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vendredi 8 mai 2020

Merveilleuse fable de Piret Raud sur la migration

#confinothèque31
Aujourd'hui, un de ces albums jeunesse qui ont croisé la covid19 et sont arrivés en librairies juste avant ou en même temps que la fermeture de ces dernières à cause des mesures de confinement.


Le petit arbre fuit devant la menace. (c) Rouergue.


Il y a quelque chose de poétique, de loufoque, de complètement original et d'éminemment rassurant en même temps dans l'œuvre de l'Estonienne Piret Raud. Tant dans ses textes que dans ses images tellement délicates et expressives (lire ici et ici).

Son nouvel album, le merveilleux "Un jardin merveilleux" (traduit de l'estonien par Olek Sekki, Rouergue, 48 pages) en apporte une nouvelle démonstration. A l'italienne, en noir, blanc et un peu d'orange pâle plus ou moins affirmé, il déroule sous forme de fable l'histoire d'un petit arbre chassé de la grande forêt où il vivait par une menaçante tronçonneuse. Une "horrible tronçonneuse". Sa route est longue, montagne, mer, mais il finit par arriver dans un jardin merveilleux, très différent de sa forêt natale. Bien rangé, pour le dire en résumé.


(c) Rouergue.

(c) Rouergue.

Les trois premières doubles pages. (c) Rouergue.

L'arrivée. (c) Rouergue.

Le voyageur sera-t-il sauvé pour autant? Pas sûr, les habitants revendiquent leurs racines ancestrales, et font sentir au nouvel arrivant que lui n'en a pas et ne mérite donc pas de vivre. Finalement, magnanimes, ils lui accordent un petit boulot de sous-fifre: balai. Et pas question de faire une erreur, la punition sera immédiate.

Le petit arbre s'applique et c'est là qu'on sait qu'on est dans l'univers de Piret Raud. Il balaie successivement hors du jardin une flaque de pluie, une étoile et un rocher. Quand il s'approche d'un oiseau pour l'écarter aussi, au motif qu'il n'a "pas de racines dans le sol", ce dernier se rebelle, l'interroge, lui fait voir et valoir un autre point de vue. "A mon avis", dit l'oiseau, "les choses les plus importantes sont celles qui sont MERVEILLEUSES!". Pour lui, c'est le chant. Et il s'exécute, charmant tous les arbres du jardin, leur faisant revoir leur façon de penser. Résultat, le petit arbre reçoit l'injonction de faire revenir ceux qu'il a balayés afin de leur demander ce qui est merveilleux pour eux.

La flaque, l'étoile, le rocher reviennent et racontent leurs histoires respectives. Les arbres aux imposantes racines réfléchissent et admettent la diversité. Tous sourient désormais dans le jardin merveilleux.

Pour feuilleter en ligne le début de l'album "Un jardin merveilleux", c'est ici.




vendredi 1 décembre 2017

Dix histoires fortes pour enfants d'aujourd'hui

Parce que les enfants aiment aussi des histoires fortes, qui leur parlent d'eux, de ce qu'ils craignent ou de ceux qui les entourent.


La merveilleuse Dr Pépita de Kristien Aertssen. (c) Pastel.

Le docteur du cœur
Kristien Aertssen
l'école des loisirs
Pastel
32 pages

D'habitude, les quatre amis aiment jouer aux cartes à l'heure du thé. Mais ce jour-là, rien ne va pour eux. Ecureuil et Hérissonne souffrent d'un accident domestique, Ours s'endort tout le temps et Lapin a les oreilles qui tombent. Le loup, lui, éternel exclus, a mal au cœur. Heureusement, bientôt se font entendre dans la forêt un violoncelle et une flûte. Le signal du début des consultations du docteur Pépita qu'assiste son petit chien.

Trampoline sur le canapé, prescrit le Dr Pépita. (c) Pastel.
Robe rose, blouse blanche, la doctoresse n'a pas son pareil pour écouter ses patients lui raconter leurs souffrances. Installée dans son cabinet décoré de cœurs, elle compatit, soigne et complète ses remèdes adaptés à chaque malade de propositions étonnantes mais très efficaces. Les quatre joueurs de cartes et aussi le loup défilent tour à tour dans son cabinet. Autant de séquences exquises dont les images, bien plus disertes que le texte, s'avèrent délicieuses à détailler. Surtout quand le "docteur du cœur" prend part aux remèdes prescrits.

Cette belle joie de vivre s'interrompt le jour où seul résonne le violoncelle. Les cinq amis n'hésitent pas une seconde. Ils vont réconforter la pauvre Pépita endeuillée. Ils lui appliquent les remèdes dont ils ont bénéficié, écoute, empathie et chaleur. La séquence finale est du coup des plus drôles avec ses clins d'œil aux éléments précédents et l'album s'achève avec un nouveau qualificatif pour le loup.

Non seulement Kristien Aertssen déploie une très jolie histoire, toute en tendresse et en humanité, jamais nunuche, mais elle y instille de nombreux éléments singuliers et inattendus qui renforcent encore son attrait. A partir de 4 ans.



Retrouve-moi!
Anthony Browne
traduit de l'anglais par Camille Guénot
Kaléidoscope
40 pages

Poppy et Cyril n'ont pas le moral. Ils ont perdu leur chienne, Goldie. Pour se remonter le moral, le frère et la sœur décident de jouer à cache-cache. Cyril ira le plus loin possible dans les bois et Poppy, avec son joli cardigan coquelicot, le retrouvera. C'est parti.

Sauf que Poppy ne trouve pas Cyril dans ses cachettes habituelles et que ce dernier voudrait bien être découvert sans trop attendre. Surtout que les deux entendent séparément un bruit qui les effraie. Anthony Browne joue habilement avec la taille de ses images et celle de ses personnages. Plusieurs illustrations peuvent être posées sur le blanc de la page ou alors on voit une image unique s'étendre à bords perdus sur la double page. On aura bien sûr remarqué que l'auteur-britannique glisse des tas d'éléments bizarres dans les arbres de sa forêt, ce qui ne contribue pas à diminuer le suspense du récit. Ou qu'il joue sur les similitudes comme la pomme posée sur un tas de bûches et le pompon du bonnet de Cyril. Il y a tant à regarder dans son magnifique travail.

La fin sera heureuse. Encore plus de retrouvailles qu'attendu. Mais Anthony Browne garde une dernière surprise pour la conclusion, quand on découvre le lieu où habitent les enfants. Un très bel album à regarder, rêver et interpréter à partir de 4 ans.

"Il est allé super loin...", dit Poppy. (c) Kaléidoscope.



Puisque c'est ça, je pars!
Yvan Pommaux
couleurs de Nicole Pommaux
l'école des loisirs
44 pages

Après de longs détours par divers albums magnifiques dans les veines historique ("La Commune", "Nous, notre Histoire"), sportive ("Passe à Beau") ou  relative à la mythologie et aux textes anciens ("Troie", "Ulysse", "Œdipe", "Thésée", "Orphée"), voilà Yvan Pommaux qui renoue avec l'album "classique", dix-sept après "L'île du Monstril".

Très agréable découverte que cet album qui traite de la relation entre Norma et sa mère, à l'heure actuelle, avec smartphones etc. L'histoire commence dans un parc citadin. Norma joue dans le bac à sable avec Jojo, son singe en peluche. Elle joue, elle imagine ceci et cela, sans savoir nécessairement qu'elle est raccord avec le livre que lit sa mère.

Le climat se gâche quand retentit le maternel signal du départ. Norma ne l'entend pas mais quand elle est prête, sa mère est au téléphone et plus pressée de partir du tout. Elles se prennent le chou et Norma annonce: "Puisque c'est ça, je pars!" Et elle le fait! Tout de suite, elle rencontre son pote Félix, qui souffre du même mal, une mère trop occupée par mille choses pour regarder son enfant.


Quitter le parc ou téléphoner? (c) l'école des loisirs.

En format à l'italienne, l'album nous emmène dans les pérégrinations du duo, pleines de péripéties et même de magie, entre animaux sauvages et peintres de fresques, entre robots sauvages et bateau sauveur, entre carpes et sirènes. Une aventure qui a sans doute déplu à Jojo. Le singe est parti de son côté lui aussi.Les enfants progressent dans des décors impressionnants où on repère divers éléments du parc, mais transformés.  Bref, tout va mal, surtout quand les enfants réalisent qu'ils se sont perdus. Le terrible périple se terminera cependant bien et tout le monde se promettra de prendre davantage soin de l'autre.

Si le texte est relativement court et facile à lire, les images donnent toute sa richesse à cette aventure contemporaine où nous entraîne l'auteur-illustrateur. On dirait que dans cet album, il s'est vraiment lâché, convoquant notamment un de ses démons, l'informatique, pour le plus grand bonheur de cette histoire rocambolesque qu'on suit avec le plus grand des plaisirs. Lui qui voulait voir s'il pouvait faire un livre en se lançant au hasard, sans plan préalable, peut être rassuré. Il a toujours la patte! A partir de 5 ans.



L'histoire de la petite maison
qui recherchait des habitants
Piret Raud
traduit de l'estonien par Olek Sekki
Rouergue
32 pages

En général, on cherche une maison où habiter. Ici, une petite maison cherche un occupant. Elle est triste d'être seule et vide. Un jour, elle transforme les roses de sa façade en roues et s'en va prospecter. "Merci, mais non!", lui répondent tous les animaux qu'elle croise. Ils ont tous déjà une maison, pas toujours idéale, mais c'est la leur, et ils souhaitent la conserver. Cela donne l'occasion de très jolies et amusantes séquences illustrées où la petite maison se transforme pour mieux séduire un éventuel habitant: des charcuteries lui poussent pour le chien, un bateau la fait flotter pour le poisson, des brindilles l'aménagent en nid douillet pour l'oiseau.

"Merci, mais non!", dit l'oiseau à la petite maison. (c) Rouergue.

Mais la petite maison n'a aucun succès. Même Jim le vagabond ne veut pas d'elle! Le soir tombe et la maison est de plus en plus triste. Elle se met même à pleurer. Elle entend une voix qui tente de la réconforter mais ne voit personne. Un autre solitaire plein de larmes. Elle va l'accueillir, cet habitant extraordinaire et ils vivront merveilleusement ensemble.

Un superbe travail graphique, technique du point et aquarelle, pour une histoire entre poésie et philosophie, décalée mais qui permet d'aborder les questions de la solitude et du vivre ensemble. A partir de 5 ans.



L'abri
Céline Claire
Qin Leng
Bayard
48 pages

Que faire quand la tempête s'annonce, que chaque famille d'animaux de la forêt se prépare pour s'enfermer bien au chaud et qu'apparaissent dans la brume deux étrangers perdus et frigorifiés? Ils frappent aux portes, proposent un peu de thé en échange d'un moment au chaud, de quelques biscuits, d'un peu de calme. Chaque fois, ils se font remballer avec des arguments dont les images montrent qu'ils sont faux. Quand la méfiance règne...

La famille Renard erre dans le froid de la nuit. (c) Bayard.
Le seul à se soucier des inconnus est Petit Renard qui apporte à Grand Frère et Petit Frère une lampe-tempête. La neige se met à tomber, ce qui enchante les deux ours qui savent comment se mettre à l'abri. Ce qui n'est pas le cas de la famille Renard, obligée de sortir car son toit a plié sous le poids de la neige. Où vont-ils aller dans le froid? Tiens, une lumière brille sur la colline et une bonne odeur de thé se répand dans l'air. Ce sont bien sûr les deux étrangers qui ont construit un igloo de fortune et y accueillent volontiers les naufragés de la nuit noire.

De douces aquarelles portent cette histoire de partage et de pardon au-delà des préjugés. Qui montre aussi que celui qui est chanceux aujourd'hui est celui qui aura peut-être besoin d'aide demain. A partir de 4 ans.



Le partisan
Maurizio A.C. Quarello
Editions des Eléphants
collection "Mémoire d'éléphant"
96 pages

Cette magnifique bande dessinée muette raconte en six chapitres les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale dans l'Italie fasciste, quand le grand-père de l'auteur, Maurizio Damarco,  rejoint la résistance et que son épouse, Maria Siccardi, fait face aux soldats allemands. Les images à l'aquarelle montrent de manière éloquente une embuscade nocturne, l'arrivée de deux soldats allemands affamés dans une ferme, la résistance, l'arrivée du printemps, le maquis et la libération. Tout est dans les scènes et dans les regards, montrant l'humain au-delà des étiquettes politiques. La peur bien entendu, l'amour, la défense de la patrie, les valeurs, la haine mais aussi le désespoir et la détresse avant la joie et les émotions des retrouvailles.

Deux soldats allemands arrivent. (c) Editions des Eléphants.
Les heurts se multiplient. (c) Editions des Éléphants.
Une page historique clôture ce très bel album, qui explique l'Italie de l'époque. Peut-être aurait-elle dû être en amont du récit graphique. Mussolini a été destitué en 1943 et l'armistice signé. Mais Hitler a fait délivrer Mussolini qui a créé la République de Salò, fasciste elle aussi.
On est à la toute fin de l'année 1944 quand l'album s'ouvre. Les embuscades contre les nazis et les fascistes se multiplient, les rafles et les exécutions de partisans en représailles aussi. Le printemps voit l'affaiblissement des nazis et des fascistes qui aboutira le 25 avril 1945 à la Libération.

Autant de faits historiques qu'évoquent avec pudeur ce superbe album pour ne pas oublier. A partir de 11-12 ans.



Ville bleue ville jaune
Ljerka Rebrovic
Ivana Pipal
Alice jeunesse
collection "Histoires comme ça"
32 pages

Peindre à en perdre la raison, tel pourrait être le résumé de ce très bel album sur les conflits frontaliers par exemple ou sur tous les autres conflits dénués de sens en général, où les belligérants se montent butés jusqu'à la plus extrême bêtise tant qu'un élément extérieur ne les arrête pas.

Deux villes amies ne se doutent pas de ce qui les attend. (c) Alice Jeunesse.

Le récit est porté par de dynamiques illustrations sur double page à bords perdus. Tout va bien dans ce petit coin du monde. Une rivière sépare la Ville bleue où l'on fabrique des parapluies de la Ville jaune où l'on confectionne des chaussures. Un pont en bois réunit les deux rives et permet aux habitants qui sont souvent amis de se rendre en face. Pourquoi ces villes portent-elles ces noms? On n'en sait rien car tout y est multicolore de part et d'autre. Mais on verra vite à quoi peut servir un nom.

On le verra précisément le jour où il faut repeindre le pont en bois. Les enfants ont proposé de "jolies couleurs". Les habitants ne les ont pas écoutés. Ils se sont tellement peu entendus entre eux qu'ils ont peint la moitié du pont en jaune et l'autre moitié en bleu. De quoi mécontenter tout le monde. S'en suit une incroyable escalade dans l'identification par le bleu ou par le jaune. On peint et on repeint chez soi. On se restreint à une seule couleur pour tout. On va peindre en cachette chez le voisin d'en face. On se dispute et on s'engueule. On pousse l'absurde à l'extrême. Pour le lecteur, c'est à la fois cocasse et extravagant, surtout que les images sont bien expressives.

Le fond sera atteint lors d'une bagarre avec les pots de peinture. Tout le monde devient vert. Qui est désormais l'ennemi? Cette première étape sera suivie d'une autre, encore plus radicale: une pluie qui dilue toutes les couches de peinture superposées et restaure les deux villes dans leurs couleurs originales. "Les habitants des deux rives étaient honteux de ce qui s'était passé, et contents que tout soit terminé." Et le pont, me direz-vous? Hé bien, raison ayant été retrouvée, la solution proposée par les enfants a été approuvée.

Conçu en Croatie, l'album "Ville bleue ville jaune" traite par une belle dérision des rivalités débiles et insensées qui rendent la vie pénible à petite ou à grande échelle. A partir de 4-5 ans.



Le renard et l'étoile
Coralie Bickford-Smith
traduit de l'anglais par Marie Ollier
Gallimard Jeunesse
64 pages

Une couverture un peu austère malgré son bel orange de feu abrite une création fort intéressante du point de vue graphique. C'est le premier album d'une graphiste des Editions Penguin, nous dit-on. Une graphiste qui voue une grande admiration, à juste titre, à William Morris, typographe de talent, aisément reconnaissable dans son travail. Son autre inspirateur est le poète William Blake. Pas mal.

En format broché souplé, son histoire est celle d'un Renard solitaire qui a trouvé en son unique amie, l'Etoile, un guide quotidien. Elle illumine son chemin chaque nuit dans la forêt. Le soir où elle ne brille plus, Renard se retrouve très seul. Apeuré, il se réfugie dans sa tanière. Il finira par en sortir, l'appétit le titillant, et se mettra en quête de son étoile. Une recherche qui lui fera découvrir un superbe ciel étoilé et lui donnera confiance en lui.

Des jeux graphiques au service de l'histoire. (c) Gallimard Jeunesse.

Cette histoire de résilience vaut terriblement par son graphisme sur doubles pages. Différents tons de gris campent les atmosphères nocturnes dans la forêt où évolue le héros, aidé par son amie. Quand celle-ci s'éteint, le gris se fait plus foncé. On n'y voit plus les traces d'orange qui le réveillait précédemment. Ces pages sombres alternent avec celles où Renard étale majestueusement sa fourrure de feu. Avec d'autres aussi qui jouent véritablement avec le texte, faisant apparaître ici des lapins, posant là Renard dans un petit coin, ou jouant tout simplement avec la forme des arbres et des étoiles. Un album très réfléchi mais pas du tout pesant pour autant, bien au contraire. A partir de 4 ans.

Le début de l'album peut être feuilleté ici.



Un tout petit silence bleu
Alain Serres
Sandra Poirot Cherif
Rue du Monde
48 pages

A l'école, on joue, on s'amuse, on crie. Dans la rue, sous la pluie, on râle, on crie, on fait du bruit. Au centre-ville, on klaxonne, on pétarade, on fait du bruit. Même la plage n'est pas épargnée par de tonitruants hélicos. Entre ces doubles pages colorées et assourdissantes, on découvre celles sur fond blanc où Joan nous explique sa collection de silences. Il les détaille un par un jusqu'au tout petit silence bleu du titre. Un contraste saisissant qui donne envie de cultiver les instants de calme et de sérénité. A partir de 4 ans.

La ville. (c) Rue du Monde.

Joan et les bulles de silence des poissons rouges. (c) Rue du Monde.



Ici
Gaëtan Dorémus
La ville brûle
88 pages

Ovni terriblement intéressant car reflétant notre monde que cet album où Gaétan Dorémus a dessiné à la craie dans les rues d'une ville et qu'il a pris des photos de ce street art originale. Cela donne une succession de microrécits écrits et dessinés à la craie dans leur contexte urbain.

Ajouter une légende
Un homme, "il", et une femme, "elle", se côtoient dans cet espace urbain. Ils commentent les petits riens et posent aussi de sérieuses questions sur la vie en ville, du déterminisme social à la gentrification en passant par la confrontation au regard des autres (et à la vidéosurveillance), la nostalgie, la solitude, la nature, le bruit...

Il y a à la fois un côté désabusé dans ces cours récits et une interrogation politique sur la nouvelle place de l'humain. Et de l''humour, plutôt mordant. Car cette appropriation à la craie des espaces de la ville est aussi une invitation graphiquement joyeuse et joyeusement graphique à tâter de nouveaux lieux de culture. Pour les plus grands, sans limite d'âge.



Trois doubles pages d'"Ici". (c) La ville brûle.





mardi 11 août 2015

Moi? Quand lieux, choses, états me disent

Qui suis-je? L'identité et la quête de soi sont au cœur de l'enfance et donc de la littérature de jeunesse.
Les six albums qui suivent abordent ces thèmes, chacun à leur mode.


Annie Agopian et Audrey Calleja
"Moi à travers les murs"
Rouergue, 40 pages

Une chambre d'enfant. La chambre d'un enfant. Lieu d'exclusion quand les parents l'y cantonnent. Lieu d'imagination quand la colère s'apaise - qui l'a mieux montré que Maurice Sendak dans "Max et les maximonstres"? Lieu de révélation de soi entre les quatre murs de la pièce. Lieu d''évasion quand l'enfant se fait passe-muraille. Lieu de paix où l'action comme l'inaction ont droit de cité.

Voilà un album qui raconte de façon fort originale les différents états de la chambre d'un enfant. Le texte explore aussi les différentes acceptions du mot "chambre" telles que les présente le dictionnaire. En fait, ce sont les images, complètement dans l'univers de l'enfance, entre jouets et animaux familiers, qui permettent à chaque lecteur de se créer sa propre version de ce bel album destiné aux enfants en âge d'école primaire.


Une chambre d'enfant ordinaire? A voir... (c) Rouergue.

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Anne Cortey et Anaïs Massini
"Les petits jours de Kimi et Shiro"
Grasset Jeunesse, 48 pages

Un petit format aquarellé tout doux, au format de la main, qui raconte quatre histoires autour de deux mignons personnages, Kimi la fille, Shiro le garçon. Quatre histoires de joie, de découverte, d'amitié et de poésie qui déclinent les quatre saisons de l'année.

"Jour de chat" (c) Grasset Jeunesse.

"Jour de chat" pose sans façon un jour "sans": Kimi n'a pas envie de se lever, se sent chat et n'a donc pas envie de jouer avec Shiro déguisé en chien.

"Jour rond" (c) Grasset Jeunesse.
Dans "Jour rond", elle se rattrape en faisant de son ami un chercheur de trésors comblé: sans qu'il le sache, elle a préparé pour lui des tas de cailloux plus jolis les uns que les autres, des joyaux!

"Jour de neige" (c) Grasset Jeunesse.
"Jour de feuilles" voit les deux personnages ratisser les feuilles tombées, s'y cacher jusqu'à transformer la fragile montagne en un éphémère Everest. "Jour de neige", enfin, célèbre très joliment le blanc à travers une promenade pleine d'imagination qui se termine chaleureusement avec un chocolat fumant.

Ce sont des petites choses de la vie que pointent les deux auteures, réunies pour la troisième fois ("Les ailes d'Anna" et "Nuit d'hiver", Autrement jeunesse, 2009 et 2012). Elle le font avec une délicatesse qui enchante et rend le monde beau.

A propos de cet album, Anaïs Massini écrit ceci sur son blog:
"Anne m'avait montré les textes en novembre et l’'quipe de Grasset Jeunesse avait donné son feu vert en décembre. Au lendemain de l'assassinat des dessinateurs de Charlie Hebdo, je me suis sentie autant sonnée que soudain réveillée. Dessiner, peindre, tracer, mes gestes. Je me suis enfermée dans mon bureau, tous les matins, tôt, souvent même très tôt. Et j'ai peint dans le souffle de la détonation. En un mois et demi, des premières idées au rendu. Certains albums m'ont occupée des années. Celui-là moins de deux mois. Ne vous fiez pas à son apparence "vite fait". Pour chaque illustration il y en a une dizaine, une quinzaine que je n'ai pas choisies. Travailler en légèreté, recommencer et recommencer, garder un trait rapide et aérien, est un travail de patience exigeant.

"Les petits jours de Kimi et Shiro" est accessible à tous les lecteurs. Les plus jeunes, comme les plus vieux. "Les petits jours de Kimi et Shiro", c'est l'urgence de se rappeler que la vie est une petite poussière dans l'infini, mais aussi l'essence même de la poésie."
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Jo Witek et Christine Roussey
"Mes petites peurs"
De La Martinière Jeunesse, 30 pages

L'an dernier, elles avaient fait ensemble "Ma boîte à petits bonheurs" (même éditeur, 24 pages), un inventaire des raisons de sourire. Auparavant, elles avaient déjà créé "Toi dedans, moi devant. Le ventre de maman" et  "Les bras de papa. Rien que pour moi!" Des albums à la première personne dont les couvertures sur fond blanc se font délicatement écho. Cette fois, Jo Witek au texte et Christine Roussey aux illustrations dressent une liste de situations inquiétantes pour l'héroïne de cette jolie série et de ses manières de se rassurer. Le découpage habile de certaines parties de pages rend la lecture attractive.

Des peurs, la narratrice en a beaucoup et au quotidien! Qui constituent une grande montagne verte, à moins qu'on y voie une grosse bête. A noter que toutes les représentations inquiétantes sont dotées de visages expressifs.

Au supermarché... (c) De La Martinière Jeunesse.

Si l'héroïne apparaît minuscule face à ses frayeurs, elle témoigne néanmoins d'une belle énergie et de beaucoup d'imagination pour les contrer. Douceur et tendresse s'épaulent dans cet album qui incite à avoir confiance en soi. Le texte a une belle musique, les illustrations sont sobres et pleines d'imagination, aux crayons de couleurs rehaussées de mini touches fluo. "Mes petites peurs" sont aussi des formes de petits bonheurs.

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Piret Raud
"Emily et tout un tas de choses"
traduit de l'estonien par Olek Sekki
Rouergue, 40 pages

Emily est un poisson mais qu'est-ce que les humains lui ressemblent, à toujours amasser plus d'objets! Dès le matin tôt, la voici partie faire un tour au fond de la mer pour voir ce qu'elle va trouver. Des choses de toutes sortes, dont elle nous dresse la liste avec enthousiasme. Des choses perdues qu'elle s'approprie et qui ne sont donc plus perdues...

Emily est ravie d'autant posséder, jusqu'au jour où elle découvre lors de ses recherches une bouteille contenant un message. Et quel message! "Chère Emily, Je suis LA CHOSE LA PLUS IMPORTANTE QUI SOIT et si je vous écris, c'est pour que vous m'aidiez à me retrouver car je suis perdue."

Voilà le poisson investi d'une fameuse mission, dont les épisodes vont lui permettre de reconsidérer complètement son existence. Quand l'absurde dénonce les excès de la consommation et permet de repenser l'avoir et l'être. Un graphisme original pour un album très réussi à lire à plusieurs niveaux.

Emily est réjouie par toutes ses trouvailles. (c) Rouergue.

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Miguel Tanco
"Les farfelus"
Les fourmis rouges, 36 pages

Tendre portrait de quelques représentants de l'espèce humaine, dénommés "farfelus" dans lesquels on se reconnaîtra forcément. Dans lesquels on aimerait se reconnaître. Parce qu'ils vivent plus fort, ont le cœur plus grand, les yeux mieux ouverts, le sens du quendiraton faible. Parce qu'ils ont simplement l'air plus heureux.

Bref, les farfelus, on les aime et on se plaît à les débusquer dans ce premier album en France de Miguel Tanco. Tant leur apparence que leurs gestes sont délicieux. Coiffés à leur façon, la barbe tressée, attentifs aux plus petits, aux isolés, aux adversaires, sensibles à la musique, à l'humour, à la nature, à la danse... Si le mot n'était tellement galvaudé, on dirait d'eux qu'ils sont de "belles personnes". Un album à consommer sans modération tant texte finement observé et images savamment composées sont excellents. "Le monde aura toujours besoin de farfelus au cœur tendre..." termine l'auteur-illustrateur. Ne dirait-on pas plutôt "nous avons tous besoin d'être des farfelus au cœur tendre"?

Le farfelu prend soin des tout petits. (c) Les fourmis rouges.

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Brian Won
"Génial ce chapeau!"
traduit de l'anglais, sans mention de traducteur
Gautier-Languereau, 40 pages

Difficile de rester grognon quand le facteur vous apporte en cadeau un extraordinaire chapeau! Monsieur Elephant nous conte cette expérience avec beaucoup d'humour dans un album farandole où on rencontre une inouïe série de personnages plus grognons les uns les autres jusqu'à ce qu'ils reçoivent un morceau du chapeau cadeau initial. Et se mettent en route ensemble pour redonner du peps à Madame Girafe. Simple, efficace et bien pensé.


L'arrivée du cadeau surprise. (c) Gautier-Languereau.

Madame Tortue est aussi grognon. (c) Gautier-Languereau.