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jeudi 2 mars 2023

La Partie s'est vraiment installée

Adrien Parlange égrène les souvenirs d'une vie. (c) La Partie.

Plusieurs milliers d'albums jeunesse
sont publiés chaque année et curieusement, une petite maison de quatre personnes ayant une grande expérience professionnelle et sachant ce qu'elles veulent (lire ici et ici) revient régulièrement dans les sélections des prix. Pépites de Montreuil (lire ici), Prix IBBY Belgique francophone (lire ici), Bologna Ragazzi Awards (lire ici), Prix Sorcières (lire ici)...  Les livres illustrés publiés par les éditions La Partie trustent les sélections des palmarès et n'en repartent pas perdants. Et on s'en réjouit tant chaque album publié présente originalité et exigence tout en offrant un immense plaisir de lecture. Des bijoux dont certains ont été présentés ici

Coup d'œil à reculons sur 2022

Souvenirs d'une vie


Les printemps
Adrien Parlange
La Partie, 78 pages
dès 4 ans
octobre

Merveille d'album en moyen format bien épais, toilé de jaune, sur la couverture duquel dort un bébé croqué en quelques traits ronds et tendres. Fort original avec son dispositif d'onglets découpés dans les pages en carton épais que les jeunes lecteurs comprennent immédiatement, puissamment poétique dans son évocation d'une existence. Un livre écrit à la première personne, splendidement illustré de croquis en plusieurs couleurs, qui touche au cœur, ravit les yeux et les oreilles et flotte longtemps dans la mémoire.

Ce nouveau-né endormi, on va le suivre durant 85 ans. De page en page, il nous confie les souvenirs qu'il a depuis ses 3 ans. Pas avant: "Des deux premières années de ma vie, je ne garde aucun souvenir." Mais "A 3 ans, je fais quelques pas dans la mer. L'image de mes deux pieds dans l'écume est la première que je garde en mémoire". Un croquis sur fond jaune le montre, la main dans celle de sa maman. L'onglet découpé dans la page de droite trouve sa raison d'être tout de suite après. "A 4 ans, mon père me fait goûter un minuscule fruit rouge ramassé au bord d'un fossé. Le souvenir de cette première fraise des bois m'accompagne depuis." Sur la page de gauche à fond mauve apparaît la douce scène familiale, complétée des pieds du souvenir précédent, visibles grâce à la découpe (image du haut).

Il en sera ainsi dans tout l'album où le narrateur raconte, se raconte, bébé, enfant, gamin, ado, jeune homme, adulte, père, grand-père, personne âgée. A chaque âge, un souvenir, petit ou grand, durable ou plus fugitif. On visualise chacun dans une scène campée en quelques traits de couleur sur différents papiers teintés, complétée d'extraits de souvenirs antérieurs visibles grâce aux découpes. Un procédé qui reflète combien la vie est composée d'allers-retours constants. Trente-trois souvenirs se succèdent, en effaçant certains, en réactivant d'autres. Chef-d'œuvre de créativité et de beauté, "Les printemps" est aussi complètement à hauteur d'enfant.

Que de souvenirs lors d'un déménagement. (c) La Partie.



Une forêt au cœur de la ville


On va au parc
Sara Stridsberg
Beatrice Alemagna
traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud
La Partie, 72 pages
pour tous à partir de 3 ans
octobre

De temps en temps, un album naît de dessins sur lesquels un auteur pose des textes. Beatrice Alemagna l'avait déjà fait dans son magnifique "Adieu Blanche Neige" (La Partie, 2021, lire ici). Elle reprend le procédé dans cet album où elle a composé une série d'images montrant des aires de jeux pour enfants, étonnantes architectures de plein air établies dans les parcs. Ces images tellement représentatives de l'art de Beatrice Alemagna ont été confiées à la grande auteure suédoise Sara Stridsberg qui a composé, sur elles, des textes en forme de déclaration poétique. On se rappellera que l'album avait fait l'objet d'une fresque peinte par Beatrice Alemagna sur les murs de l'Institut suédois de Paris en novembre 2021.

Entre les deux créatrices est née une alchimie narrative et esthétique, perceptible dans l'album. On y suit des enfants, joueurs, explorateurs, admirateurs des arbres et lucides par rapport au peu de place que leur laisse la ville, imaginatifs et un brin philosophes. Marelles, balançoires, portiques à escalader, toboggans et autres engins sont autant de tremplins pour leur imagination. "On ne rentrera plus jamais à la maison!"

Textes et illustrations nous emmènent au cœur de ce parc tant aimé d'eux, si finement observé, nature, habitants, visiteurs, jour, nuit, à la fois refuge et paradis pour les jeunes citadins avides d'espace et d'amitiés.

Un  album magnifique par ses images évocatrices qui vous happent illico et par son texte sobre racontant avec poésie ces enfants et leurs aventures vécues ou rêvées.

Une des aires du jeu du parc. (c) La Partie.



Un lundi buissonnier


Le détour
Rozenn Brécard
La Partie, 72 pages
dès 5 ans
septembre

Dans ce premier album en solo, la Française Rozenn Brécard met en scène les aventures riches et palpitantes tout au long d'un lundi de deux enfants qui ont raté le car de ramassage scolaire. On a bien besoin des 72 pages de cet album bien épais pour suivre les moments successifs de cette journée en dehors de l'école. L'originalité de ce travail est que la narration se déroule principalement dans les images, de très belles gouaches construites avec originalité, présentant par exemple différentes séquences d'une scène dans la même image, complétées de brefs textes.

Dans ce "Détour" bien nommé, on va suivre le frère et la sœur tout au long de la journée. Ils marchent, ils marchent vraiment beaucoup. Ils explorent de tout près leur coin de Bretagne. Ils font des choses extraordinaires comme emprunter une barque, d'autres très ordinaires comme se disputer et se réconcilier. Ecole buissonnière mais journée inoubliable où ils font des rencontres avec des travailleurs et des animaux, où ils s'amusent, où ils goûtent la nature. Une journée de liberté, incroyablement riche d'aventures à l'heure où les enfants sont constamment sous surveillance.

Une journée d'aventures en liberté. (c) La Partie.



Un imagier tout en ronds


Les animaux
Bastien Contraire
La Partie, 24 pages
dès 2 ans
septembre

Crânement intitulé "Les animaux", cet album n'en présente aucun! Enfin, pas de la façon classique, plus ou moins réaliste. Mais il fait mieux. Il les propose de manière symbolique, par un rond de leur couleur légendé de l'espèce animale en question dans une jolie typographie: "le poussin" sous un rond jaune, "le dauphin" sous un rond bleu, "le cochon" sous un rond rose...

Bastien Contraire établit ainsi immédiatement un rapport ludique et complice avec ses jeunes lecteurs. N'a-t-on pas seriné à ces derniers "le cochon rose", "le dauphin bleu", "le poussin jaune"? Ils l'ont bien retenu et, en champions de l'abstraction, deviennent dans cet album inventif, graphique et rigolo, des passeurs de savoir. Ce sont eux qui dégainent des noms d'animaux selon les couleurs. Bien sûr, ils peuvent hésiter entre le cochon et le flamant rose, entre le dauphin et la baleine. Mais comme il n'y a pas de compétition, tout le monde en rigole tout de suite. Epuré et graphique, "Les animaux" est un formidable album de plaisirs à partager entre petits et grands.

Joliment calligraphiés, deux animaux. (c) La Partie.



Choix multiples


Un matin
Jérôme Dubois
Laurie Agusti
La Partie, 96 pages
dès 7 ans
septembre

Inspiré des lectures d'enfance des deux auteurs, cet autre album sur la mémoire, souvenirs de jeux, de peurs, de plaisirs, propose au lecteur des choix  multiples. Par exemple: "visiter le reste de la maison: aller page 6/ aller voir ce qui se passe dehors: aller page 8" et ainsi de suite. Des invitations à avancer ou à reculer dans les pages. Pour que le lecteur s'y sente bien et autonome, il paraît préférable que la lecture soit acquise. 

Dans son lit, un enfant ne reconnaît plus le monde un matin où il se réveille car les couleurs ont disparu, non seulement de sa chambre mais de la ville entière! Il va sortir pour tenter de retrouver ses repères. Ce sont ses souvenirs qu'il va croiser, représentés par des bulles colorées qui vont le guider. Si plusieurs parcours, fort variés, sont possibles dans les pages, ils mènent tous à la même destination, la chambre. Et à une ultime question: rêve ou réalité?

Extrêmement pensé, super bien construit, très agréablement illustré, "Un matin" réjouira les lecteurs capables d'une bonne dose de concentration, indispensable pour circuler entre les consignes proposées.

Première double page, en noir et blanc forcément. (c) La Partie.



Une femme artiste en Suède


L'oiseau en moi vole où il veut
Sara Lundberg
postface d'Alexandra Sundqvist
traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud 
La Partie, 128 pages
dès 6 ans
avril

"Un récit inspiré des peintures, lettres et journaux intimes de Berta Hansson", glisse l'auteure-illustratrice Sara Lundberg en ouverture de cette superbe fresque biographique consacrée à la peintre suédoise méconnue (1910-1994) et posant toutes les questions relatives à la condition d'artiste pour une femme, et surtout pour une femme née au début du siècle dernier.

Un texte magnifique, vibrant, terriblement émouvant, porté par de superbes illustrations dans différentes gammes chromatiques, nous confie l'itinéraire de l'artiste, enfant résolue à devenir peintre alors qu'elle est fille de fermiers et que la famille est mise à rude épreuve à cause de la tuberculose finalement fatale de la mère. Si Berta est sûre de ses choix de vie, elle a aussi l'espoir que les oiseaux qu'elle sculpte dans la glaise soient magiques et sauvent sa maman à qui elle les offre.

Insensible aux moqueries des enfants à l'école, décidée à ne pas devenir une "femme au foyer" comme ses deux sœurs, la jeune fille trouve un certain soutien chez le médecin, féru d'art, qui soigne sa maman jusqu'à son décès. Sauf que cette disparition le force à s'occuper en priorité des siens. Jusqu'au jour où elle trouvera la force de se révolter, pour ne pas mourir. Déjà comprise par ses sœurs, elle le sera aussi finalement par son père. A ce moment, elle pourra déployer ses ailes de peintre comme les oiseaux qu'elle aime sculpter.

Berta est comprise par sa mère. (c) La Partie.



Amitié et jardinage


Hermelin, Lapin et le potager
Elle van Lieshout
Erik van Os 
Marije Tolman
adapté du néerlandais par Emmanuèle Sandron
La Partie, 40 pages
dès 4 ans
avril 

Album de saison que cette installation d'un potager par les deux amis Hermelin et Lapin. Album ironique quand on voit la répartition des tâches entre les deux voisins et amis. C'est simple, l'hermine Hermelin fait presque tout et Lapin le lapin presque rien. Par exemple, l'un bêche, l'autre sème. La situation deviendra encore plus cocasse à l'arrivée des premières récoltes, très longtemps espérées. Le patient Hermelin attend le lendemain pour en profiter et quand il arrive, tout ce qui était mûr a disparu. La faute à qui? A un coupable gourmand qui ne se dénonce pas. Lapin est vraiment culotté dans cette histoire questionnant les notions de justice et de partage tandis que Hermelin apparaît altruiste et généreux. Un album piquant servi par de charmantes illustrations où les deux héros évoluent sur des décors finement représentés.


Avant, après... (c) La Partie.



Errance dans un port islandais


Une histoire que Saga m'a racontée
Suzanne Arhex
La Partie, 48 pages
dès 4 ans
mars

Dans un port islandais, une petite fille du coin interpelle le lecteur. Saga et lui vont discuter, dialoguer, échanger, s'apprendre des choses. Saga raconte sa vie sur la côte, sa maman qui travaille à l'usine de filets pour la pêche, les découvertes dans les filets, les baleines, hier et aujourd'hui, les icebergs, hier et aujourd'hui... L'air de rien, tout en sautant d'un sujet à un autre comme les enfants excellent à le faire, elle interroge le lecteur sur le choc entre les traditions et le progrès, le réchauffement climatique et les inquiétudes qu'il suscite. Une très belle histoire, présentée de façon originale et pertinente.

L'auteure-illustratrice a imaginé ces conversations pétillantes, posées sur de très belles illustrations en couleurs, riches en détails, lors d'une résidence dans un village de pêcheurs à l'est de l'Islande. 

Voici Saga. (c) La Partie.


Suzanne Arhex a répondu aux questions de sa maison d'édition.

Quel est le point de départ du livre?
J'ai été étudiante Erasmus à Reykjavik. Depuis, je suis régulièrement retournée en Islande pour voyager ou pour des résidences artistiques. Par ces voyages, j'ai écrit et dessiné deux premières sortes de fables, dont le lien est notre relation à l’eau. La première raconte les gestes quotidiens d'une femme de pêcheur dont le mari noyé revient sous la forme d'une vague qui inonde la cabane. Dans la seconde, un enfant collectionne des cailloux piochés près d'un lac où il n'a pas le droit d’aller, parce qu'habité par un monstre – c'est une vraie croyance à l’Est du pays.
"Saga", c'est le dernier volet de cette "trilogie de l'eau". En retournant à l'Est en 2019, je savais que je voulais parler d'un·e enfant qui croit voir une baleine échouée dans un bout d'iceberg. Le reste, c'est venu en traînant dans le fjord et l'usine de filets de pêche du village.

Qui est Saga? Est-ce une petite fille que tu as vraiment rencontrée?
Saga n'existe pas vraiment, mais ses habits, si. "Saga", ça veut dire "histoire" en islandais. Elle est le prétexte à une narration. Elle raconte un tas de choses qui ne sont pas vraiment vraies, on ne sait pas trop où commence le mensonge mais ce n'est pas si important. Elle traine et contemple, elle accueille la personne qui voyage, et la personne qui va lire, tout en vaquant à ses occupations. Elle guette l'horizon à la recherche des baleines dont on lui a tant parlé mais qu'elle n’a jamais vues, dont on ne sait même plus si elles existent vraiment. Pour Saga, la baleine est quasiment un animal fantastique, comme une licorne.

Est-ce que c'était important pour toi d'évoquer le réchauffement climatique à travers le récit de Saga?
Je sais que c'est un sujet omniprésent pour tous, parce que l'Islande fait partie de ces lieux où le changement est déjà visible d'année en année, par la fonte des glaciers qui s'accélère, la neige qui disparait trop tôt des montagnes, l'agriculture qui évolue, la disparition de certaines espèces animales. Ce n'est ni abstrait, ni lointain, c'est un sujet, et pour certains une lutte de chaque instant. Le film "Woman at war" de Benedikt Erlingsson raconte bien cela. C'est une île qui est constamment confrontée à l'incompatibilité entre certaines coutumes ou activités économiques nuisibles pour l'environnement et questionnements écologiques. La chasse à la baleine, par exemple, fait partie de ces sujets qui déchirent le pays.

Moi je voulais parler de l'eau, de la pêche, de cette île, et ça ne pouvait pas aller sans considérer ce sujet je crois, même si le point de départ de mon histoire, c'est vraiment une errance sur un port. 

La question que tout le monde se pose: est-ce que tu en as vu, toi, des baleines?
Des baleines, je n'en ai pas vues. Et tu sais, j'ai cherché! Au prochain voyage, si elles veulent bien, peut-être?
Le port. (c) La Partie.



lundi 29 novembre 2021

La Partie, c'est très très bien parti!

"Adieu Blanche-Neige" de Beatrice Alemagna. (c) La Partie.

Il avait fallu attendre quatre mois entre l'annonce de la création des nouvelles éditions La Partie (lire ici) et sa première salve d'albums à la rentrée de septembre. Normal, disaient les pragmatiques. Long, disaient les passionnés. Aujourd'hui, avec les cinq albums parus en août-septembre et les cinq d'octobre-novembre, on a de quoi s'en mettre plein les yeux car ils sont excellents. Logique, l'équipe de La Partie n'est pas tombée de la dernière pluie. Elle est aguerrie, a ses auteurs, publie ce qu'elle aime et ce en quoi elle croit. Quel feu d'artifices que ces dix albums, chacun ayant sa particularité, son charme, son genre, son public.

"Adieu Blanche-Neige". (c) La Partie.


Un coup de chapeau particulier au dernier titre paru, le grand format à reliure cousue de Beatrice Alemagna "Adieu Blanche-Neige" (96 pages, La Partie). Un album qui reprend l'histoire de Blanche-Neige selon la version originale des frères Grimm mais du point de vue de la belle-mère, donné à la première personne. Soit la jalousie dévorante, la souffrance, la vengeance, la noirceur, portées par un graphisme extrêmement fort. Idem pour les scènes avec Blanche-Neige, le chasseur, les sept nains ou le prince! Le résultat est tout simplement époustouflant! Enthousiasmant! A mille lieues de la version édulcorée de Walt Disney, revu par Beatrice Alemagna, le conte original, terrible, reprend toute sa force narrative et y confronte le lecteur.

Le livre a une genèse particulière. Hantée par l'univers sombre du conte des frères Grimm, Beatrice Alemagna a d'abord peint une série de trente-quatre tableaux puissants, saisissants, d'une incroyable beauté, quasiment hypnotiques tant il y est à voir. Expressionnistes, proches de l'abstrait parfois, ils racontent la folie d'une jalousie aveuglante. Ce n'est qu'ensuite que l'auteure-illustratrice a écrit le texte. La confession tragique d'une femme folle de jalousie, d'une reine vengeresse, d'une belle-mère narcissique dont le destin sera aussi triste que terrifiant.
"Il y a 3 ans, j'ai commencé à peindre.
Ce travail n'était pas destiné à être vu. C'était mon projet secret, car il répondait juste à un besoin viscéral de trouver un autre espace que celui destiné à ma création de livres pour enfants. 
C'était une envie impérieuse de peindre, de ne plus me laisser porter par une narration précise, d’échapper à ma routine de dessinatrice, de me soustraire à ce monde parfois étriqué et contraignant du livre pour enfants. Peut-être même, a posteriori, une envie d'y retourner avec un nouveau bagage.
Pendant trois ans, j'ai peint à l'instinct d'un enfant qui aurait pillé son intérieur le plus noir. En m'arrachant les cheveux, en pleurant, en dansant même, par moments. Mais surtout en me demandant incessamment si je faisais de la peinture: si je ne fabriquais pas une illustration peinte ou plutôt une peinture illustrée. Et aussi, si ces images étaient pour adultes ou pour enfants. Je n'ai pas trouvé de réponse.
Mais à sa place, j'ai trouvé Béatrice Vincent, éditrice assez téméraire pour décider de publier ces 3 ans de travail. Mes peintures sont devenues les images du livre "Adieu Blancheneige" que j'ai aussi écrit et qui sortira le 23 novembre prochain. Ces mêmes peintures que j'expose et vends (pour la toute première fois de ma vie) dans la géniale galerie Arts Factory, à Paris. Aujourd'hui je vous invite à venir les découvrir en vrai.
Hardiment, résolument, intensément."
Le texte apparaît en double page entre des séquences de quatre images (cinq au centre du récit), elles aussi sur double page, à bords perdus, conférant encore davantage de force aux propos. Chance pour les Parisiens, les peintures originales d'"Adieu Blanche-Neige" sont exposées à la galerie Arts Factory jusqu'au 24 décembre (infos ici). Double chance pour les Parisiens, une autre exposition de 26 dessins originaux et d'une fresque murale de Beatrice Alemagna se tient jusqu'au 9 janvier à l'Institut Suédois, autour de l'album "On va au Parc", écrit par l'autrice suédoise Sara Stridsberg et à paraître en français à l'automne 2022 (traduction de Jean-Baptiste Coursaud, La Partie).

"Adieu Blanche-Neige" est un album exceptionnel. Un livre d'artiste pleinement accessible à tous les publics. Une merveille à ne pas manquer.

"Adieu Blanche-Neige". (c) La Partie.


Et les autres titres?

Bébé
Pauline Martin (lire ici)
La Partie
36 pages
dès la naissance

Qu'il est mignon ce bébé qu'on suit pendant une grosse année depuis ses premiers jours. Un imagier joyeux et sensible jouant agréablement sur des graphismes simples, où le héros fait ses premiers apprentissages. Il tête, il rêve, il nage, il écoute, il gazouille... Il pleure et il rit. Il mange tout seul et s'en met plein partout. Il découvre ses sens et le monde. Il fait ses expériences. Il apprend à marcher, quitte à tomber parfois. Un délicieux album plein de bienveillance qui plaide en filigrane pour l'autonomie des bébés. Les parents du héros sont là, mais pas tout le temps. Ils veillent. Ils le protègent mais ne l'étouffent pas. Ils l'aiment. Laissons donc vivre nos bébés. Pour les tout-petits et leurs parents.

"Bébé". (c) La Partie.

"Bébé". (c) La Partie.




Il faudra
Ramona Badescu
Loren Capelli
La Partie
96 pages
dès 4 ans

Une petite fille apprend de ses parents qu'elle va être grande sœur: "Bientôt, tu sais/ il faudra que tu partages…/ le chocolat… le temps/ et aussi nos bras./ Chacun aura toujours sa place/ ne t'inquiète pas/ mais il faudra…" Si, accompagnée de son chat, elle commence par rappeler ses droits du tac au tac, "il faudra que je garde mon lit, mon doudou chouette aussi et le tipi des Indiens", elle se projette immédiatement dans cette vie future. "Il faudra..." C'est désormais la jeune narratrice qui utilise l'expression, présentant au bébé à venir toute une liste de découvertes qu'il va faire, chaque fois entamées par ladite expression.

"Il faudra". (c) La Partie.

Une ritournelle où l'héroïne se dévoile comme enfant et comme grande sœur. Toute sa vie défile dans ces pages touchant à la poésie, les moments doux de l'enfance, ceux sérieux ou plus durs de l'école, ceux chaleureux en famille, les joyeuses découvertes des vacances... Comme le bébé à naître est déjà aimé! Un quotidien passionnant et apprécié défile en séquences aussi exquisément écrites que dessinées. Les mots de Ramona égrènent la vie avec une délicate gourmandise, les crayons de couleurs de Loren les complètent, scènes esquissées ou plus figuratives, pleines de détails ou estompées en motifs graphiques. "Il faudra" célèbre l'amour en gestation comme le bébé.

"Il faudra". (c) La Partie.

"Il faudra". (c) La Partie.




Le ver vert
Bruno Gibert
La Partie
40 pages
dès 3 ans

Un ver vert, d'accord. Mais un ver vert aux yeux vairons? Surtout s'il quitte Nevers pour Versailles? Et qu'il confond Roi Soleil et Vercingétorix? Auteur fécond tant en littérature générale qu'en jeunesse, créateur joueur, expérimentateur, illustrateur à la sobriété éloquente, Bruno Gibert utilise ici avec grand succès la contrainte oulipienne du son "ver" dans une histoire complètement loufoque. On suit, hilare, les trouvailles littéraires lors des différents épisodes pleins de surprises de son ver vert qui échappera aux soldats du roi mais pas au pivert! Les images en aplats colorés incitent le lecteur à retrouver le héros tandis que le texte déclinant le son "ver" à toutes les sauces et même encore plus l'invite à s'approprier lui aussi la langue française. Une lecture à partager entre générations.

Le ver vert rencontre le roi. (c) La Partie.




Le cauchemar du Thylacine
Davide Cali
Claudia Palmarucci
traduit de l'italien par Béatrice Didiot
La Partie
56 pages
dès 6 ans

Fiction? Documentaire? Les deux, parfaitement imbriqués dans ce fabuleux album dont la page de titre s'orne d'une arche de Noé contemporaine, le bateau en bois étant remplacé par un navire en acier moderne. Un petit goût d'Australie avec le héros, le docteur Wallaby, "spécialiste en mauvais rêves", et ses malades. En visite ou en consultation à son cabinet, il écoute les rêves répétitifs, ombres, menaces, persécutions, de ses patients, un échidné, un wombat, un émeu, un opossum, un diable de Tasmanie, un koala, une roussette... Autant d'espèces animales qu'on connaît.

"Le cauchemar du Thylacine". (c) La Partie.

Monté sur son fidèle dingo Sirius, le docteur Wallaby se fait aussi chasseur de cauchemars. Il est bien équipé! Un manuel dont il partage les pages et les conseils avec le lecteur. C'est alors que surgit le thylacine avec un rêve dont n'avait jamais entendu parler le praticien. Malgré ses recherches, il ne trouve rien. Et pour cause! Le thylacine appartient à une espèce éteinte. Il est un fantôme qui va rejoindre l'île des Ombres qui recueille les animaux disparus. Très construit, l'album s'achève sur les portraits de ces derniers, qu'on avait déjà aperçus en réduction en pages de garde.

Le Thylacine. (c) La Partie.


Les mauvais rêves. (c) La Partie.
Quelle claque visuelle que cet album qui nous fait comprendre combien les espèces animales sont menacées d'une manière particulièrement originale, à la fois dans la structure du livre et dans le graphisme d'une beauté sidérante. Entre carte à gratter pour les cauchemars, peinture à l'huile pour les panoramas et crayon pour le manuel, le tout se combinant dans une mise en page fort bien pensée. Un seul petit regret: si la liste des œuvres citées et des inspirations apparaît en fin d'ouvrage, il n'est pas fait mention des numéros de page et tout le monde n'est pas capable de reconnaître tous les tableaux.




Nous, les émotions
Tina Oziewicz
Aleksandra Zajac
traduit du polonais par Lydia Waleryszak
La Partie
72 pages
dès 4 ans

Rouge de colère, vert de rage, blanc de peur... On a l'habitude de lier émotions et couleurs. Rien de ça dans ce très bel album bien plus original et pertinent où se succèdent trente-et-une créatures représentant chacune une émotion. Elles composent une magnifique galerie de personnages, toute en rondeur, dans des gris bleutés parfois rehaussés de rose, l'un doté de bizarres oreilles, l'autre de tentacules, chevelus ou non. Tout en douceur même pour des sentiments violents. L'atout de cet album est que les trente-et-une saynètes présentent les émotions dans des mises en scène assorties de textes brefs, sans aucun jugement de valeur.

"Nous, les émotions". (c) La Partie.

"Nous, les émotions". (c) La Partie.

"Nous, les émotions". (c) La Partie.

Les idées des images sont à la fois simples et éloquentes: la curiosité perchée tout en haut d'une cheminée (atteinte par un bricolage d'échelles), la joie bondissant sur un trampoline, la crainte toute menue et cachée, la jalousie destructrice, la honte terrée... Comment n'y avait-on pas pensé plus tôt? On est immédiatement charmé et séduit par la finesse des mots et des images de cet album, le premier de l'illustratrice. On sourit, on se projette, on réfléchit, on est ému et on tourne les pages pour en découvrir toujours plus tant il est réussi sur le fond comme sur la forme.




Chats méchants
Delphine Chedru
La Partie
40 pages
dès 5 ans 

Images numériques pour une farce d'arroseur arrosé sur les préjugés. En l'occurrence, quatre chats qui ne sont ni doux ni gentils mais atrocement méchants et une souris qui n'est pas le menu et mignon animal escompté mais un monstre. Encore pire que les chats qu'elle déteste de surcroît. Les rôles vont s'inverser, et bien sûr, se réinverser car un chat méchant reste un chat méchant. Un album un peu lourd malgré son intention joyeuse.




La perle
Anne-Margot Ramstein
Matthias Arégui
La Partie
56 pages
dès 4 ans

Magnifique livre que celui-ci, dessiné à quatre mains, en boucle et muet, ce qui accentue l'impression d'images en hauteur. Bordées de blanc, en aplats,  agréablement fort colorées, elles se posent sur les doubles pages selon un rythme défini, plan rapproché en page de gauche, plan large en page de droite. Avec la contrainte que la perle soit toujours au centre de la page de gauche et de la même taille, expliquait Anne-Margot Ramstein au Salon de Montreuil. La perle du titre est celle dont on suit le voyage à travers le monde et le temps, le temps d'une vie humaine. La dernière illustration fermera avec douceur et éloquence la boucle entamée en couverture.

L'histoire débute simplement. Un jeune plongeur découvre une perle dans une huître au fond de l'océan. Il offre la bille précieuse insérée dans une fleur tout juste cueillie pour faire office de bague à son amoureuse. Quand elle se couche, elle dépose le bijou à côté de son lit. C'est la nuit que tout se corse et que le récit visuel s'emballe. Une pie vole la perle et la dépose dans son nid, à côté d'autres babioles. Un nid accroché au mât d'un bateau visité par le chat marin... On suit, éberlué et conquis, dans les images de deux tailles, les péripéties de la boule de nacre. Et elles sont nombreuses, une bijouterie, une exposition, le sac d'un voleur, les égouts, un cours d'eau, l'estomac d'un saumon et d'autres endroits inattendus jusqu'à la finale magistrale, célébration d'un couple amoureux tout au long du temps.

Au fil de l'album et du hasard, la perle change de statut et met en lumière divers sentiments humains. Divers comportements humains aussi quand on parcourt la nature à ses côtés. Elle nous montre en réalité l'humain et la nature dans ce qu'ils ont de pire et de meilleur. Admirablement composées, les superbes illustrations aux couleurs chatoyantes regorgent de scènes pleines de détails que chacun décryptera à sa guise, jusqu'à la finale aussi apaisée que réjouissante. 

La découverte de la perle. (c) La Partie.

La scène du vol. (c) La Partie.




Une vie de chatons
Fleur Van Der Weel
traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron
La Partie
96 pages dès 3 ans

Premier album traduit en français de l'auteure-illustratrice néerlandaise, cet épais petit format presque carré aux délicieuses illustrations toutes en douceur nous entraîne dans la folle vie quotidienne de deux chatons, le tigré Noyau et la noire Plume. Leurs aventures sont racontées par le menu et on comprend tout de suite que les chatons sont de sacrés chenapans, ce que confirme s'il en était encore besoin l'image finale.

Jeux, croquettes, rencontres, tout ce qui les concerne se présente au fil de la centaine de pages qui abordent aussi, en toute discrétion, les thèmes habituels des imagiers, les couleurs, les contraires, les chiffres, etc., et propose encore plein d'informations sur la nature par exemple, à hauteur de chaton et d'enfant. Tant de choses sont à regarder dans ces pages si joliment illustrées. En bonus, un lexique des miaulements! A vérifier, comme le fait de donner du lait aux deux héros, ce que ne recommandent pas les vétérinaires mais qui persiste dans l'imaginaire collectif. Ce n'est toutefois pas très grave tant les chatons aux expressives mimiques sont craquants.

 
"Une vie de chatons". (c) La Partie.

"Une vie de chatons". (c) La Partie.

"Une vie de chatons". (c) La Partie.


Dinosaures
Bastien Contraire
La Partie
64 pages
dès 3 ans

Pochoirs, découpages, couleurs vives, dessins stylisés, voilà Bastien Contraire (lire ici). Il nous propose un très plaisant documentaire pour les plus jeunes sur un sujet d'immense fascination des enfants, les dinosaures! Une approche pédagogique qui n'exclut ni l'amusement, ni la beauté. Ses pages où évoluent des dinos en pochoirs et peinture vaporisée sont des merveilles graphiques qui fourmillent d'informations sur les fossiles, l'évolution, les espèces... 

L'auteur-illustrateur a la très bonne idée d'évoquer son sujet par des comparaisons accessibles aux enfants, du compsognathus de la taille d'un poulet au diplodocus long comme deux autobus. Il traite aussi du mode de vie et de l'alimentation de ces animaux disparus, présentés de toutes les couleurs car personne ne sait quelle était leur couleur, des variétés vivant sur terre, dans les mers ou dans les airs...

Quant à la fin de l'ère des dinosaures, elle est abordée dans une page rendant graphiquement hommage à la graphiste allemande réfugiée en Angleterre pendant la guerre, Marie Neurath (1898–1986, plus d'infos ici): "J'y ai glissé", explique Bastien Contraire sur les réseaux sociaux, "un petit hommage à une série de livres documentaires que j'aime beaucoup, ceux de Marie Neurath et l’institut Isotype [qu'elle a fondé avec son mari Otto]. Les informations contenues dans ces livres des années 50 sont parfois obsolètes mais la clarté du graphisme ne l'est pas du tout.  S'il est difficile de s'en procurer, on peut voir pas mal d’images sur internet."

Avec sa reliure cousue, "Dinosaures" est un assez grand format qui enchante l'œil et l'esprit, un documentaire bien pensé et remarquablement original.

 
"Dinosaures". (c) La Partie.


"Dinosaures". (c) La Partie.

"Dinosaures". (c) La Partie.