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jeudi 4 juillet 2024

L'indispensable Miroslav Šašek

Miroslav Sasek tel qu'il se représente dans l'album "Paris". (c) Casterman.

Miroslav Šašek (1916-1980) a été un auteur-illustrateur jeunesse grandement apprécié dans les années 60 et 70 grâce au graphisme inventif et au ton poético-humoristico-documentaire de ses albums partant à la découverte de villes et de pays. On a peut-être oublié son nom, ou pas retenu son nom, mais la célèbre collection en grand format, "This is Paris, London, Rome, New York" etc., c'est lui. Les deux premiers titres sont sortis en 1959, les deux suivants en 1960. Ils se suivront à bon rythme jusqu'en 1974 où ils seront dix-huit.
 
1959-1960.

Du côté francophone, c'est Casterman qui a immédiatement embrayé, en réduisant le titre au nom de la ville ou du pays, "Paris", "Londres", "Rome", "New York"... Toujours en grand format, les livres paraissent dans la collection "L'encyclopédie Casterman". Les trois premiers en même temps que les originaux. Dix autres suivront jusqu'en 1972, cinq ne seront pas traduits.

1959-1960-1961.
 
Le succès fou des débuts va toutefois s'arrêter en français. Les années 80 valent une longue traversée du désert à l'artiste tchèque. Il faut attendre 2009 pour que Casterman remette en lumière l'artiste globe-trotter en republiant trois de ses albums, "Londres", "Paris" et "Rome", conformes à l'édition originale et complétés d'une page finale indiquant les principaux changements ou les nouveaux monuments apparus en cinquante ans. En cette année 2024, la même maison republie quatre titres dans leur nouvelle version complétée - avec une nouvelle couverture pour Paris, "Paris", "Londres", "New York" et "Venise".
 
2024.
 
Demeurent disponibles dans leur ancienne version "Hong Kong", "San Francisco" et "Rome".
 
 
S'il n'y a pas de nouvelle réédition des guides prévue en 2025, vient de sortir par contre une passionnante biographie illustrée consacrée à Miroslav Šašek. Elle nous vient de Grande-Bretagne, dans la collection "The illustrators" dirigée par le célèbre Quentin Blake chez Thames & Hudson. Une collection qui présente en couverture une œuvre majeure de l'artiste et la souligne de sa signature. "Miroslav Šašek" de Martin Salisbury (traduit de l'anglais par Julie Debiton, Flammarion, collection "Les illustrateurs",112 pages) se lit comme un roman et propose énormément d'illustrations bien choisies.

En ces temps politiquement incertains, on découvre l'itinéraire d'un artiste émigré. Miroslav Šašek a été chassé de son pays par le coup de Prague en février 1948. Paris, Bruges, Munich, il déménage souvent, aussi à cause de sa vie sentimentale. A partir de 1959, il voyagera pendant quinze ans en Europe et dans le monde afin d'alimenter ce nouveau genre qu'il a inventé, celui des reportages visuels à destination des enfants. "Avant de commencer à dessiner, il est essentiel de regarder, d'écouter, voire de respirer et d'une manière générale, d'absorber l'atmosphère sensorielle pour saisir l'esprit d'un lieu", pensait-il. Installé à Paris en 1959, il lui consacrera son premier titre.
 
Miroslav Šašek. (c) Flammarion.

La biographie de Martin Salisbury nous éclaire magnifiquement sur l'œuvre et la vie de Miroslav Šašek. Son enfance à Prague, son goût pour le dessin et sa décision, à l'âge de dix ans, de devenir artiste, ses études d'architecture pour rassurer ses parents, sa passion pour le vol et le pilotage, son intérêt pour les voyages, les conséquences de la politique sur son existence... L'ouvrage présente aussi une très belle sélection de ses dessins, montrant combien son style a évolué avant de devenir celui qu'on lui connaît, stylisé et moderniste. Animateur à l'antenne tchèque de la Radio Free Europe (RFE), Miroslav Šašek peaufinera son style. On découvre aussi comment il reprend une compositions pour "Clochemerle" (1948) dans son guide sur "Paris" (1959). Surtout, on savoure ses compositions pleines de charme et riches en détails jamais gratuits. Nous sont présentées des planches originales et d'autres non utilisées, des précisions de cadrage. Le Tchèque connaîtra vite un succès immense, ses albums se vendant par milliers et étant traduits dans une dizaine de langues. Il ne sera toutefois publié dans son propre pays qu'en 1990, dix ans après sa mort, après la chute du mur de Berlin et la fin du régime communiste.

Londres. (c) Flammarion.
 
Ses guides en grand format alimentent la plus grosse partie du livre. Pour chacun, on découvre comment s'y est pris l'artiste et c'est passionnant. A remettre bien entendu dans le contexte de l'époque. Entre choix personnels et commandes, on voyage de Londres à Cap Canaveral en passant par Venise et Rome. Avec l'énoncé des dessins composés sur place et des documents rapportés rassemblés, figurés par l'emblématique carton à dessin marbré que l'auteur-illustrateur a sous le bras. Il se met en effet régulièrement en scène dans ses pages. Il n'était pas rare qu'il passe trois mois sur place pour découvrir un lieu et en sentir l'atmosphère. Résultat: des albums alliant talent, modernité, souffle, humour et poésie. Colorés, pleins d'esprit et proposant un point de vue souvent inattendu, l'immigré d'hier qua été Miroslav Šašek a profondément influencé la littérature de jeunesse.

Edimbourg. (c) Flammarion.



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A noter qu'a paru à l'automne dernier chez l'éditeur français une autre très intéressante biographie illustrée consacrée, elle, à la fantastique Tove Jansson, la créatrice des Moumine: "Tove Jansson" par Paul Gravett (traduit de l'anglais par Julie Debiton, Flammariion, 112 pages).





 
 
 
On ne saurait trop espérer de nouvelles traductions, la collection originale "The Illustrators" (ici) regorgeant de noms choisis. Actuellement, on y trouve: Ludwig Bemelmans (la série Madeleine), Raymond Briggs (le bonhomme de neige), Dick Bruna (Miffy), Judith Kerr (Mog), Posy Simmonds (Matilda) et Walter Crane moins connu chez nous.

La collection "The Illustrators".


mercredi 22 décembre 2021

100 livres jeunesse ici, 100 livres jeunesse là-bas

In "100 grands livres pour les petits". (c) Gründ.

Dès l'avant-propos de leur guide parcourant la littérature de jeunesse "100 grands livres pour les petits" (Gründ, 240 pages), les auteures Raphaële Botte et Sophie Van der Linden affichent la couleur: "On a bien souvent l'habitude d'attendre d'un livre pour enfants qu'il instruise ou divertisse, un peu moins de le considérer comme une œuvre littéraire ou artistique à part entière. C'est pourtant la manière dont nous, auteures de ce g
uide et critiques, abordons cette production éditoriale." Elles ont raison, c'est aussi le point de vue que je défends depuis plus de quarante ans, alors que ces optiques primordiales disparaissent souvent des commandements prescripteurs d'apprentissages. Place donc au "plaisir esthétique", au "rapport profond au monde", à la "multitude de choses, petites ou grandes, qui touchent au bien-être, à la connaissance de soi, à la rencontre avec l'autre, (...) essentielles pour les enfants dans leur construction de soi." Ce sont, en d'autres mots, les fonctions de l'album jeunesse, telles que les définissait dès 1965, Jean Fabre, un des fondateurs des éditions de l'école des loisirs (lire ici): un miroir de soi-même, un porte-voix de ses émotions et une fenêtre ouverte sur le monde.

Les 100 livres annoncés en titre sont en réalité bien plus nombreux, chaque choix étant assorti de recommandations supplémentaires. Heureusement pour nous, lecteurs, et pour les auteures qui ont été confrontées, je suppose, à des choix cornéliens. Concrètement les livres élus apparaissent par ordre croissant d'âge supposé des lecteurs auxquels ils s'adressent, de 3 à 12 ans. On rencontre albums, textes illustrés, documentaires, premières lectures, romans junior, nés en français ou traduits. Des incontournables et des pépites moins connues. De même, ce ne sont pas toujours les titres les plus célèbres des auteurs qui ont été sélectionnés, dans l'idée d'ouvrir le champ des lectures (ils figurent souvent dans les recommandations supplémentaires).

Le premier des 100 livres est l'album "Le secret" d'Emilie Vast (MeMo), le centième le roman de Marine Carteron "Les autodafeurs" (Rouergue Jeunesse). Entre les deux, on croisera une foule de titres enchanteurs, anciens ou plus récents. En réalité, beaucoup de titres plus récents, sans doute parce que le guide ne recense que des livres toujours disponibles en librairie: 6 titres parus en 2021, 32 entre 2016 et 2020, 24 entre 2011 et 2015, ce qui nous fait 62% des entrées du guide pour les dix dernières années, mais aussi 11 ouvrages parus avant 1976.

Tous d'excellents choix. En ouvrant le guide cinq fois au hasard, je suis tombée sur
  • "Tout un monde" d'Antonin Louchard et Katy Couprie (Thierry Magnier, 1999)
  • "Premier matin" de Fleur Oury (Les fourmis rouges, 2015)
  • "Je veux mon chapeau" de Jon Kassen (Milan, 2011)
  • "Un grand jour de rien" de Beatrice Alemagna (Albin Michel Jeunesse, 2016)
  • "Fifi brindacier" d'Astrid Lindgren (Hachette Jeunesse, 1945)
Cela donne un aperçu de l'éclectisme qualitatif des choix opérés.

On pourra toujours pinailler sur l'absence de X ou de Y - pour ma part Henri Galeron, Bruno Heitz et Louis Joos - alors que Z y apparaît, faire remarquer que V est cité trois fois alors que W ne l'est qu'une fois. Laissons cela aux esprits chagrins et réjouissons-nous du travail accompli. Il suffit de parcourir l'index des auteurs, comportant plus de 300 noms, pour se rendre compte du beau parcours dans l'histoire de la littérature de jeunesse, albums et romans, auquel nous convient Raphaële Botte et Sophie Van der Linden dans ces pages remarquablement agencées.

In "100 grands livres pour les petits". (c) Gründ.

Une mise en page sur double page agréable et fort bien pensée propose pour chaque livre une mine d'informations, toujours orchestrées sur le même schéma. En page de gauche, un onglet indiquant l'année de parution, une illustration du livre, son titre qui sert de titre à la page, le nom de(s) auteur(s), le nom du/de la traducteur/trice, la maison d'édition, l'année de sortie, le nombre de pages, un texte de belle longueur, présentation critique courant sur les deux pages. En page de droite se trouvent la reproduction de la couverture, le conseil d'autres titres analogues et un espace libre dédié aux notes personnelles. En fin d'ouvrage, un index des titres et des auteurs et un album photos de vingt personnalités de la littérature de jeunesse, de Beatrix Potter à Béatrice Alemagna.

In "100 grands livres pour les petits". (c) Gründ.



Et au Japon

Née à Los Angeles en 1963, Yukiko Hiromatsu a grandi à Tokyo où elle vit toujours. Elle a consacré toute sa vie à la littérature de jeunesse. Editrice, directrice de bibliothèque, conservatrice en chef du Musée Chihiro, puis autrice, critique littéraire et commissaire d'exposition. Si elle publie beaucoup au Japon, albums de fiction, documentaires, contes, ainsi que des ouvrages scientifiques sur la littérature jeunesse, elle n'est que peu, très peu, traduite en français. Un seul album pour les plus jeunes: "Sur le chemin de la maison" (illustrations de Tomoko Koyama, traduit du japonais par Vincent Portier, Le Cosmographe, 2019). On l'a vue aussi dans les jurys de la foire de Bologne (2010) et de concours internationaux, notamment à Bratislava (2013, 2015 et 2017).

Aujourd'hui Yukiko Hiromatsu publie en japonais l'essai illustré "100 years, 100 illustrators, 100 books" (100 ans, 100 illustrateurs, 100 livres, Tamagawa University Press) consacré aux albums japonais. Un véritable défi que de procéder à de tels choix!

Quels sont les 100 livres illustrés qu'elle a choisis? Sakae Okano (1880-1942) pour l'année 1913, Fuyuhiko Okabe (1922-2005) pour l'année 1959, Yosuke Inoue (1931-2016) pour l'année 1986.

Pour l'année 2008, c'est le merveilleux "Little tree" ("Petit arbre") de Katsumi Kogamata

"Little tree" apparaît à l'année 2008.

Un album qui a d'abord été publié dans une édition bilingue japonais-anglais, puis dans une édition bilingue coréen-anglais et enfin dans une édition trilingue japonais-anglais-français par les merveilleuses et historiques Trois Ourses en 2009. Le livre reçut une mention spéciale en catégorie Fiction aux Bologna Ragazzi Awards 2010. Si les Trois Ourses ont fermé boutique le 31 mars 2019, les Editions Le Cosmographe ont réédité "Petit arbre" fin 2018 dans son édition trilingue.




"Petit arbre" de Katsumi Komagata. (c) Le Cosmographe.

"Little tree" est un livre d'artiste, cher, il faut le savoir. Mais quelle merveille que ces papiers choisis avec soin par Katsumi Kogamata, aux découpes délicates qui racontent l'histoire de la vie d'un arbre dans une ville. L'arbre grandit au fil des saisons, habité et chéri, et s'il disparaît un jour, c'est pour renaître. Une magnifique évocation de la fragilité et de la force de la vie.




Les artistes japonais choisis pour les années 1913, 1959 et 1986.





lundi 5 juillet 2021

Je cherche un guide de littérature jeunesse

Plusieurs illustrations des "Droits du lecteur" selon Quentin Blake et Daniel Pennac
figurent dans "Tout..." (c) Gallimard Jeunesse.

Pour entrer en littérature de jeunesse aujourd'hui, il faut être soit passionné, soit complètement naïf. D'abord parce que ce secteur s'étend des albums pour les tout-petits aux romans pour les grands ados, en passant par les albums, les romans illustrés, les romans non illustrés, les bandes dessinées, les documentaires et quelques percées numériques. Ensuite parce qu'il y sort environ quinze mille nouveautés par an! Une montagne à escalader pour les néophytes.

Comment s'y retrouver? Par quoi commencer? Comment s'y orienter? Autant de questions que je n'ai pas eu à me poser, étant arrivée en littérature de jeunesse au moment où elle entamait son envol. Dans les années 1970. Pour rédiger mon mémoire universitaire (ULB, 1980), je me suis installée deux mois dans des librairies jeunesse tout juste ouvertes à  Bruxelles. Avec application, je vidais les rayons les uns après les autres. Sagement assise à ma table, je lisais tout avec précaution. Et je remettais ensuite proprement les livres en place. Pas mal d'heures de lecture quand même, mais une fois l'effort fourni, j'étais à niveau. Il m'a ensuite suffi de suivre les nouvelles parutions. Ce que je fais encore aujourd'hui.

Mon système D ne serait toutefois plus opérationnel de nos jours. Les librairies proposent en général les nouveautés et les valeurs sûres du fonds. Beaucoup de titres majeurs ont disparu. Les créations d'aujourd'hui sont, on l'oublie trop souvent, le fruit - ou le contre-fruit - de ce qui est né hier. Encore faut-il savoir ce qui s'est fait hier ou avant-hier. Les spécialistes actuels manquent souvent de recul dans leurs analyses. A se demander quelle mémoire à plus de cinq ans ils ont.

C'est dire si le nouvel ouvrage de la Française Sophie Van der Linden, critique spécialiste de la littérature pour la jeunesse, essayiste et romancière, bien connue en Belgique notamment pour ses contributions au prix Bernard Versele, "Tout sur la littérature jeunesse, de la petite enfance aux jeunes adultes" (Gallimard Jeunesse, 288 pages) vient à point. Si l'utilisation du mot "Tout" fait sourire certains et d'autres grincer des dents, il faut le comprendre dans l'idée d'être le plus complet possible. De couvrir tous les âges et de s'adresser à tous les publics, du parent au professionnel.

Sophie Van der Linden expliquait il y a peu sa démarche sur sa page Facebook.
"TOUT, donc...
Ceux qui me connaissent un peu savent que ce fut mon très grand chantier ces dernières années. Avec quelle insouciance me suis-je plongée dans ce projet après qu'ayant considéré les multiples réimpressions de "Je cherche un livre pour un enfant", nous avions topé, avec Hedwige Pasquet, présidente de Gallimard Jeunesse, sur le défi de faire à présent "Le Laurence Pernoud de la littérature jeunesse". 
Donner des repères, faire entrer dans une culture, aider au choix des livres, promouvoir la création, accompagner tous ceux qui veulent se former ou tout simplement mieux connaître la littérature jeunesse n'étaient pas de petites motivations. Elles m'ont permis de mener à son terme un long travail qui a ensuite été porté de mains de maître par Jean-Philippe Arrou-Vignod, Pierre Jaskarzec, Jean-François Saada, Cédric Ramadier. Ils en ont fait un très beau livre qui fera son entrée en librairie le 13 mai. Parents, grands-parents, bibliothécaires, enseignants, animateurs, lecteurs bénévoles, étudiants en illustration, en librairie, ou tout simplement passionnés: ce guide est pour vous."
Un sommaire en rabat de couverture. (c) Gallimard Jeunesse.


Coloré, très structuré dans son approche, avec un sommaire apparaissant sur le rabat de couverture, "Tout sur la littérature jeunesse" s'ouvre sur une phrase extraite des "Essais critiques" de Roland Barthes: "La littérature ne permet pas de marcher, mais elle permet de respirer." Fameuse caution pour la littérature de jeunesse qui continue à être souvent déconsidérée, surtout par ceux qui ne la connaissent pas. Et évidemment, quand on parle de "littérature de jeunesse", on pense à ce qu'elle offre de meilleur et non à ces livres gnangnan ou médicaments qui envahissent les rayons depuis quelques années. Rappelons encore la magnifique formule de Jean Fabre, un des trois fondateurs de l'école des loisirs en 1965 (lire ici), à propos de l'album pour jeune enfant et qui a encore toute sa valeur aujourd'hui: "L'album est pour l'enfant un miroir de lui-même, un porte-voix de ses émotions et une fenêtre ouverte sur le monde."

Le manga expliqué. (c) Gallimard Jeunesse.

Sophie Van der Linden elle-même précise en introduction: "Si aucun livre n'est tout à fait inutile, il s'agit quand même, lorsque l'on souhaite accompagner des enfants et des jeunes lecteurs dans leurs lectures, de distinguer des livres de qualité. A savoir des livres conçus par des auteurs impliqués, fabriqués par des éditeurs attentifs. (...) des œuvres qui prennent le parti de l'écriture, la recherche de sens ou le plaisir esthétique." Quelques remarques liminaires posées, elle entre dans le vif de son sujet, qui se déclinera en huit parties, très richement illustrées de choix de titres accompagnées de leurs couvertures. Ces suggestions de titres, environ 900 au total (!), sont une des grandes richesses de l'ouvrage.

  1. Des repères dans l'histoire du livre pour la jeunesse, ponctués d'une soixantaine de titres marquants et datés, et de quelques considérations sur les tendances de l'édition à différentes époques.
  2. Les grandes caractéristiques de la littérature pour la jeunesse: tranches d'âge et compétences en lecture; relectures innombrables d'un même titre; les séries dont Harry Potter mais pas que; plaisir d'avoir peur; les animaux.
  3. Des conseils en faveur de la lecture enfantine: pour la réussite scolaire, pour l'épanouissement psychique et social, en rite familial, en concurrence avec les écrans, en cas d'écueil, méthode de lecture aux enfants, aux bébés, à un groupe.
  4. Les types de livres: des livres d'éveil au roman jeunesse, en passant par les abécédaires, les albums avec ou sans texte, les livres animés, les livres-jeux, la BD, le manga, les premières lectures et les textes illustrés, sans oublier les livres à écouter et la presse jeunesse.
  5. Les genres: contes, humour, imaginaire, réel, documentaire, théâtre à lire, poésie.
  6. Bibliothèques idéales: des sélections pour huit tranches d'âge croissantes, chaque fois déclinées en 20 incontournables, valeurs sûres illustrées des couvertures et résumées, complétés d'autres titres simplement cités et de zooms sur des livres-phares ou des expériences de jeunes lecteurs, des listes à considérer comme des tremplins vers des explorations plus fouillées.
  7. Polémiques et questionnements à propos de la littérature de jeunesse: préjugés, stéréotypes, moralisme, censure, liberté de création, dangerosité.
  8. Carnet pratique: lieux du livre et de la lecture, repères sur les métiers, formations, chaîne du livre, chiffres sur le livre de jeunesse et une douzaines de sélections (albums, BD, premières lectures, romans junior, romans ados, etc.)
Des listes de titres suggérés dont les "20 incontournables". 
(c) Gallimard Jeunesse.


En moins de trois cents pages, Sophie Van der Linden parvient à démêler cet écheveau complexe qu'est devenue la littérature de jeunesse, cette montagne sur les flancs de laquelle elle dessine des chemins de promenade ou de randonnée qu'elle balise avec sagesse et compétence. Elle balaie son histoire et ses maisons d'édition, peu importe leur taille. Elle donne la parole à de nombreux acteurs de cette branche de la littérature. Avec "Tout...", elle permet aux anciens de prendre du recul et de confronter leur vision à la sienne, aux plus jeunes de s'orienter entre ces milliers de livres dont tous ne valent pas qu'on s'y arrête. Le ton n'est pas celui d'une pédagogue qui délivre son savoir mais d'une experte passionnée qui transmet ses admirations et les raisons de ses enthousiasmes. Voilà un guide extrêmement complet et, surtout, passionnant de bout en bout!

Un focus sur un artiste ici et là. (c) Gallimard Jeunesse.


Pour feuilleter les trente premières pages de "Tout sur la littérature de jeunesse", c'est ici.


Un guide aussi structuré qu'illustré. (c) Gallimard Jeunesse.





vendredi 18 janvier 2019

Un guide des livres-médicaments pour enfants!

Nathalie Le Breton et son bébé.

Je suis tombée de ma chaise en recevant l'annonce de parution, le 6 mars, du "Guide des livres pour enfants pour parents curieux" de Nathalie Le Breton (Editions Thierry Magnier, 200 pages). Elle est libellée ainsi: "L'arrivée d’un nouveau membre dans la famille, un déménagement, la mort, le harcèlement à l'école, l'utilisation des écrans, l'alimentation, le sommeil... Comment s'y retrouver parmi la multitude d'albums publiés? Comment choisir quand on a envie d'aborder un thème en particulier avec son enfant, une grande question ou même une plus petite, une peur, une envie? Nathalie Le Breton vous offre ici un guide malin, classé par thématiques, pour vous aider à choisir les livres pour enfants les plus pertinents!"

Et vlan pour les dimensions artistiques de la littérature de jeunesse. Nous voici face à des boîtes de médicaments. Ce que confirme le sommaire.

(c) Editions Thierry Magnier.

Bien sûr, je n'ai pas encore eu le guide entre les mains.
Bien sûr, le choix des titres proposés n'est pas mauvais.
Le ton très directif des notices entraperçues inquiète davantage.



(c) Editions Thierry Magnier.

Est-ce à cela que sert la littérature de jeunesse de fiction? Etre réduite à des thèmes? Reprenons au début.

Qu'est-ce que la littérature? Chacun en a sa définition propre mais ces variantes tournent autour de l'idée d'une diversité sans limite de formes, de recherche esthétique et d'une variété infinie de sujets visant à dire la condition humaine et tout ce qui tourne autour. Sans oublier la rencontre entre celui qui écrit et celui qui lit. Une forme d'art donc.

Qu'est-ce que la littérature jeunesse? On aimerait reprendre la même définition. Ou se référer à l'impeccable opinion de Jean Fabre (1920-2014), fondateur de l'école des loisirs (lire ici). "L'album pour enfants", disait-il, "est un miroir de soi-même, un porte-voix de ses émotions et une fenêtre ouverte sur le monde. Le livre plaide aussi pour que ce soit à l'école que les enfants découvrent la littérature et qu'ils la découvrent pour ce qu'elle est, une source infinie de plaisirs, et non la simple occasion d'un cours de grammaire.

L'enfant plus âgé trouve plusieurs motivations à la lecture. Tout d'abord, la communication, au-delà des frontières, des cultures (avec l'ouverture à la tolérance), l'occasion de sortir de ses habitudes de vie. Ensuite, le jeu avec les mots et les images. Enfin, un essai à la vie par procuration en se dédoublant à travers des personnages qui ont chacun quelque chose à dire.

Certains albums portent plus loin, résonnent plus fort, s'insinuent plus intimement, deviennent pour de jeunes lecteurs des références et des repères en les accompagnant dans leur cheminement personnel et en élargissant leur horizon familier."

Que le livre documentaire serve à instruire la jeunesse, OK. C'est même une évidence. Mais pourquoi attribuer d'autres rôles que littéraire à l'album et au roman? Parce qu'il s'agit de la jeunesse, enfance ou adolescence, la littérature doit-elle se prévaloir d'autres missions? Ne peut-on laisser les jeunes lecteurs de trouver eux-mêmes ce qu'ils cherchent dans les livres, de se sentir libres par raport à leurs lectures?

Or que se passe-t-il? Et à cadence accélérée. Qu'est devenue la lecture, moment de liberté et de fantaisie? On cherche un livre pour un enfant qui est en deuil, a un petit frère ou une petite sœur, est malade, doit déménager... Depuis toujours, je dis NON AUX LIVRES-MEDICAMENTS. Pas qu'un album ou un roman ne puisse traiter de la mort, de la jalousie, de la maladie, des changements dans l'existence. Pour autant qu'il soit de qualité, sincère, l'album - et le roman jeunesse - doit d'abord exister par et pour lui-même, c'est-à-dire être une œuvre d'art sur un sujet déterminé, et non un remède. Bien sûr, un livre peut aider dans une situation et nombreux sont les adultes à chercher du réconfort dans la littérature. La littérature ouvre à soi-même, aux autres, au monde, aux joies et ses peines. Pas besoin de la forcer, de la faire entrer dans des cases.

Cette valorisation du livre-médicament jeunesse a en outre comme conséquence la prolifération de livres-prétextes, du genre mon enfant est jaloux, triste, en colère,.. parfois par collections entières. Où est l'art dans ces produits formatés, souvent politiquement corrects en plus? Où est le processus créatif pour l'auteur, coincé dans les demandes de l'éditeur et les diktats divers, de genre, de couleur, ou autre, bien-pensants. On y perd la création. On y perd la littérature. On y perd sûrement aussi les jeunes lecteurs. Comment accrocher à un livre qui n'a pas été conçu avec sincérité? Comment croire alors encore aux livres? Laissons faire les auteurs selon leur cœur, leurs tripes, leurs intuitions. Refusons les étiquettes. Tout le monde y gagnera.



mercredi 3 octobre 2018

Cinquante espaces verts et citoyens à Bruxelles

Le marais du Wiels à Forest. (c) Racine.

Si, avec ses nombreux parcs traditionnels, Bruxelles est réputée la ville la plus verte d'Europe, elle compte aussi un nombre incroyable d'espaces verts de taille plus modeste, investis par les habitants, jardins communautaires, fermes et potagers urbains, friches transformées en espaces verts... Ce sont cinquante de ces lieux plus cachés qu'un guide illustré, réalisé par Christophe et Jacques Mercier, dévoile avec une énergie et un enthousiasme communicatifs. "Paysages citoyens à Bruxelles" (Racine, 128 pages) pointe "50 lieux où la nature et l'humanité ont repris leurs droits" comme le précise le sous-titre. Dans l'esprit de l'Américaine Liz Christy qui créa en 1973 le premir jardin communautaire sur une friche abandonnée à Manhattan.

Le guide présente cinquante lieux, classés par commune, représentatifs des différentes tendances de ce mouvement vert, nature ou social, mais favorisant toujours la rencontre entre les habitants. Il en existe en réalité quasiment sept fois plus! Chacun lieu bénéficie d'une ou deux doubles pages de présentation avec photos, brève carte d'identité (localisation, accès, usage, équipement, présence en ligne) et d'une description sous forme de texte.

La cressonnière royale de Laeken. (c) Racine.

On retrouve des lieux attendus, comme la Digue du canal à Anderlecht, la guinguette du parc de Forest, la ferme Nos Pilifs à Neder-over-Hembeek, le Coin du Balai à Watermael-Boitsfort, dans leur  situation actuelle. On découvre surtout des lieux inédits, devant lesquels on est sans doute passé cent fois sans soupçonner leurs trésors. Les voici - ils sont également posés sur une carte de la ville. De quoi se balader autrement dans la capitale belge, au nord et au sud du canal, de quoi admirer les réalisations existantes et peut-être s'en inspirer pour son propre quartier.

(c) Editions Racine.

Ce n'est pas la première fois que Jacques Mercier, alias Monsieur Dictionnaire, travaille avec un de ses enfants. Il a partagé sa passion pour le jazz avec son fils Stéphane. Cette fois, c'est avec l'aîné, Christophe, un architecte épris de concertation citoyenne, musicien par ailleurs. Ce dernier a bien compris la nouvelle génération qui est revenue vivre en ville mais est à la recherche d'espaces verts et citoyens.

La Ferme du champ des cailles à Watermael-Boitsfort. (c) Racine.


Pour feuilleter en ligne le début de "Paysages citoyens à Bruxelles", c'est ici.



mercredi 28 juin 2017

Sieste dans la nature ou goûter sur la Lune?

Sieste. (c) PrincessH.
Cosmonautes en attente de goûter. (c) Dorothée de Monfreid.
















Bon, d'accord, la météo du jour n'incite pas vraiment à tester une des "50 siestes à faire en pleine nature" que propose l'ouvrage de Cindy Chapelle, "Une petite sieste et je me recouche!", joyeusement illustré par PrincessH (Plume de carotte, 128 pages). Mais la pluie battante permet de le parcourir l’œil vif, sans risquer un endormissement soudain. Car il y a plein de choses à découvrir dans ce bienfaisant et mutiple guide de la sieste en pleine nature.

La sieste, plus ou moins bien vue quand on est adulte, souvent considérée comme saugrenue quand on est enfant, se trouve ici grandement réhabilitée. Cindy Chapelle en dresse une longue liste de variantes, cinquante, et les répartit en six chapitres complétés d'un septième, les siestes peut-être impossibles. Il y en a pour tous les goûts et toutes les situations, selon qu'on est en vacances ou pas, à la ville, à la campagne ou dans son jardin, qu'on recherche l'insolite ou le bien-être.


Deux doubles pages du guide. (c) Plume de carotte.

Sieste cocooning.
Chaque proposition de sieste est présentée sur le fond, "ambiance bullage et farniente" pour la sieste estivale par exemple, et dans son côté pratique: fauteuil relax, coin ombragé (sans chenilles), pas de réveil programmé, méthode d'endormissement, éveil. Chaque fois, une illustration pleine d'humour et de fraîcheur de PrincessH synthétise la sieste en question, un cadre rappelle les ingrédients nécessaires et une "bulle nature" glisse quelques conseils.

Personnellement, j'adore l'image de la sieste zen, avec sa petite Japonaise et son oreiller en bois sous un arbre taillé en nuages.

Bon, ce n'est pas le kamasutra mais une réjouissante balade au pays des siesteurs, agréablement mise en pages dans un parti pris de blanc qui fait bien ressortir les touches de couleur des titres et des dessins. Les titres des siestes sont bien trouvés, les explications agréablement tournées et les illustrations extrêmement charmantes. Rien qu'en les regardant, on profite par capillarité du bien-être représenté.

Et quand on a tout lu, on commande au soleil de revenir ou au moins à la pluie de s'abstenir car on a envie de tout essayer.

Pour feuilleter le début de "Une petite sieste et je me recouche!" en ligne, c'est ici.



Si la sieste n'est pas au programme, pourquoi de pas décider d'aller prendre "Un goûter sur la Lune" comme le préconise Dorothée de Monfreid dans son dernier album tout-carton pour les plus jeunes (l'école des loisirs, loulou & cie, 28 pages). On retrouve avec un immense plaisir ses neuf toutous déjà rencontrés en d'autres occasions cocasses (lire ici, ici et ici), Jane, Alex, Kaki, Pedro, Popov, Micha, Nono, Zaza et Omar.

Neuf chiens qui ressemblent drôlement à des enfants dans leurs attitudes et leurs dialogues même si Dorothée de Monfreid n'a pas de chien elle-même. Tout commence quand Nono invite ses potes à venir voir sa fusée et à aller goûter  sur la Lune. Il a des tenues d'astronautes complètes pour tout le monde. Sauf que Popov n'entre pas dans la sienne. Pas qu'il soit trop gros, non, il est trop grand! Popov restera donc à la maison pendant que la fusée s'élance dans le ciel.

Huit toutous partent, un reste à la maison. (c) l'école des loisirs.

A bord, en apesanteur, c'est la grande fiesta. Sur la Lune aussi, où les toutous bondissent à qui mieux mieux.

Dans la fusée. (c) l'école des loisirs.

L'arrivée sur la Lune. (c) l'école des loisirs.

L'heure du goûter arrive: bananes et boissons. Mais il y a comme un problème technique: comment manger avec des casques? Déception, le goûter est déplacé dans la fusée où un écran montre Popov dégustant tout seul un gâteau au chocolat. Pas difficile d'imaginer ce qui se passe ensuite ni les retrouvailles avec un Popov un rien narquois.

La perspective du goûter. (c) l'école des loisirs.
La réalité du goûter. (c) l'école des loisirs.

Voilà un album tout simple mais drôlement sympathique et terriblement rigolo avec cette aventure complètement dans la logique et l'imaginaire des enfants. Formidable d'aller goûter sur la Lune en fusée et de s'écrabouiller une banane sur le casque avant de rentrer se faire  pardonner (un peu) en partageant un gros et grand gâteau. Les doubles pages à bords perdus permettent de savourer les détails des attitudes de chacun des personnages. Vraiment, Dorothée de Monfreid et ses toutous, c'est quelque chose!


On peut aussi retrouver Dorothée de Monfreid sur son blog "Ada & Rosie" sur le site de "Libération", la chronique d'une famille de cochons, entre vie quotidienne, actualité et esprit de contradiction...