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samedi 25 juillet 2020

Deux femmes fortes dans Berlin en guerre

#confinothèque53
Aujourd'hui, une de ces bandes dessinées qui ont croisé la covid19 et sont arrivées en librairies juste avant ou en même temps que la fermeture de ces dernières à cause des mesures de confinement.

Berlin en avril 1945, un "champ de gris". (c) Casterman.


En noir, gris, blanc et sépia, rarement explosé d'un rouge guerrier, en crayons, lavis et fusain, l'album "Seules à Berlin" de Nicolas Juncker (Casterman, 200 pages) offre le poignant récit fictionnel d'une rencontre, d'une amitié même, entre deux femmes que tout oppose à Berlin, en avril 1945. A la fin de la guerre donc. Au pire moment. Dans une ville dévastée, où ne règne plus qu'une couleur, le gris, mais dans toutes ses déclinaisons. Ces deux femmes, l'Allemande et la Russe, ne nous sont toutefois pas inconnues. Elles ont existé et l'auteur, historien français en parallèle à son travail dans la bande dessinée, souhaite ici leur rendre hommage.

Les livres dont l'auteur s'est inspiré sont le récit anonyme "Une femme à Berlin" (Gallimard, 2006; Folio, 2008) et les "Carnets de l'Interprète de guerre" d'Elena Rjevskaïa (Christian Bourgois, 2011). Deux ouvrages qui nous sont accessibles grâce à leurs traductrices dont les noms ne sont malheureusement pas mentionnés dans la BD, Françoise Wuilmart pour le premier écrit en allemand, Macha Zonina et Aurore Touya pour le second écrit en russe.

Première rencontre. (c) Casterman.


Nicolas Juncker imagine une amitié entre Ingrid, l'Allemande qui a connu les années d'enfer sous le régime nazi et Evgeniya, l'interprète Russe qui débarque à Berlin avec l'armée soviétique afin d'authentifier les restes d'Hitler. Le livre se partage en trois parties, datées, et un épilogue "Ingrid, 20 au 27 avril" où l'on découvre la jeune femme épuisée et très inquiète à propos de ceux qui débarquent chez elle. Berlin est en ruines et ses habitants, ses survivants, terrés en attendant ils ne savent pas trop quoi. La deuxième, "Evgeniya, 30 avril au 3 mai", change de registre car l'autre jeune femme est pleine de vie et d'intérêt pour son travail. Dans "Ingrid et Evgeniya, 3 eu 11 mai", la partie la plus importante de la BD, on suit la rencontre et les échanges des deux cohabitantes. Leurs journaux intimes permettent au lecteur de suivre peu à peu la naissance de leur amitié en apparence impossible et leurs quotidiens respectifs tellement différents… Un épilogue fait le point sur ce qui se passe après le 11 mai.

Riche de mille dessins savamment agencés, expressifs, explicites, sensibles, "Seules à Berlin" met un point de lumière dans ce chapitre terrible de l'histoire récente.




"Seules à Berlin" avait été présenté à la Foire du livre de Bruxelles. Son auteur, Nicolas Juncker, avait fait le déplacement. Je l'avais rencontré. On sait ce qui est advenu ensuite à cause du coronavirus. L'exposition prévue au Centre Belge de la Bande Dessinée a été reportée. Elle est ouverte depuis la fin juin et durera jusqu'au 13 septembre (infos ici).



Nicolas Juncker est venu à Bruxelles inaugurer l'expo au CBBD.
(c) Daniel Fouss/Musée de la BD.

30 avril, au Reichstag.
(c) Casterman.
Berlin en avril 1945.
(c) Casterman.
















Ingrid et Evgeniya font connaissance.
(c) Casterman.

Sept questions à Nicolas Juncker

Comment avez-vous procédé?
J'ai lu les deux livres, "Une femme à Berlin - Journal 20 avril-22 juin 1945", écrit en 1954 par une femme qui a voulu rester anonyme et "Carnets de l'interprète de guerre" d'Elena Rjevskaïa. Je lis énormément sur la Seconde Guerre mondiale et sur l'Europe des années 20-30. Je suis historien de formation et j'aime beaucoup la littérature. Petit, je lisais les livres de mes parents. Mon point de départ pour mes histoires est les romans du XXe siècle, français et étrangers. Je me nourris du passé.
Et?
J'ai lu ces deux livres-là et divers témoignages. Ces deux femmes m'ont marqué. J'ai eu l'idée qu'elles se rencontrent. L'intérêt premier de mon métier est de décider comment on raconte une histoire. Elles se rencontrent mais d'abord je les présente l'une et l'autre. Je suis bien avec l'une, je suis bien avec l'autre.
La construction de l’album est simple.
  1. L'Allemande
  2. La Russe
  3. Leur rencontre avec le trou chronologique dans le parcours de l'Allemande
  4. On découvre pourquoi cinquante pages plus tard
Les ambiguïtés font partie de la nature humaine, surtout dans le contexte politique et social de l'époque. Elles cherchent une vérité. Ce sont les réactions des Berlinoises en 1945.
Comment abordez-vous le genre de la bande dessinée?
J'ai fait des BD très différentes. Le genre de la BD est très riche. Je donne aussi des cours de bande dessinée à des jeunes. Pour faire un album, il faut de l'intuition et de la volonté. C'est compliqué. Il y a un milliard de paramètres. J'ai choisi une part russe, une part allemande et une part plus grosse après leur rencontre.
Et graphiquement?
Je laisse respirer le lecteur par de grandes cases ou des petites, quitte à le réenfermer ensuite.
J’ai toujours fait comme ça, un récit, un pré-storyboard. Comme il s'agit ici d'un livre de 200 pages, il faut toujours garder le fil rouge, pour cela il faut le verbaliser. Poser des mots sur le récit aide à faire le tri.
Vous pensez au lecteur quand vous travaillez?
Je pense toujours au lecteur. Je veux que mon histoire soit compréhensible par le plus grand nombre de lecteurs possible. Je suis soucieux que les ellipses ne soient pas trop brutales. Je veux que le lecteur tourne les pages, pas qu'il se perde. En BD, il y a souvent trop de mots, c'est le syndrome Blake et Mortimer. Je fais mes dessins sur papier, puis je les retouche à l'ordinateur avec un filtre sépia et j'utilise aussi Photoshop.
Comment présenteriez-vous les femmes qui vous ont inspiré?
La jeune Berlinoise qui a rédigé ce journal, du 20 avril 1945 - les Soviétiques sont aux portes de la ville - jusqu'au 22 juin, raconte la vie quotidienne dans un immeuble quasi en ruine, habité par des femmes de tous âges, des hommes qui se cachent. Une vie misérable, dans la peur, le froid, la saleté et la faim, scandée par les bombardements d'abord, par une occupation brutale ensuite. S'ajoutent alors les viols, la honte, la banalisation de l'effroi. Un récit terrible et un regard lucide sur une Berlin tétanisée par sa défaite. 
Et l'autre?
A l'âge de 20 ans, Elena Rjevskaïa s'engage dans l'Armée rouge pour devenir interprète. Elle accompagne les membres de l'état-major soviétique afin de traduire les documents dérobés à l'ennemi et d'interroger les prisonniers de guerre. C'est ainsi qu'elle entre à Berlin avec les troupes russes au printemps 1945. Après la capitulation allemande, elle participe à la découverte et à l'identification du corps d'Adolf Hitler dans son bunker. Elle est la première à lire les documents personnels d'Hitler mais aussi les carnets de Goebbels ainsi que la correspondance personnelle de sa femme Magda. 











mardi 7 juillet 2020

L'infinie richesse d'une enfance solitaire

#confinothèque52
Aujourd'hui, un de ces albums jeunesse qui ont croisé la covid19 et sont arrivés en librairies juste avant ou en même temps que la fermeture de ces dernières à cause des mesures de confinement.

Les environs de la ferme de Gladys. (c) Rouergue Jeunesse.


A quoi pense-t-elle, cette énigmatique "Gladys" en couverture du nouvel album pour enfants de Ronald Curchod (Rouergue Jeunesse, 64 pages), son troisième chez l'éditeur? Cheveux sombres, rouge à lèvres assorti à sa robe d'été à pois roses (surprise à leur propos en quatrième de couverture), fond orange, elle darde ses yeux bleus dans ceux du lecteur. A moins qu'elle ne rêve?
Les pages de garde initiales nous apprennent que Gladys est la mère de l'auteur-illustrateur, artiste suisse installé à Toulouse. Des informations pratiques suivent une longue liste de dédicaces: les illustrations originales ont été réalisées à la tempera (technique de peinture basée sur une émulsion, comme la peinture à l'œuf); leur reproduction dans l'album est le fruit du travail du génial photograveur qu'est Cédric Cailhol et de l'artiste (tout aussi génial).

La première double page nous montre Gladys chez elle, jeune, dans une robe à pois du même tissu qu'en couverture. Sa coiffure en boule sombre fait ressortir ses yeux bleus. Deux chèvres l'entourent. Comme dans tout l'album, le texte sur papier quadrillé de cahier d'écolier est sobre:
"j'ai onze ans
on habite une ferme solitaire
dans la montagne"
Les deux somptueuses doubles pages suivantes plantent le décor, la ferme d'abord, ses environs ensuite, dans de splendides tons de nature, herbages, ciel, rivière, montagne. Si on regarde bien, on distingue de discrètes lettres blanches dans des phylactères posés ici et là. Des phylactères qu'on retrouve à la double page suivante, sans image, elle, placés sur différents mots d'un texte poétique qui célèbre en courtes phrases la vie à la campagne.

"Gladys". (c) Rouergue Jeunesse.

Bien sûr, il est mieux de savoir lire pour goûter pleinement cet album d'une originalité rare,  élégamment construit dans un rapport texte-images prodigieux. A gauche le texte, à droite l'image, on suit Gladys qui égrène ses souvenirs dans une langue française accomplie et des images superbes incitant à la rêverie et au partage. On est avec elle sur la montagne guettant l'aigle, on est avec elle au creux de la nuit à la recherche des blaireaux, on est avec elle et son frère chasseur, on est avec elle et son grand-père savant qui partage ses connaissances d'instituteur... Il en est ainsi jusqu'au bout de l'alphabet discrètement égrené via les phylactères qui suivent l'ordre des lettres mais acceptent quelques intrus. A pour Aigle, B pour Blaireau, C pour Chamois, mais N pour Noisette à la page du E de l'Ecureuil. Le texte s'avère aussi enchanteur qu'informatif et incite au jeu de retrouver dans les images les lettres entrevues.

"Gladys". (c) Rouergue Jeunesse.

"Gladys". (c) Rouergue Jeunesse.

La règle alphabétique joyeusement chahutée donne lieu à une merveilleuse série de moments d'enfance, en famille ou dans la nature. La jeune Gladys grandit et devient de plus en plus familière au lecteur qui se reconnaîtra peut-être dans certains de ses traits de caractère et apprendra certainement des tas de choses sur la vie dans une ferme de la campagne suisse. Les saynètes se succèdent, toujours aussi remarquablement écrites et illustrées. Jusqu'au retour d'une page de texte uniquement et une terrible image de désolation ensuite, l'incendie de la ferme. La finale, texte à droite et image à gauche cette fois, révèle l'incroyable force de caractère de Gladys (et sa date d'anniversaire):
"on sauve les animaux
toute la ferme brûle...
on a dû tout reconstruire,
tout recommencer!"
Une phrase qui résonne encore quand on découvre les gardes finales, qui sont les dessins complétés des silhouettes du début. Que de chemin parcouru! "Gladys" est un de ces albums rares qui font chaud au cœur et aux yeux. On en sort plus riche et plus fort. Et tant pis si le livre demande un petit effort. Tant mieux même. Les enfants ne sont pas des idiots, on l'oublie parfois. Si Ronald Curchod joue une fois de plus avec justesse sur l'étrangeté de son propos, l'artiste a l'originalité sûre et enchante tant par sa beauté plastique que littéraire. Ne ratez pas cette impeccable "Gladys"! Pour tous à partir de 7 ans.

"Gladys". (c) Rouergue Jeunesse.







mercredi 1 juillet 2020

Coup de foudre un soir de canicule

#confinothèque51
Aujourd'hui, un de ces romans jeunesse qui ont croisé la covid19 et sont arrivés en librairies juste avant ou en même temps que la fermeture de ces dernières à cause des mesures de confinement.

Maïa Brami.


Que celui/celle qui n'a jamais espionné des heures durant celui ou celle sur qui il/elle avait secrètement jeté son dévolu, que celle qui n'a jamais éprouvé un flash électrique à la vue d'un biceps qui se gonfle sous l'effort et brille au soleil, la mettant dans un état aussi inouï qu'imprévu (cette étincelle est-elle un truc de fille ou est-elle mixte?), passe son chemin devant "Toute à vous", le nouveau roman pour grands adolescents de Maïa Brami (Editions Thierry Magnier, collection "L'Ardeur", 122 pages). Ou plutôt non, qu'il/elle reste et se lance dans ce roman à fleur de peau, de désir et de fantasme, d'une justesse parfaite et d'une langue qui enchante.

Un roman pour les plus de 15 ans, avertit l'éditeur, en raison de "scènes explicites qui peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes". Et pour les adultes, qu'ils se dénomment "jeunes adultes" ou autres. Il est le troisième de la collection "L'Ardeur", lancée à l'automne 2019. Une collection dont l'ambition se résume en trois mots, "LIRE, OSER, FANTASMER" - ils clôturent le volume - et qui publie des textes parlant de sexualité, de désir, de fantasme. Pour l'éditeur, "la collection "L'Ardeur" se pose résolument du côté du plaisir et de l'exploration libre et multiple que nous offrent nos corps." Une chance pour les lecteurs d'aujourd'hui, peu importe leur âge.

Pour nous raconter son héroïne, Stella, 21 ans, Maïa Brami a choisi la forme épistolaire. L'étudiante écrit à son voisin d'en face qu'elle a surpris en train d'enlever son t-shirt devant sa fenêtre. Un mouvement sans doute anodin pour lui mais un détonateur pour celle qui l'a observé à 21h47. Stella en a été retournée, électrisée, aimantée. Avait-elle jamais vécu cela auparavant? Ce désir fou, cette obsession, cette curiosité! Stella ne sait plus qu'une chose. Elle veut rencontrer cet inconnu dont elle ne sait rien. Elle le veut même tout court et le lui dit de toutes les façons dans ces lettres qui ne trouveront sans doute jamais leur destinataire.

Au fur et à mesure des missives, on découvre et on suit Stella dont la cinéphilie enflamme l'imagination qu'elle a vive. Ses ex, ses envies, ses fantasmes, ses colères, ses élans. "Toute à vous" est plein de trouvailles et de surprises. Rien à voir avec un roman à l'eau de rose! Au contraire, un texte magnifique, brûlant, drôle parfois même sur le désir, le sexe, la vie, les hommes et les femmes. Une enquête minutieuse et amoureuse sur cet énigmatique voisin et sa canne blanche. L'auteure règle admirablement la tension de ce roman de vie et d'envie, les deux si joliment dites. Comment ne pas être Stella tant les mots nous la rendent proche? "Toute à vous" traque la vérité des émotions, dit les sensations les plus intimes, ne s'encombre pas de bienséance, le tout dans une langue riche et précise. Un bonheur de lecture.


Pour lire en ligne le tout début de "Toute à vous", c'est ici.




jeudi 18 juin 2020

CotCotCot Editions, ce ne sont pas des carabistouilles!

#confinothèque50
Aujourd'hui, des albums jeunesse qui ont croisé la covid-19 et sont arrivés en librairies juste avant ou en même temps que la fermeture de ces dernières à cause des mesures de confinement.

Les catalogues CotCotCot prêts pour la Foire du livre de Bruxelles.

Foire du livre de Bruxelles oblige, plusieurs éditeurs belges ont sorti différents titres début 2020 à cette occasion. Encore davantage que leurs collègues français ou suisses, ils se sont trouvés bien marris quand le confinement est arrivé.

Parmi eux, en littérature de jeunesse, CotCotCot Editions, une "aventure éditoriale qui a commencé en 2011", explique sa fondatrice, Odile Flament. Elle a débuté en version numérique uniquement ("Bleu de toi", de Dominique Maes, non mis à jour en 2020, "Qui fait bzzz?" de Sabine De Greef, application disponible, "On tient la forme" de Cécile Eyen, application disponible)

Puis, en 2017, l'éditrice a eu l'occasion de passer au livre papier, sur beau papier plutôt car les albums sont très soignés, son "rêve depuis la création de la maison d'édition", avec "Ma mamie en poévie" de François David et Elis Wilk dont la version numérique était sortie un an plus tôt.

"La rencontre avec François David nous a permis de passer au papier en 2017", indique Odile Flament. "Sans ses encouragements et ses conseils, je n'aurais pas osé me lancer."





L'an prochain, CotCotCot Editions, volontairement absente d'Amazon, fêtera donc ses dix ans. "Pour l'instant", précise l'éditrice, "nous avons dix titres au catalogue, parmi lesquels le livre-application de Sabine De Greef que nous aimerions bien adapter en livre à rabats cartonné. Il me faut encore trouver un imprimeur en Europe, ce qui n'est pas chose aisée pour ce format. Nos neuf derniers titres sont en papier et tous n'ont pas vocation à être proposés en numérique. Actuellement, seul "Ma Mamie en Poévie" de François David et Elis Wilk est interactif. Nous travaillons à une version enrichie de l'album "Le Sourire de Suzie" d'Anne Crahay, mais nous sommes assez circonspects sur le manque de suivi de l'IDPF (International Digital Publishing Forum) dont l'extension de lecture Readium n'est plus mise à jour par Google."

Trois nouveautés étaient sorties pour la Foire du livre de Bruxelles, "Le chant du phare", "Allers-retours" et "De ville en ville". Trois albums confinés donc.
L'éditrice de CotCotCot Editions relativise toutefois l'impact de la covid-19 sur sa maison: "Durant le confinement, nous avons rapidement créé des versions numériques homothétiques - avec quelques adaptations indispensables pour assurer la fluidité et la lisibilité de l'ensemble des éléments des albums. Nos lecteurs et lectrices ont ainsi pu avoir accès aux livres en attendant de pouvoir en recevoir les versions papier. Il y a eu un certain intérêt et cela nous a permis d'être plus ou moins sereins jusqu'à la réouverture des librairies indépendantes."


"Le chant du phare". (c) CotCotCot Editions.


"Le chant du phare", d'Alizée Montois qui a fait les Beaux-Arts à Tournai, frappe par ses eaux-fortes aux teintes sombres de toute beauté et son histoire sans gras. Celle d'un "marin au creux de la vague" qui construit un phare au milieu des champs, à vingt kilomètres des côtes, en attendant que la mer vienne le chercher. Petit à petit, on va apprendre, avec beaucoup de délicatesse, comment ce solitaire anime ingénieusement son sémaphore, quel drame l'a mené là et comment il en sortira. Le quotidien comme les villageois, les boîtes de sardines siglées et le recours aux mouettes donnent une belle assise à cette histoire qui fait appel aussi aux émotions et aux sentiments. Un album de vie et de mort, un peu triste au sens noble du terme, d'espoir et de désespoir, de petits arrangements avec le destin. A partir de 5-6 ans.

"Le chant du phare". (c) CotCotCot Editions.



Album à l'aquarelle sans texte, fruit de son travail de fin d'études en illustration à Saint-Luc Liège, "Allers-Retours" de Nina Le Comte dit formidablement l'épouvantable chemin qui est réservé aux migrants quand, ayant survécu à la mer, ils arrivent sur notre terre ferme. Même Kafka ne s'y retrouverait pas. "Quand j'ai vu l'album, ce fut un coup au plexus dont je ne suis pas totalement remise", se rappelle l'éditrice. On la comprend. On ressent pareil.

La couverture donne déjà une belle idée de l'immensité à laquelle un réfugié va être confronté. On le suit à partir de son arrivée solitaire dans un port. Parcours d'une complication atroce, remarquablement symbolisée par la main de la loi d'abord, les escaliers, les ascenseurs, les labyrinthes des procédures ensuite. Le héros s'y lance courageusement, dans l'espoir d'une vie décente. Quel chemin infernal! En finale, on découvre que si les espoirs peuvent être cruellement déçus, la volonté de survivre peut être encore plus forte. Quitte à ce que cela prenne des années. Un itinéraire vécu par des milliers de demandeurs d'asile.

Très épuré, l'album joue sur les symboles et les couleurs des aquarelles et des fonds d'image pour permettre à chacun de ressentir les difficultés kafkaïennes auxquelles sont soumises certains êtres humains qui ne sont pas nés du bon côté de la Terre. Pas besoin de mots pour le dire, les illustrations sont éloquentes. Elles parlent fort, hurlent parfois. Un sujet terrible mais une merveille d'album. A partir de 5-6 ans.


Les trois premières doubles pages de "Allers-retours". (c) CotCotCot Editions.



Premier texte jeunesse de la traductrice littéraire Emmanuèle Sandron chez cet éditeur,  l'album "De ville en ville", illustré des très beaux collages de Brigitte Susini, est un grand format toilé qui se tient reliure vers le haut. On y suit un narrateur inconnu qui chemine de ville en ville à la recherche de lui-même. En route, il découvrira le monde, sa variété et sa richesse, et, par effet de soustraction, sa propre identité. Ce n'est qu'à la dernière page que le lecteur apprendra qui est le narrateur - à retrouver dans chaque image - de cet album un peu compliqué dans sa construction mais très agréablement illustré.

"La ligne éditoriale de la maison", dit encore Odile Flament, "est mue par la volonté première de construire un catalogue de fond autour de textes poétiques, justes, humanistes. En bref, pas d'histoire de princesse (je suis phobique) et des illustrations qui parlent probablement plus à l'adulte à venir chez les enfants et  à l'ancien enfant chez les adultes."


CotCotCot Editions, ce sont des albums exigeants sur le plan du graphisme et du rapport texte-images mais parfois plus rigolos que ceux ci-dessus.

Comme "De l'embarras au choix" de Romane Lefebvre (Saint-Luc, Liège), sorti il y a un an. Bien lire le titre, ce n'est pas l'embarras du choix comme il est dit souvent mais les choix effectués après avoir ressenti des embarras.
"Maurice me fait rire", dit simplement Odile Flament. Il nous fait rire aussi, avec toutes ses interrogations si joyeusement traduites par un graphisme inventif. Des lignes de couleurs, des traits, des bulles. Non pas gratuites mais au service de l'histoire. Par moments, on pense aux bouliers d'adresse des plus petits. On suit Maurice avec beaucoup de plaisir dans ses tergiversations et on arrive à la dernière page où se trouve un texte qui nous fait revoir l'album. Un très beau travail, profond et léger à la fois. Dès 4 ans.







Quelques images des embarras de Maurice. (c) CotCotCot Editions. 



Après "Ma Mamie en poévie", l'aventure éditoriale "papier" s'est poursuivie en 2019 avec l'acquisition des droits de l'album flamand aux somptueuses illustrations et au propos joyeusement mené "Eléphant a une question" de Leen van den Berg et Kaatje Vermeire (traduit et adapté du néerlandais par Emmanuèle Sandron).






Ont suivi plus tard en 2019 "Le Sourire de Suzie" d'Anne Crahay et "La brodeuse d’histoires" de Martina Aranda (Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles).

Le premier a été réalisé à partir de cinq  illustrations primées à la Foire du livre pour enfants de Bologne 2010. Il traite avec douceur du sourire comme moyen de défense, du besoin d'être aimé.

Le second est l'émouvante rencontre entre une petite fille, Mila, grande amatrice de livres, et une vieille dame, ancienne mercière, Lucia, qui aime broder et raconter des histoires. En traits de crayon noir plus ou moins gras et points de croix d'un joli bleu, la naissance d'une amitié forte.



Le temps de réaliser ces deux albums, Odile Flament a laissé mûrir le projet "Des haïkus plein les poches" de l'écrivain, poète et animateur d'ateliers français Thierry Cazals et l'illustratrice gantoise sortie de la KASK  (Académie royale des Beaux-Arts de Gand) Julie Van Wezemael (260 pages en format A5, deux versions papier, cartonnée et brochée). "Ce projet paru en octobre 2019 a évolué en un objet hors-normes", se rappelle l'éditrice, "qui a, paraît-il, accompagné de nombreuses personnes (souvent des adultes) pendant le confinement."

On comprend bien qu'il ait eu du succès durant le confinement tant ce recueil est un accompagnement chaleureux de la personne qui le lit. Il vous prend par la main et vous emmène en promenade. Il vous interroge et vous propose des tas et des tas et des tas de haïkus (bref poème venu du Japon qui cherche à saisir, en quelques mots, la beauté mystérieuse de chaque instant) de mille provenances. Ceux de différents poètes, maîtres du genre, ceux de l'auteur puisque Thierry Cazals pratique le haïku depuis toujours et ceux d'enfants qu'il a rencontrés au cours d'ateliers menés en France durant ces vingt dernières années.


Le narrateur. (c) CotCotCot Editions.
Un vieux poète, le narrateur, commence par raconter sa vie et les visites qu'il reçoit d'enfants jumeaux tout en faisant des tas de propositions au lecteur et en le conviant aimablement à diverses introspections. Le ton est agréable et les illustrations en totale adéquation avec le propos. Repos pour l’œil et l'esprit ou tremplin vers d'autres aventures au pays des mots, des sensations, de la nature, des instants,de la beauté. Les illustrations de Julie Van Wezemael combinent peinture acrylique et fils soigneusement cousus ou brodés.






"Des haïkus plein les poches" (c) CotCotCot Editions.

Le narrateur se raconte mais c'est en réalité un dialogue qu'il établit avec son lecteur qu'il invite, le moment venu, à se lancer à son tour dans l'écriture. Avec un tel guide, c'est une aubaine! Thierry Cazals qu'on sait doué, a réussi ici à établir un climat de douceur, une atmosphère de confiance et  de curiosité, propices à l'apprentissage - l'écrivain aborde tous les aspects des haïkus  - et à la création personnelle, dans ce livre inclassable et bénéfique. Un livre pour tous les âges.

"Ecrire des haïkus," y lit-on, "c'est repartir à zéro.
Redécouvrir le monde avec un cœur tout neuf."



Deux autres doubles pages. (c) CotCotCot Editions.




mercredi 10 juin 2020

Un prix Versele 2020 confiné mais debout

Temps de lire, de relire, de découvrir, de se souvenir, de faire fondre sa PAL,
pour les petits et pour les grands #confinothèque48

(c) Ligue des Familles.


Qui aurait cru que la covid-19 aurait eu des effets même sur le prix Bernard Versele, quadragénaire depuis l'an dernier (lire ici)? Pour rappel, ce prix de littérature enfantine organisé par la Ligue des Familles a la particularité d'être établi par les votes des enfants lecteurs.
Chaque année, 25 albums et romans sont proposés à la lecture des enfants de 3 à 14 ans durant toute l'année scolaire. Les titres choisis par un comité d'adultes sont répartis en catégories d'âge, de 1 à 5 chouettes, sans obligation de les respecter (un plus jeune peut aussi lire chez les grands, un plus âgé chez les petits). Les enfants votent ensuite pour le livre qu'ils considèrent comme le plus chouette. L'ensemble des votes, par bulletin (où il est possible aussi de commenter par dessin ou texte) ou par voie électronique, constitue le palmarès.
Si la lecture court sur toute l'année scolaire, c'est vers le printemps que les choses s'accélèrent. Pile au moment où les écoles et les bibliothèques ont été fermées pour lutter contre le virus. Impossible dès lors pour les bénévoles d'encore faire alors circuler les centaines de livres dans les écoles. Le prix Bernard Versele 2020 allait-il s'éteindre? Pas du tout! Des PDF des livres ont été mis à disposition par les éditeurs, des livres ont été contés en vidéo. La créativité de centaines de passeurs de livres a permis à ces derniers de continuer à circuler malgré tout.

Résultat, malgré les retards pour l'encodage des bulletins de vote et les caisses de bulletins impossibles à traiter en raison des circonstances sanitaires, ce sont finalement 24.500 enfants qui ont établi le palmarès 2020. Moitié moins que d'habitude, mais tous les votes n'ont pu être traités et tous les enfants n'ont pu voter. Michèle Lateur, coordinatrice historique du prix, en voit le côté positif: "Toutes ces mobilisations ont resserré les liens entre les acteurs du monde du livre pour mettre à l'honneur des œuvres de qualité, porteuses de sens, de valeurs qui contribuent à tisser des liens intergénérationnels et favorisent l'épanouissement des jeunes lecteurs."
On notera dans les résultats 2020 les deux récompenses allant à l'auteur-illustrateur américain Peter Brown, pour l'album "Menace verte" et pour son premier roman pour enfants "Robot sauvage".
Pour le reste, les votes sont serrés en catégorie "1 chouette" (8.556 votes), 1.987 pour le titre lauréat, 1.861 pour le label. En "2 chouettes" (7.410 votes), le choix est plus clair: 40 % de votes pour le titre lauréat et 25 % pour le label. En "3 chouettes" (4.429 votes), bingo pour le titre lauréat qui remporte plus de la moitié des suffrages contre un petit cinquième pour le label. En "4 chouettes" (2.708 votes), quasi égalité pour le titre lauréat et le label (794 et 764 votes). En "5 chouettes" (1.405 votes), 42 % vont au titre lauréat et 27 % au label.

Félicitations aux auteurs, aux éditeurs et bien entendu au jury!

Les 25 titres présélectionnés pour le prix Bernard Versele 2020 se trouvent ici.



Palmarès du prix Bernard Versele 2020

1 chouette

(dès 3 ans)

Lauréat

"Enfin avec ma mamie!"
Taro Gomi
traduit du japonais par Fédoua Lamodière
nobi nobi

Un tendre chassé-croisé entre Lola et sa mamie. Elle s'aiment beaucoup mais n'arrêtent pas de se manquer, alors qu'elles sont si pressées de se retrouver. Quand la fillette arrive chez sa grand-mère, elle découvre que celle-ci est déjà partie chez elle!


Label

"Petite Baleine"
Jo Weaver
traduit de l'anglais par Camille Guénot
Kaléidoscope

Petite Baleine est née dans les mers du Sud. L'heure est venue pour sa maman de l'emmener dans les eaux poissonneuses du Nord rejoindre leur famille. Le voyage est long et éprouvant mais maman Baleine veille et Petite Baleine est particulièrement courageuse.



2 chouettes

(dès 5 ans)

Lauréat

"Menace verte"
Aaron Reynolds
Peter Brown
adapté de l'américain par Gaël Renan
Le Genévrier
lire ici

Des culottes "d'enfer", voilà de quoi séduire Jasper le lapin. Mais après, il faut s'en défaire et ce n'est vraiment pas facile.



Label

"Les Voisins"
Einat Tsarfati
traduit de l'hébreu par Rosie Pinhas-Depuech
Cambourakis

Les vies inventées des familles de voisins de l'immeuble habité par une petite fille à l'imagination débordante.





3 chouettes

(dès 7 ans)

Lauréat

"Claude et Morino"
Adrien Albert
l'école des loisirs

Comme d'habitude, Morino le taureau est allé la nuit faire pipi par la trappe spéciale de sa caravane. Mais cette fois, le pipi de tisane est tombé sur un petit squelette enterré dessous et l'a réveillé. Il s'appelle Claude, il est d'une agréable couleur verte, il est curieux de tous les détails de la vie sur terre qu'il a oubliés, et il se prend d'affection pour Morino qui finit par le trouver un peu collant.



Label

"Le plein de Blorg"
Matthieu Sylvander
Perceval Barrier
l'école des loisirs
Mouche
lire ici

Un petit roman hilarant avec des animaux qui parlent bien, une fillette Ninon qui ne s'en laisse pas compter, de savoureux dialogues avec des Plutoniens sortis d'un vaisseau spatial et une finale totalement inattendue.



4 chouettes

(dès 9 ans)

Lauréat

"Une super histoire de cow-boy"
Delphine Perret
Les fourmis Rouges
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Un petit format qui se moque de tout ce qui devrait se trouver ou ne pas se trouver dans un album pour la jeunesse (merci le politiquement correct) et raconte une histoire absurde et très drôle en même temps.




Label

"Robot sauvage"
Peter Brown
Traduit de l'anglais par Alice Marchand
Gallimard jeunesse

Pris dans ouragan, un cargo fait naufrage et sa cargaison de robots échoue sur une île. Ils arrivent tous en morceaux, sauf un. Rozzoum unité 7134, alias Roz. Après avoir subi un violent orage et échappé à l'attaque d'un ours féroce, Roz rréalise qu'elle doit aller à la rencontre des animaux qui peuplent l'île.



5 chouettes

(dès 11 ans)

Lauréat

"Jefferson"
Jean-Claude Mourlevat
Gallimard Jeunesse

Un polar haletant, parfois féroce mais tendre qui aborde de façon inédite la question de notre rapport aux animaux.






Label

"Captain Mexico"
Guillaume Guéraud
Rouergue
dacodac








La sélection pour le prix Bernard Versele 2021 se trouve ici.