Nombre total de pages vues

Affichage des articles dont le libellé est Humour. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Humour. Afficher tous les articles

samedi 18 janvier 2025

IBBY 2024: les finalistes du prix de l'album drôle

Prix IBBY Belgique francophone 2024 de l'album drôle

Pour rappel, la Section belge francophone de l'IBBY (International Board on Books for Young People) décerne depuis janvier 2023 ses quatre prix de l'album (prix de l'album, prix de l'album traduit, prix de l'album belge, prix de l'album drôle). La remise de leur troisième édition, publique, aura lieu ce lundi 20 janvier à 14 heures (infos ici).
Voici les dix titres finalistes en catégorie album drôle, tous sortis en 2024, par ordre alphabétique du nom de l'illustrateur. Avec un choix d'images en fin de note.
 
 
Un bisou pour mon frère
Adrien Albert
l’école des loisirs, 36 pages

Un rocher bloque-t-il la route du bus dans lequel Tobold, le grand frère de Simon, a pris place au terme d'une journée entre frères? La conductrice sait que faire. "Il suffit de dynamiter le rocher." Facile. Et utile aussi, on le verra, pour sauver le petit lapin emporté dans les airs par un balbuzard lors de cet arrêt forcé. Des images expressives dans de belles gammes de couleurs accompagnent cette histoire aux éléments aussi prenants que démesurés et invraisemblables. Et c'est ce qu'on apprécie dans cet album de complicité entre auteur et lecteur qui utilise divers biais de mise en page pour avancer jusqu'à sa douce finale.
 
et aussi 
ChocoTrain
Adrien Albert
l'école des loisirs, 40 pages

On connaît Chouchou depuis l'excellent album "Chantier Chouchou debout" (lire ici). Pour son anniversaire costumé, l'héroïne a invité ses deux grands-mères, mamie Georges, déjà rencontrée, et mémé Lucie. Aux deux, elle a demandé de se déguiser déjà dans le train qui les amène et de lui apporter des ChocoTrain, ces biscuits délicieux qui ne se vendent qu'à bord d'un train et coûtent très cher. Chacune des aïeules a son idée pour s'en procurer. Quelle jubilation de les découvrir! Adrien Albert imagine une histoire à la fois dingue et logique dont les enfants adorent le côté farfelu, les exagérations et les impossibilités. Une magnifique farce où l'auteur-illustrateur poursuit son exploration des modes de transport.

Félicien le cochon magicien
Christian Oster
Maud Begon

Albin Michel Jeunesse, 40 pages

Contraste très réussi que les illustrations de facture classique, aux pages enluminées, et la conversation totalement désopilante entre les deux héros. Maryse la poule a perdu ses six œufs. "J'ai vu mes œufs s'envoler", assure-t-elle. Félicien, le cochon magicien qui "vole à angle droit", se lance dans une enquête. Le toit, le nuage, la campagne, il ne trouve rien. Les œufs auraient-ils été volés par le renard au lieu de s'envoler? Un petit coup de téléportation et Félicien vérifie l'hypothèse. Mais les choses se corsent et le cochon doit sans cesse recourir à sa magie pour s'en sortir. Il ignore qu'il n'en a pas encore fini avec Maryse. Un album comique dont l'humour absurde est porté par un texte au vocabulaire choisi fort agréablement déroulé. Classique en apparence, complètement décalé en réalité.
 
 
Les 7 Ours Nains
contre le Gros méchant loup
Émile Bravo
Seuil Jeunesse, 72 pages
 
Quelle joie de retrouver les 7 Ours Nains dans une nouvelle aventure vingt ans après leur création (lire ici)! Et douze ans après l'album précédent. L'auteur avait une bonne raison, il racontait l'histoire de Spirou pendant la Seconde Guerre mondiale. Le voilà revenu à des travaux moins oppressants. "Il fallait que je retrouve mes ours pour passer de bons moments avec eux", signale-t-il. Il reprend donc sa recette, le "recyclage" de contes, mais fait rencontrer de nouveaux personnages à ses héros, Boucle d'Or et surtout le loup qu'il souhaite réhabiliter. "Ce nouveau conte vous évoquera peut-être davantage notre époque puisqu'il a clairement été inspiré de son affligeante actualité", ajoute-t-il. Néanmoins, au premier degré, celui des enfants, on s'amuse trop à voir les ours vouloir construire leur maison en dur, héberger le Petit Chaperon rouge, tomber sur les sept nains, participer à une bagarre digne d'Astérix, échapper aux parents de Mishka... On croisera encore les bottes de sept lieues, l'Ogrours, le cochon constructeur. Surtout, on assiste à des scènes incroyables portées par des dialogues désopilants posant en filigrane de vraies questions existentielles.

A noter que la série "Les 7 ours nains" fera l'objet d'une exposition au tout prochain Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême.

Le livre qui peut lire dans ton esprit
Marianna Coppo
traduit de l’italien par Christian Demilly
Grasset Jeunesse, 48 pages

Une Madame Loyale répondant au nom de Lady Rabbit s'adresse aux jeunes lecteurs depuis une scène de théâtre joliment ornée. Cet album en vert doux et rose passé est une merveille de drôlerie superbement mise en scène. Les enfants marchent et en redemandent. Ils ignorent que Lady Rabbit se base que un tour connu depuis le XVe siècle pour leur faire croire qu'elle est capable de lire dans leurs esprits. Le lecteur est invité à choisir en secret un personnage dans un public de trente-six spectateurs, tous différents et très réussis. A signifier la rangée où leur choix est assis, puis à le repérer à nouveau à une nouvelle place après l'entracte, et à foncer en page finale. Son choix se trouve exactement là où le livre l'a indiqué! C'est magique, addictif et terriblement amusant. Ce vieux tour de magie fonctionne parfaitement dans sa version livresque. Le graphisme dépouillé et délicat de Marianna Coppo augment le plaisir de découvrir ces trente-six personnages plus charmants les uns que les autres.
 
 
Oskar et le comte
Jean-Baptiste Drouot
Les fourmis rouges, 48 pages

Comment arrêter la malédiction que l'affreux comte Krokula fait peser sur Klopok, un village de chats? Il y pleut sans discontinuer. Chaque année, les villageois envoient un des leurs, dans l'espoir de battre le comte, les armes étant de leur choix. Aucun ne revient jamais. Un tirage au sort truqué désigne Oskar, un nouvel habitant, le fromager du village dont le commerce périclite. Arrivé au château, Oskar ira de surprise en surprise. Le lecteur aussi. Mais l'envoyé spécial rencontrera quelqu'un qui adore le fromage autant que lui. Les discussions pointues à ce sujet glisseront-elle vers une relation plus tendre? On suit le récit avec un immense plaisir jusqu'à l'exquise et définitive finale.


Manqué!
Antonin Faure
Les Éditions des Éléphants, 48 pages
 
Dans une nature luxuriante brillamment aquarellée, un minuscule ver voudrait manger une toute petite pomme. Sauf que le fruit tombe à terre et plaît à des fourmis. Quant au ver, il ferait bien l'affaire de la mésange. Sauf qu'il lui échappe. Mais la belette a repéré l'oiseau. Il va lui échapper... A chaque double page de cet album randonnée quasi muet, une proie échappe à son prédateur, tandis que se construisent une multitude d'histoires parallèles avec les animaux déjà rencontrés. Le splendide graphisme forestier aux mille détails permet un jeu de cherche et trouve propre à chaque lecteur, à la fois drôle et palpitant.
 
 
Le dodo des animaux
Samir Senoussi
Henri Fellner
Gallimard Jeunesse, 32 pages 
 
On connaît les rituels du coucher des enfants, enfiler son pyjama, se brosser les dents, faire pipi, écouter une histoire, demander un verre d'eau, retourner faire pipi, entendre le souhait de bonne nuit... Ceux-ci sont transposés chez les animaux dans cet épais grand format. Les parents animaux ont bien de la peine aussi, et du mérite. On rit à toutes les pages devant la malice des auteurs qui utilisent aussi les caractéristiques des diverses espèces animales pour pimenter leur récit. L'idée d'aller se coucher chez les antilopes, les hyènes et les hippopotames. Le brossage des piquants chez les hérissons, des fanons chez les baleines. La place dans le lit chez les phoques. Les divers préparatifs dont l'histoire du soir, la partie la plus développée car très différente d'une espèce à l'autre, mais toujours aussi drôle. Un humour simple et une formidable complicité avec les petits lecteurs humains.
 

Je suis un dragon!
Sabina Hahn
traduit de l’anglais (États-Unis)
par Rosalind Ellan-Goldsmith
l’école des loisirs, 40 pages
 
Le sous-titre est parfait: "Embrouilles chez les grenouilles". C'est exactement de cela qu'il s'agit dans ces pages drôlissimes. Une assemblée de grenouilles dialogue avec un autre animal couché sur le dos dans l'eau. Pour elles, il s'agit d'une grenouille. Lui se présente comme un dragon. Elles insistent, sûres de leur science. Lui résiste. Les échanges tournent au dialogue de sourds jusqu'à l'explosion finale qui rebondit plusieurs fois en scènes très drôles jusqu'à l'apaisement final. Pas sûr toutefois que tout ce petit monde soit d'accord sur le fond. Mais sur la forme, ils le sont, surtout quand il s'agit de griller des guimauves. Les dessins expressifs et très vivants renforcent le côté hilarant des propos. Un album que les enfants demandent et redemandent sans se lasser.
 
 
Poux, manuel de survie en territoire humain
Berta Parano
traduit de l’espagnol
par Coralie Artus-Jolly
Helvetiq, 204 pages
 
Un vrai documentaire sur un sujet concernant tous les humains, traité sur le mode humoristique, autant dans le texte que dans les images. C'est bien simple, ce manuel au pantone orange fluo est adressé aux poux de tête humaine et rien qu'à eux. Il se veut un guide pour leur permettre de survivre en territoire humain. Évidemment, rien n'interdit auxdits humains de le lire aussi pour apprendre comment éviter de se faire parasiter. Au-delà de l'humour omniprésent, on est surpris de découvrir dans ce très petit format autant de notions scientifiques sur les poux (lire aussi ici).


Ketchup ou mayo?
Le grand livre des choix impossibles
Gilles Rapaport
Laurence Salaün
Seuil Jeunesse, 72 pages

La vie est souvent faite de choix cornéliens. Chips ou frites? Été ou hiver? Samedi ou dimanche? Sucré ou salé? Pile ou face? Une trentaine de ces questions essentielles et difficiles sont répertoriées ici, auxquelles l'enfant est invité à répondre. Des choix bien plus difficiles que dans l'incontournable "Préférerais-tu?'" de John Burningham car assortis de scènes dessinées démontant totalement la question et créant autant de saynètes-choc. Hilarant d'un bout à l'autre.


Quelques illustrations


"Un bisou pour mon frère". (c) l'école des loisirs.
"ChocoTrain". (c) l'école des loisirs.


"Félicien le cochon magicien". (c) Albin Michel Jeunesse.
"Les 7 Ours Nains contre le Gros méchant loup". (c) Seuil Jeunesse.
"Le livre qui veut lire dans ton esprit". (c) Grasset Jeunesse.
"Oskar et le comte". (c) Albin Michel Jeunesse.
"Manqué!" (c) Les Éditions des Éléphants.
"Le dodo des animaux". (c) Gallimard Jeunesse.
"Je suis un dragon!" (c) l'école des loisirs.

"Poux". (c) Helvetiq.


"Ketchup ou mayo?" (c) Seuil Jeunesse.





vendredi 9 février 2024

IBBY 2023: les finalistes du prix de l'album drôle


IBBY 2023: les finalistes du prix de l'album drôle

Plus d'infos sur les quatre prix ici.
Voici les dix titres finalistes, tous sortis en 2023, par ordre alphabétique du nom de l'illustrateur.

 
Les ours ne pleurent pas

Emma Chichester Clark
traduit de l'anglais par Anne Léonard
Albin Michel Jeunesse, 40 pages
à partir de 3 ans

Pauvre Georges! L'ours vit en parfaite harmonie avec Clémentine qui lui a appris à lire et sa maman qu'il aide dans le ménage. Tout déraille le jour où, son livre terminé, Georges décide d'aller seul à la bibliothèque. En rue, les passants sont terrifiés, au marché, pareil. Quelle débandade chez les humains, très drôle à regarder. Jusqu'au moment où, pris de panique, l'ours trébuche et atterrit dans la fontaine. Très drôle aussi et tout le monde se moque de lui. Pauvre Georges! Quand Clémentine arrive, il fond en larmes. La petite fille consolera son ami et donnera une leçon de tolérance à ceux qui les regardent. Humour et bienveillance vont de pair dans cet album aux illustrations de facture classique mais débordantes de détails.
 
 

 Iggy
Alex Cousseau et Janik Coat
Les fourmis rouges, 32 pages
à partir de 3 ans

Comme on s'amuse devant les scènes où le chat Duc présente Iggy, un lévrier afghan particulièrement décoiffé! Il se confond avec un plat de spaghettis, avec le tapis où il fait la sieste, avec la pluie qui tombe en cordes... Il est tellement rapide que quand il court, on le voit à peine. Le texte, simple et factuel, semble écrit pour que les illustrations puissent s'épanouir à souhait. Que de sourires amusés à les voir. Une vraie réussite, tant sur le plan des idées que sur celui du graphisme.
 
 

Papi est un gros menteur
Jean-Baptiste Drouot
Les 400 coups, 40 pages
à partir de 4 ans

Papi raconte à sa petite-fille comment il est devenu ami avec un dragon. Elle n'y croit pas. A tort, la finale le lui montrera. En plus de la rigolade née de l'histoire, une belle histoire de complicité entre générations. 

 
 
 

Capitaine Knut et son ombre à la noix
Victor Engbers
traduit du néerlandais par Myriam Bouzid
L'Agrume, 64 pages
à partir de 6 ans

Capitaine Knut est le plus courageux des capitaines. Il nous raconte à la première personne comment il s'est lancé, accompagné de son chien Django, à la recherche de son ombre. Elle s'était envolée vers la dangereuse île dénommée "N'importe quoi". Une histoire totalement déjantée autour du super-héros en slip! Du n'importe quoi? Nooooon. Une foule de rebondissements craquants se suivent dans un texte au second degré et des images dynamiques et expressives aux tons pop. Très rigolo.
 
 

Le grand livre de l'inutile
Bruno Gibert
jeux typographiques de Leïla Bergougnoux
La Partie, 232 pages
pour tous à partir de 6 ans

Est-ce un OLNI? Un objet littéraire non identifié? C'est en tout cas une très utile brique de 580 grammes dont on savoure chaque page illustrée. On y trouve d'innombrables jeux sur les mots, des expérimentations littéraires, des surprises, autant de raisons de rigolades diverses. Inversion de fable, listes étranges, poème revisité, texte amputé d'une lettre, calembours, abécédaires bizarres, tout est surprenant. Mieux, tout enchante, par les propos et leur mise en pages en deux couleurs, orange et bleu turquoise. Un manuel de savoir lire qui pétille, frétille, séduit et amuse énormément.

 
 
Le vilain petit machin
Marie-Sabine Roger et Marjolaine Leray
Seuil Jeunesse, 32 pages
à partir de 5 ans

On connaît bien le conte d'Andersen du vilain petit canard. Il est ici revu de manière très drôle, et féroce pour notre société contemporaine, à la fois par son réjouissant texte en rimes de mirliton que par ses images au crayon noir rehaussées de quelques traits de couleur. Des mots qui claquent et se savourent à voix haute, des illustrations qui leur répondent et les poussent encore plus loin.
 
 

Alphonse
Julien Baer et Sébastien Mourrain
Gallimard Jeunesse, 40 pages
à partir de 4 ans

Qui est Alphonse? Un long échalas, cheveux en bataille et pull à col roulé. Que fait Alphonse? On le voit s'essayer à plein de métiers variés, sans aucun succès, dans des scènes fort comiques jusqu'à la dernière où l'humour bascule dans le registre noir. Ouf! Un album pour enfants peut encore grincer.
 
 
 

Tout le monde a un teckel sauf moi
Charlotte Pollet
Biscoto, 48 pages
à partir de 4 ans

Tout est à regarder dans ce grand format aux illustrations épurées. Le propos est simple: tout le monde a un teckel, sauf la narratrice. Du coup, Assa en voit partout. Cela donne lieu à une belle série de trouvailles visuelles. Le teckel apparaît en effet dans chaque situation présentée, parfois bien caché. Jusqu'à la finale qui montre malicieusement qu'un enfant n'a aucun problème à se contredire. Fantaisie débridée et absurde jubilatoire dans cette histoire d'amitié.
 
 

Jamais Jamais
Marc Solal et Pierre Pratt
Editions Motus, 48 pages
à partir de 4 ans

Que faire quand on s'ennuie et que tout le monde est occupé? Le jeune narrateur décide de faire une liste, intitulée "tout ce que je ne voudrais pas devenir plus tard". De page en page, on voit ce que le gamin refuse: les lunettes, la cravate, le poils dans les oreilles, le gros ventre... Ce n'est pas tout, les illustrations en attestent et on s'amuse beaucoup. Jusqu'au moment où on sonne. C'est Papi Gilbert, qui entre petit à petit dans la pièce, porteur de tous les attributs listés. Mais c'est Papi Gilbert et tout lui est pardonné. Humour au premier degré et grands éclats de rire.
 
 

Ignace la limace qui voudrait bien qu'on l'embrasse
Rachel Bright et Nadia Shireen
traduit de l’anglais par Clémentine Beauvais
Nathan, 32 pages
à partir de 3 ans

D'expressives et hilarantes illustrations présentent la quête d'Ignace. La limace est à la recherche de quelqu'un qui l'embrasse. Les insectes motivent tous leur refus: "gluant", "poisseux", "collant", "crado", les "non" sont catégoriques. Pauvre Ignace. Jusqu'à ce qu'il rencontre Jacotte, une escargote gluante, poisseuse,.. L'amoureuse idéale selon lui, sauf qu'elle aussi dit non. Pauvre Ignace! Il trouvera toutefois l'amour, mais imprévu et venu du ciel.
 
 


lundi 14 novembre 2022

Adrien Albert: "J'ai eu envie de faire des livres pour enfants en faisant des livres pour enfants"

Deux cubes qui vont interagir. (c) l'école des loisirs.

Le titre sonne comme un défi de prononciation. Pas la célèbre archiduchesse à chaussettes ou la pie aux deux nids. Non. Bien plus simple à dire. Quoique. "Ch" "ch" "ou" "ou". Bref, "Chantier Chouchou Debout", le titre du dernier album en date d'Adrien Albert (l'école des loisirs, 40 pages, mars 2022), valeur sûre de la nouvelle génération de l'éditeur parisien qui était tout récemment en résidence au Wolf, la maison de la littérature de jeunesse installée à Bruxelles à deux pas de la Grand-Place.

"Chantier Chouchou Debout" donc. Qui se douterait que ce titre mystérieux détient tous les ingrédients de l'histoire drôle et déjantée qui y sera proposée. Le chantier est celui de Mamie Georges qui entend "nettoyer sa maison en grand" - on verra que ce sera même en très grand. Chouchou est le nom de la jeune narratrice qui va passer le week-end chez sa Mamie Georges. Debout pour les méthodes de réveiller la jeune invitée le dimanche matin.

Une histoire jubilatoire, qui se moque de la réalité tout en respectant sa logique, qui fait rire aux éclats et stimule l'imagination, bien dans la veine d'Adrien Albert (lire ici), le spécialiste des explorations de la famille et des moyens de locomotion, un deltaplane en l'occurrence.

"Chantier Chouchou Debout" débute dès la page de titre où apparaît le deltaplane écarlate transportant Maman et Chouchou. L'aile se pose sur le toit de la maison de Mamie Georges où se font les adieux mère-fille, toit relié au sol par une gigantesque échelle. La grand-mère accueille Chouchou de loin. Elle bougonne parce qu'elle veut consacrer son samedi au grand nettoyage de sa maison. Au travail! Elle en sort, par la porte, le canapé, la baignoire, la harpe, le frigo, le piano, bref tout son contenu et enfourne TOUT dans une immense machine à laver rouge installée dehors. Tout, sauf les verres, trop fragiles, qui, eux, demandent à être lavés à la main. Pas de dialogue sauf un tonitruant "Chantier Chouchou!"

Nettoyage en grand. (c) l'école des loisirs.

Si on rigole devant les scènes tellement décalées et drôles, on remarque les gestes de tendresse de la sévère Mamie Georges pour Chouchou. Question nettoyage, on n'a encore rien vu. La grand-mère va aussi démonter toute la maison, toit, murs, portes, fenêtres et tout engouffrer dans l'immense machine à laver rouge. Oui oui. Il faudra ensuite tout faire sécher et tout réinstaller autant de place. Des travaux durs qui sont entrecoupés par des repas avec les mets préférés de la fillette, "des chips et une petite menthe à l'eau avec une paille".

Quand arrive le dimanche, Mamie Georges peine à réveiller Chouchou. "Chouchou debout!" A moins que Chouchou n'ait envie de tester les méthodes de réveil de son aïeule. Elles se suivent à bon rythme, incroyables, impossibles, ahurissantes et tellement amusantes, jusqu'à la toupie finale. "J'adore", dit la petite. On a rarement vu des scènes aussi déjantées, aussi logiquement et justement déjantées. Une Chouchou ravie et réveillée accueille alors sa maman qui se pose cette fois dans le jardin et participe aux agapes des deux complices, compétées d'une pêche pour faire bonne figure.

"Chantier Chouchou Debout" est une merveille d'album. Finement construit et extrêmement drôle. Sobrement dessiné et magnifiquement mis en couleurs. A bien regarder car tout se passe dans les illustrations et les expressions des personnages. Simple en apparence mais fruit de nombreuses cogitations. Un régal d'imagination et de tendresse destiné aux enfants des classes maternelles. 

Nettoyage en très grand. (c) l'école des loisirs.


Huit questions à Adrien Albert

Adrien Albert.
(c) Léontine Behaeghel.
Comment est né cet album?
Mon point de départ était le week-end d'une petite fille chez sa grand-mère. Un week-end à deux. Un week-end pour dégager l'affection. Il me fallait doser pour être drôle et ludique. Les gens sont un peu surpris au premier abord mais ils découvrent de grands cœurs à l'intérieur.  Au début, je n'avais que deux choses, la maison et la machine à laver, deux gros cubes. Je voulais aussi un livre qui soit comme une maison de poupée où l'on voit l'intérieur des pièces. D'où cette idée de maison jouet, de jeu sur les perspectives. C'est Chouchou qui raconte l'histoire parce que la grand-mère prend beaucoup de place. 
Mais ce n'est pas que cela?
Ensuite, c'est devenu plus graphique et plus formel. Plus déjanté aussi. Quand la maison fait la toupie, cela symbolise les chatouilles de la grand-mère pour réveiller la petite fille. Finalement, le livre est plus étrange et moins drôle que je ne l'avais pensé.
Qui est Mamie Georges?
La grand-mère a une personnalité forte, en opposition avec celle qu'on a vue dans "Cousa" ou dans "Au feu, Petit Pierre". J'étais impressionné par les photos de l'Américaine Georgia O'Keeffe (1887-1986). Des femmes fortes, un peu dures. J 'ai choisi l'esprit de ses portraits pour Mamie Georges qui a un prénom masculin qui lui va bien. Elle est un peu décalée, exubérante, déjantée à la marge.
Pourquoi une mamie au fond?
J'aime bien faire des histoires avec des mamies. Quand tu racontes des histoires avec des enfants, les parents empêchent un peu l'aventure. Les grands-parents la permettent davantage sans que les enfants ne soient pas seuls. Ils ont la bonne distance affective.
On continue l'exploration des moyens de transport? 
Le deltaplane est un petit plaisir de moyen de transport. Il m'a aussi permis que la mère dépose vraiment son enfant. Elle le laisse sur le toit et il descend par l'échelle posée.
Comment êtes-vous au fond arrivé en littérature de jeunesse?
Après trois ans de droit, j'ai fait les beaux-arts avec un intérêt très fort pour le cinéma, tout en faisant en parallèle un tas de petits boulots pour tenir, métallurgiste, vidéaste, majordome, cuisinier, brûleur de meubles. Je dessinais tout le temps, testant tous les genres, naturalisme, dessin de presse... A 25 ans, j'ai réalisé un bestiaire chinois mythologique et je me suis demandé si ce ne serait pas pour un éditeur jeunesse.
Et?
J'ai envoyé le livre à l'école des loisirs. Anaïs Vaugelade qui était dans le comité de lecture l'a refusé mais m'a encouragé à continuer. Etait-ce de la politesse? Autre chose? En tout cas, j'ai pris cette réponse pour une commande et j'ai réalisé "Seigneur lapin". Anaïs Vaugelade m'a dit oui mais elle m'a fait tout recommencer. Elle m'a appris ce qu'est un album narratif. Elle m'a appris le métier, raconter des histoires aux enfants, par le texte et surtout par le dessin. Elle m'a appris à faire des livres pour enfants. Il y a un enfant derrière chacun de mes livres. En réalité, j'ai eu envie de faire des livres pour enfants en faisant des livres pour enfants.
Qu'appréciez-vous dans le métier?
J'aime avoir une éditrice, pour le recul qu'elle a par rapport à mon travail et pour faire des livres avec quelqu'un car écrire et dessiner est un boulot solitaire.
Quand je fais un livre, j'aime beaucoup la phase de découpage, le rythme, c'est comme les montages vidéo que je faisais aux Beaux-Arts en remontant des classiques. D'abord le découpage, ensuite le rythme et les couleurs, enfin le rapport des couleurs et des intensités. "Petit Pierre" était intense, "Simon sur les rails" sourd. J'ai toujours regardé beaucoup de peinture et je continue à en regarder beaucoup.
Le savoir-faire narratif, maintenant je l'ai appris et il est devenu plus intuitif. J'ai quand même quinze ans de métier. Au début, je faisais tout à l'intuition, c'était épuisant. Maintenant que j'ai davantage de savoir-faire, je peux davantage jouer. Je m'amuse beaucoup plus qu'avant. En même temps, quand on maîtrise bien, on peut se mettre plus en péril, avoir plus l'ambition de se renouveler, relever de nouveaux défis.


dimanche 16 octobre 2022

Les perles épistolières de Madame Irma

Une question. (c) Lamiroy.

Qui ne connaît une Madame Irma? Celle qui démarche par téléphone, celle qui glisse des publicités dans les boîtes aux lettres... Ce sont de fausses Madame Irma, on le sait bien. Car la vraie Madame Irma se tient derrière sa boîte aux lettres liée à un compte bancaire suisse. Elle vient de rassembler ses meilleurs échanges de courrier dans le livre illustré "Madame Irma, Perles fines", par l'intermédiaire de la Tournaisienne Kro, de son vrai nom Caroline Wlomainck, (Lamiroy, 88 pages). Une farce pleine d'humour qui, l'air de rien, passe au crible notre mode de vie.


Sa réponse. (c) Lamiroy.

L'album se présente sous forme de questions-réponses. A gauche, le problème soumis par un(e) correspondant(e), posé sur une photo pleine page en lien. A droite, sur fond clair, la solution proposée par Madame Irma, laquelle annonce traiter d'amour, d'argent, de santé, de boulot, d'amitié..., illustrée par la voyante dont les vêtements et la boule de cristal s'assortissent à la photo de gauche.

Si elles sont fines, les perles de Madame Irma sont aussi référencées que noires. Allusion aux chanteurs Daniel Balavoine, Alain Souchon et Yves Duteil ici, conseils complètement inattendus là. Farfelus, terre à terre, désinvoltes jouant sur les mots ou les situations. Quand ils ne sont pas carrément diaboliques, Madame Irma ne connaissant pas la solidarité féminine mais réclamant systématiquement ses dix euros de consultation. Une dérision bienvenue.

On sourit aux premières pages, la banane s'élargit aux suivantes. On rit et on est cuit. Il faudra lire les conseils de Madame Irma jusqu'au bout, sans marquer de halte. C'est tout notre société qui défile dans les questions, foot à la télé, ronflements nocturnes, religion, cancer incurable, obsessions diverses, vie de couple, loterie, grossesse mystère, émissions TV, mariages arrangés, choix des prénoms, etc. Quant aux réponses, elles font rire aux éclats quand leur rédactrice apparaît comme une nouvelle Madame Sans-Gêne. Elles font aussi parfois frémir tant Madame Irma met le doigt sur ce qui coince. La boule de cristal de la voyante est un miroir infaillible de notre société. A-t-elle tout vu? Peut-être pas car le titre du recueil est précédé d'un mystérieux 1.

Une autre question. (c) Lamiroy.

Sa réponse. (c) Lamiroy.









lundi 16 mai 2022

Glen Baxter, une vie d'artiste

"Pour une raison inconnue, il semblait préférer
les premiers ouvrages d'Agatha Christie."
(c) Glen Baxter/La Pierre d'Alun.

Glen Baxter, mon idole, est à Bruxelles. "Ce lundi 16 mai et sûrement mardi", précise Jean Marchetti qui expose toute une série de dessins récents du génial illustrateur britannique moustachu aux cimaises de son Salon d'Art. Des œuvres plus surréalistes qu'absurdes, ironiques, poétiques parfois, toujours non-sense, qui enchantent le regard, font sourire, rire et réfléchir. C'est notre monde en général et celui de l'art en particulier qu'interrogent avec un flegme total les cowboys et les autres personnages en civil de celui qui est né près de Leeds le 4 mars 1944. On regarde le dessin, splendidement composé, on lit la légende assez ordinaire créant un formidable rapport texte-image et on savoure. C'est là que réside le génie de Glen Baxter, dans cette façon "air de rien" qui en dit beaucoup, dans ces traits, ces couleurs et ce lettrage reconnaissables entre tous.

Premier jour à l'école d'art, rude journée au bureau, récital avec un violon sans cordes, espace fumeur d'une auberge, statues de Giacometti à l'horizon..., l'artiste nous enchante et on en redemande.

"Je propose que nous commencions par les impressionnistes
et ensuite que nous passions aux Rothko..."
(c) Glen Baxter/La Pierre d'Alun.



On retrouve les dessins exposés dans le délicieux petit livre "La vie d'artiste", le 40e de la collection (La Pierre d'Alun, collection "La Petite Pierre", reliure spirale, 64 pages), illustré bien entendu par Glen Baxter mais aussi introduit par un texte enchanteur où l'artiste raconte, en français et en anglais, ses débuts de dessinateur, de son enfance à sa première reconnaissance, en 1974, par Harry Matthews, membre de l'Oulipo, en passant par ses cinq années en école d'art. On y apprend notamment qu'il était "déjà un surréaliste à l'âge de 16 ans".

L'exposition "La vie d'artiste" se tient au Salon d'Art (81 rue de l'Hôtel des Monnaies,  1060 Bruxelles) jusqu'au 16 juillet, du mardi au vendredi de 14 à 18h30, le samedi de 10 à 12 heures et de 14 à 17 heures. Foncez!

lundi 3 janvier 2022

Mantra, naïveté, humour?

LU & approuvé

2022, tout va bien? Sisi, au moins dans un livre en format de poche.

L'an dernier, les éditions du Tripode nous invitaient à rire de 2020 avec "Le tout va bien 2021, le monde insolite via l'AFP" (lire ici). Cette année, l'équipe persévère avec un nouveau recueil de faits divers insolites, "Le tout va bien, Le monde fou de l'AFP en 2022" (Le Tripode, 144 pages). Une anthologie désopilante dont le dessin de couverture est de Denis Dubois. Son titre peut toutefois prêter à confusion car ce sont bien entendu les dépêches de l'AFP (Agence France Presse) entre fin 2020 et fin 2021 qui ont fourni la matière de ces pages au très amusant tour du monde. Mais on peut en rire en 2022.

Présentées en ordre chronologique dans un graphisme agréable qui se pare de deux couleurs Pantone, le cyan foncé moyen 320 U et le rouge-orange 021 U, les nouvelles alignées ici en un incroyable collier de perles proviennent de la catégorie de dépêches de l'AFP intitulée "Tour du monde des insolites". L'équipe du Tripode a choisi les meilleures pour composer ce florilège de l'insolite jouant sur la surprise du lecteur: le titre se trouve en page de droite et il faut tourner le feuillet pour lire le fait divers, daté. 

Quelques exemples:
  • "Noël en Floride: attention aux pluies d'iguanes"
  • "Il fait des abdos sur un poteau électrique et provoque une panne générale"
  • "Ils braquent une banque puis tentent de s'enfuir en Uber"
  • "Brigade du whisky: Rocco le chien au rapport"
  • "Loto: le buraliste a voulu gratter la grand-mère"
Si le recueil apparaît extrêmement drôle, parfois poétique, souvent dérisoire, il nous tend aussi le miroir impitoyable de notre société, dans son quotidien le plus anodin comme dans ses excès les plus incroyables. 



jeudi 2 décembre 2021

Benjamin Chaud par lui-même

LU & approuvé

"Ma folle vie de dessinateur". (c) Hélium.

Question. Benjamin Chaud
est-il plus souvent à sa table de dessin ou sur les réseaux sociaux? La réponse est simple. Vous la connaissez si vous êtes sur Facebook et/ou Instagram. Benjamin Chaud est autant à sa table que sur les réseaux. Il dessine, il se dessine et il poste. Tous les jours, on voit débouler sur la toile des dessins de lui, des autoportraits souvent, qui sont aujourd'hui réunis dans l'exquis recueil "Ma folle vie de dessinateur, ou comment faire son autoportrait en toutes circonstances" (Hélium, 128 pages), et aussi des contes de fesses, devenus également un livre, des dessins d'actualité, des contes de fées actualisés et des classiques de la littérature érotisés... Une assuétude se crée rapidement.

Qui est Benjamin Chaud? Un auteur-illustrateur jeunesse, résumera-t-on. Un dessinateur compulsif, le créateur avec Ramona Badescu de Pomelo, en solo de Pompon ours, avec Henri Meunier de Taupe & Mulot, entre autres... Voilà pour le côté cour. Pour le côté jardin, on se référera aux 128 délicieux autoportraits de l'album, croquis rapides et expressifs au crayon et crayons de couleur posés deux par deux dans les pages. Barbe de trois jours et pull jacquard presqu'à tous les coups. Ils sont autant de définitions de lui-même. Soigneusement légendés, parfois différemment que lors de leur première publication, les portraits croqués sont craquants, amusés, inventifs, pleins d'autodérision. S'ils font d'abord rire, ils disent aussi la condition d'illustrateur et offrent en un discret filigrane un état de la société et du monde. Leur légèreté apparente ne cache pas la réalité de Benjamin Chaud, un dessinateur autoligoté à sa table, perfusé au café, à la recherche d'inspiration, un as du dessin, un bourreau de travail, un artiste généreux comme pas deux, qui se libère parfois pour participer à un salon ou se détendre, une occasion pour lui de dessiner autrement. Pour tous.



"Ma folle vie de dessinateur". (c) Hélium.