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mardi 4 mai 2021

Sylvain Prudhomme, raconteur d'"histoires"

Sylvain Prudhomme. (c) Francesca Mantovani/Gallimard.


J'attendais le verdict de l'Académie Goncourt qui décernait ce mardi 4 mai plusieurs prix Goncourt de printemps, dont celui de la nouvelle, car mon préféré, Sylvain Prudhomme, y figurait pour son dernier recueil en date, "Les orages" (L'Arbalète/Gallimard, 174 pages). Il ne l'a pas eu. Loin de moi l'idée de critiquer le choix des académiciens, n'ayant pas lu les autres titres retenus (lire ci-dessous). Par contre, ce recueil publié en début d'année m'a provoqué un enchantement continu et tenace. Tant par les sujets que par les mots choisis pour les raconter.

Quelle merveille d'écrivain que Sylvain Prudhomme, récompensé à juste titre par le prix Femina 2019 pour son roman "Par les routes" (L'Arbalète, Gallimard, lire ici), qui vient de sortir en poche (Folio).

Appartenant au genre du recueil de nouvelles, "Les orages" porte très judicieusement le mot d'"histoires" qui apparaît sous le titre. On pourrait aussi dire "éclats de vie" car ces treize textes sont autant de bijoux ciselés, donnant magnifiquement vie à leurs personnages. Pas un mot de trop mais des phrases souvent longues, tellement bien balancées, d'un art littéraire total et d'une expressivité telle qu'on se coule dans chacun de ces récits. L'émotion du cœur et l'émotion littéraire s'y rejoignent. Treize moments de bouleversement ou de retour à la lumière. Les textes disent "je" ou pas, sont parfois très courts, se passent ici ou en Afrique, terre chère à l'auteur.

Ainsi s'ouvre la première "histoire", intitulée "Souvenir de la lumière":
"C'est le 20 septembre 2013 qu'il fut donné à Ehlmann de vivre la scène qu'il me raconta la seule fois où je le vis, et dont il m'affirma d'emblée qu'elle avait changé sa vie - qu'elle allait la changer à jamais désormais, c'était du moins le serment qu'il se faisait à lui-même, qu'il venait de se faire, puisqu'elle s'était déroulée quelques jours à peine avant notre rencontre."
On entre ensuite dans la toute petite chambre des urgences pédiatriques, la 817, où Ehlmann et A., sa compagne, ont veillé leur enfant alors nourrisson pendant deux semaines. L'infirmière qui était présente et se rappelle de cette famille, la douleur d'un enfant, la présence de ses parents et leurs émotions, tout cela et la manière dont le narrateur a fait la connaissance d'Ehlmann, Sylvain Prudhomme nous le confie. Et il nous bouleverse.

Il y a aussi le grand-père qui ne veut pas admettre qu'il vieillit et que son petit-fils tente de protéger comme il le peut contre son inconscience. Les voisins qui exultent quand ils font l'amour à la grande inquiétude d'autres habitants du lieu. L'équipée au cimetière d'un quadragénaire et de ses parents, renversant le cours habituel des générations. Awa qui épluche des crevettes pour sa patronne en rêvant d'ouvrir son salon de beauté... Toutes ces "histoires" délicatement racontées, célèbrent l'humain, saisissent ses failles et ses façons de les combler. Qu'il est dur de refermer ces "Orages"!

Pour feuilleter en ligne le début du recueil "Les orages", c'est ici.


Palmarès de printemps

Les Académiciens Goncourt, réunis ce mardi 4 mai par visioconférence, annoncent les lauréates et lauréats des Goncourt de printemps 2021.

Goncourt du premier roman
Emilienne Malfatto, "Que sur toi se lamente le Tigre" (Elyzad)
préférée à 
Abigail Assor, "Aussi riche que le roi" (Gallimard)
Olivier Hercend, "Zita" (Albin Michel)
Dimitri Rouchon-Borie, "Le Démon de la colline aux loups" (Le Tripode, lire ici)
Goncourt de la nouvelle
Shmuel T. Meyer, "Et la guerre est finie" (Metropolis)
préféré à
Sylvain Prudhomme, "Les orages" (L'arbalète Gallimard)
Cyril Roger-Lacan, "Derniers jours" (Grasset)
David Thomas, "Seul entouré de chiens qui mordent" (L'Olivier)
Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux
Pauline Dreyfus, "Paul Morand" (Gallimard)
préférée à
Marianne Alphant, "César et toi" (P.O.L)
José Alvarez, "Helmut & June, portraits croisés" (Grasset)
Olivier Mony, "Louis Jouvet "(Folio inédit)
Thomas Sertillanges, "Edmond Rostand, les couleurs du panache" (Atlantica)
Goncourt de la poésie Robert Sabatier
Le grand poète Jacques Roubaud, mathématicien, écrivain, essayiste, membre de l'OULIPO, qui aime à se définir comme un "compositeur de mathématiques et de poésie" est couronné pour l'ensemble de son œuvre (publiée chez de nombreux éditeurs).


mercredi 13 novembre 2019

Sylvain Prudhomme lance un hymne à la liberté

Par Sarah Trillet, invitée de LU cie & co


Sylvain Prudhomme. (c) Christophe Archambault/AFP

Avec son huitième roman en douze ans, le somptueux "Par les routes" (Gallimard, L'Arbalète, 304 pages), qui vient de recevoir le prix Femina 2019 (lire ici),  Sylvain Prudhomme,  nous embarque dans un périple aux mille escales à travers l'Hexagone.



Le narrateur, Sacha, a la quarantaine – Sylvain Prudhomme est né en 1979. L'écrivain lassé de l'effervescence parisienne aspire à un changement de rythme et à vivre sa vie de manière plus attentive et profonde. Il déménage dans un petit appartement dans le sud-est de la France, dépouillé de tout superflu, à la recherche d'inspiration, de calme et de sérénité.
"(...) J'ai pensé: on voit mieux dans le peu. On vit mieux. On se déplace mieux, on conçoit mieux, on décide mieux. J'ai savouré la pensée que ma vie était là désormais. Le fatras de mes quarante années d'existence réduit à cette somme d'objets sur une étagère."
Par le jeu d'un hasard qui a l'allure prophétique des mythes où le destin rattrape ses personnages, il recroise "l'autostoppeur", avec qui il a, dans sa jeunesse, partagé un bout de vie tumultueuse et parcouru toute la France en stop. L'autostoppeur vit en couple dans le même village et a un jeune enfant.

Ce surgissement remet l'un et l'autre en face de ses aspirations et désirs, cette part de soi si puissamment agissante. Ils s'enchantent de l'intelligence qui se rétablit immédiatement entre eux. Mais Sacha, assagi, se trouble de retrouver l'autostoppeur toujours animé par cette urgence, intacte, à fuir et explorer les possibles. Un nomadisme qui le conduit  inlassablement vers de nouvelles rencontres, à rechercher cette proximité exclusive, presque érotique, avec des inconnus le temps d'un trajet entre deux points sur une carte routière.
"(...) tout à l'heure, dans quelques minutes à peine, nous serons assis côte à côte dans le même habitacle, nous nous parlerons, nous nous raconterons mutuellement nos journées, échangerons nos vues sur la vie, en saurons plus l'un sur l'autre que n'en savent certains de nos amis les plus proches."
L'autostoppeur s'absente de plus en plus souvent. Les disparitions s'étirent et autorisent peu à peu Sacha à se rapprocher et reprendre les rôles de conjoint et de père auprès de Marie et Agustin. Chacun finit ainsi par investir la vie de l'autre par une sorte de procuration.

Ce très beau roman introspectif traite d'attachement, de couple, d'amitié et d'amour, sur fond de quête de liberté, de place à trouver. Il soulève la question du choix face à nos mille vies possibles et amène inévitablement celle du renoncement.  Sylvain Prudhomme nous parle du refus de choisir et explore la possibilité de maintenir le lien dans un mouvement où il s'agit à la fois de rester et de partir. Une gageure.

Chaque personnage traverse l'épreuve - suprême et sublime - de l'acceptation de la liberté de l'être aimé: l'ami, l'amant, le père. Grandir, c'est parfois accepter de partir et de laisser partir, se confronter à cette part de l'autre qui nous échappe et renouveler la survivance du lien et du don de soi.

Evoquant les paroles d'une chanson de Leonard Cohen: "(...) et il lui fait cette déclaration dont je ne pense pas que beaucoup de longs poèmes l'égalent en beauté, en justesse, en conscience de l'impermanence des choses en ce bas monde: ‘Je suis heureux que tu te sois trouvé sur ma route.’ Parole de voyageur. Parole d'habitué des routes, des carrefours, des rencontres. Parole de vrai amoureux de la vie, reconnaissant aux surprises qu'elle réserve."

D'une écriture sobre et efficace, Sylvain Prudhomme dépeint l'intime avec brio et justesse. L'absence de ponctuation expressive offre au lecteur une dimension participative, il est libre de choisir le ton des dialogues et dès lors d'y mettre une part de lui. Le romancier nous fait entrer au plus près de l'intimité du narrateur, on ressent avec lui les émotions qui le traversent, on contemple avec lui le vert tendre de la nature qui s'éveille, on respire avec lui la fraîcheur humide des matins engourdis et on reconnaît le plaisir et le goût du premier café de la journée, une journée gorgée de lumière et pleine de la promesse de tous les possibles.

Pour lire le début de "Sur les routes", c'est ici.




lundi 17 septembre 2018

Mère solo au bord de la crise de nerfs

Carole Fives.

🎵🎵 "Fais dodo, Colas mon p'tit frère 🎵🎵
🎵🎵 Fais dodo, tu auras du lolo" 🎵🎵

Contrairement à la berceuse, dans le nouveau roman de Carole Fives, le superbe "Tenir jusqu'à l'aube" (Gallimard, L'Arbalète, 179 pages), maman n'est pas en haut à cuire un gâteau et papa n'est pas en bas à préparer du chocolat. Au contraire, papa n'est même plus là du tout. Et l'héroïne, graphiste de profession, se retrouve seule avec son petit bout de deux ans. Un gamin qu'elle adore. Une maternité dont elle a besoin de s'échapper de temps en temps. Comment? Elle fugue.

Elle fugue comme la chèvre de Monsieur Seguin, histoire qu'elle lit le soir par épisodes à son petit. De temps en temps, elle s'éclipse, laissant son petit seul dans l'appartement. Quelques minutes de liberté, minutes volées, minutes d'angoisse et de joie. Et s'il arrivait quelque chose? Peut-être. Mais quelqu'un se demande-t-il ce qui pourrait arriver si elle ne s'octroyait ces répits?

Carole Fives aborde de manière extrêmement intéressante le thème de la mère célibataire, sans boulot ou si peu, donc sans ressources, donc sans place de crèche, donc obligée de s'occuper de son fils tout le temps. Une spirale infernale qui ne l'emportera néanmoins pas. Son héroïne n'est ni une sainte qui se sacrifierait pour son rejeton, ni une démone qui l'abandonnerait. C'est une femme d'aujourd'hui, pleine d'amour maternel et lucide par rapport à sa vie. C'est une femme qui trouve des solutions pour se sauver, elle, et donc sauver la relation qu'elle a à son fils. Devrait-elle payer le prix fort pour sa liberté, comme la chèvre de Monsieur Seguin? "Non", répond la romancière. "La nouvelle de Daudet, "La Chèvre de Monsieur Seguin", m'a toujours révoltée. Pourquoi la chèvre doit-elle mourir? J'ai voulu prendre le contre-pied et montrer une femme qui tentait de se libérer... Oui, j'ai écrit un texte féministe contre un texte que je trouve réactionnaire, surtout si on remplace chèvre par femme. La phrase de Daudet en exergue est une boutade, non un hommage!"

Le roman au style si agréable nous raconte cette jeune femme à la troisième personne. Par petites touches, on la suit dans son quotidien, partagé entre recherche d'emploi et toutes les complications que cela suppose, jeux avec son fils, éducation de celui-ci. Dans ses questionnements qu'elle suit sur les forums des réseaux sociaux avant d'y intervenie elle-même, reflets de sa difficulté d'être et miroir de la bien-pensance anonyme comme des appels à vivre d'autres petites chèvres de Monsieur Seguin. En parallèle à l'avancée du récit de Daudet.

En trois parties, "S'échapper", "Passer le week-end", "Tirer sur la corde", le livre nous fait connaître de plus en plus intimement le quotidien de cette maman solo. Sans mélo, sans peser. Les faits suffisent. Le duo constant, l'absence du père, les voisins fuyants, le banquier, l'huissier, la maladie, la visite du grand-père, l'avocate, l'expulsion... En parallèle, les fugues, de plus en plus longues, alarme du téléphone programmée, et leur cortège d'imprévus qui pourraient tourner au drame. Se croit-elle "au moins aussi grande que le monde" comme l'écrit Daudet? Non, bien sûr, celle qui nous est racontée est une femme d'aujourd'hui, mère du mieux qu'elle peut mais pas que. Avec ses petites phrases courtes et ses discussions sur internet, avec ce quotidien à la fois joyeux et difficile jusqu'au terrible suspense final, Carole Fives nous brosse le tableau de notre société où une femme qui est mère n'est respectée que quand elle se cantonne à son rôle de Mère Courage. Surtout quand le père a disparu. "Tenir jusqu'à l'aube" nous montre qu'il peut en être autrement. Qu'il doit en être autrement. Sa narratrice n'est pas une mauvaise mère mais une femme d'aujourd'hui, présente à son enfant et vivante pour elle-même. Un roman qu'on ne lâche pas et dont on savoure la progression dramatique.


Pour feuilleter  le début de "Tenir jusqu'à l'aube", c'est ici.





mercredi 1 février 2017

"Allô Maman bobo", revu par Carole Fives

Carole Fives. (c) Catherine Hélie/Gallimard.

Mince alors, la chanson d'Alain Souchon "Allô Maman bobo" date de 1977 (album "Jamais content"). Quarante ans! Cela me fait un choc. Moins fort néanmoins que la lecture du dernier roman en date, le troisième après un recueil de nouvelles, de Carole Fives, "Une femme au téléphone" (Gallimard, L'Arbalète, 102 pages). Fort, déchirant, déchiré. Inattendu aussi, mais on connaît l'auteure, que ce livre reprenant des conversations téléphoniques entre une mère, Charlène, la soixantaine, et sa fille adulte.

Une succession de mots, de phrases, qui disent celle qui parle autant que celle qui écoute. Et on comprend tout de suite la peine de celle qui décroche le combiné, parfois le raccroche brusquement, même si cette peine n'est jamais dite. Allôs, Mamans, bobos. Beaucoup de bobos.
"C'est maman, j'ai la voix complètement cassée, je n'ai pas pu voir de toubib car ils sont tous en vacances, voilà, j'espère que toi ça va... Ton frère ne voulait pas que je t'en parle mais j'ai des soucis avec mes globules rouges, (...)"
"Je te dérange? Tu n'avais qu'à fermer ton téléphone. Moi je suis debout depuis six heures alors... Ça a réveillé tes amis? Mais vous dormez tous ensemble dans cette maison de vacances? (...)"
"C'est encore moi, je tourne en rond. J'ai déjà fumé un paquet et bu une cafetière. Tout vomi aux toilettes. C'était amer comme de la bile. Alors je t'ai appelée, j'avais besoin de parler à quelqu'un, excuse-moi. (...)"
Voilà les débuts des trois premiers paragraphes du livre, histoire de donner le ton du nouveau roman de Carole Fives, épatant. Au début, on ne sait trop quoi faire avec cette mère qu'on devine envahissante. Soupirer? Sourire? Ou carrément rire quand Charlène annonce qu'elle s'est inscrite sur le site Meetic. Et qu'on va suivre son insuccès initial: "Tu sais pourquoi personne n'a répondu à mes annonces sur internet? J'ai coché Je suis une femme qui cherche une femme, rien ne va plus." On devine son sourire blagueur. Cela ne durera pas: "C'est toi ma puce? Le médecin m'a appelée, il m'a annoncé tout de go "madame, c'est le docteur Plot. Vos résultats sont très mauvais, vous avez un cancer, on se voit lundi, à mon cabinet", puis il a raccroché. Un cancer? Non, mais il n'est pas fou ce toubib?"

Tout de suite, on est pris par l'humanité de ces conversations dont on n'a que la voix de la mère. Ce qu'elle répond permet toutefois de savoir ce que sa fille lui a dit. Le procédé est fort et permet d'économiser les sentiments inutiles. Car ils sont nombreux à se succéder à la lecture de "Une femme au téléphone".  On suit la vie actuelle de Charlène qui, en même temps, se remémore son passé. Une femme vieillissante, centrée sur elle-même et ses chagrins. Très occupée à chercher un homme aussi. Ou à lancer des idées en l'air, comme celle de faire ce livre. Tellement égocentrée qu'elle ne peut guère porter attention à sa fille, oreille patiente et empathique.

Une telle difficulté à communiquer fait frémir. Mais on ne peut qu'admirer l'habileté de l'appelante à toucher sa fille là où cela lui fera mal - en est-elle même consciente? On croit parfois qu'elle lui glisse quelques fleurs, c'était ne pas voir le pot qui suit. Se rend-elle seulement compte combien elle est une mère toxique? Carole Fives réussit à nous la rendre toutefois touchante, en même temps que ses initiatives, ses opinions ou ses colères peuvent nous faire sourire. Elle dresse aussi un magnifique portrait en creux de la fille, qui voit s'inverser sans que personne n'en dise trop rien les rôles parents-enfants. Combien de femmes ne sont-elles pas dans cette situation? "Une femme au téléphone" est un roman finement engrangé qui fait rire en même temps qu'il serre la gorge.