Nombre total de pages vues

vendredi 29 juin 2018

Farwest ou Cow-boy? Et pourquoi pas les deux?

"Farwest". (c) Pastel.

Parfois, deux albums sortent à peu près en même temps avec des titres qui pourraient faire croire qu'ils sont jumeaux alors qu'il n'en est rien.

C'est le cas pour "Farwest" de Peter Elliott au texte et Kitty Crowther  aux illustrations (l'école des loisirs, Pastel, 32 pages) et "Une super histoire de cow-boy" de Delphine Perret (Les Fourmis Rouges). Gros avantage: on peut lire les deux!

"Farwest" est une histoire de cow-boys qui partent individuellement à la chasse et trouvent leur place prise quand ils reviennent avec leurs prises. L'occasion de réfléchir à la notion de place à soi quand on a toute la place du monde ou à peu près. L'occasion de découvrir les avantages qu'il y a à  rencontrer l'Autre. A lui donner refuge. A partager et recevoir aussi. L'occasion de dire "Chez moi, c'est chez toi".

Apprendre à chasser. (c) Pastel.

Cependant "Farwest" est avant tout un album pour enfants.
Avec un texte clair et extrêmement musical, jouant agréablement sur les sons, placé de façon originale en haut des illustrations. Qui suit de près le narrateur et les émotions par lesquelles il passe en allant à la chasse, en étant forcé de partager son quotidien ou en découvrant ce curieux Koko.
Avec des personnages qu'on découvre avec plaisir, Jeff, Jim et le narrateur, cow-boys à grand chapeau, petit nez rond et moustache, leurs animaux, le magnifique cheval rouge et le chien blanc Jonas, fidèle à tous ses maîtres successifs, et évidemment les multiples hôtes, hommes et femmes, du trio initial.
Avec des illustrations aux crayons de couleurs de toute beauté, colorées et diantrement expressives. Des paysages immenses et des scènes pleines de vie entre les personnages. Chaque fois, un sens de la couleur parfait.
Avec un excellent rapport texte-images qui oblige le lecteur à ouvrir les yeux pour saisir toute la richesse de l'histoire. Ce qui se dit et ce qui se passe, ce qui se pense et ce qui se vit, sans oublier l'apthéose, extraordinaire, où on dirait qu'on a poussé les murs de la maison tant s'y pressent en nombre les remplaçants des uns et des autres. Car bien sûr, si la place se prend, leurs occupants successifs restent là tous ensemble. Dans une scène finale sur une page dont le rabat se déplie, on reconnaît notamment Rosa Parks et Martin Luther King. Un "Farwest" formidable à voir et à expérimenter. A partir de 4 ans.

Scène finale sur triple page. (c) Pastel.

"Farwest" est aussi un livre qui a toute une histoire. Au début, il y a eu Peter Elliott et la chanson qu'il avait écrite et composée sur le thème "Qui va à la chasse perd sa place". Sauf qu'à la fin, chez lui, on dit bienvenue. Ensuite, il y a eu l'album qu'il en a esquissé. Dont il a envoyé le texte à Kitty Crowther, en mars 2015! Celle-ci lui a proposé de l'illustrer à sa façon et quelle façon! L'éditrice a proposé d'en faire une chanson. Qui est devenue une séquence animée (ici). Peter dit de cet album: "J'ai écrit une histoire, Kitty en a fait un monde". De son côté, Kitty espère qu'on peut lire le livre de différentes manières. "On peut le voir comme une histoire d'immigration. Ou comme la peur de perdre son siège. Je me souviens qu'enfant, il m'était toujours difficile de trouver mon siège. De trouver ma place."



Elle précise que l’histoire de "Farwest" commence en page de titre. "Un Amérindien, dessiné au fusain, est assis sur son cheval. A côté de lui se trouve son chien. C'est une page en noir et blanc, comme cela serait arrivé il y a longtemps."

Davantage d'informations sur la gestation de ce livre ici (mais en anglais).







Après deux volumes d'aventures de Björn (lire ici), que nous a réservé Delphine Perret? "Une super histoire de cow-boy" (Editions des Fourmis rouges, 32 pages)! Attention, un titre peut s'interpréter de plusieurs façons. Même au sein du même album! Réussite que ce petit format qui se moque de tout ce qui devrait se trouver ou ne pas se trouver dans un album pour la jeunesse (merci le politiquement correct) et raconte une histoire absurde et très drôle en même temps.

Dans tout l'album, les pages de gauche affichent un texte court, écrit en blanc en lettres capitales sur un fond couleur bronze. Celles de droite abritent un petit singe (on verra pourquoi) dans ses diverses activités et un texte en encre bronze.

La super histoire commence. (c) Les Fourmis rouges.

"C'est l'histoire d'un cow-boy", dit le texte en page gauche.
" Je l'ai remplacé par un singe, parce qu'on m'a dit qu'un cow-boy ça faisait trop peur avec ses dents cariées et son air mauvais. Et son pistolet a été remplacé par une banane parce qu'un pistolet c'est trop dangereux", lit-on en page de droite.

Les choses se compliquent tout de suite après.

Diantre, quel appétit! (c) Les fourmis rouges.

Les pages de gauche vont nous raconter des choses horribles sur ce cow-boy: il mange des lapins au petit-déjeuner, fume des cigarettes et boit de grandes bouteilles de whisky, cambriole une banque un matin... Une vie de cow-boy en quelque sorte, souvent violente.

Mais aujourd'hui? Peut-on encore raconter cela aux enfants? Le raconter, peut-être. Mais le montrer en dessins?  Delphine Perret a trouvé la solution. En pages de droite, le texte initial sera corrigé et  présentera un singe (on sait pourquoi) en train de se brosser les dents, de mâcher du chewing-gum ou de faire une séance d’aérobic.

Et comme les enfants ne sont pas des idiots, ils vont déguster ce rapport texte-image détonant et en percevoir la dérision. Le face-à-face des deux histoires crée de délectables situations absurdes, rigoureusement traitées par le texte et pas l'image. Au final, on a donc eu "Une super histoire de cow-boy"! A partir de 4 ans.

Le shérif et le cow-boy se bagarrent. (c) Les fourmis rouges.

mardi 26 juin 2018

La silencieuse qui nous murmure à l'oreille

"La Poupée de Monsieur Silence". (c) Frémok.

Pour la deuxième fois en dix ans, les artistes belges Caroline Lamarche et Goele Dewanckel, une francophone et une néerlandophone bilingue, publient un album associant leurs deux noms. Pour le coup, il s'agit du magnifique album "La Poupée de Monsieur Silence" (Frémok, 56 pages), tout en hauteur (30 x 18,5 cm), imprimé en quadrichromie sur un beau papier mat blanc et épais - une jaquette en abrite le dos carré brut. Une merveille de texte, très largement illustrée, qu'on destinera plutôt aux ados et aux adultes qu'aux jeunes enfants.
Leur première expérience était le très bel album jeunesse petit format (19 x 15 cm, la moitié de celui qui vient de sortir) "Le phoque" (Rouergue Jeunesse, 2008, épuisé), récit métaphorique sur la confiance et la persévérance soutenu par des images sensuelles et méditatives. Un jeune phoque quittait sa mère et la mer pour gravir une colline.


"La Poupée de Monsieur Silence" nous entraîne dans une histoire de contraires, monochrome et multicolore, dedans et dehors, silence et bruit, paix et violence. En filigrane, la vie et la mort, la relation à soi et à l'autre. Le tout, superbement traité.

(c) Frémok.

On pénètre dans une maison tout en bleu, seulement en bleu. Dans ce bleu qui fait penser au sud. A l'intérieur, une jeune femme. Une jeune femme seule la plupart du temps. Son mari, tout en bleu luinaussi, Monsieur Silence, "l'amour de sa vie", a une vie importante. Il apporte le silence aux personnes et aux animaux  qui ont besoin de repos. Sur la terre entière! - c'est dire s'il est (pré)occupé. Il sort, lui, dans un monde extérieur qui apparaît en mille couleurs, exubérant ou tragique, de plus en plus tragique au fil de la narration. Dans sa maison bleue, sa femme en bleu l'attend. Quand il est là, elle l'aide, elle l'écoute. Durant ses nombreuses absences, elle confie ses aspirations simples, élémentaires, sans véhémence, plutôt avec mélancolie. Dans sa maison bleue, la femme en bleu n'entend que le silence. Elle ignore ce qu'est un son, une voix, un chant. Elle attend. Monsieur Silence l'appelle sa Poupée. Elle ne s'y oppose pas. Comme elle ne s'oppose pas à sa vie de poupée muette.

(c) Frémok.

Jusqu'au jour où ses questions sur le monde extérieur, sur les bruits du monde extérieur, sont trop fortes. Elle, la femme tout en bleu, sort dans le monde plein de couleurs. Elle découvre la vie, les sons, les bruits, les chants. Elle croise plein de gens qui lui parlent de l'homme qu'elle aime. Elle croise aussi plein de gens qui ont besoin de parler. Comme elle sait très bien écouter, elle écoute. Elle découvre la vie à laquelle elle aspirait sans le savoir et sa solitude disparaît.

(c) Frémok.

Rarement un texte un peu mystérieux aura été autant magnifié par des illustrations qui le prolongent et le questionnent encore davantage. Goele Dewanckel est comme entrée dans les mots de Caroline Lamarche. Mais l'interprétation qu'elle nous en propose, superbe, subtile, nous renvoie illico au texte de la romancière et à notre propre interprétation. "La Poupée de Monsieur Silence" est une quête de soi, vivifiée par d'admirables illustrations où tout est à voir, où tout est à interpréter. On remarquera d'abord la beauté des traits de la Poupée, qu'elle soit joyeuse ou triste, sa paix intérieure, son adéquation à sa maison emplie d'éléments végétaux, puis ses sourires de plus en plus nombreux quand elle entre dans le monde. On notera que ce monde est plein de couleurs vives, de drames, de violence et de tristesse. Il faut examiner chaque image pour y déceler les scènes parallèles, en résonance avec les mots. On admirera la nature luxuriante, en opposition avec les sombres destins humains. On décèlera ici l'oiseau qui meurt, attrapé par le chat, là la cruauté des humains entre eux. On remarquera enfin comme les ambiances s'apaisent quand la femme en bleu écoute ceux qu'elle croise.


Voilà une fable magnifique, qui laisse totale liberté à chacun pour l'interpréter. Sa mise en page simple et rigoureuse pose en une ou deux lignes, bleues elles aussi, en lettres manuscrites majuscules, le bref texte de Caroline Lamarche en autant de légendes des images. Une entente parfaite et féconde.


Exposition
Les originaux de "La Poupée de Monsieur Silence" sont exposés à la librairie Peinture Fraîche (10 rue du Tabellion, au bout de la rue du Bailli, 1050 Bruxelles) jusqu'au 1er septembre aux heures d'ouverture de la librairie: du mardi au samedi de 10h30 à 19 heures.









vendredi 22 juin 2018

Catel, la Schtroumpfette 2.0

(c) CBBD.

Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges, Joséphine Baker
Lucie
Lucrèce, Marion, Linotte, Loulou, Philomène

Quel est le point commun entre ces héroïnes féminines, dont on découvre les destins ou les aventures dans des bandes dessinées ou des albums jeunesse?
C'est simple, elles sont toutes sorties des pinceaux et des crayons de Catel, parfois en duo avec un(e) scénariste.
Ah booooon? Ben oui, selon qu'on se situe BD ou jeunesse, on connaît plutôt l'une ou l'autre Catel. Alors qu'il s'agit d'une seule et même personne, volubile et dynamique, brassant à merveille les genres littéraires, et réjouissant d'autant plus de lecteurs. Avec toujours l'idée de militer, à sa manière, pour les droits des femmes.

Un des atouts de la magnifique exposition "Catel, héroïnes au bout du crayon" qui vient de s'ouvrir au Centre Belge de la Bande Dessinée est d'ailleurs de montrer l'ensemble du travail graphique de Catel et d'en faire percevoir la cohérence. Installée à l'étage, extrêmement riche, elle présente dans son mini-labyrinthe les différentes facettes de l'artiste née à Strasbourg le 27 août 1964.

Une scénographie réussie. (c) Daniel Fouss/CBBD.

"Des héroïnes féminines dégourdies, plutôt impertinentes, qui ont du caractère, dans lesquelles j'ai envie de me retrouver et que mes lectrices se retrouvent"
, en dit-elle.
L'expo est immense et remarquablement scénographiée dans l'ordre chronologique du travail de Catel. On y trouve évidemment des planches complètes en noir et blanc et en couleurs de la plupart de ses albums en bande dessinée et en littérature de jeunesse, des croquis de ses repérages au crayon ou à l'aquarelle extraits de ses célèbres carnets, de somptueux portraits (féminins en général), la manière dont elle travaille par étapes, ses projets en cours et même un mini-atelier (table, documentation, crayon noir (porte-mine), pinceaux, encre de Chine, boîte d'aquarelles, crayons de couleurs, carnets). Un écran proposant seize sujets en projection complète cette riche visite que Catel nous a commentée.


Aquarelle de Kiki de Montparnasse sur scène. (c) CBBD.

Bécassine revue. (c) CBBD.
Il est touchant de découvrir ses premières aquarelles. Et frappant de voir comme son style s'est immédiatement défini, avec sa force qui frappe alors que le dessin est épuré, ce noir qui a de la souplesse, cette organisation de la page qui séduit le regard. En suivant les cimaises, on découvre son travail, "rangé" par chapitres évidents: premiers pas, la BD affaire d'hommes, droits des femmes, l'épisode Benoîte Groult, dans ses maisons Beg Roudou à Doëlan et à Hyères, dont le "Libé" y consacré, un dessin rendant sa bouche à Bécassine, un hommage à Claire Brétecher, le Prix Artemisia de la bande dessinée féminine en 2014, les albums "RoseValland" et "Adieu Kharkov", nés de rencontres, les projets collectifs dont "Quatuor" et les dessins de presse dont celui pour Florence Aubenas et Hussein Hanoun, à propos de Tomi Ungerer, sur l'actualité, pourfendant la bêtise humaine, sans oublier ceux qui illustrent les "Chroniques Burlesques d'une journaliste".

Carnet de repérage de la maison de Doëlan composant la planche 25
de "Ainsi soit Benoîte Groult" (Grasset, 2013). (c) CBBD.


Catel dans son expo. (c) Daniel Fouss/CBBD.
"J'ai adoré mon exposition", déclare tout de go Catel, à peine revenue d'une première visite rapide. "Redécouvrir aux cimaises ce que j'ai fait indique ma cohérence, synthétise mon travail et en fait ressortir l’essentiel." En effet, trente ans de travail sont exposés et Catel a raison d'être fière et contente: "Il s'agit de ma première exposition rétrospective, en plus en un lieu aussi prestigieux que le CBBD!" Visite surprise pour l'artiste qui ne savait rien de ce qui allait être montré, même si les deux commissaires de l'exposition,  Mélanie Andrieu et Jean-Claude De la Royère, sont allés plusieurs fois chez elle pour emporter des originaux. Ensuite ils ont dû choisir, puis scénographier avec Jean Serneels les éléments exposés. Une réussite que leur aventure au pays de Catel qui en dit: "Cette exposition reflète ma personnalité et l'ouverture de mon travail."

Philomène chez Epigones. (c) CBBD.
En pratique, on commence par les premiers pas, quand Catel (Muller de son vrai nom), dont le talent a été décelé dès l'école, termine les Arts Décos à Strasbourg et est sélectionnée à l'exposition des illustrateurs de Bologne en 1989. Cette sélection lui permet de travailler avec les maisons d'édition jeunesse, Bayard, Dupuis, Casterman, Nathan, Epigones, Hachette, Gallimard... Elle crée Bob et son ami Blop l'extraterrestre, les petits Papooses, les jumeaux Léo et Léa, Lune, Philomène la sorcière, Linotte, Loulou, Marion et cette année, Lucrèce.


Lucie, chez Casterman. (c) CBBD.
Catel travaille avec Blutch avec qui elle était à l’école à Strasbourg. Elle découvre que la BD est un monde d'hommes: "Mon modèle a été Claire Brétécher avec qui j’ai une super relation." Elle se réfugie dans le monde de la jeunesse puis rencontre Véronique Grisseaux avec qui elle créera la trentenaire "Lucie" dont elle racontera les aventures. Désormais elle a mis le pied à l'étrier de la BD. "Mais après trois tomes de Lucie, j’avais fait le tour du sujet", dit-elle. "Je me suis tournée vers l'histoire. J’ai eu envie de parler d'héroïnes de la vie, de les faire sortir de l’ombre et de revisiter l'histoire. Ce sont des femmes qui ont laissé une trace indélébile dans l'histoire mais que l’histoire n'a pas retenues."



Catel, ce sont évidemment les biographies graphiques, les formidables "biographiques" "Kiki de Montparnasse",  "Olympe de Gouges" et "Joséphine Baker" (Casterman, collection "Ecritures", 2007, 2012 et 2016), en duo avec José-Louis Bocquet. Des romans graphiques passionnants, documentés et terriblement agréables à lire. Son "Liberté (Kiki), Egalité (Olympe), Fraternité (Joséphine)" à elle.

"Après "Kiki de Montparnasse", mon premier grand succès, j'ai subi beaucoup d'agressivité de la part des hommes. Mon deuxième succès a été "Quatuor". Olympe m'a donné mes galons ainsi que le livre avec Benoîte Groult qui a été très bien reçu. Aujourd'hui, cela va tout seul. Je suis présidente de la commission BD du CNL."

Catel, c'est aussi une petite entreprise familiale qui tourne bien. "Mes enfants sont présents dans mes livres. Ma fille Line m’a servi pour le personnage de Linotte, ma seconde fille Julie pour celui de Juliette dans "Quatuor". Par contre, c'est Salomé, la fille d’Anne Goscinny, qui a inspiré le personnage de Lucrèce." Cette "matière première en direct!" et un appétit féroce pour le travail ("J'accepte plus de travail que je ne peux en faire et je le répartis") ont conduit à la création d'un "studio Catel". "Je suis boulimique. C'est merveilleux de pouvoir choisir. Je suis dans un entonnoir où le temps m'est compté. Ainsi, Lucrèce, c'est 120 dessins par livre. Du coup, j'ai des stagiaires, dont une a fait mon blog et avec qui je travaille toujours, une qui refait mes "bulles" dans les planches, des coloristes. J'ai un atelier à Fécamp, au bord de la mer, où travaille mon équipe, 80 % de filles, 20 % de gars, tous payés au mieux que je peux."

Lucrèce chez Gallimard. (c) CBBD.
Catel, ce sont encore des projets qui commencent mal (*). "Quand Anne Goscinny m'a demandé de faire le portrait de son père, j'ai dit: non, je ne fais que des portraits de femmes. Ça commençait mal! Puis le projet a évolué vers le portrait de la fille et du père, le roman des Goscinny en quelque sorte (à paraître chez Grasset en 2019) et nous sommes devenues très amies, Anne et moi. Dans la vie, elle me fait rire, même si ses livres sont plutôt sombres. Je lui ai demandé si elle n’avait pas songé à écrire pour la jeunesse. Elle m'a dit non. Trois mois après, elle m'apportait Lucrèce dont il y aura trois tomes. Le premier est sorti il y a trois mois et est en tête des ventes. Anne avait peur d'être dans les pieds de son père et moi dans ceux de Sempé."

(*) Quand Catel a abordé Benoîte Groult pour faire son portrait, cette dernière lui a répondu qu'elle détestait la bande dessinée (lire ici).

Catel, c'est évidemment la mise en valeur d'héroïnes féminines qui manquaient à la bande dessinée. Combien de temps n'a-t-elle pas attendu que Peyo crée une Schtroumpfette? "La Schtroumpfette est LE personnage que j’ai attendu en tant que femme." Un personnage qui l'a réjouie, "inspiré de Mylène Demongeot et non de Brigitte Bardot comme on le croit souvent." Mylène Demongeot avec qui elle a abordé la relation mère-fille. 

Catel, ce sont enfin des projets à la pelle. "Je ne fais pas de livre sans rencontre. Je choisis toujours des choses intimes et personnelles. J'ai toujours au moins cinq chantiers en même temps. Pour le moment, Lucrèce, Goscinny, la cinéaste Alice Guy sans oublier les dessins de presse et un projet en animation. Les choses n'arrivent pas forcément les unes après les autres."

En projet, le roman des Goscinny. (c) CBBD.

En projet, la cinéaste Alice Guy. (c) CBBD.

Pratique
"Héroïnes au bout du crayon": Centre belge de la Bande dessinée, 20, rue des Sables, 1000 Bruxelles, tous les jours de 10 à 18 heures, jusqu'au 25 novembre.


Devinettes
Différents livres de Catel sont réunis dans ces montages. Saurez-vous les reconnaître?


















vendredi 15 juin 2018

Albums appréciés et romans fameux de retour

"Deux petits ours". (c) MeMo.

Rééditions bienvenues, nous revoilà encore une fois. Sans oublier celles déjà signalées, les albums "J'aime..." de Natali Fortier (Albin Michel Jeunesse, lire ici) et "Le lion heureux" de Roger Duvoisin et Louise Fatio (Gallimard Jeunesse, lire ici).

L'amie des animaux


"Deux petits ours"
Ylla
texte traduit depuis la première version américaine "Two little Bears" (1954) et retravaillé
postface de Laurence Le Guen
MeMo, 40 pages

Soixante ans après la première version française due à Paulette Falconnet (La Guilde du livre, 1954, l'école des loisirs, 1978), revoici les "Deux petits ours" d'Ylla (1911-1955) dans une traduction nouvelle qui n'hésite pas à retravailler le texte original pour être plus en phase aujourd'hui. Les photographies sont celles de l'édition originale américaine, reproduites avec soin pour rencontrer la volonté et la préoccupation de l'auteur. Un livre rétro qui a toujours son charme.

Les deux petits ours jouent à qui mieux mieux. (c) MeMo.

"Deux petits ours" est l'histoire toute simple de deux oursons jumeaux qui profitent de l'absence de leur mère, partie leur chercher à manger, pour visiter les environs de leur tanière, jouer, explorer le vaste monde, rencontrer d'autres animaux, grimper tout en haut d'un arbre et s'apercevoir qu'ils se sont perdus. Evidemment, leur maman va vite les retrouver. "Two Little Bears" (Harper & Brothers, 1954) fut un succès mondial avec de nombreuses traductions simultanées en Allemagne, au Danemark, en Grande-Bretagne, Israël, Italie, Suède et Suisse, à la Guilde du livre.


Différentes couvertures.

Tout son attrait provient des photos extrêmement bien cadrées et mises en scène. Sait-on que pour cet album photographique, le seul qu'Ylla réalisa en solo, elle acheta un ourson, puis deux? Nourris au biberon par elle, ils la suivaient comme une mère dans la forêt du Connecticut.

Ylla.
Après cet album, Ylla partit saisir la vie des animaux sauvages dans leur habitat naturel en Afrique et en Inde. Elle trouva la mort dans ce dernier pays, en tombant d'une jeep lors d'un reportage, en 1955.

Quelle globe-trotter que cette femme née en Autriche, en 1911, d'une mère serbe et d'un père roumain! Après une enfance à Budapest, elle entame sa carrière artistique à Belgrade par la sculpture. Dans les années 30, elle s'initie à la photographie à Paris, auprès de la photographe Ergy Landau, qui l'introduit dans le cercle des artistes hongrois émigrés à Paris.

Les portraits de célébrités la lassent et Ylla se lance dans ceux d'animaux domestiques et ouvre son propre studio. Ses clichés d'animaux facétieux et expressifs lui apportent rapidement la notoriété. Elle rejoint alors le groupe des "Dix", aux côtés de Brassaï et Kertész. Elle rejoint les Etats-Unis en 1942, à bord du dernier bateau affrété par le gouvernement américain pour sauver des artistes européens du nazisme. Sous la protection du MoMa, elle poursuit sa carrière aux outre-Atlantique où ses photographies illustrent de nombreux articles. En 1954, Ylla est considérée comme la plus grande photographe animalière.


Un tout grand classique


"La belle lisse poire
du prince de Motordu"
Pef
Gallimard Jeunesse
44 pages

Se souvient-on que ce classique de la littérature de jeunesse - il est né en 1980 et a été vendu à 1,5 million d'exemplaires - mérite aussi le grand format de l'album? Toute notre reconnaissance aux Editions Gallimard qui sortent le Prince de Motordu de son habituel format de poche.

Motordu et son troupeau de boutons. (c) Gallimard Jeunesse.

"Que diriez-vous d'une balade dans ce petit pois?" (c) Gallimard Jeunesse.

Faut-il rappeler ce jeune prince qui invente une langue à lui, incapable de parler complètement la nôtre? Les enfants se sont sentis reconnus et ont adoré cet album plein de rires, de jeux de mots et de motordus, illustré avec un humour désopilant, flirtant allègrement avec la logique et la réalité. Le prince habite un chapeau  dont les crapauds flottent au vent. Il fait des poules de neige et du râteau à voiles quand il n'est pas occupé par son troupeau de boutons.

"Vous souffrez de mots de tête". (c) Gallimard Jeunesse.

Tout change le jour où ses parents l'invitent à se marier et où, monté sur sa toiture de course, il se met en quête d'une fiancée. Le voilà qui rencontre la princesse Dézécolle, institutrice de son état. Elle qui parle parfaitement la langue française emmène le prince qui souffre de "mots de tête" dans son école. C'est évidemment l'hilarité générale dans la classe devant les prestations du nouveau. La princesse ne lâche rien et le nouvel élève s'améliore. Il travaille tellement qu'il en oublie son projet de mariage. Mais la princesse Dézécolle veille...

Les détournements de mots sont toujours aussi appréciés aujourd'hui, tout comme la personnalité féministe de la princesse. Quel âge a le Prince? Presque quarante ans? Il ne les fait vraiment pas! Il est toujours aussi réjouissant A partir de 4/5 ans.

Bonus: la famille Motordu
Grand-père: duc S. Thomas de Motordu (père du prince)
Grand-mère: comtesse Carreau-Ligne de Motordu (mère du prince)
Père: le prince de Motordu
Mère: la princesse Dézécolle, traîtresse d'école
Enfants: un petit glaçon, Nid-de-Koala, et une petite bille, Marie-Parlotte
Signe particulier: mélangent les mots en parlant
Domicile: le chapeau de Motordu


Un héros pain d'épices


Les dix "Petites bêtes" en petitPOL.


"La chanson de la Petite Bête"
Antonin Louchard
Saltimbanque Editions
26 pages

Entre 2004 et 2006 ont paru dans la collection petitPOL des éditions P.O.L. dix albums de "La Petite Bête" d'Antonin Louchard, un héros pain d'épices - pas "La planète de la Petite Bête", ce titre était déjà chez Bayard et vient d'y être réédité aussi. En voici déjà une réédition, d'autres devraient suivre dans l'année. Elle est assortie d'un inédit, "Pin Pon la petite bête" (Saltimbanque Editions) où, installé dans son beau camion rouge avec sa sirène hurlante, le héros se transforme en pompier.

Dans "La chanson de la Petite Bête", on joue du tambour, on chante, on fredonne, on fait du bruit. Quelle excitation mais quel plaisir de découvrir les sons et les instruments de musique quand on est tout-petit. En voici un aperçu animé (ici). Dès 2 ans.


Un fermier et son chat farceur


"Le gâteau d'anniversaire"
Sven Nordqvist
traduit du suédois par Paul Paludis
Plume de carotte
32 pages

"Le jour où Picpus a disparu"
Sven Nordqvist
traduit du suédois par Paul Paludis
Plume de carotte
32 pages
à lire en ligne ici


Lors du prix Bernard Versele 2008, celui où Mario Ramos remporta deux prix en catégories 1 et 2 chouettes, le Suédois Sven Nordqvist remportait deux labels (deuxièmes prix). En catégorie 2 chouettes avec "Le gâteau d'anniversaire", en catégorie 3 chouettes avec "Le jour où Picpus a disparu", deux albums qui, publiés chez Autrement jeunesse, avaient disparu. Les revoici tous les deux en format légèrement réduit chez un autre éditeur, Plume de carotte, qui en annonce d'autres à l'automne. Toujours aussi joyeux et aventureux. Vivent le fermier Pettson et son chat farceur Picpus (Pettson et Findus en version originale) qui vivent dans leur fermette rouge au milieu des champs, sans se soucier de ce que les villageois pensent d'eux.

Roue crevée, un premier ennui. (c) Plume de carotte.

"Le gâteau d'anniversaire"
est une joyeuse farce. Pour fêter un des trois anniversaires annuels de son chat Picpus, le charmant fermier Pettson décide de lui préparer un magnifique gâteau. Il réunit les ingrédients tout en dialoguant de façon très amusante avec Picpus. Diantre! La farine lui manque. Qu'à cela ne tienne. Le fermier décide d'aller en chercher au village. Et c'est ici que les ennuis s'enchaînent, roue du vélo crevée, porte de l'atelier fermée, clés perdues au fond du puits… Cette chaîne de contrariétés n'est pas pour arrêter Pettson. Aventures à rebondissements et amitié éternelle sur fond d'animaux joyeux et de voisins commères. A partir de 4/5 ans.

L'arrivée de Picpus chez Pettson. (c) Plume de carotte.


"Le jour où Picpus a disparu" est plus dramatique puisqu'il met en scène le jour où le jeune chaton a disparu. Mais il est rassurant car c'est Picpus qui demande à Pettson de lui raconter le jour de sa disparition, quand il était encore tout petit. Comme une histoire de famille qu'on se répète inlassablement! Une histoire drôlement bien menée, faite d'angoisses, de débrouillardise et de solidarité entre animaux et qui explique aussi l'arrivée du chaton chez le fermier. A partir de 5/6 ans.


Qui est donc Vincent?


"Qui suis-je ?"
Thomas Gornet
Rouergue, 88 pages

Paru en 2006 à l'école des loisirs, ce roman nous revient dans une nouvelle version au Rouergue, là où Thomas Gornet avait publié l'excellent "Sept jours à l'envers" (2013).

Vincent ne sait pas trop qui il est. Comme tant d'autres ados, il a du mal à trouver sa place parmi les autres collégiens et à comprendre ses émotions. Notamment quand débarque un nouveau, Cédric, un sportif, lui. Il va lui falloir une année pour prendre conscience de son homosexualité. Un bref roman qui touche par sa profondeur, son humour, sa finesse, et évite tous les clichés.

Extrait: "Il faudrait que je dise à Aziz ce que j'ai sur le cœur. Lui, quand il était amoureux de Claire l'année dernière, il m'en parlait tous les jours. Je pourrais faire pareil. Mais là, c'est pas pareil. Enfin si, c'est pareil. Pas complètement. Malheureusement. Pour moi c'est pareil, mais pour les autres je sens bien que ça sera différent." A partir de 12 ans.


Des réfugiés d'hier


"Quand Hitler s'empara du lapin rose"
Judith Kerr
"When Hitler stole pink rabbit"
traduit de l'anglais par Boris Moissard
Albin Michel Jeunesse
320 pages

Ce classique incontournable de la littérature anglaise avait été traduit en français en 1987 à l'école des loisirs, publication originale en 1971 chez HarperCollins), mais était manquant depuis longtemps . Revoici chez Albin Michel Jeunesse qui s'intéresse à l'auteure (lire ici) ce roman autobiographique bouleversant, précieux témoignage de l'exil et de la montée du nazisme à travers les yeux d'une enfant.
 "Quand Hitler s'empara du lapin rose" raconte l'histoire d'Anna, Allemande, 9 ans, qui vit à Berlin avec ses parents et son grand frère Max. Brusquement tout change. Son père disparaît. Elle-même et le reste de sa famille s'exilent pour le rejoindre en Suisse. Commence une vie de réfugiés. A Zurich, Paris, et enfin Londres. Chaque fois de nouveaux usages, de nouveaux amis, une nouvelle langue.
A partir de 13 ans.

Pour lire un extrait de "Quand Hitler s'empara du lapin rose", c'est ici.