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mardi 1 septembre 2020

Les étrangetés scintillantes de Florence Seyvos

Florence Seyvos.


Ouvrir un nouveau roman de Florence Seyvos est toujours une entreprise imprévisible. Où la romancière, par ailleurs traductrice et scénariste (lire ici) va-t-elle nous emmener cette fois? Son écriture précise, concise mais imagée, nous guide souvent vers des territoires un peu étranges. Ou même inquiétants. Des champs qu'on est ravi d'arpenter en sa compagnie. "Une bête aux aguets" (Editions de l'Olivier, 139 pages), son nouveau roman écrit à la première personne du singulier, nous fait côtoyer la peur, ou plutôt les peurs d'Anna, la narratrice que l'on va découvrir à divers moments de sa vie. Un roman magnifique, troublant, ailé, auquel il faut s'abandonner tout simplement.

"Je me suis aperçue depuis quelque temps que je ne croyais plus au monde" est la phrase qui ouvre ce sixième roman en littérature générale de l'auteure. Pourquoi la narratrice ne croit-elle plus à rien, s'étonne-t-elle de tout? Pourquoi craint-elle un fracas définitif qui engloutirait tout? Pourquoi allume-t-elle les lumières le soir? Pourquoi a-t-elle honte d'elle-même? Quelle est cette peur, car elle sait qu'il s'agit d'une peur, qui la paralyse?

Est-ce la rougeole attrapée à douze ans dont elle a failli mourir? Elle se souvient encore aujourd'hui du début de sa guérison quand un homme lui a glissé une pipette dans la bouche:
"Le goût était si atroce que j'ai voulu le cracher, mais au même instant, une fraîcheur comme scintillante s'est répandue dans ma tête et dans ma poitrine. J'ai eu l'impression que ma tête s’ouvrait, et respirait. Mes poumons aussi se sont ouverts, je les ai sentis se déployer comme deux ailes soyeuses et amples. Et pendant ce temps, le scintillement continuait à courir dans mes artères et mes vaisseaux, il gagnait joyeusement mon ventre, y tourbillonnait, il envahissait mes bras et mes jambes jusqu'au bout de mes doigts, de mes orteils."
Ce "scintillement" a ressuscité Anna. Mais depuis, la petite fille entend des bruits et des voix, surprend des lumières et des ombres. Elle craint une métamorphose. Elle est toujours sur le qui-vive, elle a peur. Au point de vivre quasiment dédoublée. Et de se détacher du monde, même de ses amis. Prenant et touchant, étrange mais non déroutant, "Une bête aux aguets" nous fait partager le quotidien d'Anna, rythmé par ses comprimés blancs à prendre chaque jour, bleus chaque samedi, ses rêves, ses expériences, ses tâtonnements, son attirance pour le sang et sa quête incessante de vérité. Florence Seyvos nous ouvre l'immense univers de cette enfant qui sent, ressent, et cherche à comprendre. A qui appartiennent les voix, souvent autoritaires, qu'Anna entend? Les odeurs auxquelles elle réagit? Pourquoi cette part de son enfance, comme effacée de ses souvenirs, lui revient-elle par flashs? Est-elle plus étrange quand elle ne prend pas ses comprimés? Elle veut savoir.
"Je veux savoir pourquoi j'entends des voix, pourquoi je me sens différente d'avant ma maladie, pourquoi je peux décoller du sol, pourquoi je dois prendre des médicaments, pourquoi est-ce vous qui me les procurez, je vous savoir ce que vous m'avez donné, la nuit où vous êtes venu."
Anna va aller au bout de son chemin, passer les obstacles, souffrir, découvrir des réponses à ses questions, retrouver son passé enfoui à la faveur d'un présent chaque jour différent. Anne grandit mais ne lâche rien. Ni les inquiétudes, ni les peurs, ni les étrangetés ne l'empêchent de tenter d'accéder à ces scintillements, de grandir, de dépasser son passé. Hyper sensible, en communication, en connexion avec tout ce qui l'entoure, Anna finira par percer son propre mystère et à vivre avec lui.

En ces temps où les peurs gouvernent les sociétés et les hommes, "Une bête aux aguets" apporte une réponse littéraire, lumineuse, scintillante, exquisement amenée par une écriture somptueuse et une intrigue subtile au mystère de l'être humain.






mardi 16 janvier 2018

Un village dont tous les pères sont partis

Florence Seyvos.

Délicatesse, respect de l'enfance, beauté de l'écriture, non conformisme des sujets, ainsi peut-on définir Florence Seyvos, qu'elle écrive pour les enfants ou pour les adultes, qu'elle traduise des textes et qu'elle coécrive avec Noémie Lvovsky des scénarios pour la télévision ou le cinéma (lire ici). N'est-ce pas elle qui pense que "Quel que soit le lecteur, le geste d'écrire est le même"?

En vrac, quelques-uns de ses titres selon les genres de ses lecteurs: "Comme au cinéma", "Le jour où j'ai été le chef", "L'erreur de Pascal", "La Tempête" et "Pochée" (avec Claude Ponti), "L'Ami du petit tyrannosaure" (avec Anaïs Vaugelade), "Nanouk et moi", "Gratia", "Les Apparitions", "Le Garçon incassable", "La Sainte Famille", le passage en français des albums de Komako Sakaï, Ole Könnecke, Yuichi Kasano,  Kazuo Iwamura, Tomi Ungerer, Claudio Abbado, etc., la traduction des romans de Diana Wynne Jones, Catherine Sefton, Jane Goodall, les scénarios  "La vie ne me fait pas peur", "Les Sentiments", "Camille redouble", "Demain et tous les autres jours".

Chacun de ses nouveaux livres est une découverte et un bonheur. Un bonheur et une découverte. Il y avait cependant un genre littéraire que Florence Seyvos n'avait pas encore exploré. C'est aujourd'hui chose faite avec la délicate pièce de théâtre jeunesse "Un village sans papas" (illustrations de Leslie Auguste, Actes Sud-Papiers, Heyoka Jeunesse, 48 pages), mettant en scène toute une bande d'enfants et quelques adultes, aussi splendide qu'inattendue.

Confidence pour ceux qu'effraie le mot "théâtre": les deux fois que j'ai lu la pièce, je n'ai même pas remarqué que c'était du théâtre et non un roman! "Un village sans papas" est un texte d'une force et d'une beauté immenses célébrant la confiance en la vie malgré les deuils.

On est dans un petit village du sud de la France durant la guerre 1914-1918, même si elle n'est pas nommément mentionnée. Les enfants jouent. Evidemment, ils jouent à la guerre, se partageant les rôles des Allemands et des Français. Les enfants ont, il faut s'en rappeler, cette capacité à jouer avec tout ce qui se passe autour d'eux. Et autour d'eux, justement, ce sont les papas envoyés au front. Les pères partis à la guerre,  les mères attendent de leurs nouvelles. Les enfants aussi, eux qui réagissent à ces absences selon leurs sensibilités. Certains pères reviennent, mais dans quel état. D'autre pas. Les mères et les enfants encaissent, apprennent à vivre autrement. Les absents sont invisibles mais ont acquis parfois une autre forme de présence.

C'est tout cela que Florence Seyvos a admirablement su mettre en mots d'enfants - la pièce est destinée aux plus de neuf ans. Les jeux, le quotidien, l'école, la maîtresse, les radotages de village, les familles désemparées, les pères qui ont laissé des messages derrière eux, les enfants qui ont inventé des manières de communiquer avec eux. On suit Victor et Jeanne principalement mais ce sont tous les enfants du village sans papas qu'on voit changer de jeux et grandir. Comme le font tous les enfants des pays en guerre. Le texte est magnifique et passe du registre quotidien à celui de l'humour et de la tragédie avec un naturel que ne peut lui envier la vraie vie.

"Dans les livres que j'écris", explique Florence Seyvos, "qu'ils soient pour les enfants ou pour les adultes, beaucoup de choses viennent de l'enfance, de tout ce qui s'est imprimé en moi pendant cette période." Une enfance que la romancière a passée dans un petit village des Ardennes entre forêts, hivers enneigés, jeux en bande, cimetières militaires et souvenirs des deux guerres.

Une des illusteations de Leslie Auguste. (c) Actes Sud.



jeudi 20 août 2015

Les délicieuses accumulations de Yuichi Kasano

Irrésistible, le vol du biplan rouge au-dessus de la  campagne dans le nouvel album de Yuichi Kasano"Tu nous emmènes?" (traduit du japonais par Jean-Christian Bouvier et Florence Seyvos, L'école des loisirs, 32 pages). Un de ces albums délicieux qu'on adore. Simple en apparence, débordant de fantaisie et d'imagination, plein d'éléments à découvrir dans ses images.

Son look un peu rétro convient superbement à cette histoire d'avion aménagé au fur et à mesure que se présentent de nouveaux candidats au vol. Tous animaux de ferme.

Le biplan rouge. (c) edl.
Au début de l'histoire, père et fils, casquette bleue et casquette jaune, sont tout contents d'avoir terminé leur biplan rouge. Ils se sont installés dans le coucou. L'hélice tourne déjà. Il n'y a plus qu'à mettre les gaz. Mais, mais, mais...  Le chien arrive: "Hé ho, emmenez-moi!" Il suffit d'un instant au pilote bricoleur pour fixer la niche sur l'appareil. Nouveau départ. Mais, mais, mais... Maman cochon et ses quatre petits hèlent le trio: "Hé ho, emmenez-nous!" Nouveau report du décollage et nouveau bricolage sous l'œil toujours attentif du coq. Une fameuse construction cette fois puisqu'une commode est posée à la place du copilote, lequel est maintenant installé dans un fauteuil attaché au meuble.

Le décollage sera cette fois interrompu par l'arrivée de la vache: "Hé ho, emmenez-moi!"

Une formidable machine volante. (c) l'école des loisirs.

Aucun problème. Le biplan est encore modifié et solidement, on s'en doute. Et voilà, le père, le fils et les animaux de la ferme sont enfin prêts à prendre la voie des airs. Ils décollent dans leur drôle d'avion, symbole de l'attention à l'autre et de la joie d'être ensemble. Quel bonheur que l'œuvre de ce Japonais!



Yuichi Kasano était apparu en 1983 en France avec "Une journée à la plage". Il a été redécouvert en 2007 avec l'album "Bloup - bloup - bloup"(adapté du japonais par Florence Seyvos, l'école des loisirs, 32 pages), talent confirmé deux ans plus tard dans "A la sieste, tout le monde!" (traduit du japonais par Madoka, Jean-Christian Bouvier et Florence Seyvos, l'école des loisirs, 32 pages).

Ces deux albums exploitaient déjà le principe de l'accumulation, chacun à leur manière bien entendu.

Bulles à gogo. (c) edl.
A tenir reliure vers le haut, "Bloup - bloup - bloup" démarre avec le regard que se lancent un petit baigneur, flottant dans sa bouée, et une mouette volant haut dans le ciel. Une histoire joyeuse, en boucle si on le désire, quasi sans texte mais pleine de bulles. On y suit les jeux marins complices d'un père et son fils. Flottant seul dans sa bouée, le gamin repère des bulles à la surface de la mer! Ce n'est que son papa qui le soulève de l'eau. Mais qu'y a-t-il? "Bloub bloub bloub", d'autres bulles se font remarquer! Une tortue a glissé sa carapace sous les pieds du papa et hisse le duo dans l'air. "Bloub bloub bloub", encore des surprises. La pyramide s'élève petit à petit vers la mouette, ravissant ses participants étonnés. Simplicité, bonne humeur et imagination à toutes les pages.

"A la sieste, tout le monde!" ne peut cacher qu'il vient du Japon. Sous ses images point le mode de vie de là-bas. Le futon par exemple, qu'une Grand-mère en chaussettes déroule sur la terrasse de sa maison en bois pour l'aérer. Quelle invitation pour le chat qui passe par là! Le matou s'y installe et s'y endort immédiatement. D'abord surprise, Grand-mère s'accorde aussi un moment de repos sur le matelas moelleux.

Un début apparemment anecdotique. (c) l'école des loisirs.

Les dormeurs ne resteront pas à deux longtemps. Leur sommeil paisible est un incitant pour tous ceux qui passent par là. Qu'ils soient poule, poussins, gamin, chien, chèvre ou famille cochon. Tout le monde s'installe rapidement sur l'étroit futon - on les retrouvera tous en quatrième de couverture!

Cette accumulation de dormeurs, extrêmement cocasse à l'œil du lecteur, s'arrête à cause d'un tremblement de terre: Grand-mère se réveille bruyamment de sa "sieste", première apparition dans le texte de ce mot qui échauffe les oreilles de tant d'enfants. "Quelle bonne sieste j’ai faite avec le chat!", déclare-t-elle, refermant délicatement la boucle du secret de l'identité des dormeurs entre ces derniers et les lecteurs de l'album. Belle finesse!

Les premières pages de l'album "A la sieste, tout le monde!" sont à feuilleter ici.


D'autres histoires de voyages

"La baleine et l'escargote"
Julia Donaldson et Axel Scheffler
traduit de l'anglais
par Vanessa Rubio-Barreau
Gallimard Jeunesse, 32 pages

Voilà une très jolie histoire d'amitié et de voyage entre une baleine à bosse et une escargote de mer, oui, le genre bulot que je ne mangerai plus d'aussi bon appétit, par les deux artistes qui ont créé "Gruffalo" (même éditeur).  L'improbable duo va vivre de formidables aventures dans son tour du monde par la mer, racontées avec verve et imagination (ah!, les écrits de l'escargote), et les images que nous propose cette perle d'album né en V.O. il y a dix ans sont de toute beauté.

En route pour le tour du monde. (c) Gallimard Jeunesse.


"Une livraison très spéciale"
Philip C. Stead et Matthew Cordell
adapté de l'américain par Gaël Renan
Le Genévrier, 48 pages

L'histoire est un peu foutraque mais c'est pour cela qu'on l'aime. En résumé, Lily veut envoyer un éléphant à sa grand-tante Joséphine "qui vit pratiquement seule et aurait besoin d'un peu de compagnie". Un éléphant! Par la poste? Il faudrait une brouette de timbres. Elle tente d'autres moyens de livraison, avec plein de surprises en chemin, dont la finale, à l'arrivée. Un album d'une belle longueur, plein d'humour et de détails à observer dans les images dynamiques.

En route pour la première étape. (c) Le Genévrier.


"De plus en plus vite"
Justine de Lagausie et Mikhail Mitmalka
De la Martinière Jeunesse, 40 pages

L'album se tient reliure vers le haut et nous fait passer en quarante pages d'une marche humaine tranquille à 5 km/heure à la vitesse de croisière de la sonde spatiale Helios 2, soit Mach 227! Entre les deux, des modes de déplacement humains ou animaux de plus en plus rapides. Sur terre, en mer, dans le ciel, sur la neige, sur route, sur rail et dans l'espace. Plein de découvertes intéressantes dans ce documentaire original.

Un exemple de page. (c) De La Martinière jeunesse.






mercredi 15 juillet 2015

Anton, mon chouchou absolu


Anton, le formidable héros de l'Allemand Ole Könnecke, haut comme trois pommes, nous revient dans une cinquième histoire traduite par l'école des loisirs, délicieuse à nouveau (faire l'impasse sur celle avec le Père Noël, à La Martinière Jeunesse, ratée, lire ici), drôle, à hauteur d'enfant. Ce petit bonhomme est mon chouchou absolu, je le reconnais. Surtout quand il se mesure à son ami Lukas.

L'album "Anton est-il le plus fort?" d'Ole Könnecke (traduit de l'allemand par Florence Seyvos, l'école des loisirs, 36 pages) s'inscrit en continuité des précédents, "Anton et les filles" (2005), "Anton est magicien" (2006), "Anton et la feuille" (2007) et "Anton et les rabat-joie" (2013). En continuité car il aborde une nouvelle question d'enfant, la compétition. Une question d'enfant parce que souvent des adultes, ou l'école, la lui ont inculquée, mais c'est un autre débat.

Tout est dit entre Anton et Lukas. (c) l'école des loisirs.

L'album commence l'air de rien: Anton arrive, avec son beau chapeau de mousquetaire. Il croise son ami Lukas, équipé d'un casque à cornes - à noter, la variété des couvre-chefs au fil des livres. Les deux petits mecs vont tout de suite (jouer à) se mesurer. L'annonce: "Je suis plus fort que toi". La réponse: "Ha, ha!" Les preuves: et vas-y que je te soulève une pierre, et vas-y que tu en soulèves une encore plus grosse.
On va se rendre compte peu à peu que les objets utilisés dans ce qui ne sont pour finir que des joutes verbales sont représentés de telle sorte qu'on comprend qu'ils sont imaginaires. Chapeau à la mise en page sur fond blanc qui centre l'attention sur les deux jeunes coqs montant sur leurs ergots, au dessin aussi sobre qu'expressif ainsi qu'au texte concis et efficace.
Surenchères en tous genres. (c) l'école des loisirs.
Vexé, Anton revient avec trois troncs d'arbre. Pas de quoi impressionner Lukas qui se ramène avec un piano, droit heureusement. De quoi voir qui est le plus fort et entendre qui fait le plus de bruit. Les compères rivalisent de surenchères pour le plus grand plaisir du lecteur. Ce dernier a vite compris que si ces manifestations de force n'hésitent pas à se faire violentes, elles sont impossibles. On n'a jamais vu de si petits enfants manipuler de si gros maillets ou de si grands revolvers. C'est là la force des livres, permettre de vivre ses désirs sur le papier.

La dispute se poursuit et les exagérations aussi. Mais à un moment, il faut bien arrêter de se bagarrer. Le tout est de trouver comment, sans tomber dans le déshonneur. La meilleure solution n'est-elle pas de déterminer un ennemi commun à abattre? Anton et Lukas s'en trouvent un, que le lecteur appréciera à sa juste valeur. Porte de sortie honorable à leur différend, mis en sourdine à cet instant....

Ole Könnecke a le don d'épingler avec humour des traits de caractère enfantins sans les ridiculiser pour autant. Il observe ces deux jeunes mâles, il raconte, il permet à chacun d'exister grâce à l'imaginaire et trouve une issue convenable pour autant qu'on aime sourire. L'Allemand établit ainsi une belle complicité avec ses jeunes lecteurs et montre qu'être amis, c'est aussi se disputer. Etre garçon, est-ce être le plus fort, glisse-t-il encore en filigrane. Quant à ses images, elles croquent à merveille les expressions des deux bretteurs - ah, leurs chapeaux qui se soulèvent et leurs bouches qui s'ouvrent ou se réduisent à rien - et, rapportées au texte, elles procurent une formidable lecture.

Les surprises se suivent. (c) l'école des loisirs.

Les précédents albums d'Anton


"Anton et les filles"
Ole Könnecke
traduit de l'allemand par Florence Seyvos
l'école des loisirs, 2005

Dix ans déjà qu'on a découvert avec bonheur le tombeur du bac à sable! Comme le temps file! Seau, pelle et "supergrossevoiture" rouge, Anton pense avoir ce qu'il faut pour draguer les demoiselles occupées à jouer dans le bac à sable. Mais la réalité peut être cruelle avec les machos. Ole Könnecke observe finement les choses de la vie et les rend avec une tendresse amusée et amusante.

Anton débarque. (c) edl.
Comme les filles du bac à sable, on nie un peu Anton et ses grands airs du début. Mais quand le gros cou tombe en faisant le malin, on est prêt(e) à aller le consoler et à lui donner un gâteau, exactement comme les demoiselles du bac à sable. Et même à prendre en compte son existence, maintenant qu'Anton est devenu un petit humain qui pleure parce qu'il s'est fait mal. Et même, aussi, on est prêt(e) à jouer avec lui, surtout qu'on dirait que ça l'amuse de jouer avec nous les filles. Du moins, avant que ne déboule un Lukas suréquipé !

Avec ses illustrations orange qui se détachent bien sur les fonds blancs, l'album épingle avec beaucoup d'humour des scènes vécues à hauteur de trois pommes - déjà bien sexuées, sans moraliser. Ouf. Un garçon qui essaie d'impressionner les filles, c'est une histoire vieille de quelques siècles, non?


"Anton est magicien"
Ole Könnecke
traduit de l'allemand par Florence Seyvos
l'école des loisirs, 2006

Une histoire simplissime, dans de chaleureuses tonalités d'ocre orangé: un marmot joue à être magicien. Un traitement parfait de justesse, à la fois complice du héros dont on a envie de croire le jeu et complice du lecteur qui voit bien ce qui se passe réellement. C'est du grand art de réussir le doublé sans faux pas, en quelques coups de pinceau et à peine davantage de texte. Ole Könnecke joue magistralement du rapport texte - images, sachant ce que doit être une histoire à hauteur d'enfant.

Turban magique. (c) edl.
Tout commence quand Anton examine, un turban à plume sur la tête, une affiche vantant en anglais Sorcar, le plus grand magicien au monde. La couleur est annoncée: "Anton a un chapeau de magicien. Un vrai." Le héros va donc faire de la magie. Faire disparaître un arbre, pourquoi pas? Il se met à l'œuvre, turban enfoncé jusqu'au nez, mains tout agitées. Que va-t-il se passer? Réponse en page suivante bien entendu. Un peu dépité de son échec, Anton tente un nouvel essai avec un oiseau, plus petit.

Concentration, mouvement du turban et des doigts menus: "Anton fait de la magie..." La suite est facile à deviner, mais on s'amuse follement à la découvrir. L'oiseau a disparu: ce qui confirme Anton dans son impression qu'il est magicien. Suit alors la rencontre avec Lukas, l'ami dubitatif qui s'évapore lui aussi. Ne se serait-il pas transformé en oiseau (ce dernier est revenu)? Anton est fier. Jusqu'à ce que les filles arrivent avec Lukas, annonçant que l'oiseau de Greta a disparu... Le joyeux méli-mélo permet à Anton de montrer tout son talent de magicien. La bonne humeur qui émane de ces pages est terriblement communicative sans qu'on ne puisse y soupçonner de magie. Plutôt le talent d'un auteur qui a une notion juste de l'enfance.


"Anton et la feuille"
Ole Könnecke
traduit de l'allemand par Gilda Roth
l'école des loisirs, 2007

Les travaux d'automne de mon héros chéri. Muni de son chapeau et de son râteau, il a ramassé toutes les feuilles, sauf une, qui le nargue, lui et ses copains habituels appelés à la rescousse, Lukas et aussi les filles Greta et Nina.

La situation est claire. (c) edl.

Ils ne sont pas trop de quatre pour attraper cette feuille récalcitrante qui s'échappe, s'envole, décolle... Ils ne sont pas trop de quatre mais ils ne savent pas trop lequel d'entre eux l'a ramassée... Toujours la même vivacité de trait et d'esprit chez l'auteur-illustrateur allemand.


"Anton et les rabat-joie"
Ole Könnecke
traduit de l'allemand par Florence Seyvos
l'école des loisirs, 2013

Encore une aventure d'Anton fort réussie, sans un faux pas. Pas d'inquiétude: s'il y est beaucoup question de mort, il s'agit de mort pour jouer.

Tirant son chariot bien garni de bonnes choses à manger et à boire, Anton rejoint ses copains, Greta, Nina et Lukas, en train de jardiner. "Si vous me le demandez très gentiment, vous aurez peut-être un peu de jus de pomme et un petit gâteau", leur glisse-t-il. Mal vu! Les autres sont vexés par la formule et déclinent l'invitation: pas le temps, du travail… "On ratisse, on bêche et on bine", lui dit Lukas. Pire, ils ne veulent pas qu'il travaille avec eux puisqu'il n'a pas apporté d'outil!

Anton se montre presque définitif. (c) edl.

La tension monte d'un cran. Anton se met à crier: "JE M’EN VAIS!" Pire, il menace de ne plus jamais revenir parce qu'il sera mort! De fait, un Anton tout contrarié s'en va, s'allonge par terre, est mort - mais dément le texte en soufflant sur une feuille qui s'est posée sur son visage. Il ne reste pas seul longtemps. Lukas arrive, l'interroge et a immédiatement l'idée de creuser une belle tombe à son ami. Sauf que les deux filles n'apprécient pas du tout qu'on leur vole une pelle. Du coup, Lukas boude aussi, se couche par terre pour être également mort. Arrive alors Nina, en dispute avec Greta: "Je me couche et je suis morte!"

Il ne manque plus que Greta pour que le compte soit bon. Il l'est: elle déboule, est morte aussi. Il faut saluer une fois de plus le talent d'Ole Könnecke, fin observateur de l'enfance et de ses remous, pour  saisir ses personnages et les poser côte à côte sur les pages à fond blanc. C'est sobre, graphique, esthétiquement réussi et très éloquent.

Le quatuor se montre jusqu'au-boutiste: ni la pluie ni le chien ne parviennent à les distraire de leur mauvaise humeur apparente. Car il s'agit bien sûr d'un jeu. Un jeu qu'interrompra une cohorte de fourmis baladeuses. Que faire alors, à part filer? Greta, Nina, Lukas et Anton s'encourent à toutes jambes. Et pour aller où? Pour, évidemment, savourer ensemble et tout sourire un goûter de gâteaux et de jus de pomme.


Anton for ever. (c) edl.

mercredi 5 novembre 2014

La bonne surprise du prix Goncourt 2014


C'est la fête au Seuil avec le Prix Goncourt 2014 attribué à Lydie Salvayre pour son roman "Pas pleurer" (Seuil, 281 pages). L'éditeur n'avait pas eu la prestigieuse récompense, un chèque de dix euros donné à l'auteur mais l'assurance de vendre quelques centaines de milliers d'exemplaires, depuis 1988 où Erik Orsenna l'avait reçu pour "L'exposition coloniale". Depuis? Rien, mais 2014 est favorable au Seuil qui a aussi empoché hier le prix Médicis avec Antoine Volodine et "Terminus radieux".

Lydie Salvayre, Goncourt 2014.
Considérée de façon assez amusante par certains critiques comme une outsider, dans un dernier carré de quatre personnes!, Lydie Salvayre a été élue par le jury du Goncourt ce mercredi 5 novembre au cinquième tour de scrutin par six voix contre quatre à Kamel Daoud ("Meursault, contre-enquête", Actes Sud). Ce dernier avait déjà reçu en octobre les Prix François Mauriac et des Cinq continents de la Francophonie et, pas plus tard que dimanche, le Prix La liste Goncourt/Le choix de l'Orient pour son premier roman où il revisite "L'étranger" de Camus du côté arabe.

Née Lydie Arjona en 1948 dans le sud de la France d'un couple de républicains espagnols exilés, Lydie Salvayre n'a pas le français comme langue maternelle. Elle entreprend des études de médecine après ses études de lettres modernes à Toulouse et exerce plusieurs années comme psychiatre, discipline en laquelle elle s'est spécialisée. Son premier roman paraît en 1990, "La déclaration" (Julliard), et obtient le prix Hermès du premier roman. Près d'une vingtaine suivront, auréolés des prix Novembre (futur Décembre) et meilleur livre de l'année de "Lire", ainsi que des adaptations théâtrales de certains de ses livres.

Au restaurant Drouant, c'est la foule habituelle et c'est avec peine que la nouvelle lauréate, toujours rousse mais les cheveux plus courts, se fraie un chemin pour rejoindre le jury à l'étage. Son livre, écrit avec force et à la première personne, fait entendre la voix de sa mère, la forte Montse, qui ne se rappelle que de l'année 36 de la guerre d'Espagne. Une année dont l'évocation ravive sa lumière. Le reste, ce qui s'est passé après, jusqu'à aujourd'hui, elle l'a oublié. Dans "Pas pleurer", qui est évidemment un roman même s'il plonge dans la vie de l'auteure, douzième femme à obtenir le Prix Goncourt, on découvre aussi une autre voix, celle de Georges Bernanos, écrivain très catholique pour le dire ainsi, autre témoin de la guerre d'Espagne.  Un point de vue original porté par une écriture qui l'est tout autant. "Je pense à ma mère, déclare Lydie Salvayre devant le public massé pour sa consécration en tant qu’écrivaine, "que j'ai mise en sûreté dans ce livre."

Les trente premières pages de "Pas pleurer" sont à lire ici.

Sans oublier le menu que le restaurant Drouant a réservé aux jurés du prix Goncourt
Amuse-bouche
Coquilles Saint-Jacques et gelée de poule au poivre noir de Madagascar
Homard breton rôti aux pommes de reinette
Bar à la vapeur d’algues et tartare d’huîtres, betteraves rouges confites et foie de canard poêlé au vinaigre de xérès
Boudin et râble de lièvre, sauce civet et mousseline de céleri
Fromage de chèvre de chez Dominique Fabre
Omelette norvégienne

On se croirait presque dans le train pour Brive (qui part ce vendredi).



Dans la salle voisine chez Drouant se réunissait l'autre jury du jour, celui du Prix Renaudot, jamais opposé à un coup fourré. Le prix a été attribué à David Foenkinos pour son roman "Charlotte" (Gallimard, 221 pages). Au sixième tour, OK, avec cinq voix, MAIS devant deux écrivains qui ne figuraient pas dans la dernière sélection, Jean-Marc Parisis ("Les inoubliables", Flammarion) qui en reçut trois et Kamel Daoud ("Meursault, contre-enquête", Actes sud), encore lui, une voix.

Belle récolte 2014 pour Gallimard donc avec le Nobel de littérature à Patrick Modiano et le Femina étranger à Zeruya Shalev.

L'arrivée de David Foenkinos chez Drouant.
De forme très maîtrisée, surprenante même de la part de l'auteur, mais fort agréable à lire, "Charlotte", long poème narratif en vers libres et treizième roman de David Foenkinos, retrace la vie de Charlotte Salomon (1917-1943), artiste peintre allemande morte à vingt-six ans, victime du nazisme, alors qu'elle était enceinte.
"Ce roman", écrit l'auteur, tout juste 40 ans,"s'inspire de la vie de Charlotte Salomon. (...) Ma principale source d'inspiration est son œuvre autobiographique, "Vie? ou Théâtre?"" 

"Leben? oder Theater?" est une sorte d'autobiographie en images, composée de 800 gouaches et textes peints, assortie d'indications musicales.  Depuis 1975, c'est le Musée juif d'Amsterdam qui détient cette œuvre.

De ce livre, David Foenkinos dit encore:
"Pendant des années, j'ai pris des notes.
J'ai cité ou évoqué Charlotte dans plusieurs de mes romans.
J'ai tenté d'écrire ce livre tant de fois.
Entre chaque roman, j'ai voulu l'écrire.
Mais je ne savais pas comment faire.
Devais-je être présent?
Devais-je romancer son histoire?
Quelle forme cela devait-il prendre?
Je n'arrivais pas à écrire deux phrases de suite.
Alors, je me suis dit qu'il fallait l’écrire comme ça."
Les premières pages de "Charlotte" sont à lire ici.


Le Prix Renaudot Essai a été décerné à Christian Authier  pour "De chez nous" (Stock, 171 pages). Un livre qui n'est pas tout à fait un essai, mais qui l'est quand même. Un livre qui n'est pas tout à fait un récit, mais qui l'est quand même. Une promenade intime dans la vie d'un écrivain né en 1969, mais qui touche à l'universel. Il y est question du passé mais aussi du présent, d'identité nationale, de vivants et de morts, de football, de vin et d'écrivain. De langue française aussi. Et il est dédié à Jean-Marc Roberts, patron de Stock mort en mars 2013.

Les premières pages de "De chez nous" sont à lire ici.


Enfin le Prix Renaudot Poche est allé à Florence Seyvos pour "Le garçon incassable" (Points), précédemment publié à L'Olivier, dont j'ai dit tout le bien que j'en pensais ici.

"L'un des plus beaux livres de l'année", en disait "Libération", formule reprise en bandeau.
Et bien, c'est vrai!

mardi 12 août 2014

Papa ne sera plus femme de ménage

Robin Williams fut Madame Doubtfire.
L'acteur américain  Robin Williams est mort ce 11 août 2014 à Tiburon en Californie.
Il avait 63 ans.

Entre ses multiples rôles, il fut l'inoubliable "Madame Doubtfire" dans le film de Chris Columbus, sorti chez nous en 1994, tiré du formidable roman pour ados "Quand papa était femme de ménage" d'Anne Fine (traduit de l'anglais par Florence Syvos, L'école des loisirs, 1989), retitré "Madame Doubtfire" à la sortie du film.

"Quand papa était femme de ménage" est l'histoire d'un père divorcé, prêt à entrer au service de son ex-femme et à se déguiser en gouvernante pour voir ses enfants.
Déjà alors, il y  a 25 ans, Anne Fine avait capté ce qui fait souvent le quotidien des familles.

Terriblement vivant, le roman est doublement passionnant. D'une part, l'abondance des dialogues et l'humour incitent à sa lecture. D'autre part, l'auteur évoque par petites touches discrètes toute la gamme des sentiments par lesquels passent les protagonistes: la vie en famille, simple ou éclatée, n'est pas facile tous les jours. Anne Fine apporte également des réponses nuancées aux questions relatives au mensonge: se justifie-t-il? Si oui, peut-il être vécu de manière permanente...

Traduit en français en 1989, le roman "Quand papa était femme de ménage" connaît un tel succès qu'il passe en poche deux ans plus tard. Il changera de titre en 1994, à la sortie du film de Chris Columbus et deviendra "Madame Doubtfire". Mais dans le livre, malgré le titre, Madame Doubtfire est appelée "Mademoiselle". L'éditeur explique avoir préféré ce mot qu'utilisent traditionnellement les enfants qui ont affaire à une gouvernante.






jeudi 12 décembre 2013

LI magine Nanouk et pense à Florence Seyvos

Le film "Nanouk l'esquimau".

Ce jeudi 12 décembre à 20 heures est projeté en musique à Bruxelles, à  Bozar, le film "Nanouk l'esquimau" de Robert J. Flaherty, datant des années 20. Un film qui me fait immédiatement penser à Florence Seyvos qui a composé autour de ce thème un merveilleux roman pour enfants, "Nanouk et moi" (L'école des loisirs, Neuf, 103 pages, 2009). Un titre que j'ai très souvent recommandé, avec beaucoup de bonheur, y compris à ma libraire. Comment vivre en passant à côté d'un tel bijou?

Le livre commence par une phrase mystérieuse: "Zblod n’est pas son vrai nom. Je ne peux pas dire son vrai nom, parce que c’est confidentiel. Je ne peux pas prendre le risque que quelqu’un cherche son numéro dans l’annuaire, et lui fasse des blagues téléphoniques en pleine nuit." Ça y est, le lecteur est happé, il est cuit, qu'il ait 9 ans, ou 99 ans, ou entre les deux. Magie de la première phrase, ciselée, intrigante et drôle, une particularité de l’auteure française, qui distingue aussi les albums illustrés dont elle écrit les textes, "L'ami du petit tyrannosaure", avec Anaïs Vaugelade, par exemple (même éditeur).

De chapitre en chapitre, on suit le petit garçon – sous pseudonyme selon le même principe de précaution téléphonique – qui consulte le docteur Zblod, un "spécialiste des cauchemars et des angoisses" lui ont expliqué ses parents. Les cauchemars, Thomas Cracov sait ce que c'est. Sauf qu’il ne fait "presque jamais de cauchemars la nuit". Au médecin bienveillant, il précise: "C’est quand je suis réveillé que j’en fais le plus". Et surtout un, récurrent, sur Nanouk l’Eskimo, le héros du film documentaire de Robert Flaherty dont il a un jour visionné le DVD.

Au fil de leurs conversations, Thomas explique au médecin comment il s’est chargé, au sens propre, du décès de Nanouk, mort en allant chasser. Combien il s’angoisse au sujet de la famille de l’Eskimo alors que son entourage l’assure qu’elle a été prise en charge. Combien il se sent seul avec ses craintes: aux yeux de ses parents, c’est de l’histoire ancienne.

Avec une infinie délicatesse, Florence Seyvos suit la façon dont le jeune Cracov et le docteur Zblod démêlent l’écheveau qui embrouille la tête du garçon. En même temps, elle pointe la fragilité et la perméabilité de l’imaginaire enfantin. Chaque soir, Thomas fait revenir son cauchemar. Pourquoi? "Pour Nanouk", explique-t-il au thérapeute. "Sinon, j’ai peur que personne ne pense à lui. J’ai peur qu’il soit abandonné."

Superbement écrit, sérieux, sensible et drôle, le roman mêle les scènes où Thomas explique des séquences du film et les événements du quotidien: histoires d’école ou de famille. Peu à peu, le narrateur reprend pied dans la vie, dans sa vie, fort de ce que lui a dit Zblod: "N’oublie pas: ce qui t’a touché, toi, t’appartient." Tout est dit.

"Nanouk l'Eskimo".


Si ce texte est le dernier pour le moment que Florence Seyvos ait donné aux enfants, c'est parce que la jeune femme a plein d'autres activités littéraires, de traduction, d'adaptation et de relecture, et cinématographiques avec son amie Noémie Lvovsky. Et aussi parce qu'elle a publié en début d'année un superbe roman en littérature générale, "Le garçon incassable" (L'Olivier, 173 pages), tout imprégné de la présence de... Buster Keaton.

Justement, ce livre démarre quand la narratrice, arrivée à Los Angeles, s'apprête à aller voir de près les maisons où Buster Keaton a résidé à Beverly Hills. L'écrivaine française fait des recherches pour son prochain livre. Mais que cherche-t-elle vraiment? Ou plutôt qui cherche-t-elle?

Son travail lui fait d'abord rencontrer Henri, son oncle maternel, né handicapé pendant la guerre et mort à trente-trois ans quand elle n'avait que six ans. Il avait certes le cerveau endommagé, il apprenait moins vite que les autres mais il témoignait d'une volonté de fer. Et il a laissé plein de souvenirs dans les histoires que se transmet la famille.

Cet Henri est indissociable d'un autre Henri, de neuf ans lui, que la narratrice rencontre pour la première fois quand elle a onze ans. A la séparation de leurs parents, elle et son frère suivent leur mère qui s'installe en Afrique avec le père de ce garçon bizarre: une mâchoire prognathe, très maigre, l'esprit au ralenti mais combien attachant. Le "Petit Henri", malgré sa fragilité et sa lenteur, malgré ses phrases apprises par cœur, dégage une incroyable impression de force. Un demi-frère aux fous-rires fréquents et communicatifs, capable d'attendre comme personne, concentré d'amour.

Florence Seyvos. (c) Frank Juery.
Ecrivain rare et précieuse, Florence Seyvos raconte ces découvertes mutuelles avec douceur. Elle ne hausse pas le ton quand elle dévoile la pensée éducative du père d'Henri: "Les enfants, il faut les casser." Elle précise seulement que "Henri s'est cassé tout seul, quelques heures après sa naissance. C'était un beau bébé dodu de plus de trois kilos. Et tout d'un coup, un vaisseau s'est rompu dans sa tête." Ah, la petite musique de ses mots...

Une fois ses personnages installés, l'auteure lance véritablement son roman où passent et repassent Joseph dit Buster Keaton, autre petit être incassable dont on suit le parcours d'enfant et d'artiste de music-hall, plus tôt dans le temps, et Henri, qui grandit et est peu à peu pris en charge par d'autres que son père. La famille de la narratrice s'installe au Havre, Henri l'accompagne. Pas de justification à cette mise en parallèle par opposition, heureusement. Jamais la romancière n'élève la voix dans son livre. Elle consigne des faits,  relate des événements, tresse des vies qui se répondent en pleins et creux. Elle montre l'immense solitude de l'un et de l'autre et, l'air de rien, permet à sa narratrice de mieux se connaître, d'accéder au secret que semblaient détenir Buster et Henri, de contrôler ses peurs.

"Le garçon incassable" est un roman tendu sous son apparence calme. Superbement conduit, il cultive l'art d'écrire au plus près de personnages en perpétuelle évolution, tient constamment en haleine tant les héros de papier sont présents et avides de vivre, chacun à leur façon. Avec une infinie délicatesse, Florence Seyvos rappelle que les perdants ne sont pas toujours ceux qu'on croit. Au contraire, fine observatrice, elle dévoile l'humanité, la force et l'amour de ces êtres différents qui croient en eux. Et rend de plus en plus présente sa narratrice, appui de deux êtres cassés, être fragile qui trouve son chemin et donne elle-même la vie à un enfant. Il faut se laisser bercer par ce beau roman, sans chercher à comprendre de façon cartésienne les mystères des associations de la romancière. Elle mène le lecteur dans son texte et ses surprises sans le lâcher. Ce livre discret a été un des meilleurs romans du printemps 2013.





mercredi 22 août 2012

LE2 fois triste

Nina Bawden en 2003.

D'abord parce qu'elle vient d'apprendre la mort de Nina Bawden, cette formidable romancière pour la jeunesse qui était née à Ilford, dans l'Essex, le 19 janvier 1925, et qui s'est éteinte à Londres mercredi dernier.


Ensuite, et surtout, parce que son chef-d’œuvre, son magnifique roman
 "La guerre de Fanny" ("Carrie's war", sorti en 1973, traduit en français par Florence Seyvos, Neuf de l'école des loisirs, 1992), inspiré de sa propre expérience,  n'est plus disponible en librairie. Peut-être des bibliothèques l'ont-elles encore?

Comment est-ce possible?
Ce petit bijou, qui a bouleversé tous les teen-agers des années 1990, ne peut PAS être manquant!
Vingt ans après l'avoir lu, nous nous en rappelons toujours avec force.

Fanny n'a que onze ans et demi lorsqu'elle arrive avec son jeune frère Nick dans un petit village du pays de Galles, en pleine Deuxième Guerre mondiale. Raison de leur voyage: les enfants sont évacués de Londres à cause des bombardements allemands. Trente ans plus tard, Fanny retourne dans le même village, accompagnée de ses propres enfants. Avec une émotion intacte, elle retrace pour eux son enfance. La guerre l'a séparée, comme des centaines d'écoliers londoniens, de ses parents et de son univers quotidien. Seuls, les enfants ont attendu que des familles provisoires les choisissent. Fanny et Nick ont été accueillis par Samuel Evans, un commerçant veuf, terrifiant. Cet homme dur, froid, autoritaire, qui se sert de Dieu pour tyranniser son entourage, vit avec sa sœur Lou, une vieille fille timide et craintive.

Fanny est tiraillée entre sa rébellion spontanée contre le despote domestique qui l'a recueillie et son désir de prouver aux autres que M. Evans n'est pas entièrement mauvais. À côté d'elle, son frère déjoue d'instinct les sales coups du logeur. D'autres enfants ont eu plus de chance dans la loterie des familles d'accueil. Albert Sandwich, par exemple, un adolescent amoureux des livres, habite au fond des bois chez Hepzibah Green. Attirés par cette femme mystérieuse et chaleureuse, Fanny et Nick lui rendent souvent visite. Sa maison est celle de la sœur aînée de M. Evans, une originale qui a vécu en marge de sa famille. Lorsqu'elle meurt, le testament qui permettait à Hepzibah de continuer à occuper les lieux disparaît. Tout semble accuser M. Evans. Révoltée, Fanny, petite fille impressionnable qui croit au surnaturel, va commettre l'acte le plus terrible de sa vie.

Nina Bawden a signé là un superbe roman. Elle aborde en parallèle plusieurs mondes: la guerre et le calme d'un village, le jeu des apparences et de la sincérité, la vie des adultes et celle des enfants. Fanny surtout, est dépeinte en petites touches justes. Se révèlent progressivement sa volonté de comprendre le monde qui l'entoure, ses hésitations, ses plaisirs aussi car le récit n'est pas triste. À travers la petite fille, c'est l'imaginaire enfantin tout entier qui apparaît sous la plume de l'auteur. Le lecteur découvrira dans ce récit à l'aventure omniprésente le témoignage vibrant d'enfants déracinés, obligés de trouver en eux-mêmes les réponses aux questions qu'ils se posent. Les personnages de Nina Bawden ont une richesse et une profondeur telles qu'on ne sort pas de cette lecture comme on y est entré. Tant d'émotions ont été partagées! Un livre remarquable, à l'intrigue subtilement construite et aux personnages solides sur le plan psychologique.

Même sort funeste pour deux autres romans de Nina Bawden, "Un petit cochon de poche" et "Il faut garder Henry!".

Ne demeurent d'elle en librairie que "Les bonbons magiques" et "Mary et le clandestin".








Vite, une réimpression de "La guerre de Fanny"!