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mardi 17 décembre 2024

Nadine Monfils arrête sans doute sa série de polars "Magritte et Georgette"

Ouvrir Facebook et tomber sur cette belle lettre signée Nadine Monfils:

Cher René Magritte
J'ai passé des années à vos côtés, à lire tout ce qui vous concerne, à écouter toutes vos interviews, à retrouver des gens qui vous ont connu, à visiter tous les endroits où vous avez vécu… Je me suis même rendue sur votre tombe, toute simple, où vous reposez avec Georgette. J'ai aussi passé des heures au musée devant vos peintures qui me bouleversent et m'intriguent depuis mon adolescence. Mon regretté ami Michel Blanc (passionné par vos tableaux) et moi sommes allés visiter ensemble le musée Magritte. Moment inoubliable 💙. J'ai eu la grande chance d'avoir connu Georgette et d'avoir pu me rendre dans votre maison de la rue des Mimosas. Je m'en souviens comme si c'était hier et pourtant c'était il y a plus de trente ans. Vous étiez déjà parti là-haut dans vos nuages que vous n'aimiez pas peindre. Je vous remercie pour le bonheur que j'ai pu partager avec mes lecteurs. Et si mon chemin est parsemé d'embûches, je pense que de l'autre côté du miroir, vous me protégez. 💙🙏

 

Nadine Monfils. (c) Melania Avanzato.

Ne pas vouloir comprendre ce qui est dit à demi-mots. Nadine Monfils arrêterait-elle sa merveilleuse série historico-culturello-policière "Les folles enquêtes de Magritte et Georgette" (Robert Laffont). Sept tomes sont parus depuis la sortie du premier, "Nom d'une pipe!", en mai 2021. La romancière belge y campe le couple Magritte, le peintre et son épouse, en différents lieux de Belgique (Bruxelles, Knokke-le-Zoute, Bruges, Liège, Leffe, Charleroi) pour les six premiers tomes, et d'ailleurs pour les deux suivants, à savoir Montmartre pour le dernier en date et Cadaquès pour celui qui sortira en mars 2025 ("Pataquès à Cadaquès"). Chaque fois que le couple arrive quelque part, un crime est commis sur lequel le duo va enquêter en parallèle aux polices officielles. Et bien sûr, faire éclater la vérité au grand jour. Les intrigues sont agréablement ficelées, même spectaculaires parfois. Mais ce qui donne tout son cachet à la série, c'est que Nadine Monfils utilise le vrai Magritte, le peintre surréaliste, et sa vraie épouse Georgette, pour en faire ses détectives. Ce qui crée des romans pleins d'éléments historiques exacts dans des contextes fictionnels. On est chez les Magritte, couple qui n'a pu avoir d'enfant mais a un petit chien chéri. On voit les tableaux se peindre, on entend leurs conversations ou avec d'autres personnes réelles ou non. On voyage avec eux quand ils tentent de prendre des vacances. On mange avec eux, beaucoup, on se promène avec eux dans des lieux qu'on peut identifier sur une carte et, bien sûr, on met nos pas d'enquêteurs dans les leurs. Des polars qui ont du corps et du cœur, qui se visualisent et se vivent. En filigrane se dessine l'univers peu conventionnel de la romancière. "J'ai toujours adoré Magritte", me dit Nadine Monfils. "J'ai écrit ces livres pour que les gens qui ne le connaissent pas le découvrent et pour que les gens qui le connaissent en apprennent encore plus sur lui, sur son quotidien. Comment il appelle Georgette par exemple. J'ai tout lu sur lui."


Se demander si cette quasi-décision est en lien avec l'affaire qui vient d'éclater en Belgique. Le site Actualitté l'a très bien expliquée le 28 novembre (ici). En résumé, la branche flamande de RTL Belgium tourne la série "This Is Not a Murder Mystery" dans laquelle un certain René Magritte mène l'enquête. Nadine Monfils en a été très remuée et ne décolère pas: "Si Magritte est à tout le monde, le personnage de Magritte détective est à moi. Il est né de mon esprit. Il est devenu un personnage qui me parle. Je le connais tellement bien, j'ai lu tous ses livres, j'ai interviewé des gens qui l'ont connu, j'ai rencontré Georgette, j'ai été dans sa maison. Ma crainte est que cette soudaine série n'abîme mon personnage." L'autre problème pour Nadine Monfils est que le projet de série télé à partir de ses romans à elle, qui était en cours depuis plusieurs années, est sans doute enterré.

Personne ne croit bien entendu à une ressemblance fortuite entre le Magritte de Nadine Monfils et celui de RTL Belgium. Pour la romancière, il s'agit de la reprise de son personnage et de ses caractéristiques. Ce qui la pousserait à ne plus poursuivre les aventures littéraires de ses détectives hauts en couleur au-delà du volume terminé qui paraîtra l'an prochain. René et Georgette s'arrêteront-ils à Cadaquès?








mardi 24 mai 2022

La trilogie Angie s'achève de façon trépidante

Couverture de Levente Szabo pour "À l'hôtel du Pourquoi-Pas?" (c) l'école des loisirs.

Roman du confinement et de la solidarité familiale, la trilogie pour ados "Angie" de Marie-Aude et Lorris Murail s'achève un an après la parution du premier volume (lire ici et ici) avec "A l'hôtel du Pourquoi-Pas?" (l'école des loisirs, Médium, 409 pages). Un troisième tome trépidant, bien épais, qui se déroule bien entendu aussi au Havre - le covid est toujours là, sous forme de couvre-feu cette fois. Ses épisodes haletants vont plonger Angie dans des situations inconfortables si pas critiques. On le sait, la romancière l'a terminé seule au-delà des 150 premières pages que Lorris Murail avait concoctées avec elle avant son décès (lire ici).

Secrets de la famille d'Angie dans le premier tome, secrets d'une famille de notables du Havre dans le deuxième, secrets de la famille d'Augustin Maupetit dans le troisième, les Murail maîtrisent les arbres généalogiques et leurs embranchements les moins attendus. Dans "A l'hôtel du Pourquoi-Pas?", le genre du polar pour ados va en plus être poussé au plus loin de ses retranchements et se doubler d'un conte d'avertissement. Sites de rencontres, site collaboratif "Tous enquêteurs!?", chaînes YouTube,.., attention, internet n'est pas toujours net, glissent en douce les auteurs. On le comprendra pleinement une fois la lecture achevée.

On l'a vu précédemment, le capitaine Augustin Maupetit a été mis en disponibilité depuis l'affaire Lecoq résolue dans "Souviens-toi de septembre" (lire ici). Sa chienne renifleuse Capitaine aussi. Pour tromper son ennui, il lit un thriller de Cornelia Finch, adulée par la libraire locale. Il dispense aussi quelques cours à ses "stagiaires", la jeune Angie et sa copine Rose-May. Pas de quoi vraiment enthousiasmer le fringant enquêteur. C'est dire s'il accueille positivement la requête du commissaire Lamblin, lancer le BAC, le Bureau des affaires classées. Parmi toutes les affaires locales non élucidées, il choisit celle qui s'est déroulée sur le paquebot France en 1972: un petit garçon a disparu juste avant l'arrivée du navire au port du Havre. Pourquoi celle-là? Parce qu'elle ressemble étrangement au bouquin qu'il est en train de lire.

Cela, c'est pour le début du livre. Car les événements vont s'y succéder, s'y enchevêtrer, s'y complexifier, s'accompagner de bizarreries et même se dramatiser à un rythme inouï, les nombreux personnages se rencontrant, se croisant ou même se cognant les uns aux autres à leur heure. Alice Verne, la supérieure hiérarchique d'Augustin à la police, tente de trouver l'amour sur un site de rencontre. Elle est blonde, comme les deux jeunes femmes qui viennent d'être mystérieusement assassinées dans le coin. Un père de famille est également actif sur ce réseau, inquiétant personnage au passé trouble. L'infirmière Emma Tourniquet, la mère d'Angie, nous permet de rencontre d'autres personnages lors de ses tournées, dont la vieille Alphonsine, passionnée de faits divers. Elle-même s'interroge sur son avenir amoureux: Augustin ou le père d'Angie qui a réapparu au tome un (lire ici). Tante Thérèse et son pendule sont toujours là, discrets et efficaces; vont-ils enfin répondre aux questions d'Augustin sur ses parents? Comme les deux policiers semblent vouloir enquêter sur leur affaire classée sans les deux  "stagiaires", celles-ci se lancent dans leurs propres investigations sur les affaires en cours. Elles les publient sans inquiétude sur la chaîne YouTube qu'elles ont créée en toute discrétion. Elles y évoquent leurs recherches, lancent des hypothèses sans imaginer une seule seconde qu'internet est accessible à tout le monde. Aussi aux personnes peu recommandables qui ont fait des "attrape-rêves" indiens des fétiches. Aussi aux serial killers. Elles se mettent en danger et l'ignorent.

Ramifié en diable, ce troisième épisode des aventures d'Angie et compagnie est certainement celui qui est le plus palpitant et le plus angoissant pour le lecteur qui en sait davantage sur les protagonistes que chacun d'entre eux. Marie-Aude et Lorris Murail ont établi une formidable toile où se superposent parfois passé et présent. Encore faut-il savoir où. Le commissaire Lamblin et le capitaine Maupetit s'y emploient de toutes leurs forces, décidés à retrouver cet enfant évaporé qui, s'il n'est pas mort comme ils le croient, est un adulte quinquagénaire à l'heure actuelle. Pressés qu'ils sont également de découvrir l'identité de la romancière secrète Cornelia Finch, ils auront la surprise de leur vie quand ils visionneront la "Chaîne du crime" des deux demoiselles. Il leur faudra revenir au présent, intervenir et vite. Saupoudré d'histoires d'amour à tous les âges, "A l'hôtel du Pourquoi-Pas?" est un passionnant thriller pour ado, mené de mains de maîtres. 

Trilogie?
Avançant en ce moment dans la Saison 7 de "Sauveur & Fils" avec sa fille Constance (lire ici) - elles en sont à la page 130 -, Marie-Aude Murail n'exclut pas de prolonger un jour la trilogie d'Angie si l'envie lui prenait d'écrire un nouveau roman policier avec les mêmes personnages. Dans ce cas, elle laisserait le nom de son frère Lorris sur la couverture car ceux-ci appartiennent autant à lui qu'à elle, dit-elle. 


 

mardi 19 octobre 2021

Quand Hamlet vient hanter la ville du Havre



On savait, en terminant la lecture d'"Angie!", le roman ados à deux voix de Marie-Aude et Lorris Murail (lire ici), qu'un tome 2 était écrit et allait sortir à la rentrée. "Souviens-toi de septembre!" (l'école des loisirs, Médium, 462 pages) est là, palpitant de bout en bout. Le décès de Lorris Murail, le 3 août dernier (lire ici), faisait planer un doute sur un éventuel tome 3. Le 2 ne se terminait-il pas d'ailleurs par ces mots: "Y aura-t-il un troisième épisode? Elle [Angie] l'ignore, nous l'ignorons, car oui, vraiment, demain est incertain". Des mots que Lorris Murail avaient posés dans la nuit du 7 au 8 mars 2021. On sait aujourd'hui que Marie-Aude Murail poursuit seule l'écriture du troisième tome des aventures d'Angie, dont les 150 premières pages ont été composées avec son frère.

Ce deuxième donc, et non second, tome des aventures d'Angie commence le 5 septembre 2020. Le coronavirus est toujours là, avec ses masques, son cortège de mesures sanitaires, l'insouciance des uns, les terreurs des autres, un nouveau confinement. On retrouve avec plaisir les mêmes héros, principaux comme secondaires - on rencontrera aussi de nouveaux personnages, la famille Lecoq et sa maison principalement mais aussi, un rappeur, un indic, une artiste, un curé loubard, un jardinier... Angie Tourniquet bien entendu, ado de 12 ans hypermnésique, élève peu assidue qui préfère mener un "stage d'observation" à la brigade des stupéfiants de la police du Havre plutôt qu'aller à l'école. Son "maître de stage" n'est autre qu'Augustin Maupetit, séduisant policier et voisin de palier qui a retrouvé ses deux jambes et sa moto abîmées dans le premier volume. Capitaine, le chien détecteur de drogue de la brigade des stups. Emma Tourniquet, mère plus tout à fait en solo d'Angie, infirmière dévouée et très demandée, assez intéressée par son voisin qui ne porte jamais l'uniforme. Tante Thérèse et son pendule. Alice Verne, la commissaire de police, dont le cœur bat pour son subordonné...

Le roman débute par une scène historique, le bombardement du Havre par les Anglais le 5 septembre 1944. Une scène qui s'avèrera l'élément clé de cette intrigue allant davantage farfouiller dans la bonne société du Havre que chez les narcotrafiquants. Les deux Murail tiennent le lecteur en haleine tout au long de ce récit captivant qui se termine à Noël en une finale époustouflante. Ici aussi des secrets de famille, des secrets de bonne famille à nouveau, vont éclater au grand jour. Tout ça parce qu'Angie s'intéresse à un concours d'écriture du journal local. Le thème en est "Les enfants havrais durant la guerre 39-45". La demoiselle veut interviewer à ce sujet un notable et mécène local qui vient de fêter ses cent ans.

Bonne idée, dira-t-on, mais qui ne plaît pas à tout le monde dans l'entourage du vieil homme qui s'est laissé aller à quelques confidences, dont de curieux prénoms féminins. Son fils, sénateur de son état, est furieux. Sa petite-fille, juge de paix, essaie de comprendre mais s'inquiète des pleurs d'enfant qu'elle entend la nuit au Château-Maurice. Car toute la famille Lecoq vit dans la même belle demeure familiale qui abrite aussi la belle-mère de Manon, le secrétaire du député, les infirmières de jour et de nuit de l'aïeul, la cuisinière, le chauffeur, le jardinier. La magistrate s'inquiète encore davantage et se confie à Augustin avec qui elle est déjà en relation professionnelle quand elle reçoit des lettres de menaces dont une est claire "Souviens-toi de septembre". Enfin claire, elle le sera surtout à la fin de ce polar sociologique, profondément humain grâce à ses personnages bien présents, brillant par ses dialogues enlevés, amusant par ses innombrables touches humoristiques, clignant de l'œil à Tijl Uilenspiegel et à la Belgique, passionnant de bout en bout avec ses multiples péripéties comme la saga autour d'une vidéo qui fait le buzz et fait réfléchir au travail des médias ou la disparition d'une garde-malade. 
"Augustin n'a besoin que d'un court instant de réflexion pour parvenir à la conclusion qu'il n'y a aucun problème à partir à la recherche d'une personne disparue en compagnie d'une stagiaire de 12 ans, de la chienne des Stups et d'une sexagénaire armée d'un cristal de roche."
Extrêmement serrée et ramifiée, l'histoire des Lecoq livrera ses terribles secrets dont celui de la bague de famille garnie d'une magnifique émeraude au terme d'une enquête minutieuse d'Augustin Maupetit, souvent menée de sa propre initiative. Le policier dévidera en finale cette pelote emmêlée. 
"Quelle embrouille! Avec ce Maupetit, plus on en apprend, moins on comprend."
Impeccablement monté et haletant, "Souviens-toi de septembre!" se tourne régulièrement vers Shakespeare, reprenant même certaines lignes de "Hamlet", collant son caractère à un des personnages mais résumant aussi la pièce: "l'histoire d'un roi assassiné qui vient hanter son château pour demander à son fils, le jeune prince Hamlet, de le venger." Un roman qui éclaire un présent particulièrement embrouillé par un passé que certains pensaient bien enfoui et que d'autres ont ressenti sans savoir y poser de mots. Mais la vérité a ses droits et finit par éclater, terrifiante pour les protagonistes comme pour les lecteurs. Le parcours d'un homme dans une vie de tricherie et de vol.




















samedi 13 mars 2021

Deux Murail + un confinement = "Angie", passionnant roman ado du temps présent

La couverture, par Levente Szabo. (c) l'école des loisirs.

On croyait Marie-Aude Murail occupée l'an dernier à écrire le septième et dernier tome de sa saga "Sauveur & Fils" (lire ici), le sixième étant sorti le 19 août 2020. Hé bien, pas du tout! L'an dernier, la romancière abandonnait provisoirement l'attachant psychologue et sa tribu que l'on suit avec bonheur depuis mai 2016. Pas par manque d'inspiration mais à cause de deux urgences liées, une sanitaire et une familiale. En, 2020, année du confinement, elle a voulu écrire en distanciel avec son frère Lorris un roman du temps présent. 

Voici donc "Angie!", l'épatant roman policier qu'ont imaginé Marie-Aude et Lorris Murail (l'école des loisirs, Médium +, 444 pages) durant le confinement du printemps 2020. Un polar palpitant ancré au Havre, leur ville natale, mais au temps du covid, et une comédie attachée à l'humain, soit une confluence des spécialités des deux Murail. Une brique palpitante qui se dévore grâce à ses multiples personnages se débattant dans la réalité pimentée de questions pressantes, entre coronavirus, cas positifs, masques, quarantaine, école à la maison... Des interrogations bousculées par l'irruption du monde de la drogue et de ses trafiquants plutôt déterminés, allant jusqu'à tuer.
"Angie!" inaugure une nouvelle saga car un second tome est déjà annoncé pour septembre, "Souviens-toi de septembre". Un troisième suivra peut-être.
Pour les amateurs de musique, "Angie" est bien sûr la chanson des Rolling Stones (1973) - elle interviendra dans le roman. Pour les amateurs de littérature ado, Angie sera le prénom de Mademoiselle Tourniquet, bientôt douze ans, qui vit avec sa mère infirmière, Emma. Mère solo et fille ont pour voisin Augustin, un policier célibataire qui enquête sur un trafic de stupéfiants via des containers arrivés au port. Dont ceux des cafés Sibon, entreprise florissante de la famille des notables Sitbon.

Si le roman démarre le 5 janvier 2020, quelque temps avant le confinement, lors d'une fête à l'occasion de la galette des rois, il s'ouvre sur un épisode de juin 2000 dont on découvrira petit à petit la raison d'être. Lors du spectacle festif, Emma Tourniquet reconnaît une ancienne amie d'enfance. Lydia, l'épouse de Yann Sitbon, l'actuel patron des cafés, est accompagnée de sa fille Angélique. Participe aussi à la fête, Capitaine, la chienne du voisin policier. On ne le sait pas encore, mais quasiment tous les ingrédients du roman sont là. Il suffira d'une filature qui tourne mal pour que le policier se retrouve chez lui, en chaise roulante. Un peu médium, sa tante Thérèse le lui avait bien prédit mais il ne l'avait pas écoutée. Dans l'appartement voisin, Angie, obligée de suivre l'école à la maison, seule, sa mère dispensant ailleurs ses soins infirmiers. Alors que plus curieuse que la demoiselle n'existe pas.

A partir de là, Marie-Aude et Lorris Murail nous entraînent dans une époustouflante histoire policière, aux intrigues multiples qui se croisent et s'entrecroisent, qui s'éclairent les unes les autres dans un climat d'angoisse et de stress proportionnel au confinement qui a enfermé auteurs et protagonistes. On se balade dans tous les coins du Havre (carte en pages de garde). On côtoie dockers et amateurs de jeux de hasard. On démonte des secrets de famille et des meurtres anciens. On frémit devant des morts violentes. On découvre des histoires d'amour, passées, présentes et peut-être futures. On plonge dans les trafics les plus lucratifs et les mécanismes qui les gouvernent. On guette avec Tante Thérèse la couleur des auras au-dessus des uns et des autres, signes de danger ou de tranquillité. On triche un peu avec les règlements de police. On promène Capitaine avec tout ce que cela peut causer comme événements. On tremble, on vibre, on rit, on enquête et on s'inquiète pour tous ces personnages de papier tellement bien racontés qu'on a l'impression de les connaître pour de vrai. "Angie!" est un polar superbement bien concocté, terriblement prenant, tendrement humain, diablement bien écrit, le défi parfaitement réussi de deux auteurs confinés.

Le théâtre des actions du roman. (c) l'école des loisirs.

Curiosités de lectrice

Comment s'est passée cette écriture à deux auteurs? En distanciel on le sait mais, plus précisément, concernant le scénario, les personnages?
Lorsque nous sommes revenus de Bordeaux en mars 2020, explique le mari de Marie-Aude Murail, à la veille du confinement - nous venions d'entendre à Bordeaux l'allocution du président Macron qui nous annonçait que nous étions en guerre-, Marie-Aude avait pris, dans la voiture, la résolution d'écrire avec Lorris, malade depuis plusieurs mois. C'est la façon qu'elle avait trouvée, une fois repartie, d'accompagner son frère à distance, de le soutenir.
lls ont décidé d'emblée de revenir au Havre, lieu de leur enfance. C'est Marie-Aude qui a proposé de mettre rapidement Augustin dans un fauteuil roulant. Cette idée - l'enquêteur immobilisé - leur est venue du film de Hitchcock "Fenêtre sur cour".
Je ne crois pas qu'ils se soient attribué des personnages, mais ils ont sûrement l'un et l'autre leurs préférences. Souvent, après discussion entre 17 et 19 heures, Marie-Aude envoyait la trame d'un chapitre que Lorris écrivait dans la nuit et que Marie-Aude assemblait dans la matinée à ce qu'elle écrivait de son côté. Marie-Aude a beaucoup lu sur les intrigues policières et a beaucoup travaillé cet aspect du roman.

C'est donc vraiment une écriture à quatre mains.
Lorris suggérait récemment que c'était maintenant plutôt une écriture à deux voix, comme celles de deux conteurs qui raconteraient la même histoire, ensemble et tour à tour, Dragon (logiciel de reconnaissance vocale) se chargeant du tapuscrit (Marie-Aude, elle, écrit encore à la main, avant de dicter).
Ils ont conçu ensemble les thèmes, le décor, le port, ses trafics, Lorris fournissant le matériau qu'il pêchait sur Internet pendant la nuit. Ils savaient à peu près où ils allaient, mais pas par où ils passeraient. Le souci principal de Marie-Aude a été de donner de la chair à leurs personnages. Lorris a déjà expliqué à propos de "Golem" qu'il n'était intéressé que par les descriptions, mais il a évolué. Son autre souci était de ralentir l'intrigue pour la faire durer. Elle ignorait au départ, et Lorris aussi, s'ils iraient jusqu'au bout d'"Angie!" ensemble. 

Comment ralentir?
Il leur fallait ralentir sans alourdir ni créer de longueurs, donc inventer des péripéties, ce qui est typiquement l'art du feuilleton. Ainsi Delphine, personnage totalement secondaire, a abondamment servi à nourrir la fin avec son enlèvement, l'histoire du conteneur, etc... Ce rebondissement haletant n'était absolument pas prévu mais nos feuilletonistes ont... feuilletonné.

Des feuilletonistes qui feuilletonnent donc.
Depuis mars 2020, le frère et la sœur ont un entretien quotidien, au début d'une heure, une heure et demie qui, aujourd'hui s'est un peu réduit, alors que la rédaction de "Souviens-toi de septembre!", leur deuxième opus qui paraîtra en... septembre, vient de s'achever. De son côté, Lorris a réalisé ce qu'il avait toujours rêvé de faire: écrire comme les feuilletonistes du XIXe. Comme ses doigts ont perdu leur motricité, il a réussi autre chose aussi, à quoi il ne croyait guère au départ: écrire en dictant, pendant la nuit, puisque son rythme de vie, qui n'a guère varié, est depuis des décennies de se coucher à 5 heures du matin et de se lever vers midi et demi.


Ecrire en famille
  • Avec Elvire Murail, alias Moka, Marie-Aude Murail écrit "Souï-Manga" (l'école des loisirs,1999) et "Il était trois fois" (l'école des loisirs, 2008).
  • Les trois écrivains de la fratrie de quatre - le frère aîné, Tristan Murail est compositeur -, Lorris Murail, Marie-Aude Murail, Elvire Murail (alias Moka), se lancent en 2002 (Pocket Jeunesse) dans l'aventure "Golem", en cinq tomes ("Magic Berber", "Joker", "Natacha", "Monsieur William" et "Alias, Golem").
  • Avec Lorris Murail, Marie-Aude Murail écrit dans la foulée du "Golem" "L'Expérienceur" (l'école des loisirs, 2003).