
La
littérature réserve d'incroyables bonnes surprises. Par exemple, le
roman
"Quand j'étais Jane Eyre" de
Sheila Kohler (traduit de l'anglais
par Michèle Hechter, Quai Voltaire/La Table Ronde, 2012) tout juste
passé en poche, chez 10/18. Le troisième traduit en
français de l'auteure née en 1942 à Johannesburg, partie en 1981 aux
Etats-Unis après avoir passé quatorze ans à Paris. Depuis est sorti
cette année un quatrième livre en français d'elle, "L'enfant de l'amour"
(Quai Voltaire/La Table Ronde).
Pourquoi cette curiosité pour un roman
alors que des centaines d'autres attendent dans la bibliothèque? Le fait
que Charlotte Brontë a passé quelques mois à Bruxelles ? Le titre qui intrigue
? Ou tout simplement la baguette d'une bonne fée qui m'a guidée vers ce
formidable roman?
Il commence quand Charlotte Brontë veille son pasteur
de père, tout juste opéré des yeux. Nous sommes en 1846, à Manchester.
C'est dans ce calme que la jeune femme commence à écrire "Jane Eyre",
très différent de son premier roman, "Le professeur", malhabile et
distancié alors qu'il raconte une peine de cœur. Le vieil homme guéri,
toute la famille se retrouve au presbytère de Haworth. Enfin, ce qu'il
reste de la famille. La mère est décédée, les deux filles aînées aussi.
Dans la sombre bicoque se meuvent les rescapés, le père, sa belle-sœur
et quatre enfants : un garçon, le fils unique idolâtré, empêtré dans
l'alcool et l'opium, et celles qu'on appellera plus tard les sœurs
Brontë. Les trois écrivent, sous un pseudonyme masculin commun, et
tentent de se faire publier.
Ce magnifique texte nous entraîne,
insensiblement mais de plus en plus profondément, dans la tête de
Charlotte Brontë, sensible, souvent blessée, sœur aimable mais aussi
jalouse. Il dépasse les événements biographiques pour nous plonger dans les
dédales de la création littéraire. Il livre en parallèle un percutant
portrait de la société britannique de l'époque en général et de la vie
des femmes, combien ennuyeuse, en particulier.
Sheila Kohler explique
qu'elle a essayé d'imaginer ce qui avait pu se produire pendant que
Charlotte écrivait "Jane Eyre" et comment ce livre a changé la vie des
Brontë et de beaucoup de lectrices.
"Est-ce que ce sont les moments
qu'elle a passés avec son père immobile, impotent, qui lui ont donné la
permission d'écrire “ je” sur la page, de s'approcher plus près du
matériel qu'elle-même était?"
"Quand je me pose une question, je
commence à écrire", ajoute la romancière.
"J’ai choisi des parties de la
vie de Charlotte Brontë qui m’intéressaient: la compétition entre les
sœurs et le soutien qu’elles se portent les unes aux autres,
l’équivalent de nos actuels cours d’écriture".
"Quand j'étais Jane Eyre"
nous entraîne dans le sillage de Charlotte Brontë, jeune femme peu
gâtée par le destin, à laquelle
Sheila Kohler est liée depuis toujours.
"J'avais sept ans quand mon père est mort. A cet âge, ma tante m'a lu le
premier chapitre de "Jane Eyre". C'était une idée bizarre mais elle a
déclenché quelque chose en moi. J'ai commencé à écrire à ce moment-là."
Toute son enfance, la future romancière et professeure universitaire a
écrit. Elle a eu ses enfants très jeune. La mort de sa sœur, dans un
accident de voiture inexpliqué, a déclenché son premier livre, écrit en
trois mois,
"par terreur et rage". Refusé, il lui a permis de prendre de
la distance.
Depuis, elle se partage entre l'écriture (neuf romans et
trois recueils de nouvelles, pas tous traduits) et l'enseignement aux universités de
Columbia et de Princeton. Et elle suit à merveille le conseil de l'écrivain
J.M. Coetzee:
"Quand vous écrivez sur quelqu'un, ne restez pas trop près
de la vérité".
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Sheila Kohler. (c) Hélène Bamberger. |
Sheila Kohler
est aussi depuis toujours une fervente admiratrice de
Charles Dickens
Elle nous confie pourquoi elle aime l'écrivain dans un
texte personnel.
"Dickens a été très important dans ma vie comme dans la
vie de beaucoup d’écrivains, j’imagine. Ses livres sont peuplés de
personnages, souvent mineurs mais qu’on ne peut pas oublier. Ces
personnages demeurent peut-être plus vivants dans la mémoire que les
vrais membres d’une famille.
Qui pourrait oublier le personnage de Miss
Havisham dans "Les Grandes espérances", par exemple? La vieille dame
toujours vêtue de sa robe de mariage qui force le pauvre Pip à marcher
avec elle autour de la table, couverte de poussière et de toiles
d’araignées et présentant les restes du repas de noces? Ou le forçat
qui, dans le même ouvrage, apparaît tout un coup, sortant des brumes,
renversant le petit Pip, le tenant par les pieds, et lui montrant les
tombeaux de sa famille sous cet angle surprenant?
Comment oublier le bon
Joe Gargery ou sa femme qui arrive à mettre des aiguilles dans le pain
qu’elle presse contre sa poitrine? Comment oublier Mr. Micawber se
tirant par ses propres cheveux dans "David Copperfield", ou le personnage
du titre lui-même, qui essaie d’apprendre la sténographie avec autant de
difficultés; ou David amoureux et portant des chaussures trop petites
pour plaire à sa Dora?
Ces êtres imaginaires sont rendus inoubliables
par une phrase ou par un geste qui les expriment parfaitement dans leur
entièreté, à moins que ce ne soit qu’un nom ou une simple sensation
comme les mains moites de Uriah Heep, aussi dans David Copperfield. Ce
sont des personnages exagérés, peut-être, mais rendus éternellement
crédibles et vivants par des détails qui nous parlent si éloquemment."