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vendredi 13 mars 2020

E1P2FDL 4 Marions-les! Promenons-les!

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.

L'édition 2020, la cinquantième, la cinquième où l'entrée est gratuite, a été suspendue à l'avancée du coronavirus. Mais le Covid-19 n'a eu raison ni de la Foire, ni de l'enthousiasme des lecteurs. On a dénombré 60.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis au cours des quatre jours (du jeudi 5 au dimanche 8 mars), 12.000 de moins que l'an dernier, mais l'on sait pourquoi.
Cap sur la Suisse l'an prochain, du 25 au 28 février 2021.

"Marions-les!" (c) L'étagère du bas.

Le rire est le propre de l'homme, dit-on. Et celui des enfants? Assurément, si les adultes acceptent de lire à ces derniers des histoires pour... rire. La preuve dans ces deux albums jeunesse mis à l'honneur par la section belge francophone de l'IBBY (International board on books for young people).

"Marions-les" est une croquignolette histoire écrite par Eric Sanvoisin et illustrée par Delphine Jacquot (L'étagère du bas, 2019). Dans ce format en hauteur, à la tranche couleur carotte, il est question d'un mariage évidemment, mais de celui d'un lapin et d'une carotte! On va suivre tout le parcours de chacun des deux protagonistes que tout semble opposer jusqu'à la célébration de leur union qui les rapprochera plus que jamais après avoir failli les séparer.
Un autre atout de cet album en doubles pages, sur papier mat, est que les différentes scènes, la rencontre, le coup de foudre, la crainte de l'autre, le don de soi, les fiançailles, les préparatifs, etc., sont commentés en direct en bas de page par un ver de terre et une araignée particulièrement diserts, observateurs et souvent de mauvaise foi: "Je déteste les histoires qui commencent par "Il était une fois"!", disent-ils au tout début. Pas de chance, ils auront deux "Il était une fois" dans le même livre, une fois pour le lapin, une fois pour la carotte.

Le texte est extrêmement plaisant et plein d'humour, abordant l'air de rien plein de sujets de société tout en se mettant au diapason d'un enfant. Le lapin se fait par exemple retirer ses grandes dents pour ne plus effrayer la carotte. Les illustrations aux crayons de couleurs, éclatantes de tonalités vives, précises, expressives, jouent sur les angles et les plans et confèrent un beau dynamisme à cette histoire bondissante d'épisodes en épisodes jusqu'à la surprise finale (lire ici aussi). A partir de 5 ans.


"Marions-les!" (c) L'étagère du bas.


Dans "Kiki en promenade" (Les Fourmis Rouges, 2019), destiné aux plus jeunes, mention "Opera prima" à la Foire de Bologne 2020 (lire ici), Marie Mirgaine met très habilement en scène la promenade de Julien et de son chien Kiki. Une balade des plus drôles puisque Kiki, au bout de sa laisse, dans le dos de l'homme qui ne s'aperçoit de rien, est emporté par un aigle. Julien promène donc son aigle et non son chien. Aigle qui sera remplacé par un tigre. Et les changements se poursuivent au bout de la laisse, sans que le maître n'en sache rien. Y passeront successivement un renard, une pieuvre, une mouche, une licorne, jusqu'au retour de Kiki.

C'est simple, beau avec les illustrations en papiers découpés et jouissif dans la cohorte accumulée en bout de laisse. Un tremplin pour l'imagination. Qui sera le suivant? Julien va-t-il découvrir ce qui se passe dans son dos? On ne promènera plus jamais un chien comme avant après avoir lu "Kiki en promenade"! A partir de 3 ans.



"Kiki en promanade".(c) Les fourmis rouges.



Palmarès des prix Libbylit 2019

Album belge
"Poppeup", Benoît Jacques (Benoît Jacques Books, 2019)
Petite enfance
"Kiki en promenade", Marie Mirgaine (Les Fourmis Rouges, 2019)
Album
"Marions-les!", Eric Sanvoisin et Delphine Jacquot (L'étagère du bas, 2019)
Roman belge
"Les couleurs du Ghetto", Aline Sax (traduit du néerlandais (Belgique) par Maurice Lomré, La joie de lire, 2019)
Roman junior
"La cavale", Ulf stark  et Kitty Crowther (traduit du suédois par Alain Gnaedig, l'école des loisirs, Pastel, 2019)
"Les loups au clair de lune : histoires naturelles", Xavier-Laurent Petit (l'école des loisirs, 2019)
Roman ado
"Si l'on me tend l'oreille", Hélène Vignal (Rouergue, 2019)


Les lauréats présents à la remise officielle, le 7 mars 2020,
de gauche à droite, Kitty Crowther, Xavier-Laurent Petit,
 Robert Schmidt (président Ibby belge francophone),
Hélène Vignal, Delphine Monteil (éditrice de L'étagère du bas),
Aline Sax et Luc Battieuw (membre du jury).



Rappel

E1P2FDL 1 Prix 1ère, premier prix pour "Sœur" (ici)
E1P2FDL 2 Prendre un thé avec Gaya (ici)
E1P2FDL 3 Deux auteurs belges flamands, un sujet commun et sans concertation (ici)








mercredi 11 mars 2020

E1P2FDL 3 Deux auteurs belges flamands, un sujet commun et sans concertation

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.

L'édition 2020, la cinquantième, la cinquième où l'entrée est gratuite, a été suspendue à l'avancée du coronavirus. Mais le Covid-19 n'a eu raison ni de la Foire, ni de l'enthousiasme des lecteurs. On a dénombré 60.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis au cours des quatre jours (du jeudi 5 au dimanche 8 mars), 12.000 de moins que l'an dernier, mais l'on sait pourquoi.
Cap sur la Suisse l'an prochain, du 25 au 28 février 2021.

Stefan Hertmans et Tom Lanoye à la FLB 2020. (c) V.V.

Ils s'apprécient beaucoup mais ne doivent pas se croiser assez souvent à leur goût à voir l'énergie avec laquelle ils se sautent littéralement dans les bras quand ils se retrouvent samedi à la Foire du livre de Bruxelles, en présence de leur éditeur du Castor astral, Richard Bégault. Ils sont un peu en retard mais on leur pardonne volontiers. Stefan Hertmans venait de chez lui, à Dworp, aux environs de Bruxelles, Tom Lanoye d'Amsterdam où il avait participé à la grande fête des auteurs hollandais. Ils sont tous les deux romanciers, auteurs de nouvelles et de pièces de théâtre, poètes et essayistes. Le premier est né à Gand en 1951, le second à Saint-Nicolas en 1958.

Ils étaient là pour participer à une rencontre autour du passage en poche de leurs derniers livres respectifs, écrits à peu près au même moment, sans se concerter, mais traitant du même sujet, la perte d'un jeune homme radicalisé et terroriste. "Le deuil d'une mère est-il différent de celui d'une sœur?", interrogent-ils.

Deux monologues de femmes, une mère pleurant son fils dans "Gaz – Plaidoyer d'une mère damnée" de Tom Lanoye (traduit du néerlandais par Alain van Crugten, Le Castor astral, 2019, 1243e titre de la maison, 88 pages, initialement paru aux défuntes Editions de la Différence en 2016),

une sœur réclamant le corps de son frère dans "Antigone à Molenbeek" de Stefan Hertmans (traduit du néerlandais par Emmanuelle Tardif, Le Castor astral, 2019, 1242e titre de la maison, 88 pages).






Tom Lanoye.
C'est une femme bien habillée, d'âge moyen mais marchant avec difficulté qui prend la parole dans "Gaz - Plaidoyer d'une mère damnée". Elle est la mère du jeune homme qui a commis une tuerie de masse sur un quai de métro. Au gaz et par d'autres moyens. Une horreur. Elle se raconte sous la plume de Tom Lanoye, ne se pardonne rien, dit ce gamin né par césarienne qui a toujours été différent, ce gamin qui l'a fait atrocement souffrir, qui a commis l’innommable et dont elle est la mère, aimante malgré tout. Un partage vertigineux de sentiments et d'émotions qui fouille l'humain et le dit sans fausse honte ni masque. Un texte bouleversant.



Stefan Hertmans.
Dans "Antigone à Molenbeek", sorti en 2017, un an après les attentats meurtriers de Bruxelles, Stefan Hertmans réécrit au mode contemporain le mythe de cette jeune femme, fille d'Œdipe et de Jocaste, qui tenta jusqu'à la mort, et contre son oncle Créon, d'enterrer son frère Polynice. Ici, Nouria réclame en vain à la police, à l'agent de quartier Crénom précisément, la dépouille de son frère radicalisé, mort dans l'attentat à la bombe qu'il a perpétré. Un terroriste a-t-il le droit d'être inhumé, questionne l'auteur. La mort d'un kamikaze peut-elle être humaine en même temps que politique? Le parcours de Nouria face à l'administration, son idée folle d'entrer en cachette dans l'institut médico-légal avec les découvertes que cela suppose, nous font réfléchir au fait que les attentats-suicides ne font pas que des victimes innocentes mais d'autres dans leurs propres familles, écartelées entre le besoin d'ensevelir un mort et l'horreur d'avoir un meurtrier parmi les siens. L'écriture extrêmement dépouillée de Stefan Hertmans, renforcée par les sauts de ligne constants, nous oblige à regarder ce qu'on ne veut pas voir.


Rappel

E1P2FDL 1 Prix 1ère, premier prix pour "Sœur" (ici)
E1P2FDL 2 Prendre un thé avec Gaya (ici)



mardi 10 mars 2020

E1P2FDL 2 Prendre un thé avec Gaya

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.

L'édition 2020, la cinquantième, la cinquième où l'entrée est gratuite, a été suspendue à l'avancée du coronavirus. Mais le Covid-19 n'a eu raison ni de la Foire, ni de l'enthousiasme des lecteurs. On a dénombré 60.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis au cours des quatre jours (du jeudi 5 au dimanche 8 mars), 12.000 de moins que l'an dernier, mais l'on sait pourquoi.
Cap sur la Suisse l'an prochain, du 25 au 28 février 2021.

 
"Mon bison". (c) MeMo, 2019.

Lauréate 2019 du Prix de la première œuvre de la Fédération Wallonie-Bruxelles en littérature de jeunesse pour son premier album "Mon bison" (MeMo, 2018, lire ici), Gaya Wisniewski est la bénéficiaire d'une exposition réalisée par le Service général des Lettres et du Livre. Tout qui connaît les goûts de l'auteure-illustratrice belge résidant en France dans le Gers depuis 2016 devine qu'elle allait s'intituler "Un thé avec Gaya".
Centrée sur ses deux premiers albums "Mon bison" (lire ici) et "Chnourka" (MeMo, 2019), elle réunit des originaux, des reproductions de formats divers, des agrandissements, des photos, des extraits de textes.



"Mon bison". (c) MeMo.




Dans "Mon bison", au fusain parfois coloré, une petite fille et un bison s'apprivoisent et se revoient d'année en année pour un rendez-vous exquis.

"Chnourka", complètement en couleurs, raconte la rencontre de quatre amis animaux qui marchent dans la forêt enneigée et d'une petite fille qui les attend dans sa maison bien chauffée.


"Chnourka". (c) MeMo.





Une vitrine présente des carnets de dessins de l'artiste tandis que deux boîtes en plexiglas transparent permettent d'admirer sous toutes leurs coutures un bison en relief et une scène de thé en trois dimensions également. C'est absolument exquis et l'ensemble permet de se laisser aller au fil des illustrations présentées.

A l'exposition "Un thé avec Gaya".


"Mon bison" prend le thé en 3D.
L'exposition, destinée aux enfants à partir de 3 ans, a été présentée en avant-première à la Foire du Livre de Bruxelles. Elle est accompagnée d'une plaquette présentant l'artiste et invitant les enfants à divers jeux. L'exposition est maintenant proposée à l'itinérance (ici). Informations et réservations: Karine Magis - 04/232 40 15 - karine.magis@cfwb.be



Gaya Wisniewski est aussi l'illustratrice du texte de Caroline Solé, "Akita et les grizzlys" (l'école des loisirs, Mouche, 2019) qui a reçu la Pépite fiction junior 2019 au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Une histoire initiatique dans la forêt polaire sur fond de colère enfantine: Akita veut fêter ses sept ans comme il se doit mais des grizzlys ne l'entendent pas de cette oreille. Une vieille dame mystérieuse, la glooglooka va aider la petite fille à explorer ses émotions.


L'année 2020 sera également riche en parutions pour Gaya Wisniewski. L'album "Papa, écoute-moi" est annoncé au printemps chez MeMo et un nouveau roman illustré pour jeunes lecteurs, toujours avec Caroline Solé, en Mouche de l'école des loisirs à l'automne.




Rappel

E1P2FDL 1 Prix 1ère, premier prix pour "Sœur" (ici)


lundi 9 mars 2020

E1P2FDL 1 Prix 1ère, premier prix pour "Sœur"

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.

L'édition 2020, la cinquantième, la cinquième où l'entrée est gratuite, a été suspendue à l'avancée du coronavirus. Mais le Covid-19 n'a eu raison ni de la Foire, ni de l'enthousiasme des lecteurs. On a dénombré 60.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis au cours des quatre jours (du jeudi 5 au dimanche 8 mars), 12.000 de moins que l'an dernier, mais l'on sait pourquoi.
Cap sur la Suisse l'an prochain, du 25 au 28 février 2021.

Abel Quentin. (c) Audrey Dufer.


Avocat pénaliste originaire de Lyon mais résidant et exerçant à Paris, Abel Quentin est tout remué par l'attribution de premiers lauriers à son premier roman, "Sœur" (Editions de l'Observatoire, 251 pages, août 2019). Il est en effet le lauréat 2020 du prix Prem1ère (lire ici) de la RTBF. Rappelons que son livre a figuré dans la première sélection pour le prix Goncourt 2019.

Proclamation.
"Ce prix est la première reconnaissance officielle", nous dit-il, venu à Bruxelles rencontrer les jurés et les organisateurs du prix. "C'est hyper émouvant. Cela me fait plaisir que ce soit à Bruxelles car plein de choses me rattachent à la Belgique. Notamment que le titre "Sœur" a été trouvé dans le Thalys et que je suis aux Editions de l'Observatoire avec une romancière belge, Odile d'Oultremont (NDLR: lire ici)."


"Sœur" est un excellent premier roman qui frappe autant par le fond que par la forme. Il séduit et enchante le lecteur par sa composition travaillée et par la justesse de son ton sur un sujet difficile: la radicalisation islamiste de Jenny, une ado de province mal dans sa peau.

Abel Quentin a l'écriture prenante, le vocabulaire précis, un sacré sens de l'intrigue et la capacité à donner vie à ses personnages. Quand on rencontre Jenny, 14 ans, en pleine crise d'adolescence, en rébellion contre tout, tous et surtout contre elle-même, on la voit vraiment. Se disputer avec ses parents qui n'ont rien fait pour mériter une fille pareille. S'isoler au lycée où son physique disgracieux ne l'aide pas et où elle souffre de harcèlement. Se réfugier dans sa chambre où elle écoute de la musique et lit avec passion. Une pièce dont les murs sont recouverts de posters de Harry Potter, héros de papier qui est devenu un mode de vie chez Jenny.

On se doute que ça va mal finir. Et en effet, comme tout jeune fragilisé, Jenny est la proie idéale de rabatteurs sur internet. Qu'ils proviennent d'une secte ou d'un mouvement religieux radical. Ici, ce sera Dounia et d'autres sœurs auxquelles Jenny, rapidement convertie et devenue Chafia, "Chafia Al-Faransi", va se raccrocher. Parce qu'auprès d'elle, elle a enfin l'impression d'être quelqu'un, de vivre. Jusqu'à vite caresser le projet d'un attentat terrible qui devrait lui apporter la gloire et une raison d'avoir été sur terre.
"Jenny puise dans la haine un peu d'énergie vitale: elle n'a pas quinze ans que l'idée de meurtre lui a déjà traversé l'esprit."
Un attentat politique donc, et c'est tout le talent d'Abel Quentin de faire se côtoyer en parallèle deux histoires, celle de Jenny et celle du vieux président Saint-Maxens, en fin de mandat et que tous ses conseillers poussent à ne pas se représenter à la tête de l'Etat. Surtout un d'eux, qui, de fidèle est devenu concurrent.

Si l'on apprend à l'école que deux parallèles ne se rencontrent jamais, la science vient ensuite nous dire le contraire. Ainsi en est-il aussi dans "Sœur" dans une finale hallucinante après une tension admirablement mise en place. D'autant plus que le primo-romancier joue habilement avec les flash-backs et l'alternance entre ses deux personnages principaux. Il nous régale aussi de savoureuses descriptions et nous enchante avec ses personnages politiques et les penseurs qui les accompagnent qu'on a déjà tous croisés dans la réalité. Et n'oublie jamais à recourir à la magie d'Harry Potter quand Jenny est en scène.

Alors louve solitaire, cette Jenny-Chafia? Plutôt une pauvre petite fille riche, vide et autodestructrice, qui a fait de mauvaises rencontres au mauvais moment avec de terribles conséquences. "Sœur" nous raconte superbement tout cela par la meilleure façon de comprendre le monde, le roman. Jusqu'à la phrase ultime.
"Chafia (...) poursuit (...) et surtout Jenny Marchand, cette ombre honnie d'elle-même."

Cinq questions à Abel Quentin
Votre premier roman m'a frappée par son thème mais aussi par sa recherche et sa qualité littéraire.
L'écriture est ce que je recherche dans la littérature en tant que lecteur. La jubilation liée à l'exercice de la langue doit présider à l'écriture et doit être ressentie par le lecteur. La langue est au service d'elle-même. Mon travers est l'effet de manche, peut-être lié à mon métier d'avocat pénaliste. Mon écriture est dès lors un combat contre la boursouflure. Un travail besogneux où je veux faire coexister des registres très différents. Par exemple, au niveau de la langue, aussi bien l’argot de Seine-Saint-Denis qu'un registre presque suranné. Je ne veux pas opposer ces deux langages. Ils ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Je trouve que l'inventivité argotique renouvelle la langue. Le rap fait du français classique un français baroque. J'aime beaucoup la musique des mots. J'y suis attentif même quand je suis avec un client dans le local d'une garde à vue.
Comment est apparu ce cher Harry Potter dans vos pages? L'avez-vous lu?
J'ai instrumentalisé Harry Potter pour le roman. En réalité, je n'en ai jamais lu une ligne. Mais j'ai vu tous les films et j'ai hanté longuement les forums Harry Potter pour voir comment cela se passait et m'instruire sur l'histoire. La saga Harry Potter est une particularité de la génération de Jenny Marchand.
Vous êtes avocat. Comment êtes-vous devenu romancier?
J'ai toujours voulu écrire, bien avant de faire des études de droit. La littérature est une nourriture essentielle pour moi. Il y a quinze ans, j'avais un projet de roman traitant de l'idée d'assassiner Chirac. Je l'ai laissé macérer, j'ai ruminé. Il y avait une matière romanesque très riche, avec un personnage masculin néo-nazi, radicalisé. En 2014, j'ai perdu mon ordinateur dans un taxi. Il me restait un peu de matière sur une clé USB puis plus rien car j'ai aussi été cambriolé en 2016. Finalement, cela m'a plutôt aidé après un premier passage à vide. La page blanche m'a permis de changer de braquet. Elle a été ma chance en réalité. Ma compagne m'a aussi aidé car j'étais trop empêtré dans mon ancien projet. J'ai alors opté pour un personnage féminin, Jenny. C'était d'autant plus pertinent qu'entre-temps j'étais devenu avocat et que j'occupais donc un poste d'observation privilégié.
Vous traitez d'une radicalisation islamiste, mais n'est-elle pas semblable à l'entrée dans une secte?
La radicalisation, qu'elle soit néo-nazie ou islamiste, n'arrive pas seulement par dépit amoureux. Jenny a une rage qui préexiste. Elle est haineuse. Elle a peur de la vie. Jenny ne veut pas s'accommoder du réel et fuit dans un autre monde où elle tient le premier rôle. Elle est seule. Elle rumine ses pensées mortifères. Elle tourne à vide. Elle passe par une crise d'adolescence particulièrement violente. Son personnage est assez proche de ces lycéens américains auteurs de tueries de masse dans leurs lycées. Jenny vit seule avec un panthéon bizarroïde.
Jenny est un personnage de fiction, mais vos personnages politiques, ne sont-ils pas davantage réels?
J'ai de la tendresse pour les hommes politiques. Ce sont des hommes très étonnants et souvent très solitaires. Ils me désespèrent en tant que citoyen mais me touchent en tant que romancier. Bien sûr, on devine qu'il s'agit, pêle-mêle, de Chirac, Sarkozy, etc. et que les penseurs sont BHL et Onfray. Je n'avais pas l’idée de faire un roman à clés mais plutôt de faire sourire le lecteur. 













lundi 4 mars 2019

E1P2FDL 7 Pour un ours, "time is honey"

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL 

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.
L'édition 2019, la quarante-neuvième, la quatrième où l'entrée est gratuite, a été illuminée par le déploiement du Flirt Flamand et de l'espace européen qui n'ont pas désempli. Elle marquait les 50 ans de la Foire, créée en 1969. On a dénombré 72.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis, dont 5.000 scolaires, au cours des quatre jours (du jeudi 14 au dimanche 17 février), soit 5 % de plus que l'an dernier.


Huit heures du matin. (c) Hélium.

Aujourd'hui, un album jeunesse drôlement enlevé, mêlant joyeusement quelques humains accueillants, un gros ours sympathique, le temps qui passe, une horloge à apprivoiser, quelques pizzas dont s'empiffrer et diverses activités dans une folle ronde autour du cadran. Sans heure d'hiver ni heure d'été. On pourrait en faire une devinette. Quel est l'album sur le temps qui tourne qui ajoute le "R" du mot "rire" à un vêtement classique bien connu en Tunisie, le "burnous", pour aboutir à un "burn-ours" extrêmement bien amené?


+









La réponse est l'impeccable album grand format "L'ours contre la montre" de Jean-Luc Fromental et Joëlle Jolivet (Hélium, 56 pages), avec ses belles couleurs qui pètent. Le duo bien rodé (lire ici, ici et ici) pratique l'humour comme un art de vivre et de créer mais ne cesse néanmoins de se renouveler. On notera au passage que l'illustratrice a abandonné ses linogravures habituelles le temps de cet album au profit de dessins joyeux et enlevés, terriblement expressifs, donnant à aimer les personnages, saisissant les détails des décors.

L'album évoque en finale un "burn-ours", déclinaison oursique du trop connu "burn-out", mais il s'agit avant tout d'apprendre à lire l'heure de façon originale, gourmande et humoristique. Après il sera question de savoir comment gérer ce temps soudainement maîtrisé. D'apprendre à prendre le temps.


Deuxième séance contre la montre. (c) Hélium.

Tout commence à 7 heures un matin dans une famille citadine. Un garçon est en bas des lits superposés, un gros ours orange en haut mais cela n'étonne heureusement personne. Les ennuis commencent tout de suite car l'ours ne sait pas ce que c'est qu'un réveil et se rendort. On imagine le désastre quand il déboule à 8 heures à la table du petit déjeuner. Jeté hors de la cuisine, il se réfugie dans un bain moussant et ne voit pas les enfants partir pour l'école. Evidemment, il rate le bus de 8h15, arrive non sans péripéties à l'école à 9 heures et se voit refuser l'ouverture du portail.

Un répit de courte durée. (c) Hélium.

Pauvre ours, il est toujours à côté de la plaque. Dehors quand les élèves sont en cours, en classe quand les élèves sont en récréation. "Ces histoires d'horaires, ça le dépasse carrément". La preuve dans le reste de la journée à l'école, cantine fermée à 13 heures quand il s'y présente, cours de musique à 15 heures et non de gymnastique. A 16h30, notre héros rate de nouveau le bus et est encore contraint de rentrer à pied. Repas sautés et marches contraintes lui creusent fameusement l'estomac.

La famille comprendra où il a disparu quand la police l'appelle à 8 heures du soir pour signaler que l'ours est au poste de police et pourquoi il y est. Une seule solution, apprendre à l'"idiot en pelisse" à lire l'heure. Le week-end va y suffire, à grand renfort de pizzas et de patience, d'énervement et de rires. Autant de scènes croquignolettes que Fromental nous détaille d'un impitoyable humour et que Jolivet traite successivement avant de nous offrir une magistrale double page faisant référence à plusieurs œuvres d'art en rapport avec les montres ou le temps.

Week-end d'apprentissage. (c) Hélium.

La suite de l'histoire va nous montrer combien connaître l'heure peut aussi être dangereux. Car notre ours, maître du temps, n'est plus maître de son temps. Tout fier de ses acquis, il est d'une ponctualité sidérante quand il n'est pas largement à l'avance. Désormais, les matins et l'école sont tout différents et notre héros d'une bonne humeur inextinguible dont on prend connaissance dans des scènes toujours aussi finement croquées.

Les choses se corsent quand l'ours reçoit un agenda-pro et une montre-chrono. Car le planning de sa semaine se révèle plus que serré. Et donc plus que rempli. Voilà notre bon gros qui court "comme le lapin d'Alice, avec effroi, avec délice, toujours pressé d'arriver quelque part..." Un rythme infernal qui aura raison du héros pour qui "time" n'est plus "honey". Il fait un "burn-ours".

Un planning d'enfer. (c) Hélium.


Envoyé se reposer seul à la montagne, face à des paysages sublimes de vide, l'ours va enfin se retrouver face à lui-même. Il va se requinquer, réfléchir à cette vie où "le cadran peut perdre ses aiguilles". Un jour de balade, il rencontre une ourse sans montre... Philosophe, amoureux, disponible, il est capable d'énoncer sa nouvelle manière de vivre:

"On dit que le temps c'est de l'argent.
Mais pour les ours comme pour les gens,
le bonheur, c'est de savoir prendre le temps
d'écouter son cœur battant."

Une opinion qu'il viendra faire partager à la famille qui l'avait accueilli.

Avec ses formules fortes, ses démonstrations hilarantes, ses changements de rythme, ses illustrations très réussies, "L'ours contre la montre" traite merveilleusement des choix qu'on fait par rapport au temps qui passe, qui coule ou qui file. Un excellent album pour les enfants à partir de 5 ans.



Rappel

E1P2FDL 1 "La jeune fille et le soldat", Aline Sax et Ann de Bode (roman enfant, La joie de lire, ici)
E1P2FDL 2 "Le banc au milieu du monde", Paul Verrept et Ingrid Godon (roman ado, Alice Jeunesse, ici)
E1P2FDL 3  "Ceci est ma ferme", Chris de Stoop (récit, Christian Bourgois, ici)
E1P2FDL 4  "Mon bison", Gaya Wisniewski (album jeunesse, MeMo, ici)
E1P2FDL 5 "Et puis", Icinori (album jeunesse, Albin Michel Jeunesse, ici)
E1P2FDL 6 "La nuit de Berk" (album jeunesse, l'école des loisirs/Pastel, ici)



E1P2FDL 6 La "terrible" nuit de Berk à l'école

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL
Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard. L'édition 2019, la quarante-neuvième, la quatrième où l'entrée est gratuite, a été illuminée par le déploiement du Flirt Flamand et de l'espace européen qui n'ont pas désempli. Elle marquait les 50 ans de la Foire, créée en 1969. On a dénombré 72.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis, dont 5.000 scolaires, au cours des quatre jours (du jeudi 14 au dimanche 17 février), soit 5 % de plus que l'an dernier.


Le couloir-vestiaire. (c) l'école des loisirs/Pastel.

Aujourd'hui, un album jeunesse de Julien Béziat qui était invité au Palais des Imaginaires. Il s'agit de "La nuit de Berk" (l'école des loisirs, Pastel, 40 pages), délicieux album en doubles pages où on se fait peur par plaisir et où l'on retrouve l'impayable canard-doudou Berk et ses jolies couleurs déjà vu dans deux albums précédents (lire ici). Idéal pour les classes maternelles.

La nuit tombe sur l'école. (c) l'école des loisirs/Pastel.

L'histoire commence dans un couloir de l'école, le vestiaire de la classe du narrateur. Ce dernier nous relate l'aventure "terrible" que son canard à la bouille ultra-sympathique lui a confiée. Au-dessus des patères alignées, on remarque des dessins d'enfants représentant quelques héros classiques de la littérature de jeunesse, teasing malicieux. Dans la caisse à doudous se trouve par contre Berk, inexplicablement oublié. Heureusement, le canard aux tons multiples n'est pas seul. Un croco-sac-à-dos tout vert va lui tenir compagnie durant cette nuit d'explorations, riche en émotions diverses.

Croc et Berk vont visiter la classe plongée dans l'obscurité. Ses zones d'ombre sont zébrées de belles touches de lumière, celle du couloir par la porte entrebâillée, celle de la lampe de la maîtresse tombée au sol. Toutefois ce noir omniprésent intensifie les bruits, le "Badaboum" identifié d'une chute mais aussi des "Sprouitch" inconnus répétitifs beaucoup plus inquiétants. De quoi s'agit-il? Croc et Berk ont des idées: "de grosses pattes qui écrabouillent", "des ogres qui mâchouillent, des sorcières qui bidouillent"... Les deux compères fanfaronnent moins quand ils lèvent la tête. Ils sont carrément même terrorisés - les lecteurs de littérature de jeunesse reconnaîtront pourquoi. Ils ne sont pas encore au bout de leurs inquiétudes. La lumière s'éteint. Le bruit s'accélère: "SPROUITCH SPROUITCH SPROUITCH SPROUITCH..."

Lumière! (c) l'école des loisirs/Pastel.

Le suspense est à son comble et la réponse sera superbe, surtout qu'elle se prolonge jusqu'à la scène finale, une fois le nouveau jour de classe arrivé et la maîtresse assise sur sa chaise. "La nuit de Berk" est un remarquable album pour frémir et rire. Il est même plus que cela car il présente un très beau travail sur la couleur. Jouant harmonieusement avec la lumière et les ombres dans des plans identiques ou en changeant de lieu, il permet au lecteur de participer à cette séance nocturne inopinée et de découvrir lui-même l'origine des bruits étranges tout en rigolant un bon coup.


Rappel

E1P2FDL 1 "La jeune fille et le soldat", Aline Sax et Ann de Bode (roman enfant, La joie de lire, ici)
E1P2FDL 2 "Le banc au milieu du monde", Paul Verrept et Ingrid Godon (roman ado, Alice Jeunesse, ici)
E1P2FDL 3  "Ceci est ma ferme", Chris de Stoop (récit, Christian Bourgois, ici)
E1P2FDL 4  "Mon bison", Gaya Wisniewski (album jeunesse, MeMo, ici)
E1P2FDL 5 "Et puis", Icinori (album jeunesse, Albin Michel Jeunesse, ici)

vendredi 22 février 2019

E1P2FDL 3 Raser des paysages ancestraux et les remplacer par des sites écologiquement corrects

Chris de Stoop au Flirt Flamand de la FLB.
(c) Michiel Devijver.

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL 

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.
L'édition 2019, la quarante-neuvième, la quatrième où l'entrée est gratuite, a été illuminée par le déploiement du Flirt Flamand et de l'espace européen qui n'ont pas désempli. Elle marquait les 50 ans de la Foire, créée en 1969. On a dénombré 72.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis, dont 5.000 scolaires, au cours des quatre jours (du jeudi 14 au dimanche 17 février), soit 5 % de plus que l'an dernier.



Aujourd'hui, interrogations littéraires, paysagères, paysannes même, avec le journaliste flamand Chris de Stoop à propos de l'évolution du monde agricole dans les polders belges. On y détruit les fermes qui existent, nous explique-t-il. On comble les fossés. On rase les haies. Dans quel but? Autoriser le développement industriel du port d'Anvers en saupoudrant ces interventions mortifères d'une dose d'écologie mal pensée. Bien sûr, je caricature un peu, mais pas tant que ça finalement à lire ce texte magnifique où il consigne la vie de ses parents, surtout de sa mère, veuve depuis longtemps et mémoire du lieu, et de son frère fermiers. Déclaration d'amour filial à l'une, hommage posthume à l'autre. Pour nous, lecteurs, plongée dans un monde contemporain quasiment disparu. "Maman, mon frère, la ferme, c'était un trio", note l'auteur.

Quand j'ai vu l'an dernier dans le programme éditorial des Editions Christian Bourgois l'annonce de la traduction du livre de Chris de Stoop "Dit is mijn hof" (De Bezige Bij, 2015), j'ai bondi de joie. Enfin, la société agricole belge traitée de l'intérieur dans une optique littéraire et pas par n'importe qui. Quand le livre est arrivé, je me suis précipitée sur "Ceci est ma ferme" (traduit du néerlandais (Belgique) par Micheline Goche, Editions Christian Bourgois, 2018, 318 pages). Et j'ai été enchantée par ces pages qui racontent un monde que j'ai connu de loin, qui est notre monde et qui est en train de s'éteindre. Qu'"on" est en train d'éteindre plutôt. D'un ton naturel, sans indignation, ses mots suffisent, le journaliste nous conte la disparition de la ferme familiale. L'air de rien, il nous interroge sur la place accordée à la nature dans nos vies, sur le rapport qu'on a aujourd'hui au vivant, animal ou végétal. Il dénonce sans fard les politiques agricoles européennes et remet sans cesse l'humain au centre des préoccupations.

Quand j'ai appris que Chris de Stoop venait à la Foire du livre de Bruxelles dans le cadre du Flirt Flamand, j'ai coché le jour et l'heure dans mon agenda. Et j'y suis allée. J'ai entendu un homme de bon sens consigner l'effacement des fermiers de l'espace agricole, pointer les horreurs dont sont capables les industriels pour augmenter encore leur puissance et leurs profits, jauger le fossé qu'on creuse entre la nature et les enfants qui ne savent plus ce qu'est le pis d'une vache, la saillie d'une jument, pointer l'hypocrisie qu'implique l'établissement de zones artificiellement vertes pour remplacer des champs, des prés, des arbres et des lieux centenaires. J'ai entendu un homme connecté à la vie paysanne traquer toutes les erreurs qui se commettent au nom de l'écologie. J'ai senti un homme amoureux de ses polders meurtri par des décisions imbéciles, un fils de paysan révolté par l'injustice des décisions administratives. J'ai vu un homme rappeler inlassablement son amour à cette terre qui nous rend humains.

En fin de note, on trouvera un extrait du texte "Ceci est ma ferme" que Chris de Stoop a lu à la Foire du livre, assis à sa table fleurie d'un bouquet, devant le public attentif réuni sur les gradins de la bibliothèque ronde du Flirt Flamand. En l'écoutant, je pensais à ces nouveaux arrivants dans un village en France qui ont demandé à l'agriculteur local de tuer ses coqs qui les réveillaient. On a beaucoup ri de cette histoire, non belge, mais française en l’occurrence. Mais fait-on mieux ici en décidant dans des bureaux ce qui s'avérera parfaitement contre-productif sur le terrain? En journaliste aguerri - il a passé trente ans chez "Knack", Chris de Stoop va sur le terrain. Il regarde, il écoute, il fait parler, il constate, il questionne, il enquête, il confronte. Pas de pathos, des faits. Pas de harangue, de la réflexion. Pas d'aigreur, mais une énergie contenue. Son regard d'airain nous permet de réfléchir, de voir plus loin. Ses mots nous ouvrent des horizons larges et nous emportent dans ce coin de Belgique près d'Anvers. La terre de ses parents qui y avaient déménagé, quittant leur village natal à 70 kilomètres de là. Sa terre.

Chris de Stoop.
(c) Lenny Oosterwijk.
Chris de Stoop est né en 1958 dans le polder de Waas, près d'Anvers, où ses parents exploitaient une ferme. Attiré très jeune par la littérature, condisciple de l'écrivain belge flamand Tom Lanoye, il quitte la ferme familiale pour se consacrer à l'écriture. Après des études de philologie germanique et de communication à la KUL, il est engagé en 1982 comme grand reporter par le magazine flamand "Knack" où, pendant plus de trente ans, il signe de nombreux reportages à l'étranger et des articles sur la société belge. Il est également depuis 1992 l'auteur d'une dizaine d'ouvrages relatant ses enquêtes de terrain, traite des êtres humains, prostituées de l'Est, SDF... Il a mis un terme à sa carrière de journaliste en 2016 pour ne plus se consacrer qu'à l'écriture et, à temps partiel, à la ferme familiale où il est retourné en 2010, après le suicide de son frère aîné, qui s'en occupait.

"Ceci est ma ferme", mots que son frère crache à un voisin importun et qui sont repris en titre, consigne la lente destruction d'un paysage, vécue de l'intérieur. Les aberrations des règlements. Le recul d'une nature ancestrale au profit d'une nature reconstituée, évidemment fausse et bancale. La déshumanisation d'un métier. La peur des contrôleurs. L'inquiétude permanente. La disparition des polders nourriciers au profit d'extensions d'un port. Les déséquilibres de la faune et de la flore qui en découlent. Les nouveaux voisins, qui construisent des villas. Les ombres d'une administration inquisitrice qui planent. Cet atroce sentiment d'être perdu. Chris de Stoop le fait à travers les souvenirs de sa mère, désormais en maison de soins à la suite d'une chute, à l'esprit alerte et à la mémoire intacte, et à de multiples rencontres. Des hommes et des femmes du coin qu'il rencontre inlassablement, qu'il fait raconter.

Mais son livre n'est pas une enquête journalistique. C'est un livre, au sens littéraire du terme, grâce auquel on s'offusque. Grâce auquel on s'émeut aussi. On suit l'auteur dans ses enthousiasmes pour le bâti d'une ferme, un labour tout frais, une vache croisée, un paysage qui se dessine, le bleu des fleurs de lin. Ses mots consignent en douceur ces déclins avant que leur sens ne vous claque à la figure. Chris de Stoop, ce sont aussi des phrases qui touchent. "Un polder qui vous interpelle comme un poème", écrit-il. Plus loin, "Emmener la dernière vache, engranger la dernière moisson, arrêter le métier de paysan, cela fait trop mal." Il sait d'où il vient: "La ferme a contribué à faire de moi ce que j'ai été, ou suis, ou ne suis pas."

Son livre, écrit en hommage à son frère qui, un jour, n'a plus pu résister et s'est suicidé, interpelle. Inquiète et rassure en même temps. Ses mots disent la poésie de la nature aux sens ancien et humain du terme.

Là où Chris de Stoop écrit.



Ceci est ma ferme

La crise agricole est partout, et quand même, il y a peu ou pas de solidarité envers les paysans en détresse, si nombreux aujourd'hui. Moi, j'ai parcouru le monde comme reporter et écrivain, mais après 30 ans, je suis retourné à notre ferme familiale où j'ai grandi. C'était après le suicide de mon frère aîné qui avait repris la ferme et à qui ce livre est dédié. Et oui, maintenant je suis officiellement écrivain-paysan, je suis fermier à temps partiel. C'est une ancienne ferme en Flandres, située dans une région agricole, qui a toujours été une véritable terre de fermiers, depuis le Moyen Age, et qui disparaît maintenant à cause de l’expansion du port d'Anvers et des compensations écologiques; donc beaucoup de fermiers doivent céder la place, d'abord pour l’industrie et puis pour les nouvelles réserves naturelles. Pendant ma jeunesse, il y avait encore douze fermiers et un berger dans ma rue; aujourd'hui, il reste un seul fermier (sans successeur). Et tout cela est représentatif pour la crise et l’évolution dans toute l’Europe, mais nulle part, le phénomène n’a été aussi brutal que chez nous.

Mon livre "Ceci est ma ferme" est ce que j'appellerais une œuvre littéraire narrative de non-fiction, avec beaucoup de récits, beaucoup de descriptions, beaucoup d’émotions aussi. Donc c'est une enquête, bien sûr, je visite la terre agricole brisée de ma famille et je parle avec toutes les parties concernées – surtout les paysans - mais c'est aussi un récit littéraire, écrit comme un roman. Et, à mon grand étonnement, ce livre est devenu mon plus grand best-seller, aux Pays-Bas et en Belgique, traduit en plusieurs langues, et il paraîtra aussi en Chine. Donc c'est une histoire personnelle mais aussi universelle. Le livre éveille apparemment un sentiment de perte, un sentiment de manque, je pense, la sensation d'être déraciné. Nous perdons le lien qui nous rattache à notre terre, à notre nourriture, à nos racines.

Non, je pense que non. Chez nous, après que le mouvement écologique a lutté, avec les paysans, contre l'extension mégalomane du port, il a conclu un accord avec ce dernier. Et la population en a été blessée dans l’âme, parce que les vieux polders doivent devenir des marécages, et tout cela se passe contre la volonté des personnes concernées.

Des dizaines de fermes historiques et même des hameaux entiers doivent à présent disparaître devant cette nouvelle nature. Et l'homme est exclu de cette nouvelle nature artificielle. J'ai suivi ça de près.

Je ne suis pas opposé aux réserves naturelles elles-mêmes; au contraire, pour moi, la nature est l'une des valeurs les plus importantes. Mais je m'oppose à ces nouvelles réserves lorsqu'elles s'accompagnent de souffrances humaines, et lorsqu'elles causent la destruction de paysages séculaires, qui sont, à nos yeux, le patrimoine de notre région, la mémoire de notre région.

En plus de sa valeur écologique, notre paysage a aussi des valeurs historique, agricole, culturelle, sociale, familiale et morale. Le paysage détermine aussi notre identité. Je l'écris quelque part dans mon livre: "Cette ferme, c'est nous".

Mon livre, "Ceci est ma ferme", est un hommage au traditionnel monde du paysan, tel qu'il était encore représenté par notre propre ferme. Mais évidemment, c'est aussi un cri d'alarme. J'ai parlé avec beaucoup de fermiers, et ils me posent la question fondamentale de savoir s'ils ont encore le droit d'exister – et cela concerne presque tous les paysans maintenant, en Belgique, en France, partout. Beaucoup d'entre eux ont l'impression d'être la dernière génération. Ils se sentent attaqués de toutes parts, ils veulent simplement une perspective.

Malheureusement, beaucoup de citadins veulent des produits de rebut, à des prix très bas, et ces prix, l'agroindustrie et les supermarchés les pratiquent, en exploitant les fermiers, qui finissent par travailler à perte. Il y a cinquante ans, les prix de certains produits agricoles étaient plus élevés qu'aujourd’hui; il y a cinquante ans, le citadin consacrait la moitié de son budget à son alimentation; maintenant, à peu près douze pour cents, maintenant, il consacre le double à ses loisirs…

Chaque année, des milliers de paysans cessent leurs activités; une longue chaîne familiale, parfois depuis des siècles, est coupée, et cela fait mal. Une étude montre que, dans plusieurs pays occidentaux, près de deux fois plus de paysans que de citadins mettent fin à leurs jours. Et pourtant, pourtant tout cela n'est pas ressenti comme un drame social par notre société, c'est incroyable.

J'écris en dernière page: "Nous sommes peut-être tombés du temps, mais le temps nous a aussi laissés tomber".

Mois, je pense que l'agriculture, malgré toutes les critiques, justifiées parfois, n'est pas un secteur économique comme les autres, mais un service de base, comme l'enseignement ou les soins de santé, et caetera.

Moi, personnellement, en général, je suis optimiste, je pense que l'homme va trouver des solutions pour les problèmes de la planète. Et pour ce qui concerne mon sujet, j'espère, et je crois, que l'esprit de l'époque est en train de basculer, qu'une revalorisation de la campagne et de notre alimentation arrive, et qu'on va redécouvrir qu'il y a là encore une vie, qui n'est peut-être pas à la mode maintenant, qui n'est peut-être pas chic pour notre époque, mais qui est vraie, et qui est authentique. Et ça, c'est aussi important.

Oui, mon livre raconte comment l'agriculture est en train de disparaître sous nos yeux, et que c'est un drame sociale et culturel qui concerne tout le monde. J'espère pouvoir percer une petite brèche dans la pensée économique des dernières années. Pour que tout ne soit pas soumis à la croissance et à l'argent. Pour qu'on puisse garder certaines valeurs fondamentales, comme la personne humaine, l'environnement, le patrimoine, le paysage, et – et, aussi – l'agriculture. Si nous voulons une campagne durable et rentable, nous devons la réaliser avec les derniers paysans, en dialogue avec le mouvement écologique, et pour cela, aucun paysan n'est de trop, au contraire.

Chris de Stoop



Rappel

E1P2FDL 1 "La jeune fille et le soldat", Aline Sax et Ann de Bode (roman enfant, La joie de lire, ici)
E1P2FDL 2 "Le banc au milieu du monde", Paul Verrept et Ingrid Godon (roman ado, Alice Jeunesse, ici)


mardi 19 février 2019

E1P2FDL 2 Depuis le banc d'un parc, un fils endeuillé parvient à devenir un homme

Encore un peu de Foire du Livre de Bruxelles, E1P2FDL

Au hasard de mes pérégrinations, entre rendez-vous fixés et rencontres de hasard.
L'édition 2019, la quarante-neuvième, la quatrième où l'entrée est gratuite, a été illuminée par le déploiement du Flirt Flamand et de l'espace européen qui n'ont pas désempli. Elle marquait les 50 ans de la Foire, créée en 1969. On a dénombré 72.000 visiteurs dans les allées de Tour & Taxis, dont 5.000 scolaires, au cours des quatre jours (du jeudi 14 au dimanche 17 février), soit 5 % de plus que l'an dernier.



Tout juste sorti en français, un autre roman jeunesse illustré venu de Flandres où il était paru en 2014, plutôt pour ados, le très délicat et subtil "Le banc au milieu du monde" de Paul Verrept, finement illustré par Ingrid Godon (traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron, Alice Jeunesse, "Le chapelier fou", 88 pages). Il y est aussi question d'un banc. Comme dans "La jeune fille et le soldat" d'Aline Sax et Ann de Bode (lire ici). Mais ce banc n'accueille qu'une seule personne, le narrateur, perdu dans la vie, dit-il, depuis que ses parents sont morts.


Le banc. (c) Alice Jeunesse.

Ce roman illustré se distingue aussi par l'originalité de son rapport texte-images. Pour ces dernières, Ingrid Godon a choisi de montrer aussi ce que le texte ne dit pas, ce qu'il suggère. Par exemple, le narrateur enfant en compagnie de ses parents au début, ou des images plus colorées et plus abstraites que les autres scènes en crayons de couleur au centre, ou encore une longue séquence sans texte vers la fin pour montrer le temps qui passe. "Le banc au milieu du monde" est en effet le livre d'un deuil, d'une tristesse, d'un chemin de vie, d'une introspection qu'il faut un jour affronter. Quand on est prêt. Quand le narrateur est prêt. On le suit dans un texte à la première personne, dont les mots évoquent différentes situations se déroulant près du banc, ou des souvenirs, laissant les émotions qui en émanent toucher le lecteur. S'il le veut, s'il est prêt.

La première double page du roman.(c) Alice Jeunesse.

On découvre le narrateur perdant son père enfant, perdant sa mère adulte. Des deuils qui lui causent de terribles chagrins à tel point qu'il se cloître dans la maison familiale vide désormais. Pour toujours? Non, jusqu'à ce que son corps réclame à manger et à boire. Jusqu'à ce que ce besoin primaire le fasse sortir de chez lui. Croiser ce banc qui l'invite à s'asseoir pour ne pas rentrer tout de suite chez lui.

Une mise en page soignée. (c) Alice Jeunesse.

Le banc. Le parc. D'autres humains. Des adultes, des enfants. Du temps passé à observer le monde mais aussi à réfléchir. Au temps qui passe ou au temps qu'il reste à vivre. A sa place sur terre. A ses choix de vie. A son passé, à son présent, à son futur. Le narrateur nous confie les rencontres qu'il fait autour de son banc. Les conversations relatent d'autres vies, souvent d'autres tracas. Elles sont l'occasion de mots assemblés avec talent. La poésie du quotidien, sa fantaisie, ses imprévus. Un brin de philosophie. Ainsi, cette remarque: l'amour entre deux personnes se fatigue-t-il un jour?

Le narrateur voit la jolie fille. (c) Alice Jeun.
Petit à petit, celui qui écoute bien devient celui qui parle le premier aux autres occupants du banc. Qui ouvre davantage les yeux. Qui voit la jeune fille jolie. Qui rigole en imaginant une scène avec deux frères assis aux deux bouts du siège. Qui a le courage d'affronter les ombres qui le hantent. Le fils grandit. Change de statut. Dépasse celui de fils. Pour cela, Paul Verrept passe aux lettres que le narrateur, qui restera anonyme, adresse à Anne, qui était à l'école avec lui. Une bouteille à la mer. Mais comme on sait, ce type de message atteint parfois son destinataire. "Le banc au milieu du monde" est un magnifique roman sur le deuil, la vie et l'amour. Remarquablement mis en pages, il est véritablement porté par l'écriture toute en nuances de Paul Verrept et les illustrations splendides d'Ingrid Godon qui est devenue la co-auteure du livre par la qualité de ses dessins, vignettes ou pleines pages, parallèles à l'histoire ou autonomes. Un très grand roman pour ados.


Rappel

E1P2FDL 1 "La jeune fille et le soldat", Aline Sax et Ann de Bode (roman enfant, La joie de lire, ici)