Nombre total de pages vues

Affichage des articles dont le libellé est Contes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Contes. Afficher tous les articles

mercredi 17 mars 2021

Et si on transformait les contes classiques?

Le gros papa ours, la grosse maman ourse et leur tout petit ourson
s'éloignent de la maison. (c) l'école des loisirs.

Album lauréat du prix Libbylit 2021 album (palmarès en fin de texte), "Notre Boucle d'Or" d'Adrien Albert (l'école des loisirs, 36 pages, 2020) apparaît comme une révolution douce. On ne voit pas tout de suite le "Notre" du titre. On s'attend donc à une mouture du conte de Boucle d'Or. Pourquoi pas? Il y en a tellement, et d'excellentes. En réalité, l'auteur-illustrateur nous propose sa variation sur le conte. Le "notre" supplémentaire  annonce une autre version, sans l'imposer. Une délicatesse appréciable en ces temps d'injonctions.

Fidèle à sa technique des aplats (lire ici), Adrien Albert pousse ici à fond ses couleurs: une maison rose vif tranche agréablement sur le vert de l'herbe et le beige des troncs d'arbre. Il s'agit bien entendu de la maison de la famille ours, le gros papa ours, la grosse maman ourse et leur tout petit ourson. Pendant que le trio jardine à l'arrière, un visiteur s'approche de la porte. Un petit garçon, dit le texte, aux cheveux d'or, qui entre sans frapper. Après une chute de chaise haute et un bris de bol de chocolat chaud - le petit bol, les deux grands, de taille égale, sont intacts -, la narration se mue en une interpellation du personnage: "Ça va, tu ne t'es pas fait mal? Mais... qu'est-ce que tu fais? C'est dégoûtant!!!"

L'intrus est découvert.
(c) l'école des loisirs.
De fait, il y a des traces de chocolat partout, des empreintes de mains et de pieds. La famille ours arrive... Pas contente. La narration reprend avec un jeu de piste à travers la maison aux jolies couleurs. Il mène à la découverte du responsable de tout ce bazar. La grosse maman ourse le reconnaît: c'est le petit garçon de la ferme voisine. Quelques émotions et consolations plus tard, le jeune visiteur est reconduit près de chez lui par la famille ours au complet. Cest seulement à la dernière page, quand il retrouve ses parents, qu'on découvrira son prénom.

Si Adrien Albert a puisé dans les éléments du conte traditionnel, il les transforme fort joliment, donnant à maman ourse la même taille et la même importance que papa ours, changeant le sexe de Boucle d'Or, lui faisant vivre un épisode inattendu dont le dénouement met sur pied d'égalité les deux parents et les deux enfants. Un air de ne pas y toucher qui sait se faire son chemin dans l'esprit du lecteur et est porté par un graphisme de toute beauté, épuré dans le trait, flamboyant dans la couleur. Notamment cette magnifique scène sur double page du retour de Boucle d'Or chez lui, en rose, vert et bordeaux. Un album précieux, subtilement mis en pages avec l'alternance des illustrations cadrées de blanc et celles à fond perdu, le jeu sur la simple et la double page et l'amusante mosaïque du début lors de l'approche du bol de chocolat. Généreux, "Notre Boucle d'Or" est à regarder de près.

Le retour de Boucle d'Or chez lui. (c) l'école des loisirs.

**
*

Dans une veine identique de détournement finalisé d'un conte mais de façon nettement plus appuyée, "Roule, Ginette!", le premier album jeunesse d'Anne Dory et Mirion Malle (La ville brûle, 48 pages), s'inspire du conte traditionnel russe "Koloblok", voisin de notre "Roule, galette", pour en faire un conte écoféministe contemporain.

Dès le début, il y a des changements par rapport au conte classique. Le couple de vieux est bien là mais l'ambiance entre eux n'est pas à la paix. Le Vieux se repose, la Vieille bosse. Le Vieux ordonne, la Vieille obéit. Le Vieux râle et engueule, la Vieille encaisse sans réagir même si elle est en colère. Lors de la chute de la galette mise à refroidir sur l'appui de fenêtre, par extraordinaire, c'est la Vieille qui est transformée en galette et peut ainsi s'enfuir. Elle rencontrera les divers animaux de l'histoire, auxquels elle fera part de sa joie de ne plus être prisonnière de son mari tout en leur échappant. Cela se corsera avec le renard. Néanmoins, un nouveau miracle sauvera la Vieille transformée en galette. Elle reprend sa forme humaine et découvre tout près de là une communauté faisant penser aux babayagas de feu Thérèse Clerc à Montreuil où elle sera désormais accueillie. La Vieille y perd l'anonymat de sa fonction d'épouse ménagère et porte alors son prénom, Ginette.

Le propos de l'album est clair, dénoncer le machisme de la répartition des rôles et faire de la malheureuse Ginette une super-héroïne à cheveux blancs. Pourquoi pas? Mais pourquoi ne pas faire une autre histoire puisque la fin du conte original disparaît au profit d'une autre, parfaitement sympathique? Dommage aussi que le graphisme ne soit pas plus qualitatif aussi, certaines pages apparaissant vraiment pauvres. Mirion Malle semble avoir été plus inspirée dans les livres "Les règles... quelle aventure!" ou "C'est comme ça que je disparais" par exemple.

**
*

Palmarès des prix Libbylit 2021

Albums

  • Prix Petite enfance: Marine Scheider pour "Grand ours, petit ours" (Cambourakis)
  • Prix Album belge: Bernadette Gervais pour "En 4 temps" (Albin Michel Jeunesse, lire ici)
  • Mention Album belge: Jacques & Lise pour "Victor" (Seuil Jeunesse)
  • Prix Album: Adrien Albert pour "Notre Boucle d'or" (l'école des loisirs); Mention Album: Gilles Baum et Régis Lejonc pour "Fechamos" (Editions des Eléphants)

Romans

  • Prix Roman belge: Aylin Manço pour "Ogresse" (Sarbacane) et Geneviève Damas pour "Molly" (Editions Lansman)
  • Prix Roman junior: Thomas Gerbaux et Pauline Kerleroux pour "L'incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace" (La Joie de lire)
  • Prix Roman ado: Marie Pavlenko pour "Et le désert disparaîtra" (Flammarion)

Pour visionner la remise complète des prix, avec les interventions de tous les lauréats, c'est ici.

L'affiche 2021, réalisée par Fanny Dreyer.





lundi 5 février 2018

Décès d'Henriette Bichonnier, écrivain jeunesse

Henriette Bichonnier.

On apprend aujourd'hui le décès d'Henriette Bichonnier, à l'âge de 74 ans, survenu le 20 janvier 2018. Son nom restera associé à quelques albums qui ont fait rire et trembler des milliers d'enfants, "Le monstre poilu" (illustré par Pef, Gallimard Jeunesse, 1982), "Le roi des bons" (illustré par Pef, Gallimard Jeunesse, 1985, prix Bernard Versele 1986 de la Ligue des familles de Belgique), "Pincemi, Pincemoi et la Sorcière" (illustré par Pef, Gallimard Jeunesse, 1986), entre autres titres. Des livres de contes, des livres drôles, des livres pour avoir peur et en rigoler, des livres pour réfléchir un peu, publiés principalement chez Nathan, Grasset-Jeunesse, Gallimard Jeunesse et Hachette.


Née le 27 juin 1943 à Clermont-Ferrand, Henriette Bichonnier avait fait des études de langues et de lettres modernes. Après être devenue professeur d'anglais, elle s'est  tournée vers le journalisme (notamment la critique de théâtre pour enfants). Elle s'était installée à Paris à la fin des années 60. Elle a commencé à écrire des histoires en 1969. Elle a participé au journal "Pomme d'Api" en 1971. Elle a débuté dans la bande dessinée en même temps que François Bourgeon, dont elle sera la première scénariste dans les journaux "Lisette" (1972) et "Djin" (1974).

Si elle fut journaliste féministe à "F Magazine", puis responsable de la rubrique "Loisirs enfants" dans le supplément parisien de "Télérama", le véritable domaine d'Henriette Bichonnier, dont elle s’enorgueillissait, était la littérature de jeunesse. Elle a écrit une centaine d'ouvrages, texte d'albums et romans, à destination des enfants.

Citons encore son roman "Émilie et le Crayon magique" (Hachette, 1979), l'album "Clémentine et Célestin et la neige" (illustré par Pierre-Yves Robin, Guy Autréau, Grasset, 1979 et récompensé à la Foire de Bologne 1980).













Toujours Henriette Bichonnier encouragea les auteurs à être fiers de publier en littérature de jeunesse. Ses écrits ont contribué à lui apporter ses lettres de noblesse. Et elle n'hésita jamais à rencontrer des enfants pour leur faire découvrir le plaisir de lire. Quelques héros et ses lecteurs sont tristes ce soir.



Via Gallimard Jeunesse, l'hommage que Pef a tenu à rendre à Henriette Bichonnier dans une dernière lettre.

Chère Henriette,
Tu ne recevras pas cette lettre, feuille volante sans adresse, tu es partie je ne sais où sinon vers l'absence. Tu me téléphonas un jour de veille de Noël, me demandant si je voulais entendre une histoire en cadeau de parole. Il s'agissait bien sûr de l'horrifique aventure du Monstre Poilu. J'en ai sauté de joie et du désir de partager ton récit avec des enfants, en un mot, la faire éditer.
Trois mois plus tard, coup de fil de Pierre Marchand, le grand timonier de Gallimard Jeunesse :
– Écoute, Pef, on s’est trompés dans nos calculs d'édition d'une dizaine de "Folio Benjamin" en partance pour Trieste. Il en manque un, mais j'ai un texte épatant, une histoire de monstre poilu…
C'était ton histoire, Henriette, elle attendait dans une pile de manuscrits à l'équilibre incertain.
– Viens me voir, reprit Pierre, je te dirai pourquoi il faut que tu me dises oui.
Ce "oui", Henriette, je le portais déjà, même si j'étais alors sur d'autres projets.
Je ne savais pas qu'il y avait le feu, que je devais, dès le lendemain, revenir chez notre futur éditeur avec le découpage, puis partir aussitôt en Normandie en compagnie de Geneviève, mon épouse et coloriste. Sans te mettre au courant, chaque minute comptait, Henriette, j'ai sommairement fait les crayonnés puis, en trois jours et trois soirées, j'ai encré mes dessins, passant les noirs à Geneviève assise à côté de moi. Il ne fallait pas perdre une seconde.
Le lundi matin, j'ai porté les planches chez Gallimard. Compo et maquette dans la foulée. Tout est parti le soir dans l'avion de Trieste. Le vendredi suivant, imprimé et broché, le livre était dans mes mains et les tiennes.
Si j'ai pu tenir ce délai, Henriette, c'est que ton histoire était porteuse d'insolence autant que d'enthousiasme. Elle vivait déjà en moi depuis ce fameux Noël. Je ne te l'ai jamais dit, mais la petite Lucile a réellement existé. Elle doit avoir aujourd'hui la quarantaine. Je l'ai rencontrée en mai 81, au Havre, le lendemain de l'arrivée au pouvoir de Mitterrand. Elle était encore plus en retard que les enseignants perdus dans leurs commentaires égrenés en ma compagnie dans le couloir de l'école.
Cette petite a jailli entre nous en lançant un "Ça va, ça va, ça va?" que j'entends encore.
Puis elle a disparu au premier coin mais nous avons vu sa tête réapparaître, le visage pouffant derrière sa petite main. Et les enseignants d'hausser les épaules en disant:
– Ah, celle-là, elle change pas…
Personne ne se doutait que cette petite de CP allait m'inspirer le personnage de Lucile, cette héroïne capable de faire exploser un monstre abominable.
Tu aimais beaucoup l'Italie, Henriette, où tu avais des attaches familiales. Nous y sommes allés plusieurs fois pour rencontrer les jeunes lecteurs du Mostro Peloso dont le succès, là-bas, ne s'est jamais démenti depuis trente-six ans. C'est pourquoi je ne te dis ni au revoir, ni adieu mais tout simplement: Ciao!
Pef




mardi 20 décembre 2016

Conte d'hier mais fable moderne à Berlin

Je ne savais pas trop quoi lire hier soir après m'être ramassé les dernières informations. Ankara, Zurich, Berlin... Berlin en boucle partout.

J'ai donc opté pour "Blanche Neige ou la chute du Mur de Berlin", de Samuel Hercule et Métilde Weyergans (La ville brûle, 116 pages). Pour le titre bien entendu et pour la forme, un ciné-roman destiné aux ados. Un ciné-roman! Il y avait tellement longtemps que je n'en avais plus vu (lire ici). Avec sa couverture souple, ses images intrigantes, il me faisait de l'œil depuis quelques semaines. Bien m'en a pris. Ma lecture a été enthousiasmante.

Moi qui ne suis pas Parisienne, j'ignorais tout du spectacle dont est tiré ce très bel album. J'ai donc lu "Blanche Neige ou la chute du Mur de Berlin" pour ce qu'il est, un livre illustré. Un texte et des images, des photos ici, qui interagissent entre eux.

"Miroir..." (c) La ville brûle.
Bien sûr, l'intrigue me disait quelque chose. Une belle-mère qui s'occupe d'une petite fille de trois ans. Un miroir qui fait le compte des beautés locales. Mais pour tout dire, j'ai été happée immédiatement par ce récit placé dans le passé proche, Berlin en 1989 à la fin du livre, une douzaine d'années auparavant quand l'album commence. Les décors intérieurs et extérieurs, les vêtements, le métier de la belle-mère, les éléments véridiques liés au Mur, tout nous entraîne dans le Berlin d'hier alors que le récit se met en place.

La narratrice a la trentaine au début du long flash-back qu'elle entreprend douze ans ans plus tard, quand a lieu la crise avec Blanche, ado qui louche alors sur le gothique histoire de trouver sa place sur terre. Personne ne lui a jamais demandé à elle, Elisabeth, la méchante obligée, sa version des faits. Elle va donc nous la donner. "Parce que tout ce qu'on vous a raconté est faux et [qu'elle en connaît] une qui n'est pas blanche comme neige."

On découvre la belle jeune femme amoureuse d'un artiste de cirque, Udo, le papa de Blanche qui a perdu sa maman. Le bonheur ne durera pas. L'homme disparaît à l'occasion d'un boulot et ne donnera plus de ses nouvelles qu'une fois par an. Blanche grandit, choyée par celle qui n'est pas sa mère. A l'adolescence, logiquement, tout se complique.

Des ingrédients connus. (c) La ville brûle.
Les auteurs continuent à puiser dans les ingrédients du conte de Blanche Neige pour mener leur histoire d'aujourd'hui. La peur de vieillir, d'être moins belle, la fugue de Blanche, la forêt, le chasseur, les nains, la pomme, le prince charmant... Ce sont autant de surprises visuelles et narratives qu'on prend plaisir à découvrir alors qu'on est saisi par le drame que vivent Blanche et sa belle-mère. Comme si un mur, analogue à celui de Berlin, s'était dressé peu à peu entre l'adulte qui ne sait pas dire qu'elle l'aime à la fillette alors que tout d'elle le montre et l'ancienne petite fille, empêtrée dans ses conflits de loyauté par rapport à sa vraie mère.

L'intrigue est superbement photographiée en pages simples et doubles à bords perdus ou en pages blanches sur lesquelles se posent les vignettes d'un roman-photo ou des éléments d'actualités de l'époque. En parallèle se dessine l'idée que le mur de Berlin ne sera peut-être plus voué à tenir très longtemps. Comme s'écroulera celui qui s'était glissé entre cette mère et cette fille de cœur qui se retrouveront après avoir affronté ensemble une épreuve décisive. Un très beau récit d'aujourd'hui, proche de la fable, dans des images d'hier et un arrière-fond d'avant-hier. Bouleversant et réussi. Pour les bons lecteurs et les adultes.

Ils sont sept. (c) La ville brûle.









mercredi 10 décembre 2014

Allais-Galeron en délicieuses miniatures cruelles

Depuis longtemps, Henri Galeron rêvait de poser ses dessins sur les "Contes" d'Alphonse Allais dont il a toujours été grand lecteur. Des textes délicieusement cruels, comme on n'en ferait sans doute plus aujourd'hui. Il l'a fait pour trois d'entre eux, qu'il a choisis dans l’œuvre de l'humoriste. Son autre rêve était de les dessiner en miniature. Il l'a fait aussi. Résultat, ces trois délicieux et grinçants mini-livres en noir et blanc, réunis en coffret (Les Grandes personnes, 3 livres de 24 et 32 pages).

Le ton Galeron avec le sens de la composition des images en format réduit et l'art des détails à savourer pleinement s'accorde magnifiquement avec le ton Allais. Bien entendu, les dessins originaux sont au format de la publication. Oui, minuscules et superbes.

"Conte à Sara", ou "Ce qu'il advint d'une petite fille", commence bien. La petite fille s'en va promener sa poupée au parc et rencontre "deux petits oiseaux très gentils". Le trio s'amuse beaucoup, jusqu'au moment où les oiseaux annoncent qu'ils s'en vont. La fillette est alors tellement furieuse qu'elle leur réserve un fort sale tour. C'est pile à ce moment que débarque un impressionnant matou... L'histoire s'achève mal et c'est pour cela qu'on l'apprécie.

(c) Les Grandes Personnes.

"Le crocodile et l’autruche" se présente comme une "Fable sud-africaine". Le conte qui s'achève sur une fort pertinente moralité nous fait entendre une discussion entre une autruche imbue d'elle-même et un vaurien-saurien pas tellement plus agréable. Qui a raison entre la porteuse de plumes appréciées par les dames qui suivent la mode et celui dont la peau donne un cuir qui enchante les élégantes? Zéro partout évidemment, ou un-un selon le point de vue où on se place.

(c) Les Grandes Personnes.



"La vengeance de Magnum" se désigne comme une "Pantominette pour le nouveau cirque". Trois personnages nous sont présentés, Magnum le jeune chien roublard, Black le bon gros terre-neuve et l'acariâtre Rose Sweet, adepte d'anglicismes (déjà). On va les suivre dans diverses scènes numérotées, cette numérotation faisant partie intégrante d'un récit basé sur la vieille blague du coup de sonnette fantôme. Jusqu'à plus soif et une finale définitive.

(c) Les Grandes Personnes0

Pas besoin d'autre argument, le duo Alphonse Allais - Henri Galeron fonctionne admirablement bien. Les "Contes" du premier illustrés par le second sont autant de petits bijoux d'humour, de dérision, de cruauté qu'on se réjouit de lire et de relire.






vendredi 17 octobre 2014

Les contes de Grimm en mode Design Life

"Miroir, miroir... qui est la plus belle en ce pays?.."

Imprimée en blanc, la phrase bien connue orne subtilement la tranche colorée de gris de l'épais album "Contes choisis" de Jacob et Wilhelm Grimm, illustrés par Yann Legendre (avec des ornements de Lance Rutter, traduction française de Natacha Rimasson-Fertin grâce à José Corti, Textuel, 212 pages). Un livre venu des Etats-Unis, mais illustré par un artiste français. Le graphiste y est né en 1972 mais son travail le mène des deux côtés de l'Atlantique.

Un recueil illustré de contes de plus? Oui mais qui se distingue franchement par le style de ses magnifiques illustrations, le Design Life de Yann Legendre! C'est-à-dire une approche visuelle multiforme aisément reconnaissable: un usage important du noir, des couleurs en aplats, un graphisme aussi épuré que travaillé.

Ce style d'images un peu rude est juste et parfaitement en adéquation avec l'univers des contes en général et à celui des vingt choisis pour cette édition en particulier. L'inquiétant s'y mêle au merveilleux, l'humour au fantastique, l'effroi à la légèreté. Les récits connus et d'autres moins célèbres se succèdent avec bonheur. La typo des titres et des lettrines, assez grasse, est parfaite, les ornements des pages très réussis.

Les contes présents dans ce splendide recueil sont:
  • Le Renard et Le Chat
  • Cendrillon
  • La Lune
  • Les Six Cygnes 
  • La Mort de la petite poule
  •  La Jeune Fille sans Main
  • Chat et Souris associés
  • Le Vaillant Petit Tailleur
  • La Vieille dans la Forêt
  • Blanche-Neige ;
  • L'étrange Musicien
  • L'Esprit dans la bouteille
  • La Rave 
  • Le Roi de la montagne d'or
  • Le Roi grenouille ou Henri-de-Fer
  • Petite table Sois-Mise, l'âne faiseur d'or et gourdin sors-du-sac 
  • La Chouette 
  • L'Ondine de l'étang
  • Conte de la petite souris du petit oiseau et de la Saucisse
  • Le Petit Chaperon Rouge

La VO amércaine.
Selon leur longueur, les contes apparaissent avec une ou plusieurs images pleine page ainsi que plusieurs médaillons.

Certains personnages ont presque l'air contemporain, comme la première image du Petit Chaperon Rouge, ainsi que certains décors (le Conte de la petite Souris, du Petit Oiseau et de la Saucisse), ce qui permet d'intéressantes rencontres entre l'univers du XVIIIe siècle des frères Grimm et le nôtre.



Quelques-unes des magnifiques illustrations de Yann  Legendre. On se rend compte de la force de son inspiration, de son talent à renouveler intelligemment des images présentes dans l'inconscient collectif.

Cendrillon. (c) Yann Legendre.

Blanche-Neige. (c) Yann Legendre.

Le Petit Chaperon Rouge. (c) Yann Legendre.

Les six Cygnes. (c) Yann Legendre.

Le Conte de la petite Souris, du Petit Oiseau et de la Saucisse. (c) Yann Legendre.

Ces "Contes choisis" de Grimm sont une très belle façon de relire des classiques ou de découvrir des contes moins célèbres mais qui ont tous en commun de célébrer la vie et l'imaginaire.


jeudi 4 août 2011

LM conter

Combien de livres de contes (albums solos et recueils) dans la bibliothèque?
C'est trop fastidieux de compter tous ces contes. Disons un mur, de bonne taille.

De tout temps, l'homme a transmis des contes, des mythes, des légendes. Des histoires qui disent la vie, qui marquent les esprits et qui titillent l'imagination.

Henri Gougaud, grand spécialiste du conte, nous expliquait il y a quelques années:
Depuis les origines, on ne cesse de brasser, de réécrire, de re-raconter les mêmes histoires. Les contes sont des objets libres. Il n'y a pas de texte original signé d'un auteur pour des contes comme Blanche-Neige ou le Petit Poucet. On les considère spontanément comme un bien commun. Tout le monde peut les raconter, d'ailleurs tout le monde les raconte ou les a racontés.Les contes, comme toute littérature digne de ce nom, allument une sorte de feu, de désir de création chez les gens qui les lisent et qui re-racontent alors l'histoire d'une autre manière. 
Selon lui, c'est le nombre quasi infini de versions différentes des contes qui fait leur extraordinaire vitalité.
Il est quand même étrange que ces petites histoires qui n'ont aucune efficacité dans le monde, qui ne véhiculent aucune information, qui sont invraisemblables, qui, pendant des siècles, n'ont même pas été écrites, aient justement traversé les siècles. Comment se fait-il qu'elles aient une telle vitalité alors que tellement d’œuvres réputées incontournables ou immortelles se sont perdues ? Les contes, non ! Justement, à mon avis, parce qu'ils sont sans cesse revitalisés par les gens qui les racontent, différemment de ce qu'ils ont entendu. On vous raconte une histoire, vous allez la raconter, mais pas exactement comme vous l'avez entendue. Elle va passer par votre filtre à vous, par votre propre vie, votre propre manière de ressentir les choses, etc. C'est donc une nouvelle histoire qui est née de celle que vous avez entendue. 
Et il poursuit
Dès qu'une œuvre est adoptée par l'air du temps, par l'esprit populaire, dès qu'elle touche profondément les gens, on en connaît des tas de versions : les Trois Mousquetaires, Notre-Dame de Paris, etc, se déclinent de mille manières. Dans une vision plus large de la littérature, les grands mythes grecs ont aussi été repris : entendus d'abord sur les places publiques par Sophocle, Euripide, Eschyle qui en ont fait des pièces de théâtre, leurs personnages ont été repris tout au long des siècles par des auteurs, Racine et les autres. La Fontaine a exploité les fables d'Esope qui lui-même avait puisé ses histoires dans le folklore, dans les traditions populaires. Toute une tradition littéraire traverse les siècles, les millénaires même, et décline les mêmes histoires de manière différente.
Raconter les contes correspond-il à un besoin ?
C'est la vie, c'est la création même. On dirait que tout se passe comme si, dans les œuvres importantes, dont font partie les contes, il y avait toujours un feu de vie. Un grain de vie qu'on perçoit plus ou moins consciemment et qu'on a naturellement envie de perpétuer. Chaque version d'un conte met au monde quelque chose qui n'y était pas, quelque chose de nouveau. Et c'est justement à cause de ce quelque chose de neuf que vous apportez que celui qui va vous entendre aura lui-même envie de poursuivre l'aventure. Je peux dire sans forfanterie que je connais tous les contes. Ce n'est pas difficile : il n'y en a pas beaucoup, peut-être mille ou deux mille. Mais ce qui est infini, et ce que je ne connais pas bien sûr, ce sont les variantes.

Dans les publications récentes, DEUX RECUEILS ILLUSTRES

Pour les plus jeunes, "Les 15 plus beaux contes pour les enfants", racontés
et illustrés par Tony Ross, chez Gallimard Jeunesse (grand format, 120 p., 13 euros).
On passera sur le titre riquiqui pour se réjouir de ces versions courtes, traduites de l'anglais par Jean-François Ménard.
Dans ce grand livre, on trouve des contes célèbres comme "Les trois petits cochons", "Le Petit chaperon rouge" ou "Boucle d'or", mais aussi des contes moins connus et tout aussi plaisants tels "Le gros navet" ou "Le délicieux porridge". Et bien sûr, les illustrations malicieuses et dynamiques de Tony Ross!





Et pour les plus grands, la bienvenue réédition de l'album des "Contes d'Humahuaca", de Bernard Giraudeau, illustrés par Joëlle Jolivet (2002), chez Seuil-Métailié (56 pages, 13,50 euros). La version audio, lue par Bernard Giraudeau, est toujours disponible en CD chez Naïve.







Bernard Giraudeau, acteur, réalisateur, écrivain et grand voyageur, hélas décédé le 17 juillet 2010, explique dans l'introduction de l'album

Il y a longtemps, j'étais dans les Andes pour un long tournage.
Mes enfants me manquaient. Ils étaient très jeunes.
J'ai voulu leur raconter des histoires. J'ai donc enregistré des contes que j'inventais chaque soir et que je leur faisais parvenir avec les bobines du film. Ils n'étaient destinés qu'à être écoutés et répétés comme le veut la tradition indienne.
Je vous les livre ainsi. Contes à jouer, histoires à raconter.


Ces contes, l'éditrice Anne-Marie Métailié en a eu vent un jour et elle les a confiés à l'illustratrice Joëlle Jolivet. Le premier essai graphique de cette dernière, un peu froid à ses yeux, s'est superbement transformé quand elle a écouté les histoires
 Je ne pouvais plus en faire abstraction
se rappelle-t-elle. Et ses personnages sont devenus beaucoup plus expressifs.

Les contes présentés ici, nés pour l'oralité ou la lecture orale, ont été très légèrement réécrits par l'auteur pour l'album. On y voit voler les ponchos quand se racontent le vent et le sorcier des roseaux du lac Titicaca, quand défilent des animaux fascinants, aux émotions proches de celles des humains, l'âne Gougou et la grenouille Nénette, le pigeon facteur et le condor Kiki, le serpent Sssik et la poule Bianca, sans oublier la truite Grucha Gris.
La musicalité des mots assemblés, le charme et la magie des couleurs, posées avec vigueur, font de ces contes le départ d'un merveilleux voyage dans les Andes.