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samedi 27 octobre 2018

Pieter, Maeke, Hendrika et Jean-Yves

"Les chasseurs dans la neige".

Qui était en réalité le peintre Pieter Bruegel dit Bruegel l'Ancien dont une gigantesque rétrospective présente, 450 ans après sa mort,  nonante œuvres (trente tableaux sur les quarante ou quarante-cinq qui existent de par le monde ainsi que soixante dessins et gravures) en ce moment au Kunsthistorisches Museum (Musée des Beaux-Arts) de Vienne jusqu'au 19 janvier 2019 (plus d'infos ici)?
En réalité, on sait peu de choses de lui. Il est né vers 1525 près de Breda, aux Pays-Bas. En 1551, il est reçu comme maître à la Guilde de Saint-Luc, à Anvers, après s'être formé auprès du peintre Pieter Coecke Van Aelst dont il épousera la fille, Mayeken, en 1563, à Bruxelles.  En 1552-1553, il fait son voyage en Italie en compagnie du peintre Marteen de Vos. De 1555 à 1563, il travaille à Anvers pour l'éditeur Jérôme Cock, réalisant des dessins et des gravures. Il se consacre ensuite à la peinture. Son épouse lui donne deux fils, Pieter Bruegel le Jeune en 1564, Jan Bruegel en 1568. Il meurt à Bruxelles le 5 septembre 1569.

Pour le reste, c'est le blanc. Comme les neiges que Pieter Bruegel a si bien représentées. Le visage du peintre? Son mode de vie? Ses goûts? Sa technique? On n'en sait rien, ce qui permet de tout imaginer, mais pas n'importe comment. En étudiant son œuvre, en se basant sur elle. Ce que fait fort joliment Jean-Yves Laurichesse qui s'est glissé dans un des tableaux les plus célèbres de Bruegel l'Ancien, daté de 1565, "Les chasseurs dans la neige", dont il fait le titre de son nouveau roman (Ateliers Henry Dougier, 92 pages). Une plongée énergisante dans l'art, le processus créatif et le mode de vie de la Flandre du XVIe siècle.

Avec brio, l'écrivain français installé à Toulouse nous fait entrer dans un village de Flandres en 1565, sous l'emprise de l'hiver. Une jeune fille, Maeke, brode près de la fenêtre. Elle repense à cet homme, un bourgeois venu de Brussel comme on dit alors, qui avait participé à la fête du village quelques semaines auparavant. Il avait arrêté de dessiner pour l'inviter à danser. Il lui avait dit qu'il était peintre. Rien de louche mais une étincelle jaillit alors entre eux. Maeke brode à côté de sa mère... Dehors, des chasseurs rentrent chez eux avec leurs chiens. Ils sont tous fatigués, fourbus même.

Jean-Yves Laurichesse nous conte d'une belle plume, simple et attentive, imaginative mais dans la vraisemblance, ce qui se passe dans ce village de Flandre où le peintre fait étape, le temps de prendre des croquis des scènes d'hiver qui se proposent à lui. Il dessine, parle avec l'un et avec l'autre, tente de comprendre ces vies qui ne sont pas les siennes mais qu'il a envie de reproduire avec honnêteté. En face de lui, les villageois et les villageoises sont ce qu'ils sont. Accueillants mais pas trop, méfiants devant ce bourgeois de quarante ans. Que veut-il, cet artiste? Que cherche-t-il?

Lui nous est présenté en contre-point, peintre sensible, avide de montrer le vrai dans ses tableaux, de peindre ces paysans de village, leurs drames comme l'incendie qui ravage une ferme, leurs joies comme la séance de patinage sur glace. Il s'est passé quelque chose entre lui et la jeune Maeke, quelque chose de beau, d'ordre artistique. Ne lui demande-t-elle pas de pouvoir voir le tableau qu'il réalisera après son séjour? Il est aussi sur la même longueur d'ondes que Hendrika, la mère, brodeuse elle aussi. Une veuve qui est prête à laisser partir sa fille unique à la ville de Brussel parce qu'elle a confiance en lui. Il partage avec cette femme fière et courageuse l'idée qu'"ils font un peu le même métier d'embellir le monde avec des moyens matériels".

"Les chasseurs dans la neige" nous fait vivre la création du tableau de l'intérieur, chacune de ses scènes peintes intervenant dans le schéma romanesque du livre. Avec la liberté que permet l'imagination, avec la science que donne le savoir. En parallèle, on suit le parcours de Pieter Bruegel jusqu'à sa mort, de Maeke qui renoncera finalement à la ville pour retrouver son village, forte de nouvelles connaissances, de Hendrika et sa confiance en ceux qui en sont dignes, de ce village qui prend consistance sous nos yeux, tout comme la rue Haute de Brussel où vivait le peintre ainsi que son épouse, la délicieuse Mayeken, pure et généreuse.

Vraiment, c'est un beau roman, imaginatif et documentaire, sur la vie au XVIe siècle et l'acte de créer. Une démarche originale qui vaut le détour.


"Les chasseurs dans la neige" d'après Bruegel l'Ancien. (c) Percival Barrier.


Hasard de la grande toile, j'ai croisé hier la version des "Chasseurs dans la neige" pixellisée par l'illustrateur Perceval Barrier! Elle fait partie d'une série de tableaux célèbres que l'artiste lyonnais a reproduits en pixels sur son site en 2011 et 2012 (ici).

Pour le plaisir, en voici deux autres.

"Le Printemps" d'après Botticelli. (c) Perceval Barrier.

"Les époux Arnolfini" d'après Jan Van Eyck. (c) Perceval Barrier.









mardi 7 août 2018

DTPE 19 Lisez jeunesse, riez jeunesse

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire ou de se rattraper aussi.

Rien de tel que de rire en lisant aux enfants. Sélection.


Parler le plutonien. (c) l'école des loisirs.

Apprendre le plutonien


Le plein de Blorg
Matthieu Sylvander
Perceval Barrier
l'école des loisirs
Mouche, 56 pages

Misère! Alors que la jeune Ninon garde la ferme de ses grands-parents partis faire les courses, un vaisseau spatial y atterrit... Ce qui donne lieu à mille discussions entre les animaux. Les choses se compliquent lorsque le module s'ouvre et que des créatures en sortent et se mettent à parler en plutonien (alphabet en postface). Que veulent-ils dire? Que demandent-ils? Quoi? Ils veulent détruire la Terre dans une heure et ils ont besoin de faire le plein de blorg? Ce serait facile si on savait ce qu'est le blorg.
Un petit roman hilarant avec des animaux qui parlent bien, une Ninon qui ne s'en laisse pas compter, de savoureux dialogues avec ces Plutoniens qui s'appellent tous Jean-quelque chose et une finale totalement inattendue. Encore une merveille de livre signée du duo gagnant Matthieu Sylvander et Perceval Barrier (lire ici, ici et ici). Pour lecteurs débutants.

Le début du roman. (c) l'école des loisirs.


La bande à Coco


Mimi commande
Christophe Nicolas
Anouk Ricard
Les fourmis rouges
32 pages
Ouin-ouin Chagrin
Christophe Nicolas
Anouk Ricard
Les fourmis rouges
32 pages



Membre de la Douzou team au Rouergue, Anouk Ricard fait aussi partie du top 25 des Françaises les plus drôles décerné par le magazine GQ. C'est dire si elle s'y connaît en matière de poilade. Avec Christophe Nicolas, elle crée la "Bande à Coco", dont voici les créatures trois et quatre (après "Coco Bagarre" et "Princesse Caca").

"Mimi commande". (c) Les fourmis rouges.
"Mimi commande" donne le ton dès la couverture: avec Mimi, on ne rigole pas, c'est la demoiselle qui commande! Enfin, c'est ce qu'elle voudrait bien. Car ni Jojo, ni Princesse, ni Coco ne semblent prêts à l'écouter, ce qui déclenche des torrents de larmes chez Mimi. Le trio est de bonne volonté mais Mimi est trop carrée pour ne pas susciter l'hilarité, y compris celle du lecteur et de la lectrice régulièrement pris à partie dans cette histoire hilarante.

"Ouin-Ouin chagrin". (c) Les fourmis rouges.
"Ouin-Ouin chagrin" est tout aussi explicite dès la couverture: le rose personnage va pleurer beaucoup, se montrer inconsolable, user des centaines de mouchoirs, enchaîner les expériences plus attristantes les unes que les autres mais se laissera en finale consoler par ses potes et par ses lecteurs-lectrices.

L'impertinence de la Bande à Coco est une merveille d'observation fine de l'enfance, sans aucune moquerie mais avec un sens certain de la réalité. Les dessins malicieux et le texte joliment tourné et sonnant agréablement à l'oreille se conjuguent à merveille pour nous faire rire. Dès 3 ans.


Farceuse, cette langue rouge


J'ai perdu ma langue
Michaël Escoffier
Sébastien Mourrain
Seuil Jeunesse
28 pages carton

Variation sur un thème connu: as-tu perdu ta langue? Où est donc passée la langue de l'enfant qui raconte l'histoire? Elle a disparu subitement quand, la veille, il mangeait tout simplement une glace.

L'aide du policier. (c) Seuil Jeunesse.
Cet album tout carton conte avec une très amusante fantaisie sa longue recherche. Chaque double page comporte une étape que détaille un texte écrit en grandes lettres cursives bleues, prolongé par une image dépouillée, elle aussi, dans laquelle se détache la petite langue égarée, toute rouge. A chacun de comprendre, sans donner sa langue au chat, car la fofolle prend mille allures: casque de policier, gâteau, baignoire, fleur... Une fantaisie sympathique et très drôle dont la chute inattendue fera rire les petits tout en leur ayant offert une agréable promenade entre les formes et les mots. Dès 2 ans.


Qui cherche-t-on, au fond?


Don Romualdo
Margarita Del Mazo
Natascha Rosenberg
traduit de l'espagnol par Laura Ciezar
P"titGlénat
36 pages

L'album commence de façon classique: il nous présente Don Romuldo chez lui et puis durant sa journée dont chaque épisode nous est présenté. Il sort de chez lui, traverse la rue, prend l'autobus, travaille, mange un peu parce qu'il est nerveux. Il a en effet rendez-vous avec une demoiselle! Tout cela est bien mignon mais qui est Don Romualdo?

En réalité, il est caché dans les images qui débordent de personnages, et ce n'est qu'en lisant l'histoire jusqu'au bout qu'on parviendra à l'identifier!  Il faudra alors vite relire tout le livre pour le débusquer partout où il se trouvait et retrouver tous les indices qui l'indiquaient! L'idée est très amusante et les illustrations fort agréables à regarder. Dès 3 ans.

Pour lire les premières pages de l'album, c'est ici.

Où est Don Romualdo? (c) p'titGlénat.


Etre super heureux


Mon feel good book
Françoize Boucher
Casterman
120 pages

Loin des livres de "développement personnel" tellement à la mode, une série de "90 trucs pour être super heureux et trop zen" particulièrement bien trouvés et drôlement encourageants.
L'humour et la perspicacité de Françoize Boucher (les "Foufous", lire ici) font mouche et font beaucoup rire. Un style direct dans le texte, des illustrations efficaces qui font relativiser et amusent. Pour bons lecteurs.

Pour feuilleter le livre en ligne, c'est ici.

(c) Casterman.


Sans oublier
DTPE 1: "Moria" de Marie Doutrepont (récit, 180° éditions)
DTPE 2: "The t'Serstevens collection" (photos, Husson éditeur/IRPA)
DTPE 3: "La maison à droite de celle de ma grand-mère" de Michaël Uras (roman, Préludes)
DTPE 4: "Le passé définitif" de Jean-Daniel Verhaeghe (roman, Serge Safran éditeur)
DTPE 5: "Ecrire en marchant" de Chantal Deltenre (récit, maelström reEvolution)
DTPE 6: "Encyclopædia Inutilis" de Hervé Le Tellier (nouvelles, Le Castor Astral)
DTPE 7: "Poisson dans l'eau" d'Albane Gellé et Séverine Bérard (jeunesse) et "Trente cette mère - maintenant" de Marcella et Pépée (poésie, Editions Les Carnets du Dessert de Lune)
DTPE 8: "Christian Bérard clochard magnifique" de Jean Pierre Pastori (biographie, Séguier)
DTPE 9: "N'essuie jamais de larmes sans gants" de Jonas Gardell (roman, Gaïa)
DTPE 10: "Terres promises" de Milena Agus (roman, Liana Levi)
DTPE 11: "Peut-être pas immortelle" de Frédéric Boyer et "Deuil" de Dominique Fourcade (poésie et récit, P.O.L.)
DTPE 12: "Maria" d'Angélique Villeneuve (roman, Grasset)
DTPE 13: "Les étrangers" d'Eric Pessan et Olivier de Solminihac (roman, l'école des loisirs)
DTPE 14: "Le chagrin d'aimer" de Geneviève Brisac (roman, Grasset)
DTPE 15: "Je vous embrasse" de Pascale Pujol (roman, Lunatique)
DTPE 16: Partir en vacances avec le Muz
DTPE 17: "La poule Germaine" pour les sept ans de mon blog (texte, Lucien Noullez)
DTPE 18: "Ta vie ou la mienne" de Guillaume Para (premier roman, Anne Carrière)



jeudi 29 juin 2017

Humour et tremblements, aliens et terriens

Kesako? Album, bédé, documentaire? Matthieu Sylvander et Perceval Barrier ne s'avancent pas trop à définir leur dernier album jeunesse, "Tout sur les tremblements de terre" (l'école des loisirs, 40 pages), le précédent étant le remarqué "Manoel, le liseur de la jungle" (lire ici). Une gestation lente, six fois celle d'une éléphante, soit onze ans, mais au final, un bébé particulièrement réussi, original, à nul autre pareil, mêlant satire sociale, infos et tablette tactile!

"Tablette tactile". (c) edl.
À la fois livre de géologie et manuel de construction, cet album dont le personnage principal est une tablette tactile, répondant au nom indien de Tablette Tactile et dotée de deux plumes, envoie une solide claque sur le nez de ceux qui se sentent tout-puissants. Une claque solide, mais drôlement bien amenée, longuement pensée. Anaïs Vaugelade qui a épaulé les deux garçons lors de leurs débuts en littérature de jeunesse dit de cet album:
"Il arrive qu'on attende un livre pendant longtemps, qu'enfin il paraisse, et qu'il soit décevant. Il arrive aussi qu'il soit encore mieux que prévu, et (guess what?) c'est le cas de celui-là. Matthieu Sylvander est auteur de textes-à-se-faire-pipi-dessus-de-rire ET sismologue, combinaison assez frappante pour que tout éditeur normal songe à tirer un livre de là, mais les évidences de l'éditeur ne sont pas forcément celles de l'auteur n'est-ce pas? ONZE ANS! Onze années d'insinuations et d'insistances, de harcèlements et de lettres anonymes avec menaces variées pour qu'enfin paraisse "TOUT SUR LES TREMBLEMENTS DE TERRE". De Matthieu Sylvander, avec au dessin le jeune et génial Perceval Barrier. Applaudissements!"
L'histoire se déroule dans la "Plaine Immense et Tremblotante", entre rivière, cactus et tipi. Et, bien sûr, mais on en avait eu un indice dans le titre, tremblements de terre.

"Brooooooooooom", font-ils. Aigle Tremblotant le sait: il voue sa très longue vie à les compter et à entailler le totem en conséquence avec son couteau à compter. Il en a dénombré 2.556.761 quand l'histoire commence. Par Wacondah! Quand elle finira, il en sera à 2.556.767! Entre les deux, de multiples épisodes et une fameuse aventure!

L'arrivée de Bob. (c) l'école des loisirs.
L'Indien est cool, flegmatique même, entre sa tablette, son totem et son tipi. Jusqu'au jour où il reçoit la visite de Bob, un Américain qui a autant la folie des grandeurs (et de son enrichissement) qu'il est dénué de sens pratique. On le voit empiler des briques et des projets de construction comme la Perrette du pot au lait, sans réaliser qu'il est en zone de tremblements de terre. La réalité va vite le rattraper et elle donne lieu à des scènes très comiques. Entre dégringolades de briques et leçons de construction par Tablette tactile, on assimile toutefois les rudiments de la maçonnerie. Ceux de la sismologie lors des expériences de Bob. Et de la géologie grâce à une terre ronde et composée de chocolat (oui oui, et avec noisette en son centre).

Bob et son pot au lait. (c) l'école des loisirs.

Cela peut paraître idiot. Ce ne l'est absolument pas. "Tout sur les tremblements de terre" s'inscrit plutôt dans une nouvelle ligne d'albums, étranges, drôles, riches, instructifs, entre documentaire décalé et fiction teintée d'absurde, rehaussés du talent d'auteurs et d'illustrateurs de qualité.
Comme Anaïs Vaugelade avait donné à l'automne dernier son livre d'anatomie et de bricolage "Comment fabriquer son grand frère?" (lire ici).

Néanmoins, fort des nouveaux apprentissages dispensés par Tablette Tactile, Bob arrive à édifier un immeuble qui résiste à un premier tremblement de terre. Est-il sauvé pour autant? Aigle Tremblotant, qui a revêtu depuis le début le veston de son visiteur, en doute. Et il a une fois de plus raison. "Broooooooom", 2.556767... Et c'est là que l'Indien persévérant entourloupe magnifiquement l'Impatient étranger...

L'album aurait pu s'arrêter là, mais c'était oublier le premier métier de l'auteur: deux pages "bonus" détaillent davantage le métier de sismologue. En chemin, on aura ri, appris et réfléchi à la condition d'humain et au respect de la nature.








Dans une couverture aux tons similaires, jaune et noir, Muriel Zürcher, en culotte aux textes, et Stéphane Nicolet, en slip aux illus, livrent leur hilarant "petit guide de survie de l'alien en milieu humain", titré plus simplement "Terriens mode d'emploi" (Casterman, 64 pages). "Un ouvrage scientifique, drôlatique, cosmique, bref... unique", nous en dit un Copernic chaussé des lunettes roses en forme de cœur de Susie Morgenstern tandis qu'un Galilée armé d'une banane affirme: "Un manuel trop stylé pour grave se poiler... Je me suis régalé!" A noter que le précieux manuel a déjà été traduit en jupitérien.



Qu'y trouve-t-on? Le carnet de notes du Professeur T. Malluné, diplômé en Terrienologie, alien de son état. Une foule d'informations classées en quatre niveaux de difficulté: débutant, intermédiaire, confirmé, expert. Comme si les Terriens étaient cette fois observés par l'autre bout de la lorgnette. Leurs habitudes en prennent pour leur grade, répertoriées par l'imperturbable professeur.

Première leçon. (c) Casterman.
De forme didactique, les textes sont hilarants de bout en bout, par leur humour et leur côté décalé. Qu'ils prennent les mots au pied de la lettre, épinglent des modes de vie étranges à leurs yeux car souvent contradictoires ou émettent des commentaires. Très expressifs, les dessins leur rajoutent encore une solide couche d'humour. Surtout qu'ils détournent régulièrement des éléments visuels connus, tableaux ou photos - la liste des œuvres détournées apparaît en début d'ouvrage. "L'homme de Vitruve" de Léonard de Vinci change d'aspect avec son slip tricoté main en laine qui gratte et le professeur fait remarquer qu'il a dégénéré en cinq siècles en ne possédant plus que 4 tentacules! Les GPS (Grands Professeurs Scientifiques) valent aussi leur pesant de cacahuètes. Sans parler de la technologie utilisée par les Terriens pour étudier les aliens.

Troisième leçon. (c) Casterman.

Le ton est donné, et on n'est encore ici qu'au début du niveau 1. On va avoir droit à un feu d'artifice d'observations on ne peut plus (im)pertinentes sur nos coutumes d'humains qui se verront disséquées de bout en bout mais toujours vues du point de vue de l'alien. Où atterrir (pas dans une cour d'école pendant la récré), apprendre à identifier les humains malgré leurs camouflages, ami ou ennemi, dangers, communication, vocabulaire, dire bonjour, alimentation, famille, loisirs, émotions, animaux domestiques, souvenirs... Ce n'est pas un guide, c'est une encyclopédie!

Même la Tour de Babel de Bruegel l'ancien est analysée. 

Muriel Zücher et Stéphane Nicolet ont dû bien s'amuser en pondant leur ovni. Tant mieux, car ils partagent généreusement avec leurs jeunes lecteurs le plaisir qu'ils ont eu à concevoir ces bienvenues observations sociologiques terriennes. C'est vrai qu'on rigole grave, que ça pique parfois. Bien vu et bien rendu!

Pour découvrir les cinq premières pages de "Terriens mode d'emploi", c'est ici.




samedi 8 avril 2017

Un tatou à la recherche de R. Kipling

Manoel, un tatou qui lit beaucoup. (c) l'école des loisirs.

Prenez un jeune Brésilien, un tatou, la jungle locale coupée par une rivière (le rio Juruá), un disque de Beyoncé et le livre "Histoires comme ça" de R. Kipling. Confiez ces éléments au duo bien rôdé – c'est leur septième collaboration –  mais jamais en retard de nous réserver une bonne surprise, Matthieu Sylvander pour le texte et Perceval Barrier pour les illustrations. Attendez un peu. Vous obtenez "Manoel, le liseur de la jungle" (l'école des loisirs, collection Neuf, 144 pages), un formidable roman illustré pour bons lecteurs (à partir de 9 ans), plein de suspense, drôle et sérieux, aventureux et imaginatif, maniant le premier et le second degré avec adresse. Bien dans la ligne de leur premier album en commun, "Qui veut aider Ali Baba?" (l'école des loisirs, 2012, lire ici).

Illu et légende en pleine page. (c) edl.
L'histoire, complètement loufoque, est admirablement mise en scène et brillamment soutenue par de percutantes illustrations pleine page dont les légendes détaillées forment à elles seules une version parallèle du récit. En fait, Manoel, un tatou brésilien cultivé et lecteur plus que vorace (romans, albums, prospectus, dictionnaires, notices de montage Ikea, etc.), reçoit de son ami Luizao, le narrateur, un exemplaire du livre "Histoires comme ça", de R. Kipling. Avec une histoire qui le concerne, la septième, "Le commencement des tatous".

Qu'a lu là Manoel? Le tatou est furieux de ce qui est écrit à propos de son espèce et décide d'aller "trouver ce R. Kipling" et de "lui demander les yeux dans les yeux de publier un démenti." Et bien sûr, il décide d'embarquer Luizao, donateur du livre, dans cette aventure. Logique de tatou.

Le roman va nous faire vivre les différents épisodes de cette quête d'auteur, plus invraisemblables les uns que les autres, mais logiques à leur manière et tellement réjouissants à découvrir. Qui est ce R. Kipling d'abord? Ce gars de Manaus au pedigree long comme un bras qui traîne avec l'ex-vendeuse de fleurs Bonanza? De fameuses aventures et de nombreuses surprises attendent Manoel et Luizao, d'autant que les piranhas du fleuve dédaignent rarement l'occasion de grignoter un bout d'humain et que rôdent Geraldo, grand chasseur de tatous, et un Indien furieux que le narrateur lui ait refilé des piles déchargées…

Exemples de lettrines dessinées. (c) l'école des loisirs.

Le suspense s'intensifie de chapitre en chapitre, chacun ayant une lettrine joliment dessinée - une idée empruntée à Rudyard Kipling lui-même -, les caractères des personnages se précisent pour le meilleur et pour le pire. Le texte oscille constamment entre sérieux, dans les remarques du tatou par exemple, et grosses blagues chez les autres, établissant une atmosphère solidement farfelue. Mais les différents éléments rencontrés en chemin se retrouvent subtilement dans une finale bien composée. Un tapis rouge particulièrement original pour la lecture d'"Histoires comme ça".


Des légendes aussi effrayantes que les dessins. (c) l'école des loisirs.

lundi 9 juillet 2012

LA bien envie d'aider Ali Baba

Car Ali Baba, s'il est riche, il est perdu, et en plein désert en plus!

L'album de Perceval Barrier et Matthieu Sylvander, "Qui veut aider Ali Baba?" (L'école des loisirs) est idéal pour l'été.
D'abord parce qu'il est gorgé de soleil et que son jaune est excellent pour l'humeur.
Ensuite, et surtout, parce qu'il présente un texte assez long, imposant un certain temps de lecture, ce qu'on n'a pas nécessairement tous les jours de l'année.




Au début de l’album donc, le riche Ali Baba est perdu en plein désert. Son dromadaire lourdement chargé d’or et lui-même errent dans le sable infini.
A qui demander son chemin en ce lieu peu fréquenté ?
On se doute qu'Ali ne l'aura pas encore dans le baba, qu'il va rencontrer quelqu'un. En effet, au loin, surgit une oasis, habitée de surcroît.
Mais la vue est trompeuse, surtout quand l'envie est immense. Ce n'est pas un humain qui est installé dans le lieu verdoyant mais... un vautour. Un oiseau qui s'avère assez peu coopérant.


Le vautour est hautement conscient de sa mission sur terre. "Mon rôle est de nettoyer les squelettes des voyageurs égarés, pas de les aider à sortir du désert", déclare-t-il tout de go à Ali Baba.
Bigre! Rien n'y fait. Le volatile refuse envers et contre tout d’indiquer la sortie. Mais il veut bien accompagner dans sa recherche le duo qui devient dès lors un trio.

Après une longue marche dans le sable, les trois voyageurs découvrent une pyramide. Ils veulent y entrer mais la formule magique "Sésame, ouvre-toi !" ne fonctionne pas. Apparaît toutefois une momie qui semble s'y être fixée, mais qui a été dérangée dans son sommeil.
Pauvre Ali Baba, pauvre dromadaire, vont-ils un jour s'en sortir?
Mais si le trésor que convoient Ali Baba et son porteur à quatre pattes avait laissé le vautour insensible, elle inciterait bien la momie à se montrer coopérante, nom d'une bandelette!

Commence alors une incroyable errance dans les couloirs de la pyramide, un véritable labyrinthe dont ni Ali Baba ni le vautour ne voient la sortie- heureusement, on verra pourquoi à la fin, le dromadaire est resté dehors. La momie ne s’inquiète pas : la dernière fois, elle a mis trois mois pour retrouver son chemin mais elle s’en est sortie. Les deux autres rigolent moins. Ils auraient même immédiatement soif et faim…

Voilà un excellent album, de bonne longueur - ce qui est rare -, cuisiné à l’humour noir, plein de péripéties, de frissons et de rebondissements tortueux. Un génie de la lampe fera notamment son apparition, sans pour autant amener de réelles solutions. Sauf qu’Ali Baba est un malin et un finaud et qu’il se sortira finalement de ces innombrables chausse-trappes.
"Qui veut aider Ali Baba ?" est aussi un album drôle qui revisite les classiques, Ali Baba, la lampe, son génie. Et en plus, il fait réfléchir, car à la fin de l'histoire, Ali Baba, se retrouve au début, toujours aussi riche, et toujours aussi égaré. L’argent ne serait-il donc pas tout ?