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vendredi 9 octobre 2020

Derrière "Les passantes" de Michèle Gazier, Esther

Michèle Gazier. (c) Pascal Vienot.

Passeuse de la littérature espagnole qu'elle a largement contribué à faire connaître en français grâce à ses traductions d'auteurs espagnols marquants, Manuel Vasquez Montalban par exemple, ancienne critique littéraire aux rédactions de "Libération" et de "Télérama", éditrice aux Editions des Busclats qu'elle a cofondées en 2010 avec Marie-Claude Char, essayiste réfléchissant à la littérature, Michèle Gazier est aussi une formidable romancière, près d'une trentaine de titres, à la jolie voix. Une voix fluette dans le grand barouf du monde de l'édition, mais une voix précieuse et juste qui récompense merveilleusement ses lecteurs (lire ici). 


"Les passantes"
, le nouveau roman de Michèle Gazier (Mercure de France, 176 pages), est un livre merveilleux et bouleversant dont les protagonistes sont les quatre infirmières et l'infirmier d'un cabinet médical à Montpellier. Les passantes sont ces femmes en grande majorité qui vont de logement en logement, soigner, écouter, apaiser quand c'est possible. Apporter un peu de chaleur humaine. Des infirmières, sans lien avec la crise sanitaire que nous vivons mais en résonnance, comme souvent chez la romancière, avec des événements personnels. Surtout que le sujet de ce roman choral n'est pas uniquement là.

"La fréquentation quotidienne de femmes infirmières à domicile avec lesquelles j'échange beaucoup ", m'écrit Michèle Gazier, "m'a donné envie de parler d'elles. Quant au personnage d'Esther, c'est une autre histoire, un autre temps. Conjuguer les deux m'a semblé une manière possible d'évoquer les unes et l'autre."

"Les passantes" proposent les voix successives et en alternance de Madeleine, la responsable du cabinet médical de province, Léonor qui remplace sa nièce Evelyne le temps de son congé de maternité, Lilas qui connaît Simon, le fils de Madeleine installé à Paris, sans oublier différents longs passages en italiques, moments du passé racontant une histoire que veulent oublier ceux qui la connaissent et la découvrir ceux qui l'ignorent. Car tous sentent que ces mystères sont au centre du mal être d'une de leurs nouvelles patientes, une sexagénaire diabétique arrivée depuis peu en ville.

Qui est cette Madame Prat? Esther est-il son vrai prénom? D'où vient-elle? Que cache-t-elle? Que sait-elle? Michèle Gazier nous entraîne dans un puzzle vertigineux, un écheveau bien serré dont elle tire successivement les brins avec une dextérité littéraire extrême et une empathie magnifique pour ses personnages. "Les passantes" est une histoire tragique déchirante, splendidement contée par ces quatre voix dont celle d'un mystérieux dossier qui arrive par la poste. Une enquête sur un destin hors du commun et douloureux, des interrogations sur ce qui peut nous bouleverser chez une personne qu'on ne connaît pas, sur les attirances et les antipathies naturelles. La romancière nous fait partager ses personnages, Esther bien sûr et le quotidien, les rêves et les détresses de ses passantes, témoins obligés de ce que l'humanité a de meilleur et de pire. De son écriture précise, elle dissèque jusqu'à la finale poignante ces femmes et ces hommes embarqués par hasard dans une tragédie d'hier qui a encore des répercussions aujourd'hui et qui les incite à s'interroger sur eux-mêmes, tout comme le lecteur. Ai-je besoin d'être aimé(e)?

Pour lire en ligne le début des "Passantes", c'est ici.


dimanche 31 décembre 2017

Garder le meilleur pour la fin (de l'année): cinq très bons romans du printemps à lire en hiver

Une semaine devant vous?
Voilà cinq romans pour l'occuper, dans des genres différents.

Lundi et mardi, on part au Japon d'hier


Le bureau des Jardins et des Etangs
Didier Decoin
Stock, 388 pages

Merveilleux roman que celui-ci où, après avoir disséqué les faits divers (lire ici), Didier Decoin nous emmène au Japon du XIIe siècle porter les meilleures carpes de la rivière à l'empereur. Etrange? Non. En nous racontant le Japon d'hier d'une façon extrêmement documentée mais jamais assommante, le secrétaire de l'Académie Goncourt nous donne aussi un reflet de notre société aujourd'hui, de ses choix, de ses réussites, de ses échecs. Sa Miuki, la veuve de Katsuro, a décidé de remplacer son mari défunt pour ce voyage et ses péripéties seront autant d'occasions de montrer quelle magnifique personne elle est.

J'avais rencontré l'écrivain à la sortie du "Bureau des Jardins et des Etangs". Son livre est toujours disponible. Voilà ce qu'il m'en a dit.
"Ce livre est important pour moi. Je voulais faire quelque chose de ma passion pour le Japon mais il fallait que je me décide. Cela a été un gros travail. Il est dédicacé à Jean-Marc Roberts (1954-2013) parce qu'il avait adoubé le livre, quand je lui en ai présenté l'idée. Je lui avais montré des bribes, il y a douze ans. Il m'avait dit: "Vas-y, fais-le!" La dernière fois que je lui ai rendu visite avant son décès, il m'en avait demandé des nouvelles. Je lui ai menti. Je lui ai dit qu'il serait prêt dans quelques mois."
Didier Decoin. (c) Benjamin Decoin.
"Ma passion pour le Japon n'est pas récente. Mon intérêt a surgi à propos de la guerre du Pacifique. J'avais lu le livre "Le survivant du Pacifique" de Georges Blond, datant de 1949, et je ne comprenais pas le peuple japonais, cette violence, cette cruauté dans la guerre. Pour écrire ce roman, j'ai lu plein de livres, j'ai vu plein de films. Il y a plus de douze ans que je vis en concubinage avec la culture japonaise. Plus je l'explore, plus je la trouve fascinante, séduisante, novatrice."
"Le roman est situé il y a mille ans parce que les concours de parfums datent de l'époque Heian (XIIe siècle). Il fallait que je plonge Miyuki dans un univers qui soit le contraire de ce qu'elle est, une paysanne simple et frustre. La période Heian est le point culminant du raffinement japonais. La peine de mort est abolie, alors qu'à la même époque, chez nous, on pratique la torture. C'est une période où les femmes des empereurs découvrent les fictions comme "Le dit du Genji" qui sont les matrices du roman européen, avec des gens coquins, amoraux même."
"Oui, c'est un livre olfactif. Je m'intéresse à toutes les odeurs, sauf celle du vomi. Je les assume toutes sauf celle-là. Et je repense souvent à la phrase de Jean Genet, "A force de tripoter une rose, ça sent la merde". La matière vivante pourrissante devient de la merde. D'où l’expression "Ça ne sent pas la rose". Les mauvaises odeurs sont incluses dans les bonnes. J'aurais adoré être un nez chez un parfumeur, créer des jus. La peau est un réceptacle. D'où une autre expression: "Je ne peux plus te sentir". Un monde sans odeurs serait horrible. Pensez au parfum de l'enfance, de la maison, etc."
"L'écriture du livre a été plus rapide que la documentation. Miyuki fait des kilomètres à pied dans des conditions aventureuses. Elle ne se retourne jamais. Elle ne fait qu'avancer sauf quand une halte est nécessaire. Elle est un personnage sans hésitation, une flèche qui va droit vers sa cible. Un soleil qui brille. Elle se nourrit de sa propre énergie. Elle est très lumineuse. Elle a été heureuse avec Katsumo, un type bien qui l'a vraiment aimée. Elle me plaît beaucoup,  on l'aura compris."
"Il y a un effet miroir du roman par rapport à notre société. Trop de monde. Une surabondance d'immigrés. C'est gommé par la splendeur de la ville. Ils ont inventé leur ville comme Manhattan avec des rues et des avenues qui se coupent à angle droit. Comme si c'était la ville idéale."
"Ce roman est plus sexuel que d'autres. Je me lâche. Je me décoince. J'ai un univers fantasmagorique riche dans le domaine des fantasmes. Je n'ai pas besoin qu'on m'apprenne des trucs. Certains de mes fantasmes que je croyais personnels, je les ai retrouvés au Japon! J'aurais fait un bon Japonais. J'aime le riz, le saké, les femmes japonaises. Mais je ne suis jamais allé au Japon. A force d’écrire des histoires, j'arrive dans un pays que j'imagine. Quand j'écrivais le livre pendant des jours et des jours, je m'y croyais. Surtout avec la musique que j'écoutais: Joe Hisaishi est la bande originale du livre. Ce compositeur a notamment créé la musique des films de Kitano."
"Aujourd'hui que le livre est publié, je me sens un peu amputé. Après douze ans! Miyuki est partie voler de ses propres ailes."


Mercredi, on s'installe dans un tout petit village


Silencieuse
Michèle Gazier
Seuil, 213 pages

Magnifique histoire si bien racontée que ce roman qui se déroule à Saint-Julien-des-Sources, six cents habitants. On y trouve un bistrot, une supérette et bien sûr des habitants et leurs potins, leurs commérages même. Inconfortable pour les deux étrangers, Hans Glawe, un peintre et sculpteur allemand qui ne fraie avec personne, Louis, un vieux hippie à qui est sensible Annie, la caissière de la supérette. Il y a aussi Claude Ribaute, retraité, un ancien du village qui est revenu écrire une étude sur le peintre. Observateur du quotidien, il sera le narrateur de la seconde partie du roman. Car les jours monotones sont bousculés par l'arrivée de Valentina, qui ne parle pas, et de sa mère qui voudrait lui venir en aide. Le silence de la petite fille est terrible. Mais d'où vient-il? C'est ce que Michèle Gazier va nous faire comprendre dans ce superbe roman de silences, de violences et de blessures dues à un passé qui ne passe pas. Elle m'en a parlé.

"Qu'il y ait trois hommes dans ce livre après trois femmes dans "Les Convalescentes" (lire ici) est le fait du hasard. Trois est un chiffre intéressant. A trois, il y a une ouverture, à deux, c'est un affrontement."
Michèle Gazier. (c) John Foley.
"Ce livre a une histoire. Je suis lente dans la rumination. J'ai vu, il y a quinze-vingt ans, un reportage télévisé qui m'a troublée. Était annoncée l'interview d'un jeune homme qui avait appartenu aux Brigades rouges. Il n'y avait pas fait grand-chose et en était parti. Il s'était caché et était recherché par la police. Il avait décidé de se confesser à un journaliste. Dans le reportage, il raconte comment il a répondu à la douleur d'être Allemand, qu'il s’est engagé en aveugle, que les morts l'ont fait reculer, qu'il s'est caché en Espagne d'abord, en France ensuite. Mais qu'il avait maintenant besoin d'en parler, d'en répondre. A un moment, il y a eu un plan sur le village où il habitait. Mon mari et moi avons reconnu ce village, ce n'était pas loin de notre maison. Une semaine après, le jeune homme était arrêté. J'ai été très troublée par son parcours.  Cette tentation de la violence parce que l'héritage du passé n'est pas assumé, cette obligation alors de se cacher et puis ce besoin d'avouer et ainsi se faire prendre. Etait-ce un acte manqué?"
"J'ai aussi fait un livre sur le peintre catalan Josep Grau-Garriga qui était anti-franquiste. Il a traduit sa violence contre le régime de Franco dans son art. Cela a été à la fois politique et salvateur. L'artiste est parvenu ainsi à apaiser sa violence, son angoisse intérieure."
"Dans le sud de la France où j'ai ma maison, un de mes voisins est Anselm Kiefer. Le nom de son domaine porte celui de l'ancienne filature de soie où il se trouve, "La Ribaute". Son art a le même mouvement que Grau-Garriga. Tant le terroriste du reportage télé que Grau-Garriga et Kiefer ont choisi de vivre dans un village. Un village avec une population qui ne les comprend pas et voit en chacun d'eux l'étranger. Dans le sud de la France, cela reste des Boches!"
"Le village pour moi, c'est la scène, le lieu où tous les regards convergent. Tout le monde sait tout de tout le monde. Le village, c'est l’arène, avec la place, les maisons autour, les balcons au premier étage. Le village fonctionne comme un chœur. Les personnages entrent dans l'histoire comme des acteurs. Quand j'écris un roman, je sais d'où je pars et où je veux arriver. Je ne sais pas ce qui se passe entre les deux, mais j'y vais."
"Le silence est une capacité à transformer ce qu'on peut avoir de violent en soi. Valentina est une petite fille qui ne parle pas. Comme un refus de l'héritage familial qu'elle contourne avec des silences. Elle reste une énigme parce qu'elle est une énigme. Elle fait réagir les autres. Son silence est un questionnement pour eux. Avec ses rares interlocuteurs, elle a une complicité naturelle, évidente. Qui se ressemble s'assemble. Ils se reconnaissent. Elle choisit celui qui est le plus blessé, comme elle l'est. "Ces enfants-là n'apprennent pas parce qu'ils savent", m'a dit un jour un médecin."
"Deux narrations se suivent. La première partie est la mise en place du décor. J'ai besoin d'une géographie pour raconter. Les choses ne se passent pas n'importe où. Il y a une aire centrale où tout va résonner. J'ai besoin d'une narration avec de la distance pour planter le décor, puis, une voix va s'élever, comme un air d'opéra. Cette voix arrive dans la deuxième partie."
"Ribaute est le personnage du sociologue. Il a un itinéraire comme Bourdieu dont j'admire beaucoup le travail. Une mise à distance de la campagne, de la province dont il est originaire. A la fin de sa vie, il s'est consacré à une revisitation de l'art et de la peinture. Mon personnage a le même type d'itinéraire. Le sociologue a une distance que n'a pas le psychologue qui est dans l'interprétation."


Jeudi, on file aux Etats-Unis


Après l'incendie
suivi de Trois lamentations
Robert Goolrick
traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Marie de Prémonville
Anne Carrière, 349 pages

Formidable, encore plus captivant que les précédents, le nouveau roman de Robert Goolrick (lire ici) est l'histoire d'une maison, Saratoga, construite en 1784 dans l'Amérique sudiste et détruite par un incendie en 1941. Bien sûr, l'histoire de ses habitants aussi, dont la dernière Diana Cooke Copperton Cooke qui y a peut-être péri. Une véritable enquête menée par un journaliste pour la rubrique "Maison et art de vivre" d'un journal qui, par moments, ne sait plus s'il trouve ou s'il rêve. Le livre est prodigieux et se lit avec un appétit grandissant. On y suit le destin des uns et des autres bien entendu, mais on comprend aussi qu'il y est difficile de penser autrement. Comment Diana va-t-elle résoudre cette équation, écartelée entre les problèmes financiers et les problèmes moraux que lui cause l'esclavage qui était en vigueur là. Qu'est-ce que l'amour dans ce cas? Peut-on échapper au poids du péché des pères? Et à ceux du fils? Le paradis pourrait-il exister sur terre?

Goolrick nous entraîne dans un roman passionnant, sensible et formidablement bien construit. Avec lui, on a droit à l'envers du décor, quel décor et quel envers! Que ce soit les problèmes d'argent ou les relations de Diana avec son mari richissime épousé pour sauver le domaine mais capable du pire ou son espoir de trouver l'amour ailleurs. Le romancier nous tient en haleine tout en nous faisant côtoyer de tout près ses personnages, rendus à la lumière par un journaliste opiniâtre.

Le roman est suivi d'une superbe nouvelle inédite, "Trois lamentations", un récit autobiographique d'une année d'école du très jeune Robert.


Vendredi, on revient au Havre


Par amour
Valérie Tong Cuong
JC Lattès, 413 pages

Que s'est-il passé chez les civils du Havre durant la Seconde Guerre mondiale? Comment réagir quand les soldats ennemis s'installent? Que les soldats amis vous bombardent? Valérie Tong Cuong nous offre dans un roman choral bouleversant qui s'intéresse à des faits peu connus qui se sont déroulés dans la ville du Havre d'où est originaire sa maman.
"Le début du livre est un peu long et puis l'action s'emballe. C'est un parallèle avec l'avancement de la guerre. En 1939, c'était plutôt statique. En 1940 sont arrivés les Allemands et  une nouvelle vie s'est installée. Il y avait ce qui se passait en Russie aussi. Les portes de l'enfer se sont ouvertes progressivement. La première partie du livre concerne les années 1939-1940. C'était calme. En 1941, c'est l'exil. A partir de là commence la descente aux enfers. Les habitants croient toujours que cela va se terminer mais cela ne se termine pas. A la fin de la guerre, la situation était inimaginable. Il y avait la victoire des Alliés mais la ville du Havre avait été complètement bombardée par les Anglais, et ce, tout au long de la guerre. C'était une situation épouvantable. Les gens étaient coincés dans un étau. Les civils ont été sacrifiés par les Anglais. Au moment de la victoire, cela a été compliqué à vivre, compliqué à expliquer."
Valérie Tong Cuong.
"En 1943, les Allemands décident de faire évacuer tous les enfants de la ville. Les évacuations vers l'Algérie, elles, ont eu lieu jusqu'en 1942. Il y a eu un phénomène comparable en Grande-Bretagne où les enfants étaient évacués vers des pays du Commonwealth, jusqu'à ce qu'un naufrage stoppe cette opération baptisée "Children over seas". D'autres enfants britanniques étaient envoyés à la campagne."
"J'avais l'idée générale du livre au départ. J'ai rassemblé énormément de documentation, des livres, des documents, des témoignages. J'ai beaucoup lu, beaucoup rencontré. Je voulais que le livre soit à hauteur d'homme, dise ce que les gens avaient vécu. Comment on vit cela à tel âge ou à tel âge. Ensuite, j'étais prête à écrire. Les personnages se sont révélés en cours d'écriture. J'ai opéré un travail d'architecture minutieux. Je voulais être précise, vraie, par rapport aux points de contact. Je voulais que tout ce que mes personnages, composites mais faits de personnages réels, vivent soit vrai. C'est le propre du romancier que ses personnages de fiction soient issus de véritables vies. Je me suis glissée facilement dans la peau de chacun d'eux. On s'oublie alors. J'ai entendu des voix. J'ai été emportée par leur propre vécu. Je me suis mis plus de pression pour être à la hauteur de ce qu'ils ont vécu. Des témoignages ultérieurs à la parution du livre l'ont confirmé. Des gens m'ont dit: "C'est nous que vous racontez". Alors que je ne les ai pas rencontrés. Ça, c'est un cadeau de la vie. Comme par exemple, cette inscription "Ici, c'est les docks" trouvée sur un mur après le bombardement du magasin le Printemps au centre-ville, un monsieur est venu me voir et m'a dit: "C'est mon frère aîné!" Comme si l'histoire se poursuivait pour moi."
"Comment je choisis à qui donner la parole? Celui de mes personnages qui raconte est celui qui est le mieux placé pour raconter. Ensuite, les autres racontent leur vision des mêmes faits. Je voulais montrer que chacun a vécu sa propre guerre."
"J'ai eu le titre, "Par amour", tout de suite. Dès la première réflexion, dès les premiers témoignages. Ce sont souvent les mères qui font les choses par amour, elles dissimulent pour protéger. Mais chacun des personnages le fait à sa façon. J'ai compris que ce qui s'était produit, c'était par amour, que cet amour concerne les enfants, le compagnon, la patrie. Ce sentiment immatériel leur donnait une raison d'avancer."
"C'est la première fois que je m'aventure sur le terrain historique. Mais ce livre est dans la continuité de mes précédents parce que j'aime regarder comment les gens avancent dans leur vie, ici en temps de guerre, quelle est leur humanité pour répondre à l'inhumanité. Le procédé choral était présent dans mes deux romans précédents. Ici, il s'est imposé. Les comportements sont tellement différents. Je voulais entrer par plusieurs portes. Tout peut arriver à tout moment pendant la guerre. La guerre est une succession de choix, de décisions à prendre en se fiant à son intuition. Ce sont des prises de risque qui s'enchaînent."
"Les sœurs s'aiment en ayant accepté chacune que l'autre soit différente. Elles sont parfois agacées ou en désaccord mais on est en guerre. Le danger permet de faire remonter l'essentiel à la surface. Elles tiennent l'une pour l'autre parce que l'une a l'autre à protéger."


Samedi et dimanche, on se repose avec un thriller


De cauchemar et de feu
Nicolas Lebel
Marabout, 415 pages

Le titre annonce la couleur. On ne va pas se retrouver au pays des Bisounours mais dans le Paris actuel, celui de 2017, en état d'urgence, quelques jours avant le dimanche de Pâques, lieu choisi semble-t-il pour exporter le conflit irlandais. Fameuse semaine sainte! Pour son quatrième roman alors qu'il a commencé à écrire il y a cinq ans, Nicolas Lebel, prof d'anglais à temps partiel, fait fort. Pour bien nous mettre la pression, il chronomètre son récit, tout en intercalant des flash-backs inquiétants qui se déroulent en Irlande du nord dans les années 60 et 70.

Son capitaine de police Mehrlicht ("Son nom vient des derniers mots que Goethe a prononcés sur son lit de mort") a du pain sur la planche quand on découvre que le gars assassiné dans un pub parisien a pris une balle dans chaque genou et une dans le front. Un signe qui ne trompe pas et qui est confirmé par l'autopsie, qui revèle des slogans nationalistes nord-irlandais, des tatouages celtiques et les lettres IRA. Que diable venait-il faire à Paris? Qui l'a liquidé?

L'enquête s'annonce compliquée. Elle va bien occuper la fine équipe de Mehrlicht, pas toujours soudée, remise en question et augmentée d'une stagiaire venue de la province ainsi que d'un inspecteur anglais dépêché sur place. Rebondissements, fausses pistes, figures inquiétantes du passé qui semblent se réveiller à moins qu'elles ne se soient jamais endormies, le thriller de Nicolas Lebel garde son lecteur en haleine jusqu'au bout. Lui montre combien le passé peut tenir le présent et le présent tenir le passé. Ecrit avec un réel souci du mot juste, en séquences courtes qui s'enchaînent à bon rythme, le compte à rebours voit défiler ces quarante heures à toute vitesse tout en montrant combien la douleur peut être individuelle ou collective.

Sans oublier le running gag chez Lebel, la sonnerie téléphonique sur le portable de Mehrlicht, père souvent dépassé. Un des éléments caustiques de son roman policier qui aime mêler histoire passée et présente et analyser la société contemporaine.


Sans oublier
1. "Tout un monde lointain", Célia Houdart, P.O.L.
2. "Madone", Bertrand Visage, Seuil
3. "Point Cardinal", Léonor de Récondo, Sabine Wespieser Editeur
4. "Mon autopsie", Jean-Louis Fournier, Stock
5. "La beauté des jours", Claudie Gallay, Actes Sud
6. "Traité des gestes", Charles Dantzig, Grasset
7. "Une autre Aurélia", Jean François Billeter, Allia
8. "La nuit des enfants qui dansent", Franck Pavloff, Albin Michel
9. "Les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable", Hervé Le Tellier, Le Castor Astral
10. "Mon gamin", Pascal Voisine, Calmann-Lévy

mercredi 16 décembre 2015

Des images pour les grands aussi (bis)

Hier, je vous présentais la magnifique fresque historico-graphique de Lamia Ziadé, "Ô nuit ô mes yeux" (P.O.L., lire ici). Aujourd'hui d'autres albums pour les grands.

A Baltimore, il y a la série "The Wire" et il y a l'illustrateur David Plunkert. Plus réputé de son côté de l'océan que du nôtre. L'Américain né en 1965 a beau collaborer depuis belle lurette avec les journaux et les magazines les plus prestigieux, d'"Esquire" au "New Yorker", en passant par "Forbes" ,"Time", "Playboy", "Rolling Stone magazine" sans oublier le "New York Times" et le "Wall Street Journal", on ne le connaît guère ici. Dommage parce que cet adepte des collages, dans la plus pure inspiration dadaïste mais résolument contemporain, gagne à être connu. C'est désormais possible avec la parution de la version française des "Histoires extraordinaires et poèmes" d'Edgar Poe (Textuel, 208 pages) qu'il a largement illustrée. Un beau livre en moyen format offrant une sélection des textes de l'écrivain et poète américain, né à Boston en 1809 et mort à... Baltimore en 1849. Sont réunis ici douze "Histoires extraordinaires" et douze "Poèmes", dans les traductions françaises de Charles Baudelaire, Emile Hennequin, Stéphane Mallarmé, Brice Matthieussent et Félix Rabbe.

Les images pleine page (sauf une sur double page) ponctuent les récits au rythme d'une toutes les quatre ou cinq pages de texte; elles sont parfois complétées de vignettes en noir et blanc. Ce qui fait de cet ouvrage un vrai beau livre bien illustré. De quoi lire ou relire certains textes classiques de Poe, comme "Le corbeau" qui termine l'alnum et aussi en découvrir d'autres, plus confidentiels, tous ayant été choisis et réunis pour leur ambiance inquiétante et leur humour glaçant.

Dernier texte du recueil, "Le corbeau". (c) Textuel.


Toujours dans le thème de l'inquiétude, une nouvelle inédite de Haruki Murakami, écrite en 2005, qui paraît en version illustrée par l'Allemande Kat Menschik - c'est la troisième fois que la Berlinoise illustre un texte du Japonais, elle l'avait déjà fait pour "Sommeil" (2010) et "Les attaques de la boulangerie" (2012). J'ai nommé "L'Etrange Bibliothèque" (traduit du japonais par Hélène Morita, Belfond, 72 pages). Parce que oui, le lieu inquiétant est une bibliothèque, habituel havre de paix.

On y suit un jeune garçon curieux et consciencieux, grand adepte de la bibliothèque municipale. Non seulement, il s'y rend régulièrement pour trouver des livres répondant à ses questions, mais en plus il remet toujours les livres empruntés à l'heure. Il ne se doute de rien ce soir-là. Découvre seulement qu'une femme étrange occupe l'espace de prêt. Mais, il ne se méfie pas et suit ses instructions: "Descendez l'escalier, et puis à droite. Avancez tout droit jusqu'à la salle 107."

Le tortionnaire. (c) Belfond.

Pauvre de lui! Il a mis le pied dans un engrenage dont il aura bien de la peine à se sortir. C'est ce que nous raconte avec un plaisir non dissimulé Haruki Murakami en tressant cette histoire de jeune usager de bibliothèque séquestré par un vieil homme terriblement inquiétant qui se nourrit de cervelles bien faites. Le vieillard violent est aidé par un étrange homme-mouton, obéissant en apparence et excellent cuisinier.

Le narrateur va vivre de curieuses aventures durant sa captivité. Il va notamment rencontrer une fillette muette, terriblement jolie et porteuse de nourritures exquises. Cela va apporter quelques diversions aux inquiétudes que le gamin se fait pour sa mère qui l'attend chez eux. Mais l'essentiel est qu'il est prisonnier d'un fou, attaché à son lit et que sa cellule se trouve au bout d'un labyrinthe compliqué. L'auteur ne va toutefois pas laisser son héros là et il nous fait suivre sa tentative haletante d'évasion.

Une nouvelle plaisante qui pose, l'air de rien, les questions du danger du savoir et de la résistance à l'autorité bête, en les transposant dans un univers onirique où le Japonais évolue comme un poisson dans l'eau.

Le début de "L'étrange bibliothèque" peut se lire ici.

A noter enfin qu'après trente-sept ans, Haruki Murakami autorise la publication de ses deux premiers romans, "Ecoute le chant du vent" (1979) et "Flipper, 1973" (1980). Traduits par Hélène Morita, ils seront en librairie le 14 janvier 2016, en un seul volume (Belfond). Ecrits et publiés au Japon en 1979 et 1980, puis dans une unique traduction anglaise, ils composent les deux premiers tomes de la "Trilogie du Rat", que clôt "La Course au mouton sauvage" (Seuil, 1990, 2009; Points, 2002, 2013). Ces œuvres étaient jusqu'ici interdites de publication par l'auteur lui-même, qui en explique la genèse dans sa préface: ces deux courts romans "écrits sur une table de cuisine" sont  à l'origine de sa décision de devenir écrivain. Le premier, "Ecoute le chant du vent", avait remporté le prix Gunzo au Japon et apporté un succès immédiat à Murakami.


Retour sur terre avec "La Pasionaria", le surnom bien porté par l'Espagnole Dolorès Ibárruri, dont le destin extraordinaire de force et de courage nous est conté sous forme de bande dessinée par Michèle Gazier au scénario Bernard Ciccolini aux dessins (Naïve, collection "Grands destins de femmes, 98 pages). Cette femme fabuleuse fut une figure légendaire de la guerre d'Espagne et une leader communiste.

Retour à Madrid. (c) Naïve.
Dolorès Ibárruri est née en 1895 dans le pays basque espagnol. Elle mourra à Madrid en 1989, douze ans après son retour d'un exil de trente ans  en URSS à la suite de la victoire de Franco. L'album s'ouvre sur cette scène de retour, le 13 mai 1977. Le vol régulier Moscou-Madrid est retardé. Une dame âgée, solidement encadrée, s'engage résolument sur la passerelle. Dans l'avion, les hôtesses jacassent. Elles ignorent sans doute tout de la vie de leur passagère qui se la remémore au cours de ce voyage. A ses premiers souvenirs, elle a sept ans.

On voit se dérouler la vie de cette petite fille douée à l'école, mais née fille, à la huitième place d'une famille pauvre de onze enfants dont le père travaille à la mine, comme tous les hommes du coin. Dolorès aime l'école, elle aime apprendre, fait la part entre réalité et religion et souhaite devenir institutrice. Raté, à quinze ans, on la force à apprendre la couture.

Elle va travailler, et surtout découvrir les conditions du travail. Pour avoir son indépendance, elle deviendra servante. En parallèle, elle lit et soutient les ouvriers qui commencent à s'organiser contre les conditions inhumaines de travail que les patrons leur imposent. On la marie, une liberté qui est une autre prison. Les fenêtres de sa vie sont alors Marx et Victor Hugo.

L'album déroule chronologiquement l'itinéraire engagé de la Pasionaria, qui subira la prison parce que communiste. Ce qui ne diminue pas ses combats. Durant la guerre d'Espagne, elle est sur tous les fronts. "No Pasarán", répète-t-elle malgré les défaites des Républicains. L'antifasciste devra toutefois prendre le chemin de l'exil à Moscou.

La dernière partie du livre reprend à l'arrivée de l'avion à Madrid. Malgré son âge, la militante a encore beaucoup de travail à faire dans son pays et pour son pays... L'atout du livre, bien écrit et dessiné, est de présenter toutes les facettes, publiques et privées, d'une femme extraordinaire, confrontée à l'histoire en marche de son pays.

La Pasionaria a connu la prison. (c) Naïve.


Je termine sur une note humoristique avec la sortie du quatrième tome des bons mots, maximes, dictons et réclames d'Auguste Derrière, "Les girafes n'aiment pas les tunnels" (préface de Hervé Le Tellier, Le castor astral, 160 pages).
Deux ans déjà qu'on attendait une nouveauté d'Auguste Derrière, né en 1891 à Bordeaux comme on le sait (lire ici). Même si on sait que ces recueils sortent une année sur deux, en novembre. Quand on aime, on ne compte pas.

Les voilà donc, ces quatre centaines et plus de pensées, maximes, dictons et autres réclames, parfois illustrés mais toujours fort agréablement typographiés,  qui vont vous faire vous gondoler grave. Quand le mauvais jeu de mots est décliné avec une telle vélocité, on ne peut qu'applaudir. Sept exemples pris au hasard, ou presque.
"Les végétariens ne vont jamais à la pêche, ils s'en fish!"
"Les salades romaines ne sont pas légion."
"Vous êtes trop gai, vous êtes drogué?"
"Ne dites pas "Je dévore Tchékov" mais "Je bouffe chez Jean-Pierre"."
"Peut-on ouvrir une maison close avec une clé à pipe?"
"Les homosexuels ne sont jamais trop aidés. (Liaison dangereuse)"
"Amsterdam n'est pas la femelle du hamster."

Et puis, ces girafes nous apprennent plein de choses. Comment voir le pape à Noël, qui fête la Saint-Ignace, la fonction du tibia de curé ou encore ce qu'est l'acarien. De quoi se lubrifier les neurones, les axones et même les dendrites. Sans oublier les très nombreuses réclames sur pleine page, illustrées. Graphisme à l'ancienne mais sujets de tous temps. Bref, "Les girafes n'aiment (peut-être) pas les tunnels" (la page de titre montre pourquoi et on les comprend) mais moi j'adore ces jeux de mots innombrables, tordus, étourdissants à haute dose mais puissamment addictifs.

Auguste Derrière s'adresse aux Français en ce 13 décembre. (c) Castor astral.


Pour feuilleter le début de l'ouvrage, c'est ici.





mercredi 16 juillet 2014

LA dmire la subtilité de Michèle Gazier

Dans son nouveau roman, le très beau "Les convalescentes" (Seuil, 220 pages), tout en subtilité, Michèle Gazier met en scène trois femmes qui ne se connaissent pas au départ mais vont véritablement se trouver, ainsi qu'un mystérieux "homme en noir" entre elles. Lise, Oriane et Daisy se rencontrent à Saint-Libron, dans le sud de la France. Les deux premières sont installées à la maison de repos locale, la troisième au Grand Hôtel voisin qu'a préféré pour elle son mari, Maxime.

"C'est un livre sur le désir et la peur", prévient la romancière, "qui sont le même mouvement contrarié." Elle nous raconte magnifiquement les itinéraires de vie de ces trois convalescentes, à des titres divers, leurs maux, leurs cris et leurs guérisons, tout en pimentant leurs souvenirs ("Le chemin du souvenir est glissant") et leurs récits de vie d'un brin de suspense.

Trois femmes donc, qui "ont tout pour être heureuses" selon la satanée expression, d'âges différents. "J'ai toujours eu cette idée des trois générations présentes", me dit Michèle Gazier, passée par Bruxelles. "Je connaissais Saint-Libron, sous un autre nom, où avait été soignée ma mère. Un lieu terrifiant. Maintenant que ma mère n'est plus là, j'ai eu envie d'y revenir. Il y a là un délicieux théâtre à l'italienne, un peu décati."

Au début de l'écriture toutefois, elle avait une idée un peu différente: "J'avais d’abord pensé au personnage de Lise à trois âges différents ainsi qu'à la personnalité d'un homme un peu plus étrange. Mon amie Monèle, à qui le livre est dédié, avait vécu chez elle, à Uzès, une scène étrange où un homme était avec une femme en fauteuil roulant. Était-ce la même que la fois d'avant? Elle n'en était pas sûre." L'homme est resté tel quel, le personnage de Lise a évolué.

Michèle Gazier. (c) Hermance Triay.
Trois femmes se sont finalement présentées à l'écrivaine dont le jeu favori est d'imaginer la vie des autres. "Je voulais aussi parler du mal être de l'enseignant, mais pas seulement de celui-là, de l'anorexie, et inviter Daisy, l'Américaine, pour ses références littéraires."

Les prénoms de ces trois femmes au début impuissantes ont été soigneusement choisis. Lise ("lire dedans") est celle qui permet tout de suite à Michèle Gazier d'évoquer les souffrances et le langage du corps. Enseignante heureuse, mariée, mère d'un petit bout de deux ans, Lise voit toutefois un jour son pied enfoncer la pédale d'accélérateur de sa voiture. Elle emboutit la grille de l'école. Elle n'a rien trouvé d'autre pour arrêter une vie qui lui était devenue insupportable. "Je crois que le corps proteste pour nous", avance l'auteure qui a fait "un roman sur le corps, non au sens psychique, mais physique, sur le corps qui parle, qui appelle. L'esprit ne maîtrise pas toujours tout."
Verdict médical: trois mois de repos médicalisé dans un lieu de cure pour dépression grave. A 35 ans. Direction Saint-Libron.

C'est là que Lise rencontre Oriane, plus jeune qu'elle, anorexique, un autre appel du corps, arrivée là pour une énième cure. Elle lui rappelle un de ses anciens élèves, Julien, qui lui avait appris à écouter. Lise écoutera Oriane, dont le prénom "vient de Proust", avant de parvenir plus tard à s'écouter elle-même. La mère de la jeune femme a beaucoup d'argent, vit dans son monde... Comment une enfant peut-elle accepter que Proust lui soit préféré? Surtout quand elle a été confrontée trop tôt à la sexualité adulte? "Les grosses blessures sont celles de l'enfance", rappelle Michèle Gazier, "récurrentes, qui vous pourrissent toute votre vie. L'anorexie est une réponse à une question jamais abordée."

Daisy a, elle, un prénom emprunté à Edith Wharton. Elle est aussi arrivée à Saint-Libron pour des raisons physiques: un grave accident de la route la prive de l'usage de ses jambes. Mais son élégant mari prend soin d'elle, quand il ne disparaît pas mystérieusement à un rendez-vous. Daisy est celle qui apporte davantage de culture dans le trio, littérature et art contemporain dont elle a été spécialiste.

Bien entendu, les trois convalescentes se rencontreront. Thé à trois, thé à deux... Des conversations, elles passeront aux confidences dans ce lieu dédié à la maladie, voué à la guérison, mais où rôde la mort. Surtout quand le mystérieux Maxime aura son tour de parole. 

Trois lieux se succèdent dans "Les convalescentes", Saint-Libron bien entendu, mais aussi Paris et Uzès, qui ont leur importance pour le trio, ou le quatuor, c'est à voir. 

Trois thèmes aussi, l'amour, l'amitié et la maladie, qui se croisent et s'entrecroisent. "L'amour, l'amitié, la maladie sont compatibles parce que l'histoire se déroule dans un lieu où il n'y a rien", analyse Michèle Gazier. "Cela permet de rêver. En version cauchemar pour Lise, en version prince charmant pour Oriane. Le sentiment est presque une distraction. Un peu comme les amours de vacances. Il y a un côté vacances dans ces lieux-là, vacances au sens de vacuité."

Trois auteurs magnifiques enfin dont les noms se glissent dans les pages, ceux d'Henry James, Virginia Woolf et Edith Wharton.

"Les convalescentes" est un très beau roman où l'écoute de soi comme celle de l'autre ont toute leur importance. Michèle Gazier suit ces trois femmes au plus près d'elles-mêmes, trois humaines qui tentent de le rester et paieront le prix nécessaire pour un avenir meilleur que leur présent ou leur passé. Trois personnages qui résonnent en nous.



vendredi 7 février 2014

LC qui est la fée de Laurence Tardieu

Laurence Tardieu.

Laurence Tardieu entre discrètement en littérature avec un premier roman, "Comme un père", paru en 2002 chez Arléa, maison grandement découvreuse de nouveaux talents.
Après un autre publié à la même enseigne, "Le jugement de Léa", deux ans plus tard, elle part chez Stock et son flamboyant patron, Jean-Marc Robert, un ami et une oreille pour ses auteurs. Les titres se suivent: "Puisque rien ne dure" (2006), "Rêve d'amour" (2008), "Un temps fou" (2009) et "La confusion des peines" en 2011. Depuis ce roman autobiographique et libérateur (lire ci-dessous) où la romancière revenait, dix ans après les faits, sur la condamnation de son père pour corruption, rien, aucun roman, le trou noir.

C'est cette période de vingt et un mois où elle n'est pas parvenue à écrire une seule phrase admissible à ses yeux que Laurence Tardieu analyse, dissèque, examine de loin et de près dans "L'écriture et la vie", un petit ouvrage sensible et vrai, lové derrière la couverture rose vif des Editions des Busclats (104 pages) que dirigent Marie-Claude Char et Michèle Gazier. Un livre qui a été relu peu de temps avant sa mort par Jean-Marc Roberts, qui lui en a glissé le titre, même s'il n'était pas cette fois son éditeur...

"L'écriture et la vie" est consacré à une panne d'écriture, puisque c'est écrire que Laurence Tardieu a choisi de faire dans sa vie, mais son propos peut s'étendre à  d'autres situations. Pourquoi, à un moment donné, est-on incapable de faire ce qu'on a choisi de faire?

Laurence Tardieu était de passage à Bruxelles, je l'ai rencontrée.

Quand on lit votre analyse de ces vingt et un mois d’arrêt de l’écriture, on ne peut qu'avoir de la tendresse devant cette détresse. Composer "L'écriture et la vie" a-t-il été comme une convalescence? 
La convalescence est la sortie de la maladie, c'est rare en littérature. En général, on a la chute et pas la remontée. Ecrire le livre m’a pris six semaines. Je l’ai commencé très vite, dix jours après que me soit parvenue la demande des Editions des Busclats. Michèle Gazier ne savait rien de mon état. Ma chance a été de pouvoir écrire sur ce qui m’obsède. J’étais encore dans la maladie alors. Mais après trois phrases, j’ai su que c’était ok. Après, cela n’a été que du bonheur. J’ai avancé à tâtons, mais j’avançais vers la clarté. Je retrouvais des mots qui ne soient pas faux. L’écriture a été comme un bonheur.
Votre première qualité est sans doute l’honnêteté, la recherche de la vérité. Mais vous semblez parfois dure envers vous-même, presque inquisitrice.
Après "La confusion des peines", la justesse et la vérité sont encore devenues plus importantes à mes yeux. Je ne m’étais jamais coltinée à l’autobiographie avant ce roman. J'en suis sortie pleine d’effroi. Il y a eu la bataille familiale. Mon éditeur, Jean-Marc Roberts, est tombé malade. J’étais extrêmement fragilisée. Je craignais de ne plus arriver à écrire. Et la peur a grandi. Je suis dure… j’étais en combat avec moi-même. Même dans le désespoir, on est très lucide.
Vous donnez l'impression d'une pelote qu’on démêle sans casser le fil.
Oui, je voulais dérouler tout doucement le fil vers la lumière, après vingt et un mois de ruminations, et chasser la peur.
La langue très importante dans votre œuvre, vous avez un travail de plasticienne.
Après le silence ouaté de "La confusion des peines", la langue a été mon meilleur allié, comme le dit si bien Annie Ernaux. Avant, je recherchais la musicalité de la langue. Après, j’ai éprouvé la nécessité de la précision, pour rendre compte de la complexité du réel. Rien n'est ni noir ni blanc ni gris. Les nuances sont justement permises par la langue.
"La confusion des peines" apparaît comme un alpha et un omega dans votre bibliographie, vous ouvrant à l'autobiographie et clôturant un cycle familial.
Je l'ai écrit pour me sauver et face à un mur. Ce livre a été la fin du premier temps d’un travail, un écho à "Comme un père", mon premier roman. "L’écriture et la vie" marque un virage. J’étais dans la nuit et je cherchais la lumière. J’ai retrouvé ma liberté d’auteur. Tout a un temps, il faut trouver son chemin. Aujourd'hui, il y a la magie, la joie, de la publication de ce nouveau livre, sorti en janvier. Les renvois des lecteurs me rendent très heureuse.
Vous analysez les frontières de l’écriture mais aussi les frontières en soi-même comme cette apparente nécessité pour vous d’écrire face à un mur.
J'ai toujours envie de creuser à l’intérieur. Avant, j’avais peur que l’extérieur m’en empêche et j'écrivais face à un mur. Quand je me suis installée près des fenêtres, j’ai eu comme une sensation d'élargissement.
Depuis tout cela, avez-vous écrit un nouveau livre?
Oui. Mon nouveau livre est fini. Il sortira à la rentrée chez Flammarion. Je suis en train d’en chercher le titre. Mais "Le carnet d’or" de Doris Lessing figurera en exergue. Je l’ai commencé tout de suite après avoir terminé "L'écriture et la vie". Michèle Gazier est ma fée. La peur m’empêchait d’écrire car quand j’écris, je plonge la tête la première dans le livre.

A propos de "La confusion des peines" (Stock, 2011, Le Livre de Poche, 2013), roman que Laurence Tardieu a osé contre l’avis de son père.

"Tu ne veux pas que j’écrive ce livre. Tu me l’as dit. Tu me l’as demandé. (…) Ce livre, Laurence, tu l’écriras quand je serai mort." Les premières phrases interpellent. Que s’est-il passé dans cette famille? Qu’y a-t-il à cacher? Qui est ce père qui pèse sur sa fille trentenaire? On l’apprendra tout au long de ce très beau roman. Autobiographique et libérateur, il dit "je" et interroge "tu". "Tu", un père qui, à sa fille qui lui confiait vouloir écrire, le rêve de sa vie, et abandonner son travail, avait dit: "Fais-le, autrement, tu le regretteras toute ta vie."

La romancière met fin avec ce livre à un silence long de dix ans, né lors de la condamnation de son père pour corruption, suivie de la mort de sa mère, à 59 ans, la même année 2000. Pas que la parole ait été la règle de vie de ses parents. C’était plutôt ne rien dire, ni la douleur ni l’amour. Ne rien montrer. Cacher le bonheur comme le malheur.

"J’ai toujours su qu’un jour, ce livre, je l’écrirais", me disait en 2011 Laurence Tardieu. "Il m’a fallu du temps. Il m’a fallu écrire d’abord d’autres livres, plus doux, plus feutrés, inventer des histoires, sans doute tentatives d’approche de celui-ci."  En août 2009, la romancière d'alors 37 ans comprend qu’elle doit affronter ce autour de quoi elle tourne depuis toujours: "Pour la première fois de mon existence, je fais quelque chose que tu m’as priée de ne pas faire. Je prends la parole parce que je ne peux pas faire autrement. Je prends la parole pour reprendre mon souffle."

C’est son histoire que Laurence Tardieu raconte ici, comme une nouvelle naissance. Il s’agit du livre d’une fille à son père, mais combien universel! Ecrit sans chercher la vérité absolue. "On a tous des petits arrangements avec le désordre du monde, et notre propre désordre", note-t-elle.

Ce superbe texte, en petites touches, compose, de souvenirs en phrases dites, le portrait d’un père. En creux, celui d’une mère, maillon essentiel de cette famille. En miroir, celui d’une adulte qui s’extrait de sa chrysalide. Car un moment vient où il n’est plus possible de refuser de comprendre, même si l’ignorance est confortable. Laurence Tardieu a voulu se rapprocher de son père, tenter d’expliquer pourquoi il a trahi son idéal, s’est laissé corrompre, a gardé le silence avant de se rétracter au procès.

Le monde n’est pas en ordre, le monde ne se range pas, a-t-elle découvert en reconstituant enfin le passé. Elle ajoute: "Ecrire, c’est aussi tenter de mettre en ordre ce qui dans ma vie l’était si peu." Ne plus buter contre l’image qu’elle a de son père, mais être confrontée enfin à lui, voilà le fruit de cette démarche familiale vitale, à laquelle chacun peut s’identifier.