et de vrais œufs afin de nous confectionner des meringues. Si tousses déjeuners littéraires atteignent ces sommets, je suis partante pour une tournée dans tout le pays. Penses-tu qu'un somptueux bonus l'encouragerait à nous trouver du beurre? Essayons, tu n'auras qu'à déduire la somme de mes droits d'auteur.
A présent, les mauvaises nouvelles. Tu m'as demandé si mon nouveau livre progressait. Non, Sidney, il ne progresse pas."




Un jour
David Nicholls
traduit de l'anglais par Karine Regnier
10/18, 622 pages

Cette excellente comédie romantique et sociale venue de Grande-Bretagne est arrivée en traduction française chez Befond début 2011 (elle sera reprise en 10/18 l'année suivante). Le troisième livre du Britannique David Nicholls, mais le premier à être traduit en français, est l'histoire d'un coup de foudre que ni Emma ni Dexter ne veulent voir. Sous une apparente légèreté, le roman fouille à fond l'humain et la société ! Cette comédie pleine d'humour et de charme raconte le long chemin qui mènera Emma et Dexter l'un vers l'autre tout en pointant, l'air de rien, les grands thèmes de l'actualité britannique des vingt dernières années.

Le roman débute le 15 juillet 1988, à Saint-Swithin. Dexter Mayhew et Emma Morley ont passé ensemble la nuit qui a suivi la remise de leurs diplômes universitaires. La vie s'ouvre devant ces jeunes gens, 23 ans, qui se sont à peine vus durant leurs études. Se seraient-ils trouvés en ce dernier jour? Lui vient d'un milieu bourgeois ; il est sûr de lui, insouciant, frivole. Elle est d'origine modeste, bourrée de complexes et de convictions.

Que vont-ils en faire de cette vie qui les attend? David Nicholls a eu l'excellente idée de raconter leur histoire, non de manière linéaire, mais de 15 juillet en 15 juillet. Un rendez-vous annuel qui photographie les mois écoulés au moyen de procédés graphiques d'écriture variés: narration, dialogues, lettres, flash-back, points de vue d'autres personnages, répétitions volontaires de textes. Une belle trouvaille qui aiguise l'appétit de lecture.

Si Dexter entame son existence adulte par deux ans de vacances, Emma étanche sa passion pour le théâtre. Mais elle peine à trouver du travail et à subvenir à ses besoins. Les petits boulots, comme serveuse dans un restaurant tex-mex, seront pour elle avant de se lancer dans l'enseignement où elle rayonne. Ecrire des livres? Elle y pense plus qu'elle ne le pratique avant que ses choix de vie, faits parfois à reculons, ne lui en donnent l'occasion. Dexter de son côté, deviendra une star de la télé qui découvre les paillettes, avec tout ce que cela suppose: femmes, alcool, drogue… L'ascension, puis la descente…

Les années se succèdent sans que Dexter et Emma se perdent de vue. Ils se voient plus ou moins selon les moments, se chamaillent souvent, pensent en réalité bien plus l'un à l'autre qu'ils ne l'avouent. S'aimeraient-ils?

Comédie romantique, "Un jour" brosse aussi un vif portrait de l'Angleterre récente. "Le livre était une histoire d'amour au départ", me disait à sa sortie David Nicholls. "Mais je voulais aussi décrire l'ambiance de la fin des années 80. Je suis sorti de l'université en 1988, comme Dexter et Emma. Les temps étaient austères, rigoureux. Tout le monde était politisé. Puis, en quatre ou cinq ans, tout cela s'est évanoui. L'époque est devenue frivole. C'était très désorientant."

Bien entendu, le lecteur voit tout de suite le coup de foudre entre Dexter et Emma. Eux pas. David Nicholls s'explique: "J'ai voulu m'inscrire dans la grande tradition des écrits romantiques, où les promis s'aiment mais se querellent sans cesse. Cela a donné de grandes œuvres, dont "Beaucoup de bruit pour rien", de Shakespeare, qui m'émeut plus que "Le Roi Lear". J'aime beaucoup le moment où les querelles s'apaisent et où le couple comprend qu'ils étaient faits l'un pour l'autre. Le challenge d'écriture était d'autant plus intéressant que, dans la vie occidentale moderne, les gens peuvent se mettre ensemble comme ils veulent. Il n'y a plus d'obstacle comme avant: famille, parents, tradition, etc. Comment maintenir alors le suspense? Outre ceux de l'intrigue, j'ai placé des obstacles liés aux étapes par lesquelles passent les héros. Dexter à 23 ans est beaucoup trop frivole et immature pour comprendre qu'Emma est la personne qu'il lui faut. Emma à 25 ans est trop centrée sur ses problèmes pour s'ouvrir et aller vers ce que lui propose Dexter."

Serait-ce à dire q'un jour peut conditionner toute une vie? "Je suis sûr que oui. Il n'y a pas de jour qui n'ait d'influence sur le reste de notre vie. C'est le mot d'ordre du livre. Aucun jour de notre vie n'est ordinaire, banal, ou inutile. Dickens dit que si on enlève un jour, toute la chaîne de notre vie en est modifiée. C'est vrai pour moi. Quand je reviens en arrière sur ma vie, je m'aperçois qu'il y a eu à tel moment, une rencontre, un coup de téléphone, qui aurait pu modifier le cours de ma vie s'il ne s'était pas produit."

Bourré d'humour de tous les types, jusqu'au plus noir, ce roman séduit aussi par la finesse de sa construction, dont on ne s'aperçoit heureusement qu'à la toute fin du livre.

Les premières lignes
"Vendredi 15 juillet 1988
Rankeillor Street, Edimbourg
"Je crois que... ce qui compte, c'est de faire bouger les choses, dit-elle. D'arriver à les changer.
- Comment ça? Changer le monde, tu veux dire?
- Pas le monde tout entier, mais celui qui t'entoure... Si tu pouvais y changer quelque chose, ce serait déjà pas mal, non?"
Le jour allait bientôt se lever. Allongés l'un contre l'autre dans le petit lit, ils marquèrent un silence, puis se mirent à rire d'une voix rauque, cassée par leur longue nuit blanche."



Ainsi résonne l'écho infini des montagnes
Khaled Hosseini
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Valérie Bourgeois
10/18, 498 pages

Il était vraiment attendu il y a deux ans, le troisième roman de Khaled Hosseini, qui avait déjà réjoui des millions de lecteurs avec "Les cerfs-volants de Kaboul" (2005) et "Mille soleils splendides" (2007), des romans se déroulant entre l'Aghanistan et les Etats-Unis, en parallèle à l'itinéraire de l'auteur. Il est paru chez Belfond en 2013 et a été repris en 10/18 en 2014. Le revoilà sous de nouveaux atours.

Khaled Hosseini est en effet né à Kaboul, en 1965. Cadet de cinq enfants, fils d'un diplomate et d'une professeur de farsi et d'Histoire, il a passé son enfance en Iran, puis à Paris, déménageant au gré des affectations de son père fixées par le ministère des Affaires étrangères. En 1980, alors que l'Afghanistan est occupé par l’armée soviétique, les Hosseini obtiennent le droit d'asile aux Etats-Unis et s’installent à San Jose, en Californie. Après une licence de biologie et des études de médecine, Khaled Hosseini devient interne au Cedars-Sinai Medical Center de Los Angeles en 1996.

En 2001, parallèlement à la pratique de la médecine, il entame l'écriture de son premier roman, "Les cerfs-volants de Kaboul". Le livre sort en 2003 aux Etats-Unis et bénéficie d'un extraordinaire bouche à oreille. Traduit dans plus de 70 pays, vendu à plus de 15 millions d'exemplaires dans le monde, acclamé par la critique, il devient un phénomène international.  Dès sa sortie en 2007, son deuxième roman, "Mille soleils splendides", se classe aussi sur les listes des meilleures ventes aux États-Unis et en Europe.

Marié et père de deux enfants, Khaled Hosseini vit actuellement dans le nord de la Californie. En 2006, il a été nommé ambassadeur par l’UNHCR, l'agence internationale des Nations unies pour les réfugiés. Depuis, l'écrivain s'est investi dans de nombreuses causes humanitaires. A l'occasion d'un voyage en Afghanistan, en 2007, il a créé sa fondation personnelle, afin de venir en aide aux populations réfugiées afghanes. "En tant qu'originaire d'Afghanistan, pays où la population de réfugiés est l'une des plus importantes du monde, la question des réfugiés est une cause dont je me sens proche et qui est chère à mon cœur. Mon rôle est de parler au nom de cette cause et d'être l'avocat public des réfugiés du monde entier."

Après une attente de six ans, la parution du troisième roman de Khaled Hosseini, "Ainsi résonne l'écho infini des montagnes", a été mondialement saluée. Il nous conduit d'un village afghan des années 1950 à la Californie des années 2000, en passant par Kaboul sous les talibans, Paris durant des  seventies et une petite île perdue de l'archipel grec aujourd'hui. Cette fresque historico-familiale nous donne à  connaître les destins de Pari, petite fille de 3 ans vendue par son père veuf trop pauvre, et de son entourage, dont son frère de 10 ans, Abdullah, sous forme d'un roman choral bouleversant.

Après le lien père-fils dans "Les cerfs-volants de Kaboul", le destin des femmes afghanes dans "Mille soleils splendides", Khaled Hosseini prend comme fil rouge de "Ainsi résonne l'écho infini des montagnes" l'amour entre un frère et une sœur.


 Les premières lignes
"Bien. Vous voulez une histoire, je vais vous en raconter une. Mais seulement une. Inutile de m'en réclamer une autre ensuite. Il est tard et un long voyage nous attend demain, Pari et moi. Vous aurez besoin de dormir cette nuit. Oui, toi aussi, Abdullah. Je compte sur toi, mon garçon, pendant que ta sœur et moi nous serons partis. Tout comme ta mère. Bon, une histoire, donc. Ecoutez-moi, tous les deux. Ecoutez-moi bien et ne m'interrompez pas."